mercredi 27 juillet 2016

Entretien avec Alèssi Dell'Umbria, à propos de son film «Le Vent de la révolte»

https://blogs.mediapart.fr
par Cédric Lépine 
Édition : Cinémas d'Amérique Latine...et plus encore
26 JUIL. 2016

Commentaire: Au Mexique, l'éolien peut tuer. «(...)Dans ce contexte, les menaces de morts adressées aux activistes et aux religieux qui ont pris part à la lutte n'est pas quelque chose que l'on peut prendre à la légère.(...)»
. Et nous, européens qu'avons-nous à perdre?... Rien. Alors RÉSISTONS!

ZÉRO ÉOLIENNE et BASTA!
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Alèssi Dell'Umbria © Laura Morsch-Kihn assistée de Sofia Espinosa
Alèssi Dell'Umbria © Laura Morsch-Kihn assistée de Sofia Espinosa

Cédric Lépine : Quelle compétence dans le documentaire disposiez-vous pour réaliser ce film ?
Alèssi Dell'Umbria :
 J'avais réalisé en 2009 un documentaire sur la Corse de 52 minutes. L'essentiel de l'image du film Le Vent de la révolte a été faite par Nicolas Défossé qui a une formation de monteur et qui a réalisé lui-même plusieurs documentaires. De mon côté, j'avais commencé à filmer avec une caméra semi pro des marches, des manif' et d'autres événements ponctuels. Après, pour tout le travail de fond, j'avais besoin de gens compétents comme Nicolas Défossé qui a fait un travail exceptionnel et Guillaume Mollet au son qui est un vrai professionnel. Je n'ai pour ma part fait aucune école de cinéma. En revanche, j'ai une réflexion politique de longue date sur le monde indigène du Mexique, notamment depuis les mouvements apparus en 1994 et que je n'ai jamais cessés de soutenir. 


