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La condition d’animal domestique entraîne celle de bête de boucherie, pour l'animal, comme pour... l'Homme

"Nous aimons les animaux, parce qu'ils ne mentent pas. C'est pour cela que l'homme les a mis en esclavage : ils lui rappelaient la vérité."
Henri de Montherlant
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Élisée Reclus : les animaux, ces autres exploités

   Étudiant en géographie, historien amateur et amateur d'histoires. Il a publié Le Bestiaire libertaire d’Élisée Reclus (2020) aux éditions ACL.
Illustration : Franz Marc
 2020 12 16 
 

  On doit au géographe français Élisée Reclus d’avoir, le premier, pensé l’émancipation sociale de l’humanité en même temps que celle des animaux. Parce qu’il est notamment un lien direct entre la façon dont les humains les traitent et se traitent entre eux, toute ambition socialiste se doit de tourner la page de l’exploitation animale. Plus d’un siècle après, l’ouvrage Le Bestiaire libertaire d’Élisée Reclus, signé Roméo Bondon aux éditions Atelier de création libertaire, revient dans le détail sur la proposition politique majeure du végétarien et combattant volontaire, en 1871, de la Commune de Paris. Nous en
publions un chapitre.






  Si l’on retient d’Élisée Reclus qu’il fut végétarien convaincu et fervent propagandiste anarchiste communiste, on oublie souvent de lier ces deux engagements, se contentant de citer le même passage d’une même lettre, sans aller guère plus loin dans l’analyse1. L’extrait, il est vrai, est éloquent : « Si nous devions réaliser le bonheur de tous ceux qui portent figure humaine et destiner à la mort tous nos semblables qui portent museau et ne diffèrent de nous que par un angle facial moins ouvert, nous n’aurions certainement pas réalisé notre idéal. Pour ma part, j’embrasse aussi les animaux dans mon affection de solidarité socialiste2. » Par ces mots, adressés en 1884 à son ami Richard Heath, Élisée Reclus fait ainsi le premier entrer les animaux au sein de l’engagement socialiste.
Pourtant, il serait incomplet de saisir l’empathie individuelle de Reclus envers des êtres vivants qu’il s’évertue à appeler ses « frères », sans replacer celle-ci dans un questionnement plus large, faisant appel, comme toujours dans les textes du géographe, à une appréhension simultanée de l’espace et du temps. De même, impossible d’appréhender son traitement de la vie en commun avec les animaux, de l’association à l’apprivoisement, de la domestication à l’asservissement, sans le mettre en relation avec
un farouche désir d’émancipation pour toutes et tous, humains et non-humains. […]

La naissance d’une pratique industrielle de l’élevage
  « Impossible d’appréhender son traitement de la vie en commun avec les animaux sans le mettre en relation avec un farouche désir d’émancipation pour toutes et tous. »
  Bien qu’Élisée Reclus soit un connaisseur reconnu des États-Unis, le tome de la Nouvelle Géographie Universelle3 portant sur ce pays ne sort qu’en 1892. Après être resté de 1853 à 1855 en Louisiane, avant de descendre plus au sud du continent, Élisée parcours à nouveau les États-Unis, en 1889 et 1891. Il visite alors la Nouvelle-Angleterre, région du Nord-Est dont les six États, Massachusetts, Maine, Vermont, New Hampshire, Rhode Island, Connecticut, sont parmi les plus dynamiques culturellement du pays. Boston, alors quatrième ville des États-Unis pour sa population, a, selon Reclus, distancé ses devancières « par l’influence générale sur les mœurs, par l’initiative politique et sociale, par l’activité littéraire et artistique4 ». Il parcourt ensuite New-York et Chicago, visites utiles pour son œuvre, quoique souvent trop mondaines à son goût. S’il note les velléités de la métropole de l’Illinois à se développer sur les plans culturels et politiques, « c’est l’industrie qui fait la gloire de Chicago ». Et au premier rang du processus industriel siège, « avec l’expédition des farines […] l’abattage des animaux, bœufs et porcs ». Reclus expose alors brièvement, chiffre à l’appui, l’importance de ces « usines à viande » dans l’essor de Chicago, avant de revenir plus loin sur leur insertion dans un marché intérieur en expansion.
  Reclus rappelle des chiffres qui ont encore de quoi surprendre, avant de décrire le processus mécanisé d’abattage qu’ils impliquent. Tout en rappelant que « les statistiques sérieuses sont toujours en retard sur la valeur du travail et la valeur de la production » tant cette dernière progresse, il évalue à dix millions le nombre d’animaux parqués dans les « stockyards » de la ville, et à 10 000 le nombre de ceux qui, en quelques heures sont « emmagasinées sous forme de conserves ». Ces considérations numéraires encadrent une description précise du fonctionnement de la chaîne d’abattage :
  « [L]es animaux, à l’entrée même, sont déjà saisis par un nœud coulant, suspendus par la patte à une tringle de fer, et glissant vers le couteau du boucher : le sang coule, et fuit sur une pente inclinée, tandis que les cadavres continuent leur marche vers l’échaudoir et l’ écorchoir, vers l’étal où la hache abat la tête et les membres ; ici l’itinéraire bifurque, chaque partie de l’animal, la carcasse, les chairs, la graisse, suivent leur voie respective et à chaque étape un groupe d’ouvriers spéciaux leur font subir les préparations qui les rapprochent de l’état définitif ».




