France, Transition écologique : les " coucous " éoliens au cœur de l'appareil d' État

  Et, dans le même temps, dans les Hauts-de-France, région leader en terme de puissance éolienne installée, Madame Pompilli, ancienne Ministre de l' Écologie 2020-2022, " Madame éolien ",  " conserve son siège de députée de la 2e circonscription de la Somme pour un troisième mandat de suite.", avec 53,13% des voix ; à noter toutefois, que cette circonscription est " la plus urbaine de la Somme en englobant une grande partie d'Amiens ainsi que 28 communes du sud de la capitale Picarde,... "
  Sur le Web

   Il y a encore du boulot!


 

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Le lobby des éoliennes a bien infiltré le Ministère de l'Écologie !

Louis Marin


Réponse à Barbara Pompili aux journalistes du Monde documentés par Greenpeace
  C’est un dossier publié par le Monde du 28 juin intitulé « Derrière l’opposition aux éoliennes, une galaxie influente et pronucléaire » qui a mis le feu aux poudres.
  Car au-delà de l’enquête fouillée et de bonne qualité des journalistes sur les réseaux des antis éolien dont certains sont effectivement pronucléaire assumés, ce sont bien les propos de l’ancienne Ministre de l’Écologie et désormais députée Barbara Pompili qui ont relancé le débat sur la très forte influence du lobby éolien sur les institutions françaises :
  « On entend de la part des pronucléaire que RTE est vendu au lobby des renouvelables, ce qui est faux ».
  Cette déclaration venant d’une militante antinucléaire pro-éolienne mérite donc une enquête plus approfondie sur la réalité ou non de l’infiltration par la filière éolienne des institutions publiques ou des entreprises énergétiques.
  Commençons par Réseau de Transport d’Électricité, RTE, cité par l’ancienne Ministre. C’est la nomination de François Brottes, ancien député à la tête de RTE qui a entamé l’influence du lobby éolien dans l’entreprise publique. Car François Brottes, n’est pas un député anodin. Après avoir été régulièrement invité d’honneur des colloques du syndicat de promoteur éolien France Énergie Éolienne, il porte la loi de libéralisation des éoliennes en 2013 et est rapporteur de la loi pour la croissance verte du 17 août 2015 qui entend réduire la part du nucléaire à 50% du mix électrique et à accélérer les énergies renouvelables en particulier les éoliennes. Il démissionne fin août 2015 juste après la promulgation de la loi et est nommé immédiatement après Président du Directoire de l’entreprise RTE chargée justement du raccordement des éoliennes au réseau électrique.
  À cette époque François Bayrou, alors député s’insurge de ce véritable pantouflage :
« Cette décision est profondément malsaine. Un député, qui plus est un député président d’une commission [celle des Affaires économiques, N.D.L.R.], un député qui a porté un très grand nombre de textes, d’amendements concernant l’électricité, concernant EDF, va se retrouver à la tête d’une filiale d’EDF. […] Ceci est insupportable. »
  Ne pouvant plus être patron en raison de la limite d’âge, François Brottes est remplacé après son départ de RTE le 1er septembre 2020, par Xavier Piechaczyk, le maître d’œuvre de la politique énergétique antinucléaire et pro-éolien à Matignon et à l’Élysée sous le mandat de François Hollande et coordinateur de la loi portée justement par le député François Brotte. Le 4 janvier 2021, il nomme comme directrice de cabinet adjointe de RTE, Pauline Le Bertre l’ancienne patronne de France Énergie Éolienne, le syndicat professionnel de lobbying de promotion de l’éolien en France. Dans l’organigramme de mai 2022 de RTE cette représentant de la filière éolienne pendant des années est toujours en poste au sein du cabinet du patron de RTE.
  Mais c’est au sein de l’ancien Ministère de l’Écologie de Barbara Pompili que s’est installé un incroyable lobby allemand pro éolien et antinucléaire dont on a peine à imaginer qu’il puisse encore être présent dans ce Ministère. En France, l’ OFATE, Office Franco-Allemand de la transition énergétique, a de quoi interpeller. Cet organisme industriel éolien est une structure de droit allemand dont le siège se trouve à Berlin au sein du ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie et est financée à hauteur de 53 % par la filière éolienne et de 46 % par les gouvernements allemand et français. Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c’est que le bureau de représentation en France de ce lobby éolien a pour adresse « MTE DGEC 30.69 Tour Sequoia 92800 La Défense » soit l’adresse des propres locaux de la Direction général de l’Énergie et du Climat c’est-à-dire la direction chargée au sien du Ministère de l’Écologie de la politique énergétique de la France et des choix stratégique dans le domaine électrique.
  Cette organisation qui comprend tous les acteurs industriels de l’éolien et tous les organismes de lobbying et syndicat professionnel français et allemand sont située dans les locaux même du Ministère de l’Écologie français où se trouve l’organisme d’État décisionnaire en matière d’énergie. C’est donc un véritable agent d’influence allemand dans la mesure où seul ce pays dispose d’une industrie dans ce secteur d’activité, la France n’ayant dans cette opération que le statut de client ou de financeur avec l’argent public consacré aux énergies renouvelables.
  Nous avons également découvert que les adresses électroniques des membres de cet organisme de lobbying allemand avaient ni plus ni moins l’indicatif du ministère de l’Écologie. On retrouve cette organisation de la filière éolienne dans une brochure publiée par le Ministère Allemand des affaires étrangères des acteurs clefs de l’ Energiwende au côté de WWF et de Greenpeace qui d’après la liste fournis sur son site est bien également membre actif de l’ OFATE. Dans cette liste est précisé que l’ OFATE est situé dans les locaux des ministères respectifs « concernés, permettant ainsi un échange avec les décideurs politiques » (sic).
