NUCLÉAIRE FRANÇAIS : GRANDEUR, DÉCADENCE ET RECONQUÊTE — SECONDE PARTIE ET FIN


 
  Après avoir reconstruit progressivement une partie de ses capacités industrielles, la filière nucléaire française aborde une étape décisive : réussir à construire ses futurs réacteurs dans des délais maîtrisés et à des coûts compétitifs. C’est tout l’enjeu de cette seconde partie, qui revient sur les enseignements du Programme Messmer, dans les années 1970, et sur l’expérience chinoise du Hualong One. Deux exemples qui mettent en lumière une même recette : standardiser, construire en série, intégrer les innovations par étapes et confier le pilotage à une équipe industrielle solide. La Chine a repris et adapté les méthodes françaises; EDF entend aujourd’hui s’en inspirer à son tour. Les recherches récentes sur les grands projets confirment, elles aussi, que les retards et les surcoûts ne sont pas une fatalité : tout se joue largement dans la préparation, l’organisation et la conduite des travaux. Pour EDF, le défi est désormais de traduire ces enseignements en résultats concrets, avec le programme EPR2.
  De l’essor du nucléaire français à ses difficultés récentes, ces deux articles racontent moins le déclin d’une technologie que celui d’une capacité collective à mener de grands projets industriels. La France n’a pourtant pas perdu tous ses atouts : ses entreprises, ses ingénieurs et une chaîne d’approvisionnement en reconstruction constituent une base solide pour repartir.
  Mais l’ambition ne suffira pas. La réussite du nouveau programme nucléaire dépendra de la capacité à tirer les leçons du Programme Messmer, à s’inspirer des réussites étrangères et à restaurer une véritable maîtrise des chantiers. Le nucléaire français joue désormais une partie décisive : transformer son héritage industriel en réussite future. À la clé, une électricité décarbonée, une souveraineté énergétique renforcée et la possibilité pour la France de retrouver son rang parmi les grandes nations du nucléaire civil.
 
Bonne lecture. 
 
 
 
 
Chine : centrale de Fangchenggang. Source : National Nuclear Security Administration (NNSA). Source. 
 
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Le Nouveau Programme Nucléaire : les derniers obstacles

 

Première partie : les chantiers nucléaires
 
  Posément, progressivement, l’industrie nucléaire française conforte, retrouve et développe ses compétences et ses capacités de production pour les composants spécifiques : cuves, turbines, contrôle commande, robinetterie, générateurs de vapeur...etc. Cela s’effectue, entre autres, par des achats d’entreprises ou leur mise à l’abri d’appétits extérieurs et par le développement d’activités déjà présentes au sein du Groupe EDF. La supply chain du Nouveau Programme Nucléaire a comme priorités la sûreté, la compétitivité et la souveraineté nationale. Ce socle remarquable de notre industrie nucléaire a été reconstruit pour un coût très raisonnable, en grande partie par Framatome puis par EDF sous la houlette de Bernard Fontana, aujourd’hui patron du Groupe EDF. Framatome et Arabelle Solutions, entreprises clefs pour la construction de réacteurs, au top niveau mondial, décrochent des contrats partout sur la planète.
Il reste pour réussir pleinement le Nouveau Programme Nucléaire, à lever deux derniers obstacles :
  1. Maîtriser et diminuer les coûts, et pour cela réduire la durée des chantiers nucléaires.
  2. Obtenir de la Commission européenne que les règles de concurrence dans le cas d’investissements à long terme (nucléaire et hydroélectricité) soient adaptées. Ce que permet la théorie économique comme l’a démontré, en son temps, Marcel Boiteux. 
Son contexte :
  • Les réacteurs actuels sont dits de troisième génération. On constate qu’aujourd’hui seules les industries de cinq pays, États-Unis, France, Corée du Sud, Chine et Russie proposent à la vente ces réacteurs (hors les SMR). Les projets terminés, en cours ou décidés, mis en œuvre par les industries française et américaine, affichent des coûts mal maîtrisés, de l’ordre de 10 000 à 15 000 euros le kWe installé et de longues et incertaines durées de chantier. Des dérives sont aussi observées ailleurs, ainsi à Barakah (Dubaï), construction achevée par l’industrie sud-coréenne, et à Akkuyu, chantier en Turquie mené par l’industrie russe. Les dérives financières coexistent avec des retards de chantier auxquels elles sont liées. La réalisation des six premiers réacteurs du Nouveau Programme Nucléaire français sera décidée en fin d’année. EDF s’est engagée par un devis qui implique des chantiers maîtrisés avec des coûts et des durées de travaux notablement inférieurs à ceux cités plus haut.
La méthode : deux pistes se sont révélées convergentes :
  • Ont été étudiés des exemples où coûts et délais des chantiers nucléaires ont été maîtrisés et réduits. Le critère de choix de ces chantiers a été leur durée, préférable aux coûts, car mieux définie et mesurée. Cela a mené à sélectionner des ensembles de réacteurs issus des Programmes Messmer et Hualong One (Chine). Les Chinois indiquent que leur gestion des chantiers nucléaires tire son origine de celle du Programme Messmer.
  • De graves dérives de coûts et de délais apparaissent fréquemment dans d’autres grands projets non nucléaires dits « méga-projets » dont notre civilisation est friande. Longtemps considérées comme une fatalité, ces dérives ont été récemment étudiées car l’humanité dépense bien plus pour ces « méga-projets » que pour ses armées. Ce nouveau champ d’études a montré que des méthodes de gestion permettent la maîtrise et la réduction des coûts et des durées de réalisation. Elles sont similaires à celles qui ont été utilisées pour les Programmes Messmer et Hualong One, qu’elles confirment. Cela est logique car la définition précise des « méga-projets » englobe les grands projets nucléaires qui en sont un sous-domaine.  
  EDF a choisi de retrouver sa maîtrise des chantiers nucléaires et de ses capacités d’architecte industriel par ce qui est apparait comme la meilleure méthode possible : l’observation des méthodes de gestion chinoise, elles-mêmes inspirées du Programme Messmer et confortées par la nouvelle science des mégaprojets. Ainsi EDF lèvera l’obstacle des coûts et délais des chantiers nucléaires, le dernier de son ressort. 
 

I) Le Programme Messmer, cet inconnu

 
  Félix Torres, pionnier de l’histoire des entreprises a regretté que « la filière nucléaire ...ne s’est guère
penchée sur son passé et n’a guère goûté l’analyse rétrospective
». Ainsi l’histoire du « grand programme nucléaire de 1974 à 1983 » qui « brille d’un éclat particulier... se résume généralement à une série de décisions politico-administratives et d’évolutions techniques »¹. Le Programme Messmer cet inconnu. Aujourd’hui une analyse rétrospective profonde s’impose car elle contribue à comprendre la maîtrise des chantiers nucléaires.

1946 : EDF-Équipement, maître d’œuvre et d’ouvrage de ses projets de centrales
  En 1946, année de création d’EDF, le parc électrique français était en triste état. Il fallait construire le plus vite possible de nouvelles centrales dans un contexte de détresse financière. L’un des fondateurs d’EDF, Pierre Massé, plus connu comme un grand Commissaire au Plan, décida que cette entreprise serait maîtresse d’œuvre et d’ouvrage de ses projets de centrales. Il confia ces tâches à une nouvelle Direction, la Direction de l’Équipement EDF dont il fut le premier patron. Le but était de maîtriser coûts et délais. C’était un défi : habituellement, les compagnies d’électricité achètent leurs centrales « clefs en main » en confiant ces responsabilités à des fournisseurs. La production d’électricité doubla tous les dix ans, permettant la croissance des Trente Glorieuses à des tarifs fort raisonnables. La décision de Pierre Massé conduisit à une éclatante réussite. La Direction de l’Équipement, sous sa houlette et celles de ses successeurs acquit de solides compétences et mit sur pied une stratégie industrielle adaptée aux grands projets industriels qui font partie aujourd’hui d’un ensemble que les économistes nomment « méga-projets ».
  Pour les centrales thermiques l’usage de licences permit d’acquérir des connaissances nécessaires à prix bas. Ensuite, l’apport de perfectionnements conduisit à la conception de nouveaux modèles débarrassés de toute propriété intellectuelle extérieure. Pour obtenir ce résultat, les centrales thermiques furent construites en série par paliers successifs intégrant chacun les innovations proposées et sélectionnées lors du palier précédent. Leur construction en série permit une standardisation poussée et fournit une expérience de la détection et du traitement des défauts génériques. Les centrales hydrauliques obligèrent à un « apprentissage à la dure »4 des meilleures méthodes pour faire accepter l’installation de grands ouvrages au sein de la France profonde. Leur construction fut facilitée par l’établissement de relations étroites et efficaces entre bureaux d’études et chantiers, ce qui est nécessaire à la réalisation de projets aussi complexes.