  Le procédé de mise à mort excepté — au couteau a succédé le matador — et l’étape de la conserverie en moins, le compte-rendu de Reclus diffère peu de ce qui arrive dans tout abattoir contemporain. C’est par la fabrication de viande en boîtes, à Chicago, que s’est normalisée la rationalisation de toute méthode de production industrielle. L’éditeur et auteur Jacques Damade résume ainsi les clés de l’évolution du traitement du bétail : « Les troupeaux, la viande, le rendement, le train5. » Les animaux ont disparu de l’équation, en tant qu’espèces comme en tant qu’individus. Ils ne sont que matériaux : « ce n’est pas exactement une chaîne de montage, mais une chaîne de désassemblage » qui les traite. L’auteur complète : « Chicago n’inventa pas tout seul la chaîne de montage, ni la division du travail. Mais Chicago le fit à une dimension industrielle jamais atteinte et atteignit une production de viande vertigineuse. Les abattoirs servirent de modèle aux autres industriels », Henry Ford en tête. Reclus a le mérite, dès le début de ce processus, de le désencastrer d’une seule appréhension technique. Le milieu, comme toujours dans sa géographie, reste un facteur primordiale à prendre en compte dans toute évolution.
  « Bien que Reclus reconnaisse une différence entre l’industrialisation de l’élevage et sa pratique traditionnelle, il condamne dans tous les cas la régression des animaux qui en découle. »
Le développement de la ville au XIXe siècle s’explique pour Reclus par les avantages naturels dont elle, et plus largement l’État de l’Illinois, profitent. Ils ont fait de Chicago la nouvelle « Porcopolis6 », dépassant ainsi Cincinnati, et la nouvelle plaque tournante du grain, doublant en cela Saint-Louis. Jouissant d’un sol fertile, d’un réseau de cours d’eau d’importance et des rives du Lac Michigan, l’Illinois est comparé par Reclus à la Méditerranée. Ses analyses préfigurent la magistrale étude d’histoire environnementale faite par William Cronon sur Chicago7. L’ampleur et l’angle d’approche diffèrent cependant : Reclus embrasse le monde dans une œuvre gigantesque, tandis que Cronon, lui, étonne par sa méthode et son érudition sur cette seule ville du Midwest.
  Si l’abattage industriel prend forme aux États-Unis, il est également mis en œuvre en France. Depuis le décret impérial du 9 février 1810 créant cinq tueries à Paris, les abattoirs, devenus communaux, se  multiplient et se densifient dans les villes françaises8. Cette rationalisation s’accompagne de l’élaboration d’une science à part entière, la zootechnie, qui voit dans l’animal une machine à améliorer et préserver, pour maximiser le rendement de ses produits. Cette pratique évolue alors de manière parallèle à l’élevage paysan, l’influençant de plus en plus tandis que les savoirs zootechniques pénètrent les campagnes. Mais, bien que Reclus reconnaisse une différence entre l’industrialisation de l’élevage et sa pratique traditionnelle, il condamne dans tous les cas la régression des animaux qui en découle : « [N]ous avons eu pour préoccupation capitale d’augmenter les masses de viande et de graisse qui marchent sur quatre pieds, de nous donner des magasins de chair ambulante qui se meuvent à peine du fumier à l’abattoir. » Acerbe, il poursuit : « Le grand art des éleveurs est de châtrer leurs bêtes ou de se
procurer des hybrides qui ne peuvent se reproduire
9. »




  La pratique de l’élevage, ironiquement placée au rang d’art, considère le bétail comme des matériaux dont seul compte la quantité de viande produite. Abattre des animaux ainsi réifiés ne pose dès lors plus de problème — et Reclus n’oublie pas qu’il en est de même pour les poissons, la pêche industrielle usant de « moyens honteux de destruction en masse qui ne demandent ni sagacité, ni connaissance des mœurs du gibier10. » Condamnant la fabrication de « viande sur pied11 », Élisée Reclus compare les espèces sauvages et leurs cousins domestiques, et constate la régression qui selon lui eut lieu. Cochons et moutons ne seraient que les formes corrompues des sangliers et mouflons qui évoluent librement. Il conclut : « Et c’est à produire des monstres pareils que nous appliquons l’expression d’élevage ! »
  Cette constatation est reprise par l’auteur quelques années plus tard dans le dernier volume de L’Homme et la Terre. Après avoir abordé les enjeux de conservation des espèces animales, dont certaines à son époque sont menacées par la chasse, la surexploitation ou la colonisation de leurs territoires, Reclus lance, cynique : « en somme, ce que l’homme a introduit de neuf dans le monde animal ce sont les croisements de races12 ».
  « C’est à partir de sa propre expérience que Reclus construit son argumentaire pour convaincre de la barbarie de tout meurtre animal. »
  Son rapport à l’hybridation est néanmoins ambivalent. Tantôt il tance les éleveurs pour qui ne compte que le volume musculeux de leurs bêtes, tantôt il les salue comme des artistes, ainsi que les jardiniers, pour avoir embellis la faune et la flore par leurs croisements. Le manque de diversité qu’il constate à cause des besoins de l’industrie animale est parfois oublié, et c’est alors la pluralité des races produites par les éleveurs qui est mise en avant. Il reste que la somme des louanges est bien ténue comparée à celle des critiques, et on peut noter qu’il oppose ailleurs la beauté des « harmonieux contrastes » nés de la nature, à la « désolante uniformité13 » issue de la civilisation. Seules quelques régions du monde trouvent grâce à ses yeux, parmi lesquelles l’Angleterre : « L’amour et la compréhension facile de la nature ont certainement aidé les Anglais à bien connaître et à bien soigner les diverses races d’animaux14. » Dans le même élan, il ajoute qu’en plus de chercher à maximiser les qualités utiles aux humains, les éleveurs anglais « travaillent aussi, par amour de l’esthétique, à embellir les formes des animaux de l’écurie, de l’étable, de la basse-cours ».
  S’il traite des conditions de l’élevage et de l’abattage à propos de nombreux pays, n’oubliant jamais de faire la liste des animaux domestiques ou sauvages dans chacun des volumes de la NGU, il n’est cependant pas « besoin d’aller dans telle Porcopolis de l’Amérique du Nord ou dans un saladero de La Plata pour y contempler l’horreur des massacres qui constituent la condition première de notre nourriture habituelle15. » C’est à partir de sa propre expérience « loin des villes banales, uniformes, ou tout est classé et caché » que Reclus construit son argumentaire pour convaincre de la barbarie de tout meurtre animal.




Une insupportable souffrance animale
  C’est dans « À propos du végétarisme » qu’Élisée Reclus expose avec le plus de clarté sa conception de l’élevage, ainsi que les relations qu’il a, sa vie durant, résolu d’entretenir avec les animaux. Ce texte paraît d’abord en anglais, en 1900, dans le premier numéro de The Humane Review, un trimestriel publié par le réformateur social et défenseur de la cause animale Henri Stephens Salt. Il est repris et traduit l’année suivante pour le compte de La Réforme alimentaire, une revue franco-belge végétarienne. C’est en faisant appel à des souvenirs d’enfance que Reclus ouvre son texte. S’avouant incompétent sur les questions scientifiques couvrant le sujet, il concède : « Je flânerai dans ma propre vie et m’arrêterai à l’occasion pour faire une remarque suscitée par les petites aventures de l’existence. »
  Il détaille d’abord un évanouissement suscité par la vue d’un « débris saignant » qu’il a dû, enfant, aller chercher chez le boucher du village :
  « Innocent et peureux, je partis allègrement pour faire la commission, et pénétrai dans la cour où se tenaient les bourreaux de la bête égorgée. Je me la rappelle encore, cette cour sinistre, où passaient des hommes effrayants, tenant à la main de grands couteaux qu’ils essuyaient sur des sarreaux aspergés de sang. Sous un porche, un cadavre énorme me semblait occuper un espace prodigieux ; de la chair blanche, un liquide rose coulait dans les rigoles. »
  « Je vois le porc des paysans, bouchers d’occasion, et d’autant plus cruels : l’un d’eux saigne lentement l’animal pour que le sang s’écoule goutte à goutte. »
  Reclus commence par convoquer la vue, faisant appel à émotion par tous imaginable, comme dans une classique démonstration à visée argumentative. Les sentiments de l’enfant sont retranscrits par l’impression d’une asymétrie d’échelle entre lui et les adultes et carcasses l’entourant. L’atmosphère, « sinistre », est pesante. L’anecdote continue :
  « Et moi, tremblant et muet, je me tenais dans cette cour ensanglantée, incapable d’avancer, trop terrorisé pour m’enfuir. Je ne sais ce que je devins ; ma mémoire n’en garde pas la trace. Il me semble avoir entendu dire que je m’évanouis et que le boucher compatissant me rapporta dans la demeure familiale : je ne pesais pas plus qu’un de ces agneaux qu’il égorgeait chaque matin. »
  Paralysé par la scène à laquelle il assiste alors, le jeune Élisée ne peut fuir autrement qu’en s’absentant à lui-même, à défaut de quitter le lieu du crime. Au réveil, il s’identifie physiquement à l’une des bêtes égorgées : l’agneau est un enfant lui aussi, dont la taille est similaire à celle du jeune Reclus. Il voit en cet animal un semblable, plus peut-être que dans les bouchers qui le dominent de leur stature. […] Dans un second souvenir qui a la généralité des expériences répétées et ressassées, c’est à l’ouïe qu’il fait ensuite appel :
  « Je vois le porc des paysans, bouchers d’occasion, et d’autant plus cruels : l’un d’eux saigne lentement l’animal pour que le sang s’écoule goutte à goutte, car il est indispensable, paraît-il, pour la bonne préparation des boudins, que la victime ait beaucoup souffert. Elle crie en effet d’un cri continu, coupé de plaintes enfantines, d’appels désespérés, presque humains : il semble que l’on entende un enfant ».