  Dans la liste des membres de l’ OFATE on trouve également l’ADEME, anciennement Agence de l’environnement et de la maitrise de l’Énergie, devenue Agence de la transition énergétique qui est un établissement public industriel et commercial sous l’égide du Ministère de l’Écologie. L’ ADEME est connue pour ses études minimisant les impacts des éoliennes sur le cadre de vie des riverains. Très récemment l’établissement public a fait parler de lui pour son étude qui minimise totalement l’impact des éoliennes sur la valeur des biens immobiliers installés à proximité.
  Dans le comité de suivi de l’étude qui ne comprenait qu’un membre de la filière immobilière on retiendra la présence de 14 représentants de la filière éolienne dont les principaux syndicats France Énergie Éolienne, FEE, ou le Syndicat des Énergies Renouvelables, SER, et bien sur l’inévitable OFATE précédemment évoquée. L’ ADEME qui tente par tous les moyens de se donner une image de respectabilité et de neutralité est totalement associée à la filière éolienne. D’ailleurs, les syndicats de promoteurs éoliennes FEE et SER sont tous les deux dirigés par d’ancien cadre dirigeants de l’ADEME Jean-Louis Bal et Michel Gioria. Les liens entre ADEME et filière éolienne sont totalement imbriqués.
  L’ ADEME se fait régulièrement le relais des discours antinucléaires déjà exprimés par les ONG environnementales. En 2017 par exemple, l’agence va fortement critiquer la filière des réacteurs nucléaires EPR, n’hésitant pas dans un rapport à mettre en avant des arguments économiques et soulignant que « d’un point de vue économique, le développement d’une filière nucléaire de nouvelle génération ne serait pas compétitif pour le système électrique français ».
  D’un autre côté, elle se fait militante de la cause des énergies renouvelables en estimant :
  « L’optimisation économique de l’évolution du système électrique français conduit à une part d’ EnR de 85 % en moyenne en 2050, et de plus de 95 % en 2060 » Ce document suivait celui qui avait fait la promotion en 2016 d’un scénario 100 % d’énergie renouvelable.
  L’ ADEME milite donc au sein même des institutions publiques pour une sortie du nucléaire progressive et un déploiement massif des énergies renouvelables vers un scénario de 100 % d’énergie renouvelable. Cette simple étude interroge sur la neutralité de l’établissement public, qui sert souvent de courroie de transmission et de crédibilisation des arguments commerciaux des promoteurs éoliens ou des discours militants antinucléaires.
  Après enquête on découvre également que l’ADEME est un acteur clef de l’éolien en France. En réponse au député Julien Aubert qui l’avait questionné à ce sujet, le Ministère de l’Écologie devait en juin 2020 bien confirmer la participation capitalistique de l’ADEME dans la centrale éolienne allemande « Merkur », en précisant que des clauses de confidentialité avaient été signées et empêchait une diffusion de l’information concernant l’aboutissement de cette transaction financière qui, selon ce Ministère restait isolée. Il n’en demeure pas moins que l’institution a été propriétaire pendant presque 8 ans et jusqu’au 13 mai 2020, à hauteur de 6,25 %, de la plus grande ferme éolienne en mer d’Allemagne.
  Nous avons pu découvrir qu’en réalité l’ADEME avait une « petite soeur » intitulée ADEME Investissement qui opérait depuis 2018 dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir, PIA, créé par l’État en 2010 et mis en œuvre par le Secrétariat général pour l’investissement qui a pour objectif d’augmenter la croissance potentielle de la France. Dans le bilan publié par l’ADEME Investissement, il est précisé que c’est environ 4 milliards d’euros de crédits qui lui sont dédiés sur la période 2010-2020 pour financer des projets innovants d’entreprises et développer les filières industrielles de demain, et en particulier les énergies renouvelables marines. Dans ce dossier on découvre que l’ADEME est un investisseur important et régulier de la filière éolienne maritime en particulier.
  Du reste dans son ouvrage sur le nucléaire « Une affaire d’État » l’ancien Président de l’Assemblée Nationale Barnard Accoyer, confirme avec d’autres sources cette véritable immixtion étatique au travers de l’ADEME des militants pro-éolien et antinucléaire. Il n’hésite pas à d’ailleurs à dénoncer avec force un Ministère de l’Écologie infiltré au travers de l’exemple de l’ADEME.
  Il est également intéressant de noter que l’ADEME est un des financeurs de l’association Négawatt ouvertement antinucléaire et pro éolienne qui prône un scénario 100% renouvelable régulièrement cité comme référence par RTE précédemment cité, par certains courants politiques antinucléaire ou par Barbara Pompili alors ministre. Du reste le financement par la filière éolienne et gazière, par RTE ou par l’ADEME de l’association dont les travaux sont pris en référence par ces acteurs a fait l’objet d’une interpellation du Ministère de l’Écologie par la sénatrice Anne Catherine Loisier dans une question écrite au Sénat resté à ce jour sans réponse.
  Ce scénario 100% est également largement soutenu par les associations Greenpeace, membre de l’ OFATE, ou le Global Strategic Communications Council, un réseau international promouvant la transition écologique, les deux structures qui ont justement apportées la documentation aux journalistes du Monde qui devaient avec une pointe de scepticisme préciser dans leur article précité que les antis éoliens dénonçaient qu’un : « puissant lobby éolien » aurait « infiltré » tous les niveaux de l’Etat : l’Agence de la transition écologique, ADEME, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, RTE, la Direction générale de l’énergie et du climat et surtout le Ministère de la Transition écologique. »
  En voici donc les preuves édifiantes et documentés.
  Et il est maintenant urgent de mettre un terme à cette infiltration clairement identifiée de la filière éolienne dans nos institutions publiques de l’énergie.

Sur le Web 

France : inventée en 1871, par les nouveaux maîtres républicains, qu'est la " ruralité " devenue aujourd'hui?