Une « démocratie technique »²
  Les Directeurs de l’Équipement EDF furent souvent « dirigistes », comme Michel Hug pour le Pro-
gramme Messmer³. La complexité des projets l’imposait. Cependant, un Rapport syndical récent faisant des propositions pour améliorer la situation actuelle rappelle que « La Direction de l’Équipement fut une démocratie technique. Elle ignorait les barrières hiérarchiques ...c’était un creuset permanent d’idées »². Chacun avait la conviction de pouvoir contribuer aux grands projets en cours. Il est indéniable que des relations directes et confiantes entre les équipes du terrain et la direction jouèrent un rôle éminent dans la réussite des projets d’EDF, y compris le Programme Messmer : gains de temps, travail de qualité, vague d’innovations.

1969-1970 : l’arrivée du nucléaire
  Pierre Massé revint à EDF comme Président de 1965 à 1969. Sous sa présidence Marcel Boiteux fut nommé Directeur Général (1967). Il devait rester patron de l’entreprise durant vingt ans. Le nucléaire arriva au début de cette époque. Marcel Boiteux, comme pour les centrales thermiques, préféra utiliser une licence, ici américaine, plutôt que de financer un nouveau réacteur national. Le constructeur fut Framatome qui disposait d’une licence Westinghouse. Cette entreprise américaine, mythique du nucléaire mondial, avait construit et construisait alors de nombreux réacteurs, aux États-Unis et ailleurs (par exemple en Allemagne). En France, certains protestèrent contre cette dépendance étrangère. Mais Marcel Boiteux savait qu’il y aurait un avenir après la licence. Et c’est exactement ce qui se passa. Il eut été logique de désigner Framatome pout gérer le nouveau programme nucléaire. Boiteux imposa la Direction de l’Équipement EDF. L’expérience de cette Direction pour l’atome était alors limitée, mais Boiteux estimait que ses méthodes efficaces étaient certainement valables pour toute centrale électrique.
 
1. Félix TORRES « Le système nucléaire français des années 1950 à nos jours... », Revue de l’Énergie, n°634, nov.-déc, 2016.
2. Jean BARRA, « Une Direction de l’Équipement à EDF », Institut d’Histoire Sociale Mines-Énergie [CGT], Cf. ihsme@fnme-cgt.fr, mai 2026.
3. Marcel BOITEUX, dans son ouvrage « Haute tension », éd. Odile Jacob, 1993.
4. Michel HUG, « Un siècle d’énergie nucléaire », Académie de Technologie, janvier 2009. 
 
1972 : la nomination de Michel Hug
  « Quand je m’interroge sur la part que j’ai prise au succès [du Programme Messmer], il m’apparaît
qu’elle est surtout d’avoir choisi Michel Hug
»³. Boiteux , trop modeste, oublie, entre autres, l’exploit d’avoir obtenu le feu vert pour l’utilisation d’une licence américaine. La nomination de Hug à la tête de cette Direction en faisait le patron du Programme Messmer. Il venait de mener la construction du Barrage de Sainte Croix du Verdon, prouvant qu’il maîtrisait la construction d’un grand ouvrage complexe, bref un « méga-projet » avant la lettre. Ce barrage faisait plus que produire de l’électricité. Il sécurisait l’alimentation en eau de la région de Marseille. Ingénieur hydraulicien, Hug, comme Directeur des Études et Recherches d’EDF, avait préparé l’entreprise au nucléaire depuis dix ans par de forts recrutements de jeunes ingénieurs aussitôt formés aux subtilités de l’atome. Beaucoup rejoignirent dans les années 1970 la Direction de l’Équipement EDF et se mêlèrent harmonieusement aux hydrauliciens, experts en chantiers et aux thermiciens, experts en construction des centrales en série par paliers successifs.
  Michel Hug a déposé en 2009 à l’Académie de Technologie un mémoire décrivant la stratégie industrielle nouvelle qu’il appliqua⁴. Ce qui est écrit ici a pour but de montrer l’importance de cette stratégie, qui marqua une étape mondiale dans le développement de la production d’électricité nucléaire.
  L’exemple de la série des centrales thermiques de 250 MWe (37 au total) est décrit comme très « pédagogique »⁴. Cette série avait été réalisée par paliers chacun apportant son lot de perfectionnements. C’est cette méthode « qui sera l’un des guides essentiels du programme nucléaire. Elle est due à Jean de Chessé »⁴ (qui compléta au sein d’EDF l’œuvre de Pierre Massé). La construction en série permit une standardisation des composants poussée vigoureusement par l’importance du Programme Messmer.
  L’innovation fut une priorité. Les ingénieurs sont par nature ingénieux et très prolifiques en innovations. Celles-ci sont une manne inestimable mais certaines peuvent poser des problèmes. Il faut séparer le bon grain de l’ivraie. Aucune « innovation ne fut écartée a priori...Elle reste à l’état de proposition tant qu’elle n’a pas été sélectionnée dans l’ensemble du processus de validation final...quels que puissent être les coûts et retards impliqués »⁴. Framatome fit merveille pour les innovations et déposa un nombre record de brevets. Le rôle ingrat de la sélection revint à EDF-Équipement, ce qui amena quelques frictions. Mais les deux patrons (Michel Hug et Jean-Claude Lény) se portaient une grande estime mutuelle et leur attelage fut une réussite. Michel Hug a-t-il dans sa gestion du Programme Messmer utilisé simplement des méthodes déjà connues ? Par une construction en série par paliers ? Par la promotion et la sélection des innovations ? Par le rapprochement bureaux d’études-chantiers ? Par une « démocratie technique » ? Encore fallait-il dominer ces méthodes, les adapter à l’atome, et avoir l’audace de les appliquer au plus important programme nucléaire de l’époque. Comme guide, Hug cite aussi « une question de bon sens scientifique », un point commun entre les réacteurs à construire et les centrales thermiques les plus courantes : l’omniprésence d’une discipline, la thermohydraulique qu’il enseignait à l’École Nationale des Ponts et Chaussées. Mais il alla bien plus loin. Un tel programme nucléaire demande l’apport de milliers d’entreprises sur « huit niveaux de sous-traitance ». Comment optimiser le travail de l’ensemble ?
   « Il y a d’abord un principe selon lequel un optimum global n’est jamais la somme d’optimums locaux ». Ce qui s’observe pour les organes de tout être vivant. Hug décida pour réaliser l’optimisation globale, des délégations d’ensemblier aux grands sous-traitants et d’abord à Framatome, à une condition : la transparence totale afin de permettre une harmonisation générale. Les détails dans son mémoire.⁴
 
1981 -L’année charnière-Vers une nouvelle industrie nationale du nucléaire civil
  Dès la fin des années 1970 apparut un fait nouveau : les Français construisaient les réacteurs américains Westinghouse, qu’ils étaient censés copier, plus vite et pour bien moins cher que les Américains eux-mêmes. Cela fut confirmé par la suite par des études précises : la différence des coûts était conséquente et pouvait aller d’un à deux ou trois⁵/⁶ . Les durées de chantiers étaient « étonnamment » courtes⁵, s’abaissant jusqu’à cinq ans. Les Français, essentiellement Framatome, apportaient de nombreux perfectionnements inédits. Il était clair que Framatome, le licencié, avait dépassé le licencieur, Westinghouse. En conséquence, début 1981, Framatome mit fin à l’accord de licence avec Westinghouse. À l’époque ce fut considéré comme « un pas important vers l’indépendance nationale de la France dans le nucléaire civil »⁷. La stratégie de Marcel Boiteux, héritée des temps difficiles de l’après-guerre annonçait sa réussite. On achète un modèle sous licence, ce qui permet d’acquérir des connaissances sans dépenses excessives, puis on perfectionne l’engin jusqu’à en détenir la propriété intellectuelle. « La filière française obtiendra son indépendance totale quelques années plus tard avec le palier N4 (réacteurs de Chooz et Civaux »⁴ . Il y eut une vie après la licence, comme Boiteux l’avait prévu.
 