Évidemment, c'était pour moi une manière de mettre en perspective une forme de rébellion que j'ai assumé depuis ma jeunesse ici dans la vieille Europe.
Je connaissais déjà une personne de là-bas qui avait été contraint à l'exil à la suite de tentatives d'assassinats organisées par des caciques lors d'emprisonnements arbitraires.J'avais depuis quelque temps réfléchi sur le sujet en écrivant des articles sur le Mexique sur le monde indigène. Ce qui m'intéressait c'était l'articulation entre ce que j'appellerais un écologisme radical et les questions de territoires, de communautés, du rapport politique à l'espace. J'étais donc très attentif à tout cela et je me nourrissais beaucoup de ce qui se passait dans l'État d'Oaxaca mais aussi dans les États du Guerrero et du Michoacán. J'avais écrit pas mal d'articles sur ce sujet et j'avais un projet de film qui devait se dérouler dans la Sierra du Nord. Ce projet n'a pas pu pour le moment se concrétiser mais je compte bien le réaliser. J'ai vu des manifestations se développer contre les installations d'éoliennes dans la région de l'Isthme. J'aime cette région qui a une forte culture indigène de la rébellion. Cela m'intéressait d'approcher la réalité régionale interethnique entre Zapothèques et Ikjots, mais aussi de développer cette perspective critique du capitalisme vert. Je me suis dit que cela pouvait être un film aux divers niveaux de lecture.
C. L. : Pourquoi commencez-vous avec cette scène de manif' où deux individus interrogent avec suspicion l'équipe derrière la caméra ?
A. D. U. : 
Ce sont deux personnes qui travaillent pour le gouvernement mexicain et on les revoit d'ailleurs plus tard dans le film, faisant semblant de recueillir les doléances de la population. J'ai voulu mettre cette scène au début car elle pose de suite la relation entre l'équipe qui filme et les personnes locales. C'est-à-dire que nous n'étions pas dans une relation de type reportage mais bien davantage dans des relations d'amitié et de solidarité durablement construites.
C. L. : Vous suivez les mouvements en train de se mettre en place où l'on cite un article de la constitution selon lequel la population a la légitimité pour révoquer ses propres représentants politiques.
A. D. U. : 
Oui, évidemment cet article est purement théorique à l'instar du droit à l'insurrection prévu par la constitution française. Mais j'ai souhaité montrer comment des formes de vie s'instaurent de cette immense cabane dénommée Asamblea popular del pueblo mixteco ou de cette barrière symboliquement délimitée au sol par quatre pierres que personne n'ose franchir. Ce sont là des façons des expériences communautaires en développement. De cette expérience jaillit une forme de vie politique avec des assemblées horizontales où des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux sont également présents. Dans le cas d'Álvaro Obregón cela va encore plus loin puisque les membre de ce village créent à la fois leur propre milice communautaire, leur conseil des anciens, refusent de participer aux élections régies par des partis politiques et nomment leur propre conseil communautaire en lieu et place des agents municipaux désignés habituellement par les politiciens. Il y a là clairement des références aux zapatistes ainsi qu'à la police communautaire du Guerrero, aux systèmes d'autodéfense du Michoacán. Avec l'équipe, nous avons vu apparaître ce processus de maturation politique que nous suivions avec bonheur. Nous n'étions cependant pas tout le temps là puisque j'habitais à Oaxaca qui se trouvait à six heures de route. Mais nous sommes repartis avec 90 heures de rushes. Le tout dernier jour de tournage, le 2 mars 2014, a eu lieu un affrontement où les gros bras des partis politiques voulaient entrer par la force dans les communautés afin de récupérer les agences municipales et imposer des élections par parti politique, autrement dit des élections clientélistes où les compagnies éoliennes, dans ce cas précis, ont distribué des bakchich aux électeurs.
"Le Vent de la révolte" d'Alèssi Dell'Umbria © Tita Production
"Le Vent de la révolte" d'Alèssi Dell'Umbria © Tita Production
C. L. : Votre film comme le documentaire Retratos de una búsqueda (Alicia Calderón, 2014) montrent que les politiques au pouvoir méprisent totalement la réalité locale de leurs concitoyens, à tel point que ceux-ci doivent s'organiser pour créer réellement un espace politique digne de ce nom.
A. D. U. : 
Tout à fait. Ceci est issu des enseignements de la Révolution mexicaine, de Ricardo Flores Magón, grand théoricien et agitateur de la Révolution, qui considérait que la communauté indigène devait être la cellule de base d'une révolution sociale et politique. Cette situation on la retrouve depuis longtemps déjà dans le cas du Guerrero qui connaît des violences extrêmes. Il s'agit d'un État très pauvre où depuis les années 1960 les paysans ont lutté pour le droit d'accès à la terre usurpée par quelques centaines de grosses familles d'autant plus étroitement imbriquées avec la classe politique que celle-ci en est issue. Dans le cas de l'École Normale d'Ayotzinapa, les élèves sont fils de paysans très pauvres. C'est une école créée sous la présidence de Lázaro Cárdenas mais dont les crédits ont été immédiatement coupés par la présidence suivante. Dès lors, les personnes intéressées par cette école l' ont autofinancé en vendant le fruit de leur travail en tant qu'agriculteurs et éleveurs. Cette expérience leur donne tout de même une certaine conscience. Dans les années 1960, il y a deux personnes importantes dans l'histoire du Guerrero que sont Lucio Cabañas et Genaro Vázquez qui à la suite de la répression ont participé aux mouvements de guérilla qui ont été anéantis dans les années 1970. C'est durant cette décennie que les narcotrafiquants, qui n'avaient pas encore l'envergure qu'ils ont maintenant, ont fourni des tueurs à la classe politique locale et aux gros propriétaires fonciers avec des exécutions massives, des vols de la mort comme en Argentine. Ainsi, la disparition récente des 43 étudiants que nous ne reverrons malheureusement pas vivants, participe à ce même processus.
Dans le cas de l'Isthme, la classe politique locale est constituée d'une part du PRI et d'autre part des nouveaux venus de la COSEC (mouvement d'extrême gauche des années 1970 transformé en véritable mafia stalinienne et qui a vendu en la bradant littéralement les territoires aux compagnies éoliennes). Le schéma opératoire est le suivant : les compagnies éoliennes donnent des sommes d'argent qui sont ensuite redistribuées en cascade du plus haut au plus bas de la hiérarchie sociale. Pour les personnes très proches des élus politiques et qui ont usurpé des terres communes, l'arrivée des compagnies éoliennes sert à pérenniser des titres de propriété contestables du point de vue juridique et d'ailleurs contestés. Cet argent sert à ces personnes pour conserver leur pouvoir auprès de leurs affiliés et leur mainmise sur tout un ensemble de personnes. Ainsi la classe politique trouve complètement son compte dans cette arrivée d'argent qui lui permet de conserver son pouvoir. Nous sommes là dans des logiques qui sont propres à celles de la mafia. Dans ce contexte, les menaces de morts adressées aux activistes et aux religieux qui ont pris part à la lutte n'est pas quelque chose que l'on peut prendre à la légère.
C. L. : Cette prise de possession des terres communales par les compagnies éoliennes passent par leur privatisation : pouvez-vous expliquer le processus de privatisation des terres communales ?
A. D. U. : 
Les terres communales sont apparues avec l'Indépendance du Mexique et qui ont été attaquées tout au long du XIXe siècle. D'ailleurs, la revendication principale des communautés indigènes qui ont nommé Emiliano Zapata comme général en 1910, c'est la restitution des terres communales usurpées. Dans le cas de l'État du Morelos d'où est issu Zapata, ces terres avaient été usurpées par les industries sucrières. En 1917, la Révolution a été vaincue mais malgré tout des lois ont été votées pour restituer et protéger des terres communales, et en créant dans des territoires où il n'y avait plus de terres communales, desejidos. Chaque fois celles-ci sont gérées par un commissariat élu par l'assemblée descomuneros. L'ejido a en fait vraiment été mis en place vingt ans plus tard sous Lázaro Cárdenas. Quant aux terres communales, elles ont toujours été l'objet d'une lutte constante pour les soustraire à la rapacité des gros propriétaires fonciers. Ceux-ci détiennent déjà les meilleures terres dans l'Isthme dont ils se sont emparé par la violence, les intimidations, la falsification de documents avec la complicité des notaires, des élus, des magistrats et de l'armée.
Il y a d'un côté les terres communales proprement dites où chaque président des biens communaux octroie une parcelle à chaque chef de famille ; ces terres ne peuvent être ni vendues, ni louées. Ce fonctionnement s'oppose complètement à la pénétration des multinationales dans des logiques d'extraction, de tourisme, etc. Et d'un autre côté il y a les terres d'uso común où il n'y a aucune parcelle : cet espace est commun, chacun peut venir y couper du bois ou des palmes, y faire paître son bétail. Il y a ainsi tout un ensemble de dispositifs qui permettent aux personnes de vivre sur leur terre, humblement mais dignement : je n'ai pas rencontré de situations de malnutrition comme j'ai pu en voir dans la Sierra au nord d'Oaxaca. Face à la répression, beaucoup ont dû abandonner la lutte pour les terres communales. Là-dessus arrivent en 2004 les premiers parcs éoliens prévus à titres expérimentaux. Mais très vite ceux-ci se multiplient et les gens se rendent compte de l'arnaque. En effet, la moitié des contrats de location de terres sur le territoire sont signés avec un doigt trempé dans l'encre. Même les lettrés qui ont signé le contrat n'ont pas compris les engagements. Il n'en est pas de même des grands latifundistes qui traitent avec les compagnies éoliennes et disposent d'avocats qui leur permettent de traiter d'égal à égal.