 
  Là encore l’identification est évidente. Si les termes sont flottants — « paraît », « presque », « semble » —, ce qu’ils caractérisent ne l’est point : l’enfance est convoquée à deux reprises ; l’humanité entière fait son apparition. Car pour Reclus ce n’est pas seulement que les humains tiennent leur origine des animaux16, mais aussi que ces derniers peuvent entrer de plain-pied dans l’humanité dès lors qu’ils partagent un même espace social, voire, dans certaines circonstances, se rendre « plus qu’humain17 ». Dans les derniers souvenirs que convoque Reclus dans son texte sur le végétarisme, les laissés-pour-compte de la famille se rejoignent. Après l’enfant, c’est auprès d’une autre sans-voix — capable de pleurer ou crier pourtant —, une « bonne vieille » tante, que Reclus trouve un peu d’échos à son empathie. À l’émotion individuelle de la femme, s’oppose l’élan du nombre, prêt à l’abattage collectif :
  « Une de mes fortes impressions d’enfance est d’avoir assisté à l’un de ces drames ruraux : regorgement d’un cochon, accompli par toute une population insurgée contre une bonne vieille, ma grand-tante, qui ne voulait pas consentir au meurtre de son gras ami. De force la foule du village avait pénétré dans le parc à cochon ; de force elle emmenait la bête à l’abattoir rustique où l’attendait l’appareil d’égorgement, tandis que la malheureuse dame, affalée sur un escabeau, pleurait des larmes silencieuses. »
  « Il nous tarde de ne plus entendre les voix bêlantes des moutons, les mugissements des vaches, les grognements et les cris stridents des porcs qu’on mène à l’abattoir. »
  […] Reclus oppose ici l’amitié née du côtoiement quotidien, à l’habitude d’une alimentation traditionnelle qui n’est pas questionnée. Comme dans les trois anecdotes ouvrant son texte, Reclus use en conclusion des sens et de l’empathie de son lecteur ou sa lectrice afin de prononcer un vœux pour l’avenir, au nom de celles et ceux qui, comme lui, ne consomment aucune viande :
  « Il nous tarde de ne plus entendre les voix bêlantes des moutons, les mugissements des vaches, les grognements et les cris stridents des porcs qu’on mène à l’abattoir ; nous aspirons au temps où nous ne passerons plus en courant, pour abréger la hideuse minute, devant un lieu de tuerie aux ruisseaux sanguinolents, aux rangées de crocs aigus où pendent des cadavres, au personnel taché de sang, armé de hideux couteaux18. »
  […] Reclus ne rejette pas la violence pour contraindre l’injustice et défendre les plus faibles — jusqu’aux animaux. Ainsi défend-il dans une lettre datant des mêmes années que ses textes animaliers que, s’il « [croit] en l’usage éventuel de la force », c’est pour la défense des plus faibles. Il ajoute, à titre d’exemple : « Je vois un chat que l’on torture, un enfant que l’on bat, une femme que l’on maltraite, et si je suis assez fort pour l’empêcher, je l’empêcherai : je le dois à tous les faibles afin que désormais ils soient respectés19. » Le fait que Reclus cite un animal dans cette liste d’individus en minorité est assez étonnant pour l’époque. Bien que les associations pour la défense des animaux prospèrent depuis la création en 1824 en Angleterre de la Society for the Prevention of Cruelty to Animals (SPCA) — reconnue en 1840 par la reine, elle devient RSPCA — et en 1845 en France de la Société protectrice des animaux (SPA), ses membres rejettent alors tout sentimentalisme : c’est au nom de la décence et de la rationalité qu’ils entendent réduire la cruauté dont les animaux sont les objets20. Leur combat ne se fait pas au nom de l’émancipation, et se restreint d’abord au terrain parlementaire ou
aux innovations vétérinaires.