Un accord franco-américain : le « Nuclear Technical Cooperation Agreement »
  Rober Schasseur, à cette époque, représentait en France Westinghouse. D’un abord un peu rude, il était l’un des meilleurs experts du nucléaire mondial. Il saisit immédiatement la réussite historique du Programme Messmer. Il était « grandement séduit par ce qui se passait en France et heureux d’en être bénéficiaire puisqu’il s’agissait de sa technique ... »⁸. Schasseur avait compris qu’en France une nouvelle façon de construire des réacteurs était née, abaissant coûts et délais, et ceci bien avant que les résultats en soient mesurés⁵/⁶.
  Il accepta sans problème la fin de la licence et convainquit ses patrons aux États-Unis qu’une collaboration Westinghouse-Framatome serait profitable aux deux parties. Mais il ne fut pas le seul à observer que le Programme Messmer mettait en œuvre une stratégie industrielle nouvelle. André Giraud, l’homme qui avait redressé le CEA après l’échec de sa filière nucléaire, devenu Ministre de l’Industrie, avait également tout compris. Il présenta en Conseil des Ministres le 18 mars 1981 un « Nuclear Technical Cooperation Agreement »⁹, un accord entre deux entreprises, Framatome et Westinghouse, mais approuvé par les gouvernements français et américain. Le public devra attendre cinquante ans pour le consulter. Mais un point est certain, signalé dès janvier 1981⁷ : Westinghouse, et le gouvernement des États-Unis, acceptaient de ne mettre aucun obstacle à l’exportation des réacteurs de Framatome. Si les Français réussissaient à exporter des réacteurs dont la technologie de base venait de Westinghouse, ne serait-ce pas une bonne publicité pour cette entreprise ?

La Chine s’éveille à l’énergie nucléaire
  Un ministre chinois, Li Peng s’était également aperçu que les Français construisaient leurs réacteurs
bien mieux qu’ailleurs, tout en innovant remarquablement. Il vint à Paris, décidé à faire construire en Chine deux réacteurs suivant les méthodes françaises¹⁰. Ce fut la construction à Daya Bay, de deux réacteurs proches de ceux de Gravelines (1987-1993). Li Peng, devenu Premier Ministre fut à l’origine du véritable démarrage de l’énergie nucléaire en Chine. Framatome avait obtenu d’exporter librement. La Chine fut le succès le plus éclatant. Mais Li Peng ne voulut pas seulement profiter de la remarquable technologie de Framatome, il exigea aussi que les méthodes de l’architecte industriel, la Direction de l’Équipement EDF soient utilisées à Daya Bay¹⁰ .

  Le Programme Messmer s’appuie sur une nouvelle stratégie industrielle basée sur la construction en série par paliers intégrant progressivement des innovations facilitées par une ambiance de « démocratie technique ». Apparaît une forte standardisation et une optimisation des apports de la supply chain. Les résultats, spectaculaires, sont la maîtrise des chantiers nucléaires avec une réduction drastique des coûts et délais et la reconstruction d’une industrie nucléaire française indépendante. L’année 1981 fut décisive.
 
5. Arnulf GRUBER, « The costs of the French nuclear scale up... », Energy Policy, 38, 2020, pp. 5174-5188.
6. Dominique FINON et Carine STAROPOLI, « Histoire du Programme nucléaire français », IEPE, 2000.
7. « Framatome met fin à son accord de licence avec Westinghouse », Le Monde, 24 janvier 1981. 
8. Déclaration de Philippe BOULIN, ancien PDG de Framatome, lors de la-Séance « Les amis de l’École de Paris » du 6 octobre 2000, intitulée « L’aventure nucléaire en France : grande et petite histoire ».
9. Texte non accessible au public avant 2031. Lire : Christian BATAILLE et Robert GALLERY, « Rapport sur l’aval du cycle nucléaire », Assemblée Nationale-Tome II-§C Cf. https://www.assemblee-nationale.fr/rap-oecst/nucleaire/r1359-05.asp. 
10. Félix TORRES, « La collaboration nucléaire franco-chinoise, un modèle de développement partagé », Revue de l’Énergie, mars 2015.
 

II) Les Hualong One. Li Peng et la suite

  
  Le Premier Ministre chinois, Li Peng, voulait que l’industrie nucléaire chinoise suive l’exemple français. C’est ce qui se passa très exactement. Comme les Français avaient perfectionné un réacteur américain au point de le transformer en produit français, les Chinois transformèrent les réacteurs de Gravelines en réacteur chinois. Mais ceci réalisé, la collaboration franco-chinoise ne cessa pas. Les Français, comme les Américains avec Robert Schasseur, continuèrent une collaboration fructueuse avec les Chinois, voulue des deux côtés et décrite par l’historien Félix Torres¹⁰. Le 2 septembre 2014, les World Nuclear News annoncèrent l’arrivée du Hualong One : « le nouveau bébé nucléaire chinois est né ...il est d’une certaine ascendance française » ¹¹.
  Les ancêtres étaient les réacteurs de Gravelines. La coopération reprit de plus belle et ne se limita pas aux EPR construits en commun à Taishan mais conduisit aussi à un mégaprojet nucléaire sino-franco-britannique¹⁶. Les Chinois utilisent la stratégie industrielle française du Programme Messmer en la modernisant. Ils construisent les réacteurs en série et par paliers intégrant les innovations. La série permet une standardisation poussée.
  L’optimisation de l’ensemble industriel composant la supply chain est organisée. Le résultat est le Hualong One, réacteur de troisième génération purement chinois dont le niveau de sûreté convient aux normes occidentales et de qualité comparable aux projets occidentaux selon les critères de la World Association of Nuclear Operators (WANO)¹⁴. Le Hualong est un rival de l’ EPR.
 
  La Chine revendique pour le Hualong One une supériorité décisive : « il est le seul réacteur de troisième génération livré dans les délais prévus dans le monde »¹⁴. On peut ajouter : si ces délais sont tenus, les coûts annoncés ont toutes chances d’être respectés. Ils sont très bas. La maîtrise des coûts et des délais, comme lors du Programme Messmer est-elle vraiment réalisée ? Voyons de plus près la situation actuelle.
 
  La tête de série (Fuqing 5) fut connectée au réseau en 68 mois, un véritable exploit. Les suivants demandèrent plus de temps, mais les derniers raccordés au réseau très récemment, (Zhangzhou 1 de CNNC et San’ao 1 de CGN) l’ont été en moins de 65 mois¹². On peut escompter qu’en Chine, les futurs Hualong One seront raccordés au réseau en pratiquement cinq ans...comme à Gravelines (Programme Messmer). La maîtrise des chantiers est acquise ou en passe de l’être. Elle entraîne celle des coûts, très bas. Les deux plus grandes entreprises locales de construction de réacteurs, China National Nuclear Corporation (CNNC) et China General Nuclear Power Group (CGN) ont chacune leur modèle de Hualong One. On se rapportera à une étude d’un ingénieur de Framatome pour la description de leurs quelques différences¹³. Les Hualong One correspondent aujourd’hui au plus important programme mondial. « Le Hualong One est le modèle de réacteur qui contribue le plus au développement mondial de l’énergie nucléaire ... 41 Hualong One sont en service, en construction ou décidés de manière ferme... »¹⁴. CNNC et CGN ont constitué une chaine d’approvisionnement industrielle complète employant 200 000 personnes , composée de près de 6000 entreprises dont 85% sont chinoises¹⁴/¹⁵. Les innovations ajoutées à l’importance exceptionnelle du Programme Hualong One avec le retour d’expérience déjà accumulé et qui augmentera encore conforteront la maîtrise des délais, donc des coûts.
  
  En partant de l’expérience du Programme Messmer l’industrie nucléaire chinoise a mis au point une version chinoise adaptée au XXIe siècle de la maîtrise des projets nucléaires, avec les mêmes résultats spectaculaires de chantiers courts et de coûts nettement plus bas qu’ailleurs. Le fait que les Chinois aient décidé de voler de leurs propres ailes, n’a pas stoppé la collaboration franco-chinoise. Le mégaprojet nucléaire sino-franco-britannique a été arrêté pour des raisons politique par la France et le Royaume Uni.¹⁶ 
 
11. World Nuclear News, « China’s new nuclear baby », 2 sept. 2014.
12. Agence Internationale de l’Énergie Atomique-Base de données PRIS.
13. Jean-Luc JACOUD, « Hualong- One, le réacteur chinois de troisième génération », RGN, n° 2, 2021.
14. Voir un texte officiel intitulé « Données opérationnelles...Hualong One » diffusé via Baidu.
15. Notre champion national, Framatome a réussi à être sous-traitant des Hualong One.
16. Vincent DE RIVAZ, CEO d’EDF Energy, filiale anglaise d’EDF, parvint à faire conclure un accord sino-anglo-français prévoyant la construction d’ EPR et de Hualong One sur des sites britanniques d’EDF — 2016. Il en reste une participation réduite chinoise à Hinkley Point.
 