"Le Vent de la révolte" d'Alèssi Dell'Umbria © Tita Production
"Le Vent de la révolte" d'Alèssi Dell'Umbria © Tita Production

C. L. : L'implantation massive des éoliennes est aussi le résultat des accords de Tokyo.
A. D. U. : 
En effet, c'est l'arnaque des bons carbone. Ainsi, le gouvernement mexicain récupère des bons carbone en développant une énergie soi-disant propre ! En vérité, dans l'Ishtme on peut voir concentrées 1400 éoliennes qui perdent de l'huile, qui créent un champ magnétique, qui tue des milliers d'oiseaux. Les biologistes parlent d'une véritable catastrophe. En conséquence, on voit apparaître de plus en plus de moustiques, l'humidité environnante tend à disparaître, les nappes phréatiques ont complètement été perturbées à tel point qu'il suffit de creuser à un mètre de profondeur pour trouver de l'eau. Car l'eau est utilisée pour faire un sol de béton, qui lui-même boit l'eau. Les habitants ne peuvent plus aller pêcher dans les lagunes car il n'y a plus assez d'eau. Et à terme, 5000 éoliennes doivent être installées.
Il y a eu une première victoire avec des pêcheurs qui ont réussi à s'opposer à l'installation d'éoliennes dans un écosystème très fragile qui n'avait pas été exploité et donc avait été préservé durant mille ans. Mais sur la terre ferme, il en va différemment, c'est un peu plus complexe. En effet, les eaux sont considérées comme la propriété de la nation et constituent donc un territoire commun. C'est pourquoi j'ai vu des personnes arriver de partout pour protéger ces eaux. Partout où la perception d'un territoire commun est encore forte, les multinationales ont du mal à entrer. J'ai pu m'en apercevoir dans le cas de projets miniers ou de constructions de barrages en vue de transporter de l'énergie électrique. Cela va se poursuivre comme par exemple EDF qui a un projet de 300 éoliennes dans une zone qui était restée jusqu'ici intacte près d'Uni
ón Hidalgo. J'ai découvert entre temps que ces installations éoliennes se font avec des financements de l'Union européenne. Ainsi, une partie des contributions des Européens permet de financer cette invasion post-coloniale. Pour cette raison, nous devrions en Europe être fondés à manifester contre ce type de pratiques. Mais cela reste difficile de mobiliser la conscience à l'internationale. On a essayé de le faire en Espagne puisque plusieurs de ces compagnies éoliennes y ont leur siège social, mais sans guère de résultat pratique. Ainsi, la mondialisation de la solidarité des luttes n'est pas à la hauteur de la mondialisation du capital.

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