 
  Reclus les mentionne d’ailleurs dans le dernier volume de L’Homme et la Terre21. Il souligne leur action bénéfique, mais déplore qu’elle dépende tant de l’assentiment d’une part importante de la population pour avoir un réel échos. L’erreur de ces associations réside pour lui dans l’espoir qu’elles mettent en l’évolution de la législation. On peut citer à titre d’exemple la loi Grammont qui, en 1850 — soit entre une insurrection et un coup d’État impérial — condamne les violences faites aux animaux dans les lieux publics, condamnation qui s’abat sur les charretiers et indigents plus que les bourgeois et aristocrates22. De telles lois sont d’ailleurs pour Reclus « bien peu draconiennes23 ». Il se demande ainsi « comment les lois pourraient-elles fournir aux animaux domestiques une protection efficace puisqu’elles livrent les hommes aux caprices les uns des autres ? » Préférant les méthodes révolutionnaires, il poursuit sa comparaison : « Du moins parmi les humains, les oppressés peuvent-ils résister à la ligue des oppresseurs, et, par la solidarité dans la révolte, par l’association dans les efforts, ont-ils déjà remporté maintes victoires ; mais que peuvent les animaux ? » Il conviendrait donc, en l’absence d’un « accroissement graduel de l’intelligence et de la bonté chez leurs éleveurs et maîtres », de prendre parti pour les animaux et de les défendre activement, ces derniers ne le pouvant eux-mêmes. Mais lier les luttes de tous les opprimés, et plus encore y lier le sort des animaux comme le fait Reclus, trouve peu d’échos, hors ses épigones politiques — la communarde Louise Michel et la journaliste Séverine en tête.
   « Il fait par là référence à la passion guerrière déclenchée par la traque et le meurtre ainsi qu’à la nature de la nourriture ingérée. »
  Il est évident qu’il ne fait pas du végétarisme un seul régime alimentaire. De même, sa prise en compte de la souffrance animale ne se réduit pas à celle entraînée par la production de viande. Il entretient néanmoins des liens avec des médecins professant le végétarisme dans leur diététique, comme l’ingénieur Paul Nyssens, lors de ses dernières années en Belgique. Il s’attache à lire leurs écrits, tels ceux du Docteur Bonnejoy, auteur d’un traité sur Le végétarisme rationnel, dont il ne manque pas de noter les « enfantillages, naïvetés et citations dépourvues de critique24 », lecture qui le convainc néanmoins de suivre un régime végétarien plus strict qu’il ne le faisait alors. Il diffère cependant de bon nombre de médecins et militants végétariens de son époque, pour qui l’abstinence est avant tout hygiéniste. « La question des questions » qu’oublie le Docteur Bonnejoy dans son traité serait bien la question politique. Reclus se distingue pourtant également des anarchistes individualistes qui, dans la dernière décennie du XIXe siècle et, plus encore, dans les premières du suivant, adoptent une alimentation végétale dans des colonies libertaires au nom d’un désir de retour à la nature25. Si Reclus donne son soutien à la Société pour la création et le développement d’un milieu libre en France qui entend poursuivre cette volonté en tentant des expériences de « communisme libre26 », il y voit également une « illusion » : « dans notre plan d’existence et de lutte, ce n’est pas la petite chapelle des compagnons qui nous intéresse, c’est le monde entier27. » Bien que les dires de Reclus puissent se recouper avec ceux des hédonistes naturistes ou des libertaires naturiens28, il n’oublie en rien ce que son engagement a de politique, l’évolution souhaitée n’étant pas dissociable de révolutions répétées.
 
Anthropologie de la barbarie
  « Ce n’est point une digression de mentionner les horreurs de la guerre à propos des massacres de bétail et des banquets pour carnivores. Le régime d’alimentation correspond bien aux mœurs des individus. Le sang appelle le sang29. » Les conflits auxquels fait référence Reclus n’ont pas encore l’ampleur que la guerre prendra au XXe siècle. Il est néanmoins l’observateur et parfois le chroniqueur des horreurs guerrières de son temps : pogroms antisémites en Russie30, « pacification » meurtrière des puissances coloniales, guerre sino-japonaise31, répressions en maints endroits du monde… C’est en référence à l’actualité la plus récente qu’il déploie l’argument d’un continuum entre la barbarie à l’encontre des animaux et celle envers les humains. Il fait par là référence à la passion guerrière déclenchée par la traque et le meurtre ainsi qu’à la nature de la nourriture ingérée.


 
  C’est à partir d’un conflit contemporain de l’écriture d’« À propos du végétarisme » que Reclus développe cette première idée. Bien que le Royaume-Uni et la France se disputent des possessions en Égypte, dont la crise de Fachoda constitue l’issue en 1898 ; que la France et l’Allemagne font de même à propos du Maroc en 1905 et 1911 ; que la Russie et le Japon entrent en guerre pour plus d’un an en 1904 pour le contrôle du Pacifique, tous ces États, auxquels il faut ajouter l’Empire austro-hongrois, l’Italie et les États-Unis, s’unissent pour réprimer la révolte des Boxers qui s’est déclenchée en Chine au cours des années 1899–1900. Le point commun de ces puissances : l’impérialisme. Chacune a des intérêts à défendre dans l’Empire chinois, qu’ils soient commerciaux — les guerres de l’Opium,1839–1842 et 1856–1860, sont encore récentes — ou stratégiques — la France s’installe alors en Indochine. En Chine, une société secrète s’est formée pour contester par la force la dynastie Mandchoue, mais est bientôt récupérée par l’impératrice Cixi pour s’orienter contre les puissances étrangères installées dans le pays. Les bataillons dépêchés par les nations concernées forment alors une alliance inédite et répriment les soulèvements. À l’issu du conflit, la Chine est plus encore qu’avant désavantagée dans ses relations commerciales avec les puissances étrangères.
  « La chasse aux animaux entraîne celle des humains ; les massacres quotidiens dans les abattoirs banalisent ceux sur les champs de bataille. »
  Reclus n’aborde pas dans le détail ce conflit. Il lui sert avant tout d’exemple, supposant que son lecteur sera au fait des actualités géopolitiques du moment. Le point défendu l’a déjà été par le passé par celles et ceux s’étant penchés sur le sort des animaux, et le sera par la suite par d’autres : la chasse aux animaux entraîne celle des humains ; les massacres quotidiens dans les abattoirs banalisent ceux sur les champs de bataille. Reclus l’exprime ainsi : « En excitant les chiens à déchirer le renard, le gentilhomme apprend à lancer ses fusiliers sur le Chinois qui fuit. Les deux chasses ne sont qu’un seul et même sport ; toutefois, quand la victime est un homme, l’émotion, le plaisir sont probablement plus vifs. » L’emploi du mot sport sous sa forme anglaise ne laisse pas de doute sur la cible de l’auteur. Le gibier cité non plus. La chasse au renard est en Angleterre l’apanage des couches aristocratiques, les mêmes qui depuis le siècle précédent défendent pourtant les animaux, ou plutôt, ainsi que Christophe Traïni l’a montré, se défendent de la cruauté humaine dont ils sont témoins envers les animaux32. Tout en contribuant, par l’évolution de la législation, à faire interdire les combats de coqs ou les comportements violents envers les animaux domestiques, le sportsman anglais ne renonce en rien à sa passion. Pour Reclus, la pratique cynégétique envers des animaux et des humains est similaire. La première est désormais celle d’« hommes de loisir ou de vanité qui cherchent à maintenir les traditions de leurs ancêtres ou à remplir l’oisiveté de leurs heures33 » ; la seconde en dépend, certes, mais procure toutefois un plaisir plus intense au chasseur.
  S’il ne cite pas le géographe dans son étude sur Les Chasses à l’homme, Grégoire Chamayou reprend un même argumentaire34. Constatant, depuis la légitimation de l’esclavage en Grèce jusqu’à la traque des hors-la-loi aujourd’hui, que « toute chasse à l’homme suppose une théorie de sa proie », Chamayou explique alors le surplus d’excitation que procurerait la chasse de son semblable. Le rapport du dominant et du dominé est ambivalent : « La reconnaissance de l’humanité de la proie en même temps que sa contestation pratique sont […] les deux attitudes contradictoires constitutives de la chasse à l’homme. » Le chassé, aussi désavantagé qu’il soit, peut théoriquement se retourner contre le chasseur, car semblable en nature — quoique différent en droit – à ce dernier. Les techniques sont les mêmes — lancer ses chiens lors d’une battue, quel que soit l’animal — et les armes, pour achever la proie,
similaires.