 

III) La science des méga-projets. Des avancées remarquables

 
  Les projets nucléaires ne sont pas les seuls à connaître des déboires. Les chantiers de Flamanville et de l’aéroport Willy Brandt de Berlin ont connu, parallèlement, des chemins de croix fort semblables. À priori, aucun rapport, sauf que ce sont tous deux des « méga-projets » définis de la façon suivante :
« Projets à grande échelle , complexes...coûtant un milliard de dollars ou bien plus, s’étendant sur de
nombreuses années, impliquant de multiples parties prenantes publiques et privées ...en impactant la vie de millions de personnes
»¹⁷.
  Notre civilisation aime les grands projets. On les trouve dans les transports, les grands systèmes
d’information, l’énergie (dont le nucléaire), les vastes ensembles immobiliers, l’industrie de l’armement, les grands aménagements liés à des évènements internationaux (organisation des Jeux Olympiques...) etc.¹⁹. Ils ont une réputation : par leur complexité, il ne serait pas possible de gérer leurs coûts et délais. Les dérapages sont innombrables. Il est probable que l’un des plus connus est celui du « California High-Speed Rail », une sorte de RER devant desservir Los Angeles, San Francisco et la Silicone Valley estimé à 33 milliards de $ au départ (2008) et parvenu à 126 milliards de $ en 2026. Notons que les dérives ne sont pas terminées, car les travaux ne le sont pas (et de loin !). Les sages Allemagne et Suisse ont connu d’une part l’aventure de l’aéroport Willy Brandt de Berlin (7 milliards d’euros au lieu de 2), et d’autre part celui du tunnel de Lötschberg dans les Alpes ( un milliard de $ au-dessus du devis). La Ville de Montréal n’a toujours pas fini de payer les dépassements du coût de ses Jeux Olympiques et l’Opéra de Sydney a coûté dix fois plus que prévu. Ajoutons et nous nous arrêterons là car la liste est interminable, une sombre (dans tous les sens du terme) histoire de tunnel dans la région de Seattle qui a tourné au désastre. L’ EPR de Flamanville est en bonne et abondante compagnie.

Une étude basée sur une énorme base de données, internationale et polyvalente

  Pendant longtemps, les « méga-projets » (définition ci-dessus) ont été considérés comme non maîtrisables. Mais comme ils coûtent à notre civilisation bien plus que les dépenses militaires (8% du PIB mondial ?)¹⁸ des chercheurs se sont décidés à s’attaquer au problème : maîtriser (et réduire) coûts et délais. Après avoir défini les « méga-projets » (voir plus haut) ils les ont étudiés en détail sur le terrain. Citons, entre autres :
  • En 2019, Christophe Midler, dans la Jaune et la Rouge¹⁷ réfute toute fatalité qui condamnerait les « méga-projets » à des dérives de coûts et de délais imprévisibles. Il énonce quelques « facteurs de réussite » qui permettent de les éviter.
  • En 2023, Bent Flyvbjerg, longtemps professeur à Oxford, publie l’ouvrage « How big things ardone »¹⁹. Il a constitué progressivement une base de données de 16 000 mégaprojets répondant à la définition ci-dessus (dont il est l’auteur) répartis sur 136 pays et relevant d’une vingtaine de domaines, dont l’énergie (avec quelques projets nucléaires). Un tel ensemble d’informations permet pour la première fois une étude statistique pertinente, même si la base de données comporte encore des lacunes. Flyvbjerg continue à la compléter. D’ores et déjà, elle a permis de dégager quelques faits importants :
  • Aujourd’hui, la plupart des « méga-projets » comportent des dérives de coûts et de délais de réalisation. Leur réputation d’être non maîtrisables a donc des fondements.
  • Néanmoins, une petite minorité respecte coûts et délais annoncés au départ.
  • À partir de cette minorité, on constate que c’est la gestion d’un méga-projet qui fait ou non sa réussite.
  • Il est possible de caractériser cette gestion. Il y a bien des « facteurs de réussite » comme l’avait écrit Christophe Midler¹⁷. Dans le cas du nucléaire, Flyvbjerg constate : « le nucléaire n’est pas le problème, c’est la façon dont il est mené qui l’est »¹⁹. 
 Les projets nucléaires sont des mégaprojets comme les autres : c’est la façon de les gérer qui les rend maîtrisables ou non. Un projet nucléaire bien géré peut coûter deux à trois fois moins cher que d’autres. De tels écarts se retrouvent dans les autres domaines.
 
17. Christophe MIDLER, « Les mégaprojets , de la fatalité au renouveau », La Jaune et la Rouge, n° 745, mai 2019.
18. Bent FLYVBJERG, « What you should know about megaprojets and why », Univ.of Oxford, Abstract, feb.2014.
19. Bent FLYVBJERG, « How big things are done », éd.Currency, 2023; édition française, « Comment les grands projets se réalisent », éd.Diateino. 
 
La gestion réussie d’un mégaprojet
  Un certain nombre d’entreprises françaises savent gérer des méga-projets. Il s’agit souvent de constructions en série d’un modèle complexe. Ce que fait fort bien Dassault pour les avions de chasse, Airbus pour les appareils civils, et Naval Group pour la marine. Pour les centrales électriques, ce fut le cas d’EDF pour ses grands programmes du siècle dernier dont le Programme Messmer. Les entreprises compétentes sont moins nombreuses lorsque leur domaine permet difficilement la construction en série. Citons Technip Energies.
  Voici les principaux résultats des études actuelles, principalement celle de Bent Flyvberg¹⁹ :

1. Choisir avec soin le maître d’œuvre
  Un méga-projet doit être dirigé par une autorité unique dont le responsable a déjà connu d’autres méga-projets. Il dispose ou constitue une équipe dont les compétences techniques sont de nature à pouvoir parler d’égal à égal avec les entreprises sous-traitantes. Cela est indispensable pour légitimer l’autorité du maître
d’œuvre. Car celui-ci doit disposer d’autorité pour mener un projet complexe où des prises de décisions rapides sur le terrain sont nécessaires. La maîtrise d’œuvre ne sera pas uniquement technique car un méga-projet se réalise dans un contexte politique et sociologique donné. Elle comprendra des négociateurs et des personnalités capables d’en expliquer, à tous les niveaux de la société, l’intérêt pour la collectivité.
  La maîtrise d’œuvre doit adhérer au méga-projet avec conviction. Le méga-projet devient alors « son méga-projet ». Pour le réussir, elle fonctionnera comme « une équipe unie et déterminée » (Bent Flyvbjerg).
  Telle fut la Direction de l’Équipement EDF: un patron « dirigiste » mais une « démocratie technique...nous avions le sentiment exaltant de travailler pour la reconstruction du pays »².

2. Penser lentement par une planification favorisant l’innovation
  Par nature, un mégaprojet comporte un contexte comportant une large part d’inconnu et d’évènements imprévisibles. Le fond du problème est de réduire au maximum cette part d’inconnu. Nous retrouvons ici Pierre Massé, et les débuts d’EDF. Massé, le grand Commissaire au Plan, enseigna qu’il fallait faire reculer le hasard. Voir son ouvrage « Le Plan ou l’anti-hasard » (Gallimard, 1965). À la suite de notre première étude, un lecteur nous a proposé de prendre comme exemple de méga-projets certaines grandes opérations militaires. On pense immédiatement au débarquement de Normandie de 1944. Quinze mois de planification.
  L’action sur le terrain, le débarquement lui-même ne dura que quelques jours. Il coûta aux Alliés 4000 morts. Certes 4000 morts de trop, mais ce bilan pour l’une des opérations décisives de la seconde guerre mondiale fait de « l’Opération Overlord » une éclatante victoire. Elle fait comprendre le conseil de base de Flyvbjerg pour la réalisation des méga-projets : « Penser lentement et agir vite ». Les méga-projets qui réussissent présentent une phase de préparation aux travaux particulièrement poussée et minutieuse. Une planification vivante, particulière, capable de remédier aux aléas inévitables par la créativité, des idées nouvelles, bref des innovations.
  • Un mégaprojet se bâtit par simulation numérique. La progression se fait par tâtonnements, par petites touches. « Après de nombreuses itérations la simulation se transforme en un objet rigoureux et détaillé, en un mot, un projet fiable »¹⁹. L’ensemble de ce travail doit être accompagné d’une recherche de données provenant des mégaprojets ayant au moins quelques similitudes, même mineures. Il est rare qu’il n’y en n’existe pas.
  • Le temps passé lors de cette première phase ne doit pas être mesuré. Il est bon marché car les erreurs y coûtent bien moins cher que durant le chantier. Des logiciels de conception ont été développés comme CATIA par Dassault Aviation. L’architecte Frank Gehry l’a utilisé pour la construction du Musée Guggenheim de Bilbao¹⁹, méga-projet a priori bien différent d’un avion de chasse. Les mégaprojets forment bien un domaine spécifique, quelle que soit leur technologie. C’est la manière dont ils sont gérés qui est la clef de leur réussite.
3. Agir vite par des chantiers les plus courts possibles
  Supposons que le design définitif et fiable soit réalisé. Pas un clou ne sera planté qui n’ait été prévu
(caricature détestable et fausse mais l’image est bonne). Reste toujours des détails imprévus ou oubliés. Il y a aussi ce que certains appellent les « cygnes noirs », les menaces qui planent au-dessus d’un chantier et qui peuvent fondre sur lui sans prévenir. Tout ce que le réel peut contenir pour perturber des travaux : une épidémie, la découverte de vestiges archéologiques (comme sur le site nucléaire de Civaux), un changement de gouvernement, de nouvelles règles de sûreté. Un chantier nucléaire est ouvert à tous les vents et aux cygnes noirs. Il fonctionne fenêtres ouvertes. La parade : fermer les fenêtres rapidement. Donc un chantier le plus court possible. Un design menant à « un projet fiable » autorise un temps de chantier court. Mais pour l’obtenir réellement, il faut imaginer et introduire certaines méthodes de construction : standardisation, construction par modules reproductibles ou en série, etc.

