Inspiré de la tribune de Jean-François Raux, sur X
Il faut rappeler que la tribune de Cécile Maisonneuve sur la PPE3 reflète des analyses et des critiques largement partagées par de nombreux experts du secteur énergétique. Beaucoup s’indignent aujourd’hui des affirmations officielles du gouvernement, souvent changeantes et soutenues par des argumentaires jugés complaisants provenant d’organismes publics comme l’ ADEME ou RTE.
« Junon chez le Sommeil ». Source.
La trajectoire suivie ces dernières années en est une illustration frappante : en 2017, il était question de fermer 14 réacteurs nucléaires ; aujourd’hui, il est question d’en construire 14 nouveaux de type EPR tout en ajoutant plusieurs dizaines de gigawatts d’énergies renouvelables. Pour juger cette évolution, il convient de revenir à quelques faits essentiels.
Depuis 2010 :
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la consommation d’électricité en France a diminué d’environ 5 %;
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le prix de l’électricité a, dans le même temps, augmenté d’environ 100 %, en ordre de grandeur;
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les ENR, qui ont été développées à grands frais à coups de subventions, sont inutiles pour la France : aujourd'hui, l'équivalent de la totalité de leur production est exporté;
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le facteur de charge du parc nucléaire exploité par EDF a baissé d’environ dix points1, ce qui place la France parmi les moins performantes des pays nucléaires, alors que le nucléaire français est plus cher que celui des autres pays nucléaires;
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la France a développé une politique pro-gaz, divers critères dans la réglementation le favorisant au détriment de l'électricité depuis le début de ce siècle avec la bénédiction de l' ADEME.
1. Facteur de charge : entre 2005 et 2008 → ~75–77 %; 2016 → <70%; 2022 → 52 %; 2024 → ~67 %. À titre de comparaison, les États-Unis : ~92 % !
En conclusion, la baisse de la consommation d’électricité, liée notamment à son prix élevé, combinée à la surcapacité du parc de production et à la sous-utilisation du parc nucléaire existant, signifie que la France dispose déjà d’une capacité équivalente à celle de 10 à 12 EPR. Ces capacités ne sont pas à construire : elles existent déjà mais sont sous-exploitées. Une meilleure utilisation du parc actuel, notamment en réduisant les exportations au profit de la consommation nationale, permettrait d’en tirer pleinement parti. Les Français n’ont pas vocation à financer la décarbonation de leurs voisins.
C’est à partir de ce constat qu’il faut mesurer les erreurs majeures que comporte l’analyse présentée.
I – L’électrification de l’économie : une nécessité mal abordée
L’électrification de l’économie française est effectivement indispensable. Sur ce point, le consensus existe. De même, il est largement admis que la décarbonation génère des gains de productivité.
Marcel Boiteux2, avec qui j’ai eu l’honneur de travailler, résumait cette idée de manière limpide :
« plus d’usages de l’électricité, moins d’électricité par usage ».
Tout est dit.
2. Marcel Boiteux, 1922-2019, est un économiste et dirigeant français majeur du secteur de l’énergie. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Spécialiste de l’économie de l’électricité, il devient directeur général d’EDF — 1967-1979, puis président — 1979-1987. Il joue un rôle central dans la structuration économique du système électrique français et dans la mise en place de la tarification au coût marginal, qui fera école dans le monde entier. Proche du programme nucléaire français lancé après le premier choc pétrolier, il contribue à bâtir le modèle électrique français fondé sur une électricité abondante et compétitive.
Cependant, depuis 2012 et les débats mal posés opposant nucléaire et renouvelables, la France a perdu quatorze années avant de réellement engager cette électrification pourtant présentée aujourd’hui comme une solution majeure. Quatorze années de retard — soit presque l’équivalent du retard accumulé par l’ EPR de Flamanville, symbole d’une politique énergétique hésitante.
Le véritable débat porte donc sur la manière de conduire simultanément électrification et décarbonation. Deux conditions sont essentielles.
Première condition : l’électricité doit être relativement moins chère que le gaz ou le pétrole en France.
C’est le prix relatif entre ces énergies qui détermine les choix des acteurs économiques. Or, pendant longtemps, ce n’était pas le cas. De plus, la fiscalité et la réglementation continuent globalement de favoriser le gaz par rapport à l’électricité. Malgré quelques ajustements marginaux, notamment sur le coefficient de conversion entre énergie finale et énergie primaire, le problème structurel persiste depuis le début des années 2000.
C’est le prix relatif entre ces énergies qui détermine les choix des acteurs économiques. Or, pendant longtemps, ce n’était pas le cas. De plus, la fiscalité et la réglementation continuent globalement de favoriser le gaz par rapport à l’électricité. Malgré quelques ajustements marginaux, notamment sur le coefficient de conversion entre énergie finale et énergie primaire, le problème structurel persiste depuis le début des années 2000.
Le gouvernement n’a pas non plus remplacé le mécanisme de l’ ARENH3 par un dispositif garantissant aux consommateurs l’accès à une électricité bon marché issue de notre parc de production. Au contraire, l’État s’est contenté d’incantations, laissant EDF poursuivre une stratégie consistant à maintenir un nucléaire rare et donc cher, stratégie appliquée sans réel contrôle depuis l’ouverture du capital.