 
  Bien qu’il soit plus clément lorsqu’il fait référence aux peuples dits « primitifs » dans ses démonstrations, Reclus condamne dans tous les cas ce que la chasse a d’agréable. Pour lui, « la poursuite du gibier ou de l’homme est surtout une œuvre de passion ». Et si « le primitif voit dans la chasse un véritable amusement », c’est qu’un accident est à craindre, rendant l’enjeu plus aiguë. « Dans ce cas, l’excitation finit par se transformer en une véritable folie : dans la lutte, l’homme ne raisonne plus ; il n’a qu’un désir : mordre sa proie, la déchirer à belles dents, la découper en morceaux35. » Le géographe multiplie dans ses textes des arguments aux sources diverses, mais dont chacun reprend les mêmes motifs : le sang qui coule ; des bêtes dépecées ; la folie du meurtre.
  « Un même corps fait de chair et de sang rapproche les espèces entre elles, d’autant plus lorsque ce corps est inerte. »
  À celle de la boucherie et de la chasse s’ajoute la condamnation des jeux sanglants parmi les animaux comme parmi les humains. La boxe est dénoncée autant que les combats de chiens36. Le premier texte dénonçant les cruautés faites envers les animaux attribué à un auteur libertaire est une dénonciation de la corrida, écrite par Ernest Cœurderoy37. Chez Reclus aussi les courses de taureaux, de même que de chevaux38, sont vertement critiquées, notamment dans L’Homme et la Terre23. Il est plus disert dans la partie de la NGU portant sur l’Espagne, où il consacre une page à propos de « “la noble science de la tauromachie” », ainsi que l’auteur la qualifie ironiquement39. Il met en relation les mœurs avec les progrès dont peuvent faire preuve les peuples des différentes régions du monde. Moralisateur, il recours au registre de la honte pour critiquer la poursuite du « véritable scandale » que constituent ces « jeux barbares ». Reclus prend pour point de comparaison les bûchers sur lesquels des humains furent brûlés en des temps plus anciens, pour rappeler qu’étant donnée l’absence de séparation franche entre humains et animaux, il n’y a pas de sens à leur imposer des traitements qui passeraient pour infamants s’ils étaient appliqués aux premiers. Il conclut son paragraphe en se permettant une généralité qui anticipe les articles écrits plus de 20 ans après : « Le respect de la vie des animaux, sans lequel la vie des hommes est elle-même tenue pour peu de chose, semble faire des progrès parmi les Espagnols ; mais hélas ! que de retours vers la guerre et ses violences, les meurtres et les égorgements de masse. » Le dernier terme n’est pas sans rappeler les textes ultérieurs, où Reclus fait sans cesse référence au couteau passé sous la gorge de l’animal abattu. Déjà, la guerre suit de près les exécutions d’animaux.
  C’est que morts, les individus d’espèces différentes se ressemblent plus encore qu’en vie. Le corps a pour Élisée une réalité que niaient les philosophes arguant d’une incommensurable distance entre humains et animaux. Un même corps fait de chair et de sang rapproche les espèces entre elles, d’autant plus lorsque ce corps est inerte. Ainsi demande-t-il ingénument s’il y a une « si grande différence entre le cadavre d’un bœuf et celui d’un homme. » Il poursuit crûment son idée : « Les membres coupés, les entrailles entremêlées de l’un et de l’autre se ressemblent fort : l’abattage du premier facilite le meurtre du second11 ». Habitués qu’ils seraient à consommer et fréquenter des cadavres d’animaux, les hommes que Reclus qualifient de « carnivores » auraient peu de difficulté à mettre à mort un être
humain.




  C’est par ailleurs l’ensemble des activités occupant humains et animaux qui est abordé par Reclus. Si le travail peut impliquer des animaux compagnons, dans la majorité des situations, il est aussi aliénant pour les prolétaires que pour les bêtes. Ainsi « de même qu’il [l’homme civilisé] tuait l’homme ennemi, de même il se débarrassait de la bête gênante ; comme il avait l’habitude d’asservir le semblable dont le travail pouvait lui profiter, il chargeait de son fardeau l’animal docile en lui faisant accomplir son travail21. » Forçats et bêtes de somme partagent une commune oppression, les seconds ne pouvant néanmoins se révolter — qu’on se souvienne de Bataille, « le doyen de la mine » qui, dans Germinal, ne sortit par à l’air libre pendant des années, et de Trompette, son compagnon d’infortune qui jamais ne réussit à se faire à l’obscurité40. Le continuum longtemps nié entre l’humanité et l’ensemble des autres espèces subit ainsi un singulier renversement. Alors que Reclus souligne une même condition animale pour défendre ses semblables d’abattre les animaux, c’est l’abattage des hommes, rendu aisé par celui des bêtes, qui comblerait pour les « carnivores » le fossé des espèces ; mais c’est aussi l’exploitation des plus pauvres par les dominants qui permet aux plus opprimés de rejeter la tâche ingrate sur les animaux.
  « Le continuum longtemps nié entre l’humanité et l’ensemble des autres espèces subit ainsi un singulier renversement. »
  Un dernier argument est avancé par le géographe. Reclus se demande en dernier lieu s’il n’y a pas « de relation directe de la cause à l’effet entre la nourriture de ces bourreaux qui se disent “civilisateurs” et leurs actes féroces ». Il convoque alors la physiologie et l’étude des mœurs, pour opposer ceux qu’on appelle les « doux » végétariens, aux « violents » carnivores41. Il critique ici une forme de virilisme fondée sur la consommation de nourritures jugées fortifiantes et correspondant à l’alimentation normale de tout homme. Moquant les « superhommes », il leur dénie une meilleure santé, et écarte vite la discussion — ça n’est pas là l’essentiel :
« Quoi qu’il en soit, nous disons simplement que pour la grande majorité des végétariens, la question n’est pas de savoir si leurs biceps et triceps sont plus solides que ceux des carnivores, ni même si leur organisme présente contre les heurts de la vie et les chances de la mort une plus grande force de résistance, ce qui d’ailleurs est fort important : pour eux il s’agit de reconnaître la solidarité d’affection et de bonté qui rattache l’homme à l’animal ; il s’agit d’étendre à nos frères dits inférieurs le sentiment qui déjà dans l’espèce humaine a mis fin au cannibalisme. »
  S’esquisse ici le cœur de l’éthique végétarienne de Reclus, de même que le fondement de son engagement pour la défense des animaux. C’est qu’il ne s’agit pas seulement de réparer une injustice ; il convient de reconnaître dans l’animal un frère, que l’on comprend dans son affection de solidarité, voire de sollicitude. L’analogie avec le cannibalisme est en ce sens parlante : reconnaître les animaux comme semblables impose un dégoût de leur meurtre et de leur consommation.