4. Commencer vite, une idée fausse

  Pourquoi, les solutions précédentes, certes validées trop récemment par la base de données de Flyvbjerg ne sont pratiquées aujourd’hui que pour une faible minorité de mégaprojets ? Daniel Kahneman (Prix Nobel 2002) l’a expliqué. Il fut « le psychologue qui a révolutionné l’économie » en montrant « que nos choix ne sont pas vraiment guidés par la rationalité comme le voudrait la théorie économique »²⁰. Comment sont prises les décisions humaines dans un contexte incertain, comme cela est toujours le cas pour un méga-projet ? En ce cas les « jugements ... rapides et instantanés constituent le système d’exploitation par défaut de la prise de décision humaine... [Ils mènent à] des jugements instantanés où le cerveau n’est pas trop exigeant en matière d’information ». Dans le domaine des méga-projets, et surtout pour les plus grands auxquels nous nous intéressons ici, les responsables, dirigeants politiques, ingénieurs ou architectes, s’investissent énormément. Ils ont hâte que leur œuvre aboutisse. Pour cela ils ont tendance à agir selon « des jugements instantanés » sans « être trop demandeur d’informations »²⁰.
  La planification leur semble une étape sans grand intérêt qui retarde la réalisation du mégaprojet.
Convaincus qu’il faut descendre sans tarder dans l’arène, ils démarrent les travaux avant que le design soit
achevé, pressés de s’attaquer aux « vrais problèmes ». Ils font preuve généralement d’un optimisme spontané qui les perdra. Certains économistes réputés, comme Albert O. Hirschman (1915-2012) les approuvent. Hirschman a écrit que la planification est une perte de temps et qu’il faut privilégier la créativité, dont il enseigne qu’elle est capable de résoudre tous les problèmes au fur et à mesure de leur apparition. Hirschman ajoute que la planification, par ses contraintes handicape la créativité, qui en démocratie, doit être libre ²¹.
  Dans le cas des méga-projets, où la part d’inconnu est gigantesque, l’observation des 16 000 méga-projets de Flyvbjerg donne une réponse claire : le début prématuré des chantiers toujours conduit aux dérives. Il mène au chemin de croix classique avec retards et surcoûts sans fin, pouvant entraîner des factures de plusieurs fois le devis initial. Il s‘agit de la cause principale des désastres, y compris pour le nucléaire. La créativité doit avoir une place majeure, mais elle doit se déployer dans le cadre protecteur d’une planification. Lorsque la construction en série est possible (par exemple pour le nucléaire) la créativité permettra une amélioration continue par paliers. Malgré Hirschman, la Direction de l’Équipement EDF, fut une « démocratie technique » promouvant une créativité remarquable tout en mettant en œuvre une planification stricte. (Cf.p. 5)

5. Les dérives, signes d’un design déficient, apparaissent toujours dès le début des chantiers
  L’observation montre qu’un méga-projet, lorsqu’il dérive, dérive toujours dès le début des chantiers. Un surcoût et/ou un retard dès le début des travaux annonce le chemin de croix classique des dérives sans fin. Le pilotage du mégaprojet doit être revu. Les dégâts causés par un design déficient sont hors de prix.
  
  Les programmes nucléaires sont des méga-projets. Ils doivent donc être dirigés par un responsable unique disposant d’une « équipe unie et déterminée ». Les relations à l’intérieur de l’équipe seront sans barrières et sans tabous. Une démocratie technique régulée. La première étape de tout méga-projet doit être une planification obtenue par itération qui prendra tout le temps nécessaire pour réduire la part d’inconnu permettant ainsi des durées des chantiers les plus courtes. On s’appuiera sur des précédents réussis et sur une créativité sélectionnée pour dominer tout aléas. Le Programmes Messmer a respecté ces principes.
 
20. Christian SCHMID, « Daniel Kahneman, le psychologue qui a révolutionné l’économie », Le Monde, 17/4/2024.
21. Professeur à Harvard, il laisse un « Centre Albert Hirschman sur la Démocratie » au sein de l’Institut des Hautes Études Internationales et du Développement (HEID) de Genève. Fervent démocrate, Hirschman s’opposa au régime de Vichy et dut s’enfuir. 
 
 
 CONCLUSION 
 
Les chantiers nucléaires : comment les Chinois font-ils ?
  La coopération sino-française : une longue histoire d’un modèle de développement partagé

  Les Chinois construisent les réacteurs vite, fort bien, et pour des coûts remarquablement bas. De multiples explications ont été proposées. L’une d’elles est fournie par les Chinois eux-mêmes. À des ingénieurs EDF qui les interrogeaient, ils ont répondu « nous faisons comme vous nous avez appris ». D’où l’idée de leur demander : « rappelez-nous ce que nous vous avons appris » ²². (On a fourni p.6 un éclairage historique). EDF a ainsi choisi d’observer et de s’inspirer des réalisations actuelles de l’industrie nucléaire chinoise, considérée comme la « référence mondiale ». Des ingénieurs français sont envoyés sur place, d’autres y travaillent. Cela se passe fort bien. Bernard Fontana, PDG d’EDF résume : 
« L’aide que les Chinois nous apportent est méthodologique et ils le font avec plaisir »²³. Le Groupe EDF est respecté et bien considéré là-bas. En particulier Framatome est présent et participe, entre autres, à des composants des Hualong One¹³. Depuis quarante ans la coopération franco-chinoise dans l’énergie nucléaire est « un modèle de développement partagé »¹⁰. En conséquence, « l’aide méthodologique » chinoise « ne crée en rien une dépendance »²³.
  La méthode chinoise comporte une organisation claire²², issue de celle du Programme Messmer, mais
adaptée au contexte technique de notre époque. En conséquence, EDF a pris la décision capitale d’étendre le champ de la maîtrise d’œuvre en regroupant Edvance, l’ingénierie de l’îlot nucléaire, la supply chain et la construction proprement dite. Il s’agit d’une véritable équipe de pilotage, une maîtrise d’œuvre complète semblable à celle du Programme Messmer, avec un dispositif permettant le passage aisé des responsabilités du constructeur à l’exploitant²², comme en Chine, ce que Michel Hug déplora de ne pas avoir obtenu à un niveau suffisant pour le Programme Messmer ⁴. Le début du premier chantier nucléaire proprement dit ayant été repoussé début 2029, cette maîtrise d’œuvre a le temps de s’organiser et de terminer un design convenable des EPR2.
  EDF et Technip Energies ont créé un partenariat pour la gestion du Nouveau Programme Nucléaire. Mais il ne sera pas exclusif. Car la caractéristique incontournable d’un programme de réacteurs n’est pas liée au domaine de l’énergie, mais consiste à construire des réacteurs state en séries avec paliers intégrant des innovations. L’apport de Technip Energies sera réel et le bienvenu mais :
 
La meilleure méthode pour réussir un grand projet complexe est de s’inspirer du succès d’un projet similaire qui a déminé le terrain. Ici la similitude inclut obligatoirement la construction en série par paliers. S’inspirer du Programme Hualong One lui-même issu du Programme Messmer, est une voie efficace et sûre.
 