".. Aussi bien est-ce dans cette alliance entre la fraction de la grande bourgeoisie, les " couches nouvelles " et le peuple des villes et des campagnes que réside le le secret de la victoire républicaine. [...] Les campagnes ne voulaient ni la réaction, ni la révolution. [...] Dans le désarroi de février 1871, elles élirent les conservateurs qui promettaient l'ordre et la paix... "

Jean-Marie Mayeur, Les débuts de la IIIe République, 1871-1898, nouvelle histoire de la France contemporaine - 10, Points, p. 51

 


« Majorité rurale, honte de la France », s’écrit Gaston Crémieux

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Le récit ruraliste aujourd’hui

Martin Vanier
Professeur d’aménagement et urbanisme : École d’urbanisme de Paris

 
  Tous les candidats sont allés à son chevet. Jean Lassalle l’a dit « authentique ». Le lobby des chasseurs en a fait un parti politique pour les législatives. Les médias l’ont désignée comme terre du Rassemblement National : c’est la France rurale, ou « la ruralité », avec 32,8% de la population et 88% des communes du pays, selon le référentiel adopté l’an dernier par le gouvernement, qui lui a ainsi donné un poids sans précédent. La France est de nouveau un grand pays rural. Tous les départements revendiquent leur part de ruralité et certaines métropoles s’en estiment également dépositaires, du fait de l’extension de leur périmètre. Ruralité ? Mais de quoi parle-t-on exactement ?
  Les chiffres cités sont eux de la France de la faible à très faible densité, selon des seuils définis par la statistique européenne. Ruralité et hyper-ruralité en seraient désormais de simples synonymes : glissement sémantique discret, mais loin d’être anodin, de « faible densité » à « ruralité ». Tout ce que l’ INSEE a appelé, au cours des six dernières décennies, le périurbain, et plus récemment les campagnes, agricoles, industrielles, touristiques, résidentielles, pour rendre compte de la diversité des rapports de la société urbaine à ses espaces de moindre densité, est devenu « la ruralité ». C’est le moment de se rappeler d’où vient ce terme et dans quelles circonstances il est apparu.

Origine du récit
  On ne parle de « ruralité », d’espace, de population et de France rurales que depuis que les républicains, ceux de 1848, puis surtout de 1871, ont compris qu’outre les villes porteuses de révolution et d’émancipation, il fallait, pour stabiliser le nouveau régime, des campagnes libérées de l’ancien, et une reconnaissance politique de leur poids décisif : ce sera la « ruralité ». La ruralité est née dans l’ordre politique, pour parler au nom de la paysannerie, plurielle mais majoritaire. Et cela en trois actes.
  D’abord celui de l’année 1848, avec ses quatre scrutins au suffrage universel direct la même année, les premiers de l’histoire de France. Après les élections législatives, avril, départementales, juillet, municipales, août, la présidentielle de décembre 1848 confirme la cristallisation d’un vote rural qui fait triompher Louis-Napoléon Bonaparte contre les républicains modérés ou socialistes. Le suffrage universel est aux mains de la paysannerie qui fait le nombre malgré sa diversité, sa précarité voire sa misère. Encore soumise au contrôle social et idéologique des hobereaux et des notables, elle pèse en faveur de l’ordre, du conservatisme, du cléricalisme, bientôt de la réaction. Échec de la Deuxième République, détournée par le « bonapartisme des campagnes » : Maurice Agulhon [1926-2014, historien].
  Deuxième acte : le Second Empire, apogée d’une civilisation paysanne qui va entrer progressivement dans l’exode rural. En même temps que grandissent les villes, s’accroît le divorce politique entre elles et les campagnes, bases de l’autorité impériale. La paysannerie commence une lente dislocation, la ruralité la remplace, toujours hostile à la République. « Majorité rurale, honte de la France », s’écrit Gaston Crémieux [1836-1871 ; avocat ; fusillé en raison de sa participation à la Commune de Marseille] le 13 février 1871 devant l’Assemblée nationale tout juste élue, laquelle conspue Garibaldi, député de Paris, qui tente de prendre la parole.
  Troisième acte, décisif : la Troisième République naissante et encore fragile se construit sur le compromis historique d’un véritable contrat républicain avec cette ruralité dont tout dépend encore. Gambetta et Ferry concèdent en 1875 aux Monarchistes et à Thiers un Sénat, « grand conseil des communes », l’expression de Gambetta se voulait ironique, qui sont sanctifiées par le suffrage universel direct à partir de 1881. La commune rurale devient la base de la République, sa mise en scène 37 000 fois répétée.
  La ruralité est un fait politique. L’invoquer, c’est convoquer cette histoire lourde. Après les années 1950, la ruralité survit à l’effacement de la paysannerie. Elle n’a plus le nombre qui la justifiait électoralement, mais continue de s’appuyer sur les structures politiques et idéologiques forgées de 1880 à 1940. Les communes rurales fondent, leur légitimité politique persiste.
  Où en est-on aujourd’hui, tandis qu’un nombre croissant de campagnes sont redevenues résidentiellement attractives depuis les années 1970, mettant fin au long exode rural presque partout en France ? Quel est le sens politique de cette référence historique ?