  Près de 100 ans plus tard, au faîte de la crise de la vache folle, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss livre une analyse similaire42. Revendiquant lui aussi le terme de « solidarité », non pour qualifier son temps mais celui du mythe, il étend la définition du cannibalisme à ces vaches dont on en a fait manger d’autres sous forme de farine. Le scandale fit momentanément chuter la consommation européenne de viande. Se faisant oracle, rappelant en ça le messianisme récurrent des textes politiques de Reclus, Lévi-Strauss annonce qu’« un jour viendra où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines, inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle, les repas cannibales des sauvages43 américains, océaniens ou africains ». Reclus croit en des termes quasiment similaires, mais moins définitifs, à une même issue. Ainsi espère-t-il « qu’avant longtemps ceux-ci [la majorité de nos contemporains] auront du moins la politesse de cacher leur nourriture. Les abattoirs sont déjà relégués dans les faubourgs écartés : que les boucheries suivent le même chemin, en se blottissant comme les étables dans les coins obscurs44 ! »


1. Exception faite de l’ouvrage collectif coordonné par Philippe Pelletier, Anarchie et cause animale, Le Monde libertaire, 2015, et de quatre articles : Bertrand Guest, « “Grande famille” et “Acquaintance”. Humain et non-humain chez Reclus et Thoreau », Essai, n° 2, 2012, PUB, p.14–32 ; Gilles Fumey, « Reclus végétarien, étonnant géographe du monde animal et végétal », Isabelle Lefort et Philippe Pelletier (dir.), Élisée Reclus et nos géographies. Textes et prétextes, Noir et Rouge, 2015 ; Richard J. White, « Following in the footsteps of Élisée Reclus : disturbing places of inter-species violence that are hidden in plain sight », in A.J Nocella II, R.J. White and E. Cudworth (ed.), Anarchism and Animal Liberation : Essays on Complementary Elements of Total Liberation, 2015, McFarland Press ; Pelletier Philippe, « L’anarchisme et l’animal », Pour, 2016/3, n° 231, p. 89–99.
2. Lettre à Richard Heath, 1884.
3. Somme géographique en 19 tomes parue entre 1876 et 1894. Dorénavant NGU dans le texte.
4. Élisée Reclus, NGU, Vol.16, Les États-Unis, 1892.
5. Jacques Damade, Abattoirs de Chicago, La Bibliothèque, 2016.
6. Élisée Reclus, NGU, op. cit.
7. William Cronon, Chicago, métropole de la nature, Zones Sensibles, 2021 [1991].
8. Damien Baldin, « De l’horreur du sang à l’insoutenable souffrance animale. Élaboration sociale des régimes de sensibilité à la mise à mort des animaux (XIXe-XXe siècles), Vingtième Siècle, Revue d’histoire, 2014/3, n° 113, p.52–68.
9. « La grande famille », Le Magazine international, 1897, p.10.
10. Élisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, J. Hetzel et Cie, coll. « Bibliothèque d’éducation et de récréation », 1869.
11. Élisée Reclus, « À propos du végétarisme », 1901.
12. Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Vol.6, 1905–1908.
13. Élisée Reclus, « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes », Revue des deux Mondes, n° 63, 15 mai 1866.
14. Élisée Reclus, NGU, Vol.4, L’Europe du Nord-Ouest (Belgique, Hollande, Îles Britanniques), 1879.
15. Élisée Reclus, « À propos du végétarisme », 1901.
16. Élisée Reclus, « L’origine animale dell’ uomo », Almanacco popolare socialista, 1897.
17. Élisée Reclus, « La grande famille », 1897.
18. Élisée Reclus, art. cit.
19. Lettre à Karl Heath, Bruxelles, 31 mars 1900.
20. Christophe Traïni, La Cause animale (1820–1980) : essai de sociologie historique, PUF, 2011.
21. Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Vol.6, 1905–1908.
22. Maurice Agulhon, « Le sang des bêtes. Le problème de la protection des animaux en France au XIXe siècle », Romantisme, Vol.11, n° 31, 1981.
23. Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Vol.5, 1905–1908.
24. Lettre à Mme Dumesnil, Ténès, 20 février 1893.
25. Arnaud Baubérot, Histoire du naturisme : le mythe du retour à la nature, PUR, 2004.
26. Anne Steiner, « Vivre l’anarchie ici et maintenant : milieux libres et colonies libertaires à la Belle époque », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 133, 2016.
27. Élisée Reclus « Les colonies anarchistes », Les Temps nouveaux, 7 juillet 1900.
28. Les Naturiens sont un groupe constitué de personnes de sensibilité libertaire, se réunissant principalement à Paris au tournant du XXe siècle, réunis autour d’un même désir de retour à l’état de nature. Voir François Jarrige, Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle, Le passager clandestin, 2016.
29. Élisée Reclus, « À propos du végétarisme », 1901.
30. Reclus publie l’une des premières cartes rendant compte des pogroms subis par les juifs en Russie dans L’Homme et la Terre, Vol.5, 1905–1908, reproduite dans Federico Ferretti, Philippe Malburet et Philippe Pelletier, « Élisée Reclus et les Juifs : étude géographique d’un peuple sans État », Cybergeo : European Journal of Geography, 2011.
31. Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Vol.6, 1905–1908, cité par Philippe Pelletier dans « La “plus grande merveille de l’histoire”, le Japon vu par Élisée Reclus », Hérodote, 2005/2, n° 117.
32. Christophe Traïni, Cause animale (1820–1980) : essai de sociologie historique, PUF, 2011.
33. Élisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, 1869.
34. Grégoire Chamayou, Les Chasses à l’homme, La fabrique, 2010.
35. Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Vol.1, 1905–1908.
36. « On est malheureusement bien forcé de constater cette dépravation du sens moral lorsqu’on voit le parlement interrompre ses séances pour laisser aux hommes d’État la satisfaction d’aller contempler le combat de deux boxeurs qui, la face et la poitrine nues, se meurtrissent, se mutilent, s’aveuglent de coups et se changent l’un l’autre en deux masses de chair saignante », Élisée Reclus, « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes », Revue des deux Mondes, n° 63, 15 mai 1866.
37. Ernest Cœurderoy, Corrida, Atelier de création libertaire, 2003 [1854].
38. Élisée Reclus, NGU, Vol.4, L’Europe du Nord-Ouest (Belgique, Hollande, Îles Britanniques), 1879.
39. Élisée Reclus, NGU, Vol.1, L’Europe méridionale, 1876.
40. Émile Zola, Germinal, Le livre de poche, 2000 [1885].
41. Élisée Reclus, « À propos du végétarisme », 1901.
42. Claude Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse de la vache folle », Études Rurales, 2001 [1996], n° 157–158.
43. À l’évidence, il faut lire ce mot, sous la plume de Lévi-Strauss, dans son acception historique — celui-ci reprenant les termes discutés en son temps par Montaigne dans ses Essais. Par ailleurs, Lévi-Strauss entendait, par « sauvage », un système de classifications et d’organisation de la pensée autre que celui, hégémonique, issu de la tradition occidentale. Voir La Pensée sauvage, paru en 1962.
44. Élisée Reclus, « À propos du végétarisme », 1901.