  Les avancées récentes de la nouvelle science des mégaprojets et les Programmes Messmer et Hualong One confirment qu’une maîtrise d’œuvre compétente érigée en autorité unique réduit considérablement coûts et délais. Les objectifs de durées de chantiers de 88 mois (Penly), 78 mois (Gravelines), 72 mois (Bugey) et une réduction de 30% des coûts entre première et troisième paires²² devraient être aisément atteints, ainsi qu’une première mise en service en 2038. D’autant plus que se répand dans l’industrie nucléaire, et singulièrement dans le Groupe EDF, la conviction de participer au Chantier du Siècle indispensable au pays. Une organisation comprenant une « démocratie technique »² est en vue ! Un facteur de réussite. 
 
  EDF est en mesure de lever le dernier obstacle de son ressort : le coût trop élevé des chantiers. 
  Il sera ensuite possible que la durée des chantiers des 8 réacteurs en option suivants soit de cinq ans, preuve qu’une industrie nucléaire nationale parmi les meilleures au monde aura été reconstruite.
 
22. Bernard FONTANA, « Le chantier du siècle », Patrimoine Nucléaire et Climat — PNC, Webinaire du 11 juin 2026.
23. « Transition énergétique : les patrons d’EDF et de Total Energies appellent à travailler avec les Chinois », AFP, 4 juillet 2026.
 
 

NUCLÉAIRE FRANÇAIS : GRANDEUR, DÉCADENCE ET RECONQUÊTE — PREMIÈRE PARTIE

  Il fut un temps où l’industrie nucléaire française faisait figure de référence mondiale. En quelques décennies, la France a réussi à concevoir, organiser et construire un vaste parc de centrales nucléaires, avec une remarquable maîtrise des coûts et des délais. Le Programme Messmer, lancé dans les années 1970, incarna cette ambition industrielle : celle d’un pays capable de mobiliser ses ingénieurs, ses entreprises et ses moyens financiers autour d’une stratégie cohérente, portée par une organisation rigoureuse et une autorité clairement identifiée. Le nucléaire français était alors bien davantage qu’une source d’électricité : il constituait la démonstration d’une capacité collective à mener à bien les plus grands projets industriels.
  Comment expliquer, dès lors, que cette industrie, qui a longtemps compté parmi les plus performantes au monde, rencontre aujourd’hui tant de difficultés à reproduire ses succès passés ? Les retards et les surcoûts de certains chantiers récents ont révélé un affaiblissement des compétences industrielles, mais aussi, et peut-être surtout, une perte de maîtrise dans la conduite des grands projets. Car la construction d’une centrale nucléaire ne dépend pas seulement de la qualité de sa technologie : elle repose sur une organisation capable de coordonner des milliers d’entreprises, de maîtriser les interfaces, de limiter les incertitudes et de tenir les engagements initiaux.
  Le paradoxe est saisissant : une partie des méthodes qui ont contribué à la réussite du nucléaire français a été reprise et développée en Chine. Le réacteur Hualong One, issu notamment d’une longue histoire de coopération industrielle franco-chinoise, illustre ce renversement. Selon les éléments présentés dans cet article, il se distingue par des coûts de construction particulièrement compétitifs et des délais de réalisation relativement courts. Autrement dit, un savoir-faire auquel la France a contribué est aujourd’hui mis en œuvre à grande échelle par un concurrent devenu une référence industrielle.
  Cette évolution invite à dépasser l’explication trop facile d’une fatalité propre aux mégaprojets. Les travaux consacrés à leur gestion montrent, au contraire, que les dérives de coûts et de délais peuvent être fortement réduites grâce à une préparation approfondie, une organisation intégrée et une responsabilité clairement établie. L’histoire de la Direction de l’Équipement d’EDF, créée pour piloter le développement du parc nucléaire français, offre à cet égard un enseignement majeur.
 L’enjeu n’est donc pas seulement de retrouver une avance technologique. Il est de reconquérir une capacité industrielle : celle de concevoir, d’organiser et de construire des centrales nucléaires dans des conditions économiques et des délais maîtrisés. À l’heure où la France entend relancer son programme nucléaire, la comparaison avec le modèle chinois pose une question essentielle : comment réapprendre à faire, à grande échelle et avec constance, ce que l’industrie française a su accomplir au siècle dernier ?
  De la grandeur à la décadence, puis peut-être à la reconquête : telle est la trajectoire que cet article propose d’examiner. Il montre que l’avenir du nucléaire français dépendra autant de la qualité de son organisation que de la performance de ses réacteurs. Et qu’au-delà du défi énergétique, c’est une part de la souveraineté industrielle du pays qui se joue dans sa capacité à maîtriser de nouveau les grands projets.
 
Bonne lecture.
  
 
 
 Le principe de fonctionnement d’un réacteur à eau sous pression. Source. 
 
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*** 

 L’indispensable réduction des coûts du nucléaire

La voie chinoise...d’ascendance française

I) Les grands projets nucléaires sont des « mégaprojets »
  Le coût de construction d’un réacteur est le facteur largement dominant du coût de l’électricité qu’il
produit (Cf. Annexe 1). Le 18 décembre 2025, EDF a présenté le devis EPR2 pour six nouveaux réacteurs en France. L’économiste Jacques Percebois, avait averti quelque temps auparavant, que de tels « grands projets » (pas uniquement nucléaires) dépassaient « systématiquement ou presque » les devis initiaux¹.  Les « grands projets » ou « mégaprojets » en question se situent dans les domaines de l’énergie, du transport, de l’armement, des projets urbains ou des systèmes d’information, etc... Leur définition, empruntée à un de leurs spécialistes les plus connus, Bent Flyvbjerg est : 
« Des projets à grande échelle, complexes...coûtant un milliard de dollars ou plus, s’étendant sur des nombreuses années, impliquant des multiples parties prenantes publiques et privées ... en impactant la vie de millions de personnes »²
Les mégaprojets donnent lieu, effectivement à des dépassements importants, aléatoires, voire catastrophiques au point qu’ils semblent subir une fatalité.
 
1. Cité dans la Tribune, 24 juillet 2025, « Nucléaire : entre SizewellC et les six EPR2 français, EDF devra faire deux fois moins cher », p. 20.
2. Bent FLYVBJERG, « What you should know about megaprojects and why », Abstract-Feb., 2014, Univ. of Oxford.
 
Aujourd’hui, nous savons qu’il n’existe aucune fatalité. Bien au contraire
  Maîtriser les prix des mégaprojets et les réduire est un fabuleux enjeu pour la planète, car notre
civilisation y consacre environ 8% du PNB mondial² (ordre de grandeur), bien plus que les dépenses militaires. La gestion des mégaprojets est donc l’objet de recherches intenses. Des résultats sont obtenus :
  -En 2019, Christophe Midler publie dans la Jaune et la Rouge³ un article au titre significatif : « Les
mégaprojets, de la fatalité au renouveau
». Aucune fatalité : il énonce des « facteurs de réussite » permettant aux mégaprojets d’échapper aux dérives et incertitudes tout en permettant des fortes réductions de coûts.
  • En 2023, une étape décisive est franchie. Bent Flyvbjerg publie l’analyse d’une base de 16 000 mégaprojets, répartis dans 136 pays, issus de plus de vingt activités différentes, dont l’énergie. Cette imposante documentation, encore incomplète dans certains domaines, permet de valider d’importantes conclusions;
  • Aujourd’hui, en très grande majorité, les grands projets ou mégaprojets, montrent des dérives de coûts et de délais, certaines catastrophiques. D’où le constat de Jacques Percebois.
  • Une faible minorité respecte les devis annoncés. Incertitude et coûts sont spectaculairement réduits.
  • La clef de ce succès est leur mode de gestion entrainant des coûts très bas et maîtrisés. On y retrouve les « facteurs de réussite » de Midler et les préconisations de Flyvbjerg qu’il nomme savamment ses « onze heuristiques pour une meilleure gouvernance des mégaprojets »⁴. En fait, ce sont les mêmes méthodes.
  Les constructions des centrales nucléaires sont des mégaprojets, tels que définis plus haut. Il existe
donc des modes de gestion permettant de réduire fortement leurs coûts en les maîtrisant. Considérer les
chantiers nucléaires comme des mégaprojets est une nouvelle manière d’aborder leur étude. C’est changer de paradigme. Pour le valider, il suffit de vérifier que des mégaprojets nucléaires ont réussi à maitriser leurs coûts en les réduisant, selon des méthodes cohérentes avec celles de Midler et Flyvbjerg. C’est effectivement le cas.
  Deux programmes nucléaires montrent, de façon spectaculaire, que les « facteurs de réussite » des
mégaprojets y ont été utilisés, en dehors de toute référence aux études citées ci-dessus, mais en les confirmant.
  Historiquement, le premier est le Programme Messmer, dont la genèse, qui dura trente ans, remonte à Pierre Massé, passe par Marcel Boiteux et se finalise avec Michel Hug. Les coûts des chantiers, maîtrisés, furent rapidement divisés par deux à trois par rapport aux chantiers américains que les Français étaient censés copier.
  L’autre concerne des programmes nucléaires chinois actuels, aux coûts de chantier également maîtrisés et les plus bas au monde. L’industrie chinoise a retrouvé les « facteurs de réussite » ou les a conservés depuis la grande époque de la collaboration sino-française ⁵. Nous montrons dans cette Lettre « Géopolitique de
l’Électricité
» que les modes de gestion du Programme Messmer hier et des Chinois aujourd’hui sont celles préconisées par les études actuelles sur les mégaprojets. La jonction est faite. Ce sont bien des « facteurs de réussite » dans la gestion des chantiers nucléaires qui amèneront de fortes réductions des coûts. EDF a raison en observant et en s’inspirant de « l’industrialisation à la chinoise » ⁶ .
  Il existe bel et bien, une nouvelle discipline, la science des grands projets qui concerne une part non
négligeable des activités humaines.
 