Nature du « néo-ruralisme »

  Commençons par écarter les réponses mythiques. La ruralité n’est pas une civilisation, avec son histoire propre, sa société, son économie, sa culture, ses modes de vie, ses rapports au monde, ses territoires dédiés. C’est une évidence, mais il semble que l’époque tienne beaucoup à l’occulter. Il faut relire les deux derniers des quatre volumes de la splendide Histoire de la France rurale publiée sous la direction de Georges Duby et Armand Wallon en 1975-76, pour revenir au réel. Se remémorer ce que fut jadis cette civilisation, plus justement paysanne que rurale, jusqu’à la grande hémorragie de 1914-18 qui lui fut fatale. Et constater que depuis cinquante ans au moins, historiens, sociologues, géographes, économistes ne traitent plus de la ruralité que dans le cadre des interdépendances villes/campagnes, et non plus comme une France en soi.
  Les interdépendances d’une société plus mobile que jamais construisent des trajectoires résidentielles, d’emploi, de formation, des recours aux services individuels et collectifs, des horizons de sociabilité, de projet, de vie. L’expérience de la moindre densité, de l’éloignement, voire de l’isolement, est devenue fréquente pour les urbains que nous sommes dans notre immense majorité, à un moment ou un autre de nos vies. Condition choisie ou subie, vivre dans des campagnes dix, cent ou mille fois moins peuplées que les polarités urbaines n’est plus la caractéristique d’un fragment de la société, mais la possibilité qui s’ouvre ou s’impose parfois à toutes ses composantes, aux différentes étapes de la vie de chacun, et pour des temps plus ou moins longs, voire intermittents.
  Qualifier de « rurales » cette expérience et cette condition, en faire les bases d’une nouvelle identité, ruraliste, y voir un morceau de, vraie, France à opposer à l’autre : c’est là que réside le mythe et que la plus grande vigilance s’impose.
  Le retraité de la région parisienne qui vient trouver le bonheur dans la riche gamme des campagnes françaises n’est pas un rural, il ne s’inscrit en rien dans l’histoire rappelée ici. Pas plus que le jeune couple qui fait la même démarche beaucoup plus tôt dans sa vie, avec un projet professionnel et quelle que soit son envie de mettre les mains dans la terre. Et pas davantage l’enfant né loin des villes, qui y fera ses études, mais aura peut-être à nouveau, contrairement aux générations précédentes, le goût du pays et de l’ancrage campagnard qui l’auront vu grandir. Sans parler du périurbain quotidiennement tourné vers la ville et persuadé de vivre dans une commune rurale, mais qui n’a presqu’ aucune des clés de la campagne où il réside. Les dire « tous ruraux », c’est leur attribuer une homogénéité sociale, économique, culturelle, idéologique qui n’existe pas.
  Il est vrai que la formule « tous urbains » prêtait le flanc à la même critique. Car il y a cependant encore des ruraux aujourd’hui en France, comme il y a encore des paysans. Ils ne sont pas tous attachés au travail de la terre, mais tous ont un héritage qui relève bel et bien de l’enracinement, et non de l’ancrage, lequel est par définition réversible. Mais ils ne sont pas 32,8 % de la population.
  La « renaissance rurale », l’essai du géographe Bernard Kayser date de plus de trente ans, les vagues successives de « néo-ruraux » et le « retour à la terre », la BD de Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet vaut bien un volume 5 de l’Histoire de la France rurale !, n’ont pas ruralisé la société française. Ils expriment non pas un retour à « avant » la ville, mais les multiples façons dont la société très majoritairement urbaine vit désormais ses territoires, de la très haute à la très faible densité.

Récit biface
  À partir de là, deux discours traversent cette société d’urbains campagnards qui ont investi en profondeur les espaces de la ruralité héritée. Deux discours qu’il est urgent de démêler dans le récit ruraliste actuel, tant le second vise à mettre le premier sous sa coupe : un discours sociétal et un discours politique.
  Le discours sociétal, porté par les urbains, voit dans la ruralité la promesse de transformations plus faciles à conduire que dans les grandes villes. On pourrait y réaliser plus simplement la marche vers les circuits-courts, la sobriété technologique, la désintoxication à toutes les dérives sociotechniques contemporaines ; y réinventer les rapports à la richesse et les rapports sociaux en général ; en somme, réussir les transitions, modestes mais à la portée de chacun. Cette part du récit ruraliste est portée par un idéal alternatif, écologiquement émancipateur, visant à réactiver de multiples potentiels locaux et à réimpliquer l’habitant citoyen dans la production des solutions collectives aux grands défis du siècle. Mais les campagnes et les zones de faible densité n’ont pas le monopole de ces perspectives, les innovations sociales et les alternatives sont actives dans divers contextes tant urbains que ruraux. Leur ensemble est de plus en plus interdépendant : pour réussir les transitions, il faudra des campagnes et des villes, indissociablement. Cela dit, une part du discours ruraliste contemporain s’inscrit dans cette dynamique, qui contribue à réinventer les campagnes.
  Le discours politique est tout autre. Il livre en permanence le tableau de la ruralité réceptacle de tous les handicaps, perpétuellement enclavée à chaque saut technologique, dernier en date : la 5G, abandonnée par les pouvoirs publics, les « territoires oubliés », incomprise du pouvoir central, déficitaire en services publics, et sacrifiée par la mondialisation. Cette ruralité-là réclame son dû, une redistribution des villes vers les campagnes, un rééquilibrage pour celles qui seraient les perdantes de tous les arbitrages budgétaires : « 1 euro dans le rural pour 1 euro dans l’urbain », exige l’association des maires ruraux de France, qui n’ignore cependant pas qu’en toute logique, rapporté à l’habitant, l’effort public est largement plus élevé dans les territoires peu denses que dans les autres, ce dont atteste par exemple la dotation global de fonctionnement des communes par habitant. Rien d’étonnant à ce que ce discours, héritier en droite ligne de la vigilance à l’égard du pouvoir républicain central et de la défense des intérêts d’un monde rural mythifié comme homogène et spécifique, invoque toujours la maille communale, comme en 1881. Ce discours est traditionnellement porté par la droite : Christian Jacob, Xavier Bertrand et Laurent Wauquiez en sont quelques-uns des porte-paroles les plus convaincus. Mais aucun parti politique n’a jamais pris le risque de le négliger. Le Sénat y veille. La République n’est plus en jeu, mais à chacune de ses crises, comme celle des Gilets jaunes, la défense de la ruralité est électoralement rentable, comme depuis 1848, à condition de ne pas changer de registre.
  Ces deux discours, le sociétal et le politique, sont antinomiques. Mais dès qu’on invoque « la ruralité », on s’expose à les mélanger, et la puissance des représentations héritées laisse peu de place aux alternatives. Ainsi, le récit ruraliste cultive la proximité, le localisme, le small is beautiful. Rétablir des boucles locales dans des circulations globales et des capacités d’agir à tout niveau dans des systèmes multiscalaires est une chose. Pérenniser le fractionnement communal, refuser les solidarités territoriales plus amples, et continuer à s’en remettre au soutien de l’Etat, la Région ou le Département au nom de son autonomie soustractive, en est une autre. De même, le récit ruraliste revendique les qualités spatiales et sociales des espaces de faible densité, qui sont incontestables. Mais pourquoi faut-il qu’il rejette et stigmatise les qualités spatiales et sociales des espaces de forte densité, qui ne le sont pas moins ? Surtout quand une part croissante de la société vit alternativement les unes et les autres.
  Biface, le récit ruraliste aujourd’hui en France est l’objet d’une bataille confuse entre ceux qui réinventent à travers lui les rapports au monde de la société tout entière, et ceux qui y cultivent de quoi continuer à la cliver. Les premiers veulent vivre autrement dans les campagnes, les seconds veillent surtout à ce que de campagnes en campagnes, électorales cette fois, la rente politique de la ruralité instaurée entre 1848 et 1881 se pérennise. L’ambiguïté idéologique est croissante. Pour continuer à se projeter dans ses campagnes, la société contemporaine gagnerait à laisser la notion de ruralité à sa place, à savoir dans les livres d’histoire.