3. Accès régulé à l’électricité nucléaire historique.
La solution d’une taxe carbone sur le gaz et le pétrole, pourtant très efficace comme l’illustre l’exemple suédois, a été écartée pour des raisons politiques, au profit de réglementations complexes et coûteuses.
Deuxième condition : la compétitivité de l’électricité doit être durable dans le temps.
Pour qu’un investissement visant à remplacer le gaz ou le pétrole par l’électricité soit rentable, l’électricité doit rester compétitive pendant toute la durée d’amortissement. Si son prix augmente fortement durant cette période, la rentabilité disparaît.
Pour qu’un investissement visant à remplacer le gaz ou le pétrole par l’électricité soit rentable, l’électricité doit rester compétitive pendant toute la durée d’amortissement. Si son prix augmente fortement durant cette période, la rentabilité disparaît.
Or la PPE3, dans toutes ses composantes, semble orientée vers une hausse des coûts :
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le nouveau nucléaire apparaît très coûteux — au moins 100 €/MWh, et incertain ;
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la modulation accrue du parc nucléaire existant risque d’augmenter l’usure des installations, les coûts de maintenance et les incertitudes sur la durée de vie des centrales ;
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les renouvelables envisagées, notamment l’éolien en mer, impliquent des coûts élevés ;
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enfin, les investissements massifs dans les réseaux — RTE et Enedis, nécessaires pour gérer l’augmentation des renouvelables seront également considérables4.
4. En février 2026, le ministre de l'Économie en poste, a déclaré que le gouvernement prévoit environ 200 milliards d’euros d’investissements — sur 15 à 20 ans, dans les réseaux électriques dans le cadre de la nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie — PPE3. Il concerne l’ensemble du système réseau — transport + distribution, pas seulement le raccordement des renouvelables.
Dans ce contexte, certains évoquent déjà une hausse minimale de 30 % du prix de l’électricité, sans réelle visibilité sur l’ampleur finale. Cette incertitude pèse directement sur la rentabilité des projets d’électrification et de réindustrialisation, et peut annuler une partie des gains de productivité attendus.
II – Une stratégie de production incohérente
La deuxième incohérence majeure de la PPE3 tient au fait que la France est déjà largement surcapacitaire en matière de production d’électricité.
Dans toute industrie confrontée à une surcapacité, la réaction normale consiste à baisser les prix afin de stimuler la demande. Dans ce cas précis, cela permettrait de favoriser l’électrification, de réduire la consommation d’énergies fossiles et de soutenir la réindustrialisation du pays.
Or la PPE3 choisit l’option inverse : relancer la construction de nouveaux moyens de production, sous la pression conjointe des lobbies des renouvelables et d’EDF.
Ce n’est pas en produisant davantage d’électricité que la France accélérera son électrification. Présenter la multiplication des capacités de production comme un moyen d’y parvenir relève au mieux d’une erreur d’analyse, au pire d’un argument trompeur. Le risque est surtout de créer des investissements inutiles et donc des coûts échoués, qui seront finalement supportés par les consommateurs, les contribuables ou les deux.
Cette précipitation politique apparaît d’autant plus inutile que la France dispose déjà d’une marge considérable côté production5. Les priorités devraient donc porter sur d’autres questions fondamentales :
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quid de l’avenir de la modulation du parc nucléaire et les risques associés ;
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quid de la pertinence du modèle EPR2, encore non finalisé, coûteux et long à construire ;
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quid du développement éventuel de réacteurs surgénérateur — voir l' Allemagne, comme solution de transition vers la fusion;
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quid des SMR ;
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quid de l’évaluation réelle des besoins en renouvelables, incluant leurs coûts complets — back-up, pilotabilité, et leurs coûts réseaux qui sont extra-ordinaires ;
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quid du stockage de type « batterie lourde » ;
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quid de l'augmentation de la production du parc nucléaire actuel, au delà de l'incantation et du silence sur les mauvaises pratiques d'EDF
5. « Cette situation a placé la France, qui était déjà plus gros exportateur mondial d’électricité quasiment chaque année depuis 1990, loin
devant ses concurrents avec 89 TWh de solde export net en 2024 et 91,9 TWh en
2025, quand la Suède, en 2ème position, ne dépassait pas 33 TWh. Mais à un prix bien inférieur à celui de leur soutien. [...] ces 81 TWh d’ EnR ont ainsi coûté au consommateur/contribuable français
doivent être mis en regard des 4,75 Md€ de recette de l'exportation de
l'équivalent de ces 81 TWh d' EnR — 5,4Md€/91,9 x 81, et dont la
différence s’apparente à un surcoût de 7,5 Md€
pour décarboner les mix de nos voisins avec nos EnR. »
Un véritable débat fondé sur des études complètes et rigoureuses est donc nécessaire. Le calendrier le permettrait aisément, en reportant les décisions structurantes au-delà de 2027, ne serait-ce que par respect du débat démocratique.
Pour l’instant, nous en sommes très loin : les déclarations officielles se contentent d’affirmations gratuites sans apporter de réponses concrètes aux questions de fond.
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