Les demandes de permis de chasse explosent en France

Jean-François Monier 
afp.com 
16/08/2019 

Commentaire : Emmanuel Macron, l'urbain, livre la campagne à un plus grand nombre de "00" avec leur permis de tuer...En France, on peut encore et toujours mourir de chasse. Aux abris!

"Ce nombre de 131 accidents sur la période juin 2018-mai 2019 est en hausse par rapport à la saison précédente, qui avait connu le chiffre le plus bas jamais enregistré (113). Il reste sous la moyenne des dix dernières années (140), note l' ONCFS "
Chasse : 131 accidents recensés pendant la saison


Un chasseur sur le Loir à Vaas dans la Sarthe, le 15 octobre 2017


Le prix du permis national, réduit de moitié par Emmanuel Macron, attire les chasseurs. Et suscite l'inquiétude des défenseurs des animaux.

Un engouement décuplé : alors que les validations ont débuté le 1er juillet pour la saison 2019-2020, les demandes de permis de chasse national explosent. Elles sont à ce jour 290 000, soit la moitié des demandes totales de permis pour la saison, tandis qu'elles représentaient l'an dernier à peine une demande sur dix, soit 90 000.

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Depuis la saison passée, Emmanuel Macron a en effet donné son accord à la baisse du permis national de 400 à 200 euros - un prix désormais à peine plus élevé que celui des permis départementaux. Résultat, "certains chasseurs vont valider le permis qu'ils n'utilisaient pas les années précédentes, et d'autres qui utilisaient un permis départemental ont pris cette année un permis national", se réjouit auprès de L'Express Thierry Coste, le porte-parole de la Fédération nationale de la chasse (FNC). Au 16 août, il affirme avoir reçu "un peu plus de 600 000" demandes de permis de chasse. 


Plus de chasseurs "là où le gibier fait des dégâts"
"Ça va permettre une vraie mobilité [géographique des chasseurs], un vrai accès à aller chasser dans d'autres endroits quand on est invité et ça c'est formidable", ajoute ce dernier. Outre l'extension de cette "pratique populaire", Thierry Coste compte sur le nombre plus important de chasseurs pour abattre davantage de sangliers, responsables de dégâts dans les champs des agriculteurs.

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Actuellement, les fédérations départementales de la chasse indemnisent les paysans dont les terres ont subi des dégâts de la part de grand gibier. Un poids financier trop lourd, selon la FNC. "On paie chaque année entre 50 et 60 millions d'euros de notre poche pour les indemniser. L'objectif de cette mobilité est de permettre qu'il y ait des chasseurs là où il y a du gibier qui fait des dégâts."

D'ici fin août, plusieurs réunions sont prévues entre les chasseurs, les agriculteurs de la FNSEA et des membres du gouvernement. L'occasion, pour la FNC, de demander une révision du système d'indemnisation. "Pourquoi ne pas faire un système assurantiel comme on a pour la grêle ?", interroge Thierry Coste, qui prévient qu'il "discutera de tout", y compris du montant de l'indemnisation. "En diminuant le prix du permis national, les recettes de la FNC vont diminuer d'autant. Ils ne pourront plus nous indemniser autant", note aussi Pierre Renouf, agriculteur chasseur en Picardie, dans Le Figaro. 


"Il faut qu'on arrête de tirer sur des espèces déjà à l'agonie"

Les défenseurs des animaux, eux, s'inquiètent de cette explosion des demandes de permis de chasse. "C'est très désolant de favoriser la chasse en France, alors que c'est le premier pays d'Europe en termes de temps de chasse, de nombre d'espèces chassées et de chasseurs en activité", déplore sur Europe 1 Allain Bougrain-Dubourg, de la Ligue de Protection des oiseaux. "Au contraire, il faut qu'on arrête de tirer sur des espèces déjà à l'agonie, comme s'y était engagé Emmanuel Macron. Il y a un moment, ça commence à bien faire."

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Fin juillet, la Commission européenne a demandé à la France de mettre fin à certaines méthodes de chasse illégales contre les oiseaux - comme la chasse à la glu et au filet - en ouvrant une procédure d'infraction avec lettre de mise en demeure. Il s'agit de la première étape d'un processus qui peut aboutir in fine, en l'absence de réponse satisfaisante de l'État concerné, à une saisine de la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE).

La chasse est aux mains de gens peu compétents et aux valeurs réactionnaires

Cael Collins
13/10/2018

 

Qui sont ces chasseurs qu’Emmanuel Macron lui-même courtise ? Les hérauts de la ruralité ? Les « premiers écologistes de France » ? Rien de tout cela, selon l’auteur de cette tribune, qui raconte comment une « caste » de chasseurs s’impose aux campagnes et combien est atterrante la qualité de la formation pour le permis.
Cael Collins est paysan en cours d’installation dans le sud de la France. Il a choisi de préserver son identité pour s’épargner la réaction de ses voisins chasseurs.

Le chemin du retour à la terre passe parfois par des sentiers biscornus. C’est sans doute un de ceux-ci qui m’amène aujourd’hui à être chasseur. Je n’ai pas le goût du sang, de la prédation, des armes, et cette activité ne sera jamais pour moi un loisir mais une activité de gestion du vivant. Néanmoins dans le contexte d’une vie rurale et agricole, le permis de chasse répond à deux préoccupations : gérer la pression de certaines espèces pouvant devenir nuisibles et, surtout, se prémunir de la malveillance d’organisations de chasse et de chasseurs qui ont aujourd’hui la mainmise sur les territoires ruraux.
Paysan en installation dans le sud de la France, j’ai très vite été mis face à la réalité de ce qu’est aujourd’hui la chasse sur mon territoire : « Tu ne fais pas de vagues sinon attends-toi à des ennuis. » Les ennuis pour les paysans aujourd’hui, ça passe aussi bien par des clôtures coupées, des attaques malencontreuses de chiens de chasse sur les bêtes que par une ostracisation pure et simple d’une partie de la vie locale. Problématiques que subissent aussi plus ou moins fortement tous ceux qui osent questionner les pratiques d’une partie des chasseurs.
Autour de la chasse se rejoue dans l’imaginaire de certains ruraux, l’idée d’une lutte contre une gestion par les urbains, par une élite, par les dominants culturels de leurs territoires. Les diktats de ceux « qui n’y connaissent rien à la campagne et qui de toute façon ne vivent pas ici ». Et je ne pourrais pas moi-même rejeter en bloc le mépris de classe qui a pu se glisser insidieusement dans la critique de la chasse qui est faite dans les milieux de gauche et dont le sketch des Inconnus sur la chasse à la bécasse est une parfaite illustration. Le tableau est simple et vite brossé pour ceux qui veulent s’en tenir aux clichés : la chasse serait une activité de beaufs bourrins, avinés et ignares.