Sur le Web

Ce que Paris a vu ; Souvenirs du Siège de 1870-71, épisode II

Précédemment
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/06/ce-que-paris-vu-souvenirs-du-siege-de.html

   Nous avions beau attendre les Allemands d'heure en heure, Châtillon [département des Hauts-de-Seine, 92 ; " La première bataille de Châtillon ; le 19 septembre, à cinq heures du matin, le général Ducrot engage le 14e corps sur trois colonnes, protégées par un épais brouillard. Deux heures plus tard, 72 canons français ouvrent une vive canonnade vers les bois. Surpris, les Allemands commencent à céder du terrain et se retranchent dans les bois de Verrières-le-Buisson. À 7h30, l’artillerie prussienne apparaît à la lisière du bois et réplique. Les Français s’apprêtent à lancer un assaut que d’aucun annonce décisif quand tombe l’ordre de se replier ! En effet, la division Caussade qui constitue l’aile droite est en plein débandade. Le 16e régiment de marche qui était en tirailleur dans les sous-bois se trouve au contact avec les Prussiens, donnant lieu à une fusillade extrêmement vive. Arrive un bataillon de mobile de la Seine, qui commence aussi à tirailleur. Il s’ensuit un désordre certain et les Prussiens s’emparent d’une position où ils amènent aussitôt leur artillerie : celle-ci envoie une grêle d’obus et de boulets. Les conscrits, qui composent le bataillon de mobile, sont alors pris de panique et aux premiers sifflements des obus, ils se couchent par terre, pendant que l’infanterie ennemie avance toujours. À 9 heures, la première ligne française se replie sous les forts de Montrouge et de Vanves.Toute offensive étant devenue impossible et les Allemands gagnant du terrain, il faut se résigner pour les Français à sonner la retraite. Le 2e corps bavarois se heurte toutefois jusqu’au milieu de l’après-midi à une forte résistance française. Le général Ducrot espère conserver la redoute de Châtillon. Mais il doit évacuer la position, en apprenant que non seulement la division Caussade, sur sa droite, a regagné Paris, mais que la division de Maussion, sur sa gauche a également abandonné ses positions de Bagneux et de Fontenay-aux-Roses. Alors, il se replie sur Montrouge. Le 20 septembre, le général Trochu, craignant une attaque en force de la capitale, fait évacuer les positions extérieures de la ceinture des forts, et dynamiter les ponts de Billancourt, de Sèvres, de Saint-Cloud, d’Asnières, de Clichy et de Saint-Ouen. " ; source], fut pour nous un coup de foudre.
  Chose étrange : nous avions très peu entendu la fusillade et presque pas la canonnade — qui avait été faible, à la vérité — lorsque vers quatre heures de l' après-midi, on sonna le rassemblement puis la " prise d'armes ". — C'était en réalité le boute-selle [autrefois, sonnerie de trompette ordonnant aux cavaliers de seller leurs chevaux pour partir ; Larousse], mais comme nous n'avions pas de chevaux...
  Et il fallut aller prendre position en travers de la route de Versailles, pour arrêter au passage les soldats débandés, mauvaises troupes de dépôt qui avaient des uniformes et pas d'esprit militaire, auxquels on avait confié la garde du plateau de sinistre mémoire, et qui n'avaient pas tenu...
  Nous eûmes le chagrin de voir là des zouaves sans fusils, aux vestes retournées, fuyards criant à la trahison, écume d'armée que nos jeunes dévouements détestaient et maudissaient.
  Ce fut une lamentable vision que nous eûmes, quand les gendarmes de la prévôté [corps de la Gendarmerie nationale dont la mission principale est la police judiciaire militaire auprès des Forces armées] les entourèrent pour les conduire à la place, et, en regagnant le cantonnement, il nous sembla que nous avions désormais mieux encore à faire que combattre : que nous avions à effacer.