3. Christophe MIDLER, « Les mégaprojets, de la fatalité au renouveau », La Jaune et la Rouge - N° 745, mai 2019, 
4. « How big things are done » Bent FLYVBJERG - Éd. Currency, 2023; Éd.. française, « Comment les grands projets se réalisent », Éd. Diateino, 2024. 
5. Felix TORRES, La Revue de l’Énergie, « La coopération nucléaire franco-chinoise : histoire d’un modèle de développement partagé », mars avril 2015.
6. Amélie LAURIN, Cf. déclarations de Thierry Le Mouroux dans Les Echos-« Nucléaire : EDF révise à la hausse... »-19-20 décembre 2025.

II) Comment réussir les mégaprojets⁴

(Traduction libre du titre de l’ouvrage de Flyvbjerg, « How big things get done »⁴)

II. 1 D’abord une équipe de pilotage constituée en « Groupe uni et déterminé »
 Un mégaprojet, nucléaire ou pas, a des caractéristiques extrêmes, par la multiplicité des intervenants,
les inconnues qu’il recèle, sa durée, la multiplicité des interfaces. Cela engendre des fragilités qui se traduisent souvent par des dérives importantes et récurrentes. Une solide et spécifique équipe de pilotage est nécessaire.
  Pour Midler³, ce pilotage nécessite « une entité spécifique forte et intégrée... impliquant un
management qui transcende les frontières institutionnalisées entre les acteurs de maîtrise d’ouvrage (MOA), de maîtrise d’œuvre (MOE) et les responsables de lots ». Elle doit être capable d’organiser une solidarité entre contributeurs internes, d’animer le dialogue avec les parties prenantes extérieures et d’intégrer « les différentes compétences [comme] l’ingénierie courante ». Il faut « privilégier l’organisation de la communication ». Pour sa part, Flyvbjerg donne une importance majeure au choix du maître d’œuvre qui mettra en place un « Groupe uni et déterminé » que « l’on observe toujours au sein d’un mégaprojet réussi »⁴. Il en fixe les tâches :
  La première est de s’assurer que le mégaprojet est bien adapté à l’objectif recherché, et de vérifier que l’industrie disponible est capable de le réaliser. Ensuite, l’équipe de pilotage devra mettre en œuvre les deux grandes étapes du mégaprojet : 
  • la phase préparatoire, appelée « planification », une planification bien spécifique, qui sera précisée ci-après; 
  • La phase de construction proprement dite, en chantier ou/et usine.
  Beaucoup de problèmes sont liés au choix de l’équipe de pilotage. Prenons le cas du projet SCAF, futur
avion de combat européen dont la maîtrise d’œuvre, confiée au départ à Dassault Aviation, est remise en
question⁷. L’avenir du SCAF, de ce fait, est menacé. En sens inverse on constate que le Programme Messmer et la rénovation de la Cathédrale de Paris, deux mégaprojets réussis, furent réalisés sous une autorité unique. Pour le premier ce fut la Direction de l’Équipement EDF, maître d’œuvre et d’ouvrage, dirigée par Michel Hug. Le second fut réalisé sous l’autorité du Général Georgelin. Deux fortes personnalités.
  Un mégaprojet recèle tant d’incertitudes et de décisions de toutes sortes à prendre sur le champ, que son pilotage ne se partage pas, sous peine de chaos. La gestion des grands projets fera encore des progrès. Cependant, une unité de pilotage en forme d’Autorité Unique, ayant des caractéristiques et les tâches proposées par Midler ou Flyvbjerg semble une bonne voie.
 
7. GEO, « Projet SCAF : « le futur avion de combat européen menacé... », 3/12/2025 

II. 2 « Penser lentement et agir vite ». Une planification vivante.
  Un mégaprojet, nucléaire ou non, recèle, par la multiplicité des intervenants une grande part d’inconnu.
C’est cet inconnu, source d’incertitudes qui génère les aléas, donc les surcoûts et retards. Il faut faire reculer le hasard. Les mégaprojets qui réussissent présentent une phase de préparation aux travaux particulièrement poussée et minutieuse. Une planification vivante, bien particulière, capable d’intégrer les innovations.
  • Le mégaprojet se bâtit par simulation numérique. La progression se fait par tâtonnements, par petites touches. « Après de nombreuses itérations la simulation se transforme en un objet rigoureux et détaillé, en un mot, un projet fiable »⁴. L’ensemble de ce travail doit être accompagné d’une recherche de données provenant des mégaprojets ayant au moins quelques similitudes. Il est rare qu’il n’y en n’existe pas.
  • Le temps passé lors de cette première phase ne doit pas être mesuré. Il est bon marché et rendra possible une phase de construction plus courte, avec beaucoup moins d’aléas. Donc moins chère. 
  Dassault Aviation a développé des logiciels de conception assistée comme CATIA. Il est remarquable que l’architecte Frank Gehry l’ait adapté pour la construction du Musée Guggenheim de Bilbao⁴ , mégaprojet a priori bien différent d’un avion de chasse.
  Ce qui confirme que les mégaprojets forment un domaine spécifique, quelque soit leur technologie. C’est la manière dont ils sont gérés qui est le facteur clef de leur réussite.
 
Le chantier : la phase vulnérable
  Supposons que le design définitif et fiable soit réalisé. Pas un clou ne sera planté qui n’ait été prévu
(caricature détestable et fausse mais l’image est bonne). Reste toujours des détails imprévus ou oubliés. Le
diable est dans les détails. Mais il y a aussi ce que certains appellent les « cygnes noirs », les menaces qui planent au-dessus d’un chantier et qui peuvent fondre sur lui sans prévenir. Tout ce que le réel peut receler pour gêner des travaux : une épidémie, la découverte de vestiges archéologiques (comme sur le site nucléaire de Civaux), un changement de gouvernement, de nouvelles règles de sûreté... Un chantier nucléaire est ouvert à tous les vents et aux cygnes noirs. Il fonctionne fenêtres ouvertes. La parade : fermer les fenêtres rapidement.
  Donc un chantier le plus court possible. Un design menant à « un projet fiable » autorise un temps de chantier court. Mais pour l’obtenir réellement, il faut imaginer et introduire certaines méthodes de construction : standardisation, construction par modules reproductibles ou en série, etc.
 