Une caste de gens peu compétents, plus intéressés par le pouvoir que par la vie rurale et les territoires

Les lobbys de la chasse attendent un coup de pouce présidentiel

Arnaud Gonzague


Session de chasse près d'Angers, le 17 septembre 2017. Jean-François Monier AFP


   Une note sur la chasse est remise ces jours-ci à Emmanuel Macron. Elle pourrait augurer quelques coups de pouce aux chasseurs.
   C'est une note confidentielle qui devrait être remise ces jours-ci à l' Élysée et à Matignon par Sébastien Lecornu, secrétaire d' Etat auprès de Nicolas Hulot. Confidentielle... mais qui risque de faire grand bruit. Car elle trace quelques pistes pour réformer les usages du monde de la chasse, univers qui a toujours su défendre vigoureusement ses intérêts.
   Sereine, la Fédération nationale des chasseurs (FNC) semble d'ailleurs avoir grande confiance dans l'exécutif. Et pour cause : au plus haut niveau, c'est-à-dire à l' Élysée, tous les signaux sont à la bienveillance pour cette pratique qui concerne plus d'un million de Français. Willy Schraen, président de la FNC, s'enthousiasme : "Emmanuel Macron est tout de même le candidat qui a promis au congrès de la Fédération qu'il allait développer la chasse française, jugée par lui maillon essentiel de la ruralité. Ses propos ont été très clairs sur ce point."
   Après les déclarations, la FNC attend donc des actes. Voici les trois points sur lesquels portent ses attentes.

1. Qu'on ne lui mette pas de scientifiques dans les pattes
   C'est un point d'organigramme d'allure technique, mais qui est tout à fait politique. Les chasseurs veulent la garantie que l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) ne passera pas sous la tutelle de l'Agence française pour la biodiversité (AFB). Pour comprendre cette exigence, il faut savoir que l' ONCFS est un peu la citadelle du lobby des chasseurs. Et cette citadelle n'a aucune envie d'être dépendante des chercheurs de l' AFB, qui se préoccupent un peu trop des espèces animales et pas assez du plaisir de les tirer.
"Au conseil d'administration de l' ONCFS, les chasseurs sont à la fois juge et partie et leur voix est en situation de quasi-monopole, confirme Jean-David Abel, vice-président de France nature environnement : "Quand il a été question, en 2016, de réunir l'Office et l' AFB, ils ont freiné des quatre fers, et obtenu gain de cause. Quand la loi a prévu de mutualiser les moyens des polices de l'Office et de l' AFB, les chasseurs ont encore dit 'non'. Et le gouvernement accepte de ne pas appliquer la loi."
   Un Etat dans l'Etat, l'Office ? Willy Schraen, de la FNC, balaie la critique d'un revers de main : "Les associations écologistes affirment que l' ONCFS est noyautée par les chasseurs, mais beaucoup de chasseurs râlent contre lui, disant qu'il est noyauté par les écolos. C'est la preuve qu'il ne travaille pas si mal !"
   L' ONCFS a certes pour mission de financer quelques rapports scientifiques sur les questions de biodiversité. Mais d'après Jean-David Abel, ces rapports ne doivent pas être trop... contrariants. "L'Office a essayé d'empêcher la sortie de certaines études scientifiques, comme le rapport Lefeuvre [PDF], une étude sur les oiseaux migrateurs qui contredisait ses thèses."
   Pas sûr que l' Élysée se montre plus enquiquinant que ses prédécesseurs pour les chasseurs.

2. Qu'on renfloue les caisses des fédérations de chasseurs
   La promesse a déjà fuité dans la presse : le président Macron envisage de faire passer le permis national de chasse de 400 à 200 euros. Un gentil coup de pouce au porte-monnaie des chasseurs qui représenterait un manque à gagner d'une vingtaine de millions d'euros pour l' ONCFS, financé par ces redevances.
   Pour l' ONCFS, oui... mais pas forcément pour les Fédérations départementales de chasse ! "Elles espèrent bien récupérer une part importante de la redevance", craint Jean-David Abel, de FNE. "Si ce cadeau indu se faisait au détriment des missions de l'Office, notamment scientifiques et de police, nous ne serions pas du tout d'accord !"
   Actuellement, sur les 400 euros versés par un chasseur, 95 euros financent les structures fédérales. La FNC envisage d'accroître ce magot. Ce qui serait tout à fait justifié, selon Willy Schraen : "Les fédérations font un gros boulot qui n'est pas rémunéré. La loi Voynet notamment, a accru nos responsabilités administratives et il nous arrive de prendre en charge des tâches qui ne sont pas prévues par la loi."

3. Qu'on gère les espèces... mais pas trop
   "Gestion adaptative", c'est un peu le mot magique employé par les équipes de Sébastien Lecornu pour accorder chasseurs et ONG de protection de la biodiversité. Mais tout le monde ne met sans doute pas le même sens derrière cette "adaptation". Willy Schraen explique : "En France, il existe un système binaire. Un feu vert qui permet de chasser, un feu rouge qui interdit de chasser. La gestion adaptative, c'est un feu orange. Selon l'état des espèces, on pourra les chasser un peu plus ou un peu moins longtemps."
   La crainte qu'ont les associations, c'est évidemment que le "un peu plus" soit très encouragé − donc que l'Etat étende les dates de chasse − quand le "un peu moins" demeurera marginal. Mais ce qui importe le plus pour le leader de la FNC, c'est que les quotas ne se fassent pas à l'échelle du pays, mais au niveau européen : "Prenez l'exemple de la tourterelle des bois : elle va mal à cause d'un virus. Je suis d'accord pour abaisser les prélèvements, mais nous, Français, prélevons 100.000 tourterelles quand l'Espagne en tue sept fois plus. Il faut que la gestion soit rapportée à l'ensemble des mouvements migratoires dans tous les pays."
   Un souci louable du détail, mais qui pourrait donner une image globale peu exacte des espèces, craint Jean-David Abel : "Plus on prend une grande échelle et plus le suivi fin des populations, de leurs mouvements et de leur reproduction est difficile. On risque de n'approcher que les grandes masses, et de dire 'Il y en a beaucoup, tuons-les sans précaution." Les sous-populations des mêmes espèces ne se comportent pas partout pareil. Ce n'est pas une "masse" d'individus que les pays peuvent se répartir arithmétiquement. Mais pas sûr que les chasseurs français l'entendent vraiment de cette oreille.

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