Sur le Web

  Heureusement, nos officiers avaient très bien compris la nécessité de nous aguerrir tout en nous dressant.
  Les pièces enfin placées sur leurs affûts, nos magasins de batterie achevés, nos casemates ébauchées, ils nous employèrent par escouades successives, sous la conduite de sous-officiers les plus sûrs, à aller faire des fascïnes pour le clayonnage en différentes parties du Bois de Boulogne. c'est ainsi que, vers le 23 septembre — la date exacte m'échappe — je fus d'une petite expédition qui se dirigea vers le bord de la Seine, à travers Billancourt évacué. Nous avions une charrette attelée d'un cheval. Nous étions vingt canonniers, commandés par le brigadier Barbier. Nous emportions nos mousquetons à tabatière, des cartouches et des outils.

***


  Nous allions gaiement sur la route. Heureux d'être délivrés des corvées ordinaires du bastion et du maniement éreintant de la pioche, de la pelle et de la " demoiselle " à damer, pourquoi est-ce avec une demoiselle que l'on dame?, nous étions surtout ravis à la pensée que nous allions... peut-être... voir l'ennemi. Le brigadier nous avait dit, au départ, d'un petit air indifférent, mais en observant à la dérobée l'expression des visages, qu'il fallait nous tenir prêts à riposter, si nous recevions des coups, et qu'il saurait bien remarquer ceux qui se défileraient.
  Cela nous avait mis le feu au ventre.
  Il nous dirigea d'abord vers la porte de la Muette, pour " fasciner " dans la partie du bois la plus voisine des fortifications, où le Génie procédait en grand à l'abatage des arbres, afin de dégager les glacis et de faciliter le tir d'artillerie.
  Nous eûmes vite fait un chargement presque complet de la charrette, avec des branchages parfaitement convenables pour la confection de gabions et de claies ; puis, " afin de ne pas revenir par le même chemin ", nous dit Barbier, il nous conduisit à travers les allées désertes, vers Longchamps, Bagatelle et le bord de l'eau.
  Brusquement, nous nous vîmes, après cette longue randonnée, en face du parc de Saint-Cloud.
  Le Château, que les générations actuelles n'ont pas connu, s'élevait à mi-côte. Il avait l'air habité encore, quoiqu'il ne s'y trouvât plus personne. Napoléon III était parti de là, pour cette guerre folle... Le personnel domestique en avait été retiré dès les premiers désastres. Les derniers gardiens avaient quitté la place à l'arrivée des Allemands dans le voisinage.
  Ceux-ci l'avaient-ils envahi, visité, pillé? On n'en savait rien encore. J'ai compris par la suite que notre brigadier, qui était de Saint-Cloud, architecte de son métier et fort subtil de caractère, n'avait eu d'autre but, en nous menant là, que de s'assurer de la présence de l'ennemi " chez lui ".
  Nous fûmes très vite fixés.
  À peine avions-nous franchi le dernier rideau d'arbres qui nous dérobait aux vues des gens de l'autre rive, que trois coups de feu éclatèrent, pas très bruyants ni très intimidants ; mais ils étaient accompagnés de trois bourdonnements significatifs, comme si de grosses abeilles avaient cherché leur chemin au milieu de nous.
  Le canonnier Perrenot, qui conduisait la charrette, assis sur les branchages, et qui avait été sans doute particulièrement visé, sauta très vite à terre et se luxa le pied dans sa chute. C'était le seul blessé! Il demeura tranquillement assis où il était, arma sa carabine et coucha en joue l'endroit où se voyait encore un peu de fumée.
  Nous autres, sur un ordre muet de Barbier, nous courûmes vers les arbres et les buissons voisins, assez écartés les uns des autres, et nous nous mîmes à regarder de tous nos yeux les plates-bandes fleuries du Château, les bouquets d'arbrisseaux et les roses tardives — ainsi que les lourds piédestaux de quelques statues, derrière lesquels il nous semblait que l'ennemi avait pu se cacher.
  Ce fut ensuite un grand silence, pendant lequel le brigadier, d'abord demeuré debout tandis que nous nous logions de notre mieux pour tirailler, finit par aller s'asseoir sur la berge, bien à découvert, au milieu de notre ligne, et alluma tranquillement sa cigarette.
  Oh! ce geste crâne et gentil! Comme il nous électrisa tous! Comme nous nous sentîmes fiers et réconfortés, en constatant que notre jeune chef, avec ses modestes galons de laine sur la manche, soldat improvisé, sans doute, mais doué pour la bataille, montrait plus de courage que son collègue allemand!
  Au surplus, il nous prouvait en même temps que la hardiesse est toujours la plus grande habilité : placé de la sorte, il offrait le plus beau point de mire, et l'adversaire devait être tenté de se découvrir un peu, pour l'ajuster, si bien que nous, placés de part et d'autre de la cible vivante, nous allions pouvoir tirer à notre tour.
  Cela ne manqua pas. Des têtes, des coins d'épaules, des bras pliés et des fusils couchés se montrèrent aussitôt, tout près du fleuve et jusqu'au milieu des pentes gazonnées, derrière les troncs d'arbres, les dés de pierre et les rampes feuillues.
  Et nos balles s'envolèrent...
  Vous imaginez-vous quelle devait être notre joie? Ces bérets ronds, entrevus à trois cents mètres de distance ; ces visages échauffés, brûlés, tannés par la campagne ; ces armes soudain apparues au bord de la Seine, dans les parterres de l'ex-empereur — tout cela s'était trouvé, vingt jours auparavant, à Sedan!
  C'était l'envahisseur! C'était peut-être les mêmes hommes qui venaient d'écraser à Bazeilles [la bataille de Bazeilles, 31 août au 1er septembre 1870, dans le cadre de la bataille de Sedan] nos héroïques troupiers sous l'énorme masse de leurs régiments!
  Ils étaient là, ceux qu'un bonheur insolent avaient favorisés depuis cinq semaines et qui triomphaient de nos fautes, tandis que nous n'avions pas su profiter des leurs!
  Ils étaient là, et nous leur tirions dessus.
  Pour un moment, ce n'était plus un modeste incident de guerre, la rencontre — à distance — de deux patrouilles adverses échangeant quelques balles, au jugé, dans un duel conclu à l'improviste. Nous étions élevés tout à coup au-dessus de notre modeste condition de simples soldats " faisant du bois " pour leurs retranchements : nous devenions vraiment des défenseurs de la France et des vengeurs de ses défaites


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***

  Hélas! Il fallait pourtant réfléchir un peu. Nous n'étions pas approvisionnés pour livrer un vrai combat. Six cartouches : voilà ce que chacun de nous avait dans la poche de peau de sa large veste de moblot! Six de ces grosses et lourdes balles emmanchées dans des étuis de papier-carton gras munis d'une douille, qui n'avaient rien de commun avec les fins bijoux, minces comme des cigarettes, dont on nous bourre aujourd'hui [1914-18] les cartouchières du Lebel [" Improprement appelé " Lebel ", le "fusil 86 modifié 93" est le fruit des travaux menés à bien au camp de Châlons en 1882 sous la direction du colonel Nicolas Lebel. On y a successivement adapté la fermeture à tenons symétriques du colonel Bonnet, la hausse à gradins et planchette, la révolutionnaire poudre sans fumée, poudre B, de l'ingénieur Vieille, la balle chemisée en maillechort, ou cuivre, la boîte de culasse de Clause et l'épée baïonnette à triple arête, la " Rosalie " du colonel Capdevieille.Il se charge par l'introduction, une par une, de 8 cartouches par l'orifice du magasin. Robuste et précis, le fusil Lebel, très apprécié des soldats, est considéré par beaucoup comme le 1er véritable fusil moderne. Il est en tout cas le 1er fusil à chargeur à avoir été produit massivement. " ; source]. Placé dans la tabatière des carabines Minié ou autres, cela partait à peu près bien et pouvait atteindre assez correctement le but ; mais la culasse " crachinait " des étincelles et de la fumée ; quelquefois, elle s'échauffait au point de ne plus se refermer hermétiquement...
  Pour toutes ces raisons, quand nous eûmes tiré au total une soixantaine de coups de feu, sans avoir subi le moindre dommage de notre côté, du fait de l'adversaire, et en le réduisant à un silence presque absolu, le brigadier se leva et jeta sa cigarette. Il courut vers la voiture en nous appelant autour de lui.
  — Pendant qu'ils tiraient sur moi, nous dit-il, ces imbéciles ont oublié de tuer le cheval, ce qui nous aurait bien embêtés! Attention à la manœuvre : moi, j’emmène la carriole ; vous, empêchez qu'ils ne se montrent!
  Et " il emmena la carriole ", comme il disait, tandis que nous criblions de balles toutes les cachettes d'où l'on nous avait canardés.
  Après cela demi-tour! Nous étions à l'abri en quatre enjambées et nous reprenions le chemin du bastion, très contents, " d'avoir vu ça ".

 
Éditions Crépin-Leblond, 2015

  Je suis allé, au lendemain de la guerre, visiter les ruines du château de Saint-Cloud, et, en même temps que les traces d'un obus dont je raconterai l'histoire, j'ai relevé sur les piédestaux et sur les balustres de la terrasse des éraflures que nous avions faites, six mois plus tôt, la dernière fois que nous étions " allés au bois ".
  En revenant, sans nous hâter, de notre expédition, le brigadier me dit :
  — Nous allons passer par Boulogne. Je connais là un treillageur [personne qui fabrique ou vend des treillages ou des treillis ; Larousse] pour qui j'ai une réquisition. Comme je ne veux pas de pillage, ni de rien qui y ressemble, vous aurez soin, avec L..., de veiller sur la maison d'habitation, qui doit être abandonnée, pendant que je ferai charger sur la voiture les bois de palissade et les lattes en rouleaux.
  Le camarade qui m'adjoignait pour cette mission de confiance était un grand garçon d'aimable apparence, qui venait de tirailler avec beaucoup de sang-froid et d'adresse.
  Quand nous fûmes arrivés au village, évacué en grande partie, nous trouvâmes aisément la demeure du treillageur, et après que la réquisition eût été déposée à la mairie, on procéda au chargement.
  Mais la maison n'était pas tout à fait vide : il s'y trouvait deux voleurs, que notre arrivée impromptue dérangeait fort, au moment où ils empaquetaient pour l'emporter une admirable collection de planches de cuivre gravées, représentant une centaine de tableaux du Louvre.
  Les malandrins, saisis par nous, furent livrés à la gendarmerie ; les cuivres, corps du délit, remis également à Pandore [nom d'un personnage d'une chanson de G.Nadaud, 1820-1893 ; écrite en 1852, elle fut aussitôt interdite (*) : son caractère irrévérencieux envers la maréchaussée lui valu cette interdiction durant tout le second empire, mais aussi la popularité pendant plus d'un siècle. Les gendarmes furent ainsi appelés des pandores en langage populaire. Le choix du nom Pandore pour désigner un gendarme viendrait du hollandais :à l'époque, " pandoer " désignait... un gendarme ; pour les paroles, c'est ICI] et nous revînmes enfin au Point-du-Jour, après avoir ainsi, dans la même journée, servi de notre mieux l' Ordre et la Patrie.

II



La batterie est prête. — On choisit des pointeurs. — Les flammes errantes de Meudon. — Un obus dans le trou de la serrure. — Exagérations obsidionales. — Les trous à loup de l'avenue de Versailles.
  Avant la fin du mois de septembre, la batterie était prête. Le colonel Hellot [à la déclaration de guerre contre la Prusse, le chef d’escadron Hellot est nommé lieutenant-colonel et commande le 1° régiment d'artillerie de la garde mobile de la Seine ; il est responsable des bastions 62 à 67 : porte d' Auteuil, de Saint Cloud et du Point-du-Jour], qui vint alors la visiter, en fit compliment au capitaine Lahr. Celui-ci, avec une modestie de bon goût, reporta sur son lieutenant en premier, M. de Pistoye, tout le mérite des travaux accomplis.
  Le fait est qu'il avait une fière tournure, notre bastion! Son armement, certes, n'était pas comparable à ce que l'on peut voir aujourd'hui sur des ouvrages pareils ; mais, pour l’ époque, il n'était pas à dédaigner.
  Les casemates étaient finies ; les magasins de batterie protégés et pourvus ; les sentiers de ravitaillement tracés et abrités.
  Six pièces de 24 en bronze, sur affût Lahitolle, aux deux faces.
  Près du saillant [bastion], une pièce de 30 de la marine, bien protégée par des traverses et dont l'embrasure avait été disposée de telle sorte qu'elle pouvait être braquée sur toutes les crêtes, de Châtillon à Brimborion [colline qui domine une partie de Sèvres, dont elle fait partie ; elle est aujourd’hui un site protégé ; inscrit à l’inventaire supplémentaire des Sites de Seine-et-Oise en 1934, puis classé en 1958 ; restauré en 1997, le domaine est aujourd'hui un cadre verdoyant accueillant divers activités] Une autre, placée au flanc droit, avait vue sur les hauteurs de Breteuil, qui dominaient le parc de Saint-Cloud et sur le château lui-même. C'est à cette dernière que je fus d'abord attaché en qualité de simple servant. Mais ma bonne vue allait me valoir un honneur inattendu.
   Un matin, nos officiers, après avoir consulté nos notes individuelles, firent appeler, après la soupe, tous ceux d'entre nous qui avaient fait des études scientifiques au lycée. Ils nous firent passer autour d'une pièce un rapide examen pour s'assurer que nous saurions évaluer des distances, prendre des repères, préparer un tir de nuit, etc. ; puis, sans désemparer, ils nous soumirent à une épreuve d'acuité visuelle.
  On nous montra de loin les glacis et les épaulements du fort d' Issy, au-dessus desquels se voyaient le bâtiment de maçonnerie servant de logement à la troupe : et dont il ne devait bientôt plus rester pierre sur pierre.
  Et l'on nous dit :
  — Que voyez-vous?
  À ce moment-là, une troupe faisait l'exercice sur le glacis. Elle était parfaitement distincte, dix-huit cents mètres, à peine, nous séparent d'elle. Mes camarades décrivirent fort bien ses mouvements ; mais, moi devançant mon tour et cédant au désir juvénile de montrer que j'avais meilleure vue qu'eux encore, je m'écriai à l'improviste :
  — Tiens! Voilà un officier qui a tiré son sabre!
  Un éclair de la lame, au-dessus d'un personnage isolé, m'avait averti de ce geste.
  — C'est vrai! dit le lieutenant Sainte-Marie, qui avait la lorgnette aux yeux. Mais dites-moi, Laurent, puisque vous avez de si bons yeux, quelle heure est-il au fort? Voyez-vous seulement l'horloge?...
  — Il est dix heures et quart, mon lieutenant, répondis-je aussitôt.
  — Il n'en faut pas davantage, conclut le capitaine. Celui-ci nous fera déjà un bon pointeur [soldat chargé d'effectuer le pointage d'une bouche à feu ; le pointage d'une arme désigne le positionnement de celle-ci dans le but d'atteindre une cible. En artillerie, le pointage est un processus consistant en une combinaison d'actions visant à ajuster : l'azimut et la portée : élévation verticale. Le pointage peut s'effectuer par visée directe, où le pointeur voit la cible et pointe l'arme vers elle. Il peut s'effectuer par visée indirecte, où le pointeur dispose d'informations, coordonnées, points de repère..., sur base desquelles il calcule le positionnement de l'arme. Tant en visée directe qu'indirecte, le pointeur peut aussi tenir compte du mouvement de la cible, de l'effet du vent sur la munition ou les projectiles, de l'effet de gravité, etc. ; source]
  Je ne me sentais pas de joie. Le soir même, en effet, placé sous les ordres du maréchal des logis Mercier, j'étais désigné comme pointeur de la pièce 30, que j'avais depuis quelques jours couvés des yeux.
  Il ne me restait plus qu'à apprendre les premiers éléments et les règles de pointage!...
  En ce temps-là, vous le voyez, on commençait quelquefois par la fin...



   " Malheureusement, c’est également à Saint-Cloud que ce dernier signe la déclaration de guerre à la Prusse, le 17 juillet 1870. Sans le savoir, Napoléon III sonne le glas de cette demeure tant appréciée… Le château qui avait survécu jusqu’alors à plusieurs conflits et insurrections populaires, est bombardé lors des affrontements opposant les soldats français basés au Mont-Valérien et les soldats prussiens occupant le domaine de Saint-Cloud. Du château, il n’en reste que des ruines fumantes après 48 heures d’un incendie ravageur. " Sur le Web


 
   " Durant l'espace d'une vingtaine d'années, les ruines du château sont un lieu de pèlerinage pour têtes couronnées et artistes en quête d'inspiration romantique. Mais 21 ans après son incendie, la IIIème République met un point final à l'histoire du château. Par soucis d'économie et pour faire table rase d'un passé royaliste et impérial encore trop présent pour cette république naissante, le gouvernement ordonne la démolition des ruines en 1891. " Sur le Web

   À suivre...

   Charles Laurent, Ce que Paris a vu, Souvenirs du Siège de 1870-1871, Albin Michel, 1914, pp. 18-30.

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France, Transition écologique : les " coucous " éoliens au cœur de l'appareil d' État

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