II. 3 –Commencer vite, une idée fausse
  Pourquoi, les solutions précédentes, certes validées très récemment par la base de données de Flyvbjerg ne sont pratiquées aujourd’hui que pour une faible minorité de mégaprojets ? Il y a plusieurs raisons.
Daniel Kahneman fut « le psychologue qui a révolutionné l’économie » en montrant « que nos choix ne
sont pas vraiment guidés par la rationalité comme le voudrait la théorie économique »⁸. Cela lui a valu le Prix Nobel d’économie en 2002. Il a étudié la façon dont les décisions étaient prises dans un contexte incertain, comme cela est toujours le cas pour un mégaprojet. En ce cas les « jugements ... rapides et instantanés constituent le système d’exploitation par défaut de la prise de décision humaine... [Ils mènent à] des jugements instantanés où le cerveau n’est pas trop exigeant en matière d’information ».
  Dans le domaine des mégaprojets, et surtout pour les plus grands auxquels nous nous intéressons ici, les responsables, dirigeants politiques, ingénieurs ou architectes, s’investissent énormément. Ils ont hâte que leur œuvre aboutisse. Pour cela ils ont tendance à agir selon « des jugements instantanés » sans « être trop demandeur d’informations ». La planification leur semble une étape sans grand intérêt qui retarde la réalisation du mégaprojet et sa mise en service réussie. Ils démarrent donc les travaux avant que le design soit achevé, pressés de s’attaquer aux « vrais problèmes ». Ils font preuve généralement d’un optimisme qui les trompent.
  Les responsables des mégaprojets sont confortés dans cette démarche par des économistes, certains
réputés, comme Albert O. Hirschman (1915-2012) de l’Université de Columbia et d’Harvard. C’est ainsi
qu’ Hirschman écrit que la planification est une perte de temps et qu’il faut privilégier la créativité, dont il
enseigne qu’elle est capable de résoudre tous les problèmes au fur et à mesure de leur apparition. Hirschman ajoute que la planification, par ses contraintes handicape la créativité, qui en démocratie, doit être libre⁹.
  En fait, dans le cas des mégaprojets, où la part d’inconnu est gigantesque, l’observation sur le terrain
des 16 000 mégaprojets de Flyvbjerg donne une réponse sans ambigüité :
  Le début prématuré des chantiers conduit à la catastrophe. Il mène directement au chemin de croix classique avec retards et surcoûts, pouvant entraîner des factures de plusieurs fois le devis initial. Il s‘agit même de la cause principale des désastres, y compris pour le nucléaire. On trouvera quelques exemples Annexe 1. Une liste complète serait, hélas, bien trop longue.
  Mais la créativité doit avoir sa place. La planification préalable minutieuse est la solution à condition qu’elle comporte un dispositif permettant une amélioration continue par paliers. Toute proposition d’innovation sera recueillie. Une sélection sera faite par l’expérimentation (simulation) ou l’expérience.
 
II. 4 L’alarme révélant une préparation insuffisante
  L’observation montre qu’un grand projet ou mégaprojet, lorsqu’il dérive, dérive toujours dès le début. Si cela se produit, il s’agit d’un signal grave. Un surcoût et/ou un retard annoncé dès le début des travaux
annonce le chemin de croix classique décrit ci-dessus. Le pilotage du mégaprojet doit être revu.
  La préparation minutieuse et complète d’un mégaprojet autorise une phase de travaux avec moins d’aléas, rapide et beaucoup moins chère. La tentation de l’action immédiate, négligeant la phase de préparation, est la cause principale des échecs des mégaprojets, dont ceux des centrales nucléaires. Le diagnostic de la mauvaise préparation est l’apparition, dès le début des travaux de retards et surcoûts qui vont s’accumuler. Un chemin de croix classique, qui n’est pas réservé aux projets de réacteurs ! La solution est une planification minutieuse et complète laissant toute sa place à la créativité, car vivante et permettant des améliorations par paliers. Bien loin des planifications bureaucratiques du passé.
 

III) L’exemple d’un mégaprojet nucléaire réussi : le Programme Messmer

  La description du Programme Messmer permet de comprendre, comment sur le terrain, se mettent en
place les préconisations similaires à celles de Midler et Flyvbjerg. EDF, à ses débuts, eut comme objectif essentiel de fournir l’électricité nécessaire à la reconstruction du pays, ruiné par la guerre. Il fallut construire rapidement, et pas cher, un ensemble de centrales électriques. Ce fut un grand projet ayant déjà les caractères d’un mégaprojet dans sa définition actuelle. Ce mégaprojet fut une réussite.
  Michel Hug, qui a connu la fin de cette période a adapté au nucléaire les méthodes de ce succès, en les
perfectionnant. Il les a décrites dans un mémoire intitulé « Un Siècle d’Énergie Nucléaire »¹⁰, indispensable pour comprendre comment a été réalisé le Programme Messmer. Il sera largement cité ici.
 
III. 1 : la genèse
  La gestion efficace d’un mégaprojet comporte d’abord l’installation du pilotage. En 1946, Pierre Massé,
l’un des fondateurs d’EDF décida que cette entreprise serait maîtresse d’œuvre et d’ouvrage des nouvelles
centrales nécessaires à la reconstruction du pays. Il créera pour cela la Direction de l’Équipement EDF dont il fut le premier Directeur. La première tâche d’une équipe de pilotage doit être de fixer un objectif crédible et précis. Ainsi, il fut décidé que l’objectif serait une augmentation de 7% de la production d’électricité par an, soit un doublement tous les dix ans. Pierre Massé est plus connu comme Commissaire au Plan du Général de Gaulle (1959-1966). Son ouvrage important est « Le Plan ou l’Anti Hasard ». Lors de la construction de ce parc de centrales la phase de planification fut capitale. Elle prit le temps nécessaire qui fut largement rattrapé par un temps de construction rendu plus court. L’objectif de doublement de la production tous les dix ans fut atteint. Il permit de fournir au pays l’électricité nécessaire à sa reconstruction.
  La phase de préparation avant les chantiers fut minutieuse et complète. Pour l’hydraulique, le seul accident notable lié à un barrage (Malpasset) sera celui d’une installation non EDF et non productrice d’électricité. Pour les centrales thermiques à flammes, la phase de préparation fut organisée d’une manière
radicale. Furent utilisées des modèles déjà en service, donc sûrs, permettant des chantiers hyper courts, en utilisant des licences. Ensuite les unités de production furent construites en série avec standardisation. Michel Hug écrit : « Le palier 250 MWe [des centrales thermiques à flammes] est le plus pédagogique ...37 tranches sur dix ans...De nombreux sous-paliers apportent des perfectionnements successifs. C’est cette leçon qui sera un des guides essentiels dans l’organisation du programme nucléaire. Elle est due à Jean de Chessé » ¹⁰. L’innovation était prévue et organisée dans les projets. Elle est le moteur des gains de coût.
  Une Autorité Unique. Une phase de préparation minutieuse et complète. Les chantiers les plus rapides possibles. Standardisation et maîtrise des innovations introduites par paliers, le mégaprojet de construction du parc électrique d’après guerre correspond aux caractéristiques des mégaprojets réussis décrits aujourd’hui. 
 
10. Michel HUG, « Un Siècle d’énergie nucléaire », Académie de Technologie, janvier 2009. 
 
Marcel Boiteux : l’optimum d’un système électrique
  Pierre Massé revint à EDF comme Président de 1966 à 1969 et c’est sous sa présidence que Marcel Boiteux fut nommé Directeur Général. Avec Marcel Boiteux les réflexions sur le choix des investissements vont s’inscrire dans un cadre bien plus large, la gestion optimum d’un système électrique. Comme l’écrira en 2023 Jean Tirole, Prix Nobel d’économie, lors du décès de Marcel Boiteux : « il a changé la gestion de l’industrie électrique et plus généralement de toutes les industries de réseau ».¹¹
  Marcel Boiteux refusa de financer la mise au point d’un modèle de réacteur. Pourquoi ne pas faire
comme pour le thermique à flammes, construire le nucléaire sous licence ? Ce serait plus sûr et moins cher. L’affaire fut chaude, mais en 1970, Boiteux arracha la décision de faire fabriquer les chaudières nucléaires par Framatome, détenteur d’une licence de l’entreprise américaine Westinghouse dont les réacteurs fonctionnaient correctement Outre Atlantique. Ensuite, par des constructions en série et « par des perfectionnements successifs » via de « nombreux paliers et sous-paliers », comme l’avait montré Jean de Chessé pour le thermique à flammes, il serait possible de franciser. L’avenir montra que par son intelligence et sa lucidité, Marcel Boiteux avait fait le bon choix, et probablement le seul possible à l’époque.
 
11. Jean TIROLE, Stefan AMBEC, Claude CRAMPES, Tribune, Le Monde, 11 septembre 2023.
 
La nomination de Michel Hug (1972)
  « Quand je m’interroge sur la part que j’ai prise au succès [du Programme Messmer], il m’apparaît qu’elle est surtout d’avoir choisi Michel Hug »¹². Boiteux, trop modeste, oublie l’exploit d’être parvenu à utiliser la licence américaine de Framatome. Il fit un second choix décisif. Il écarta Framatome de la conduite du Programme Messmer, qui pouvait sembler devoir lui revenir. En préférant la Direction de l’Équipement EDF, il permit d’optimiser la conduite de ce Programme en prenant en compte les acquits de Pierre Massé et de ses successeurs.
  Il nomma comme Directeur de l’Équipement EDF Michel Hug, qui venait de diriger un mégaprojet, le
barrage de Sainte Croix du Verdon, ouvrage non seulement producteur d’électricité mais aussi garantie de
l’alimentation en eau de la région de Marseille. Boiteux le savait « dirigiste »¹²
  Effectivement Hug dirigea une Autorité Unique : la Direction de l’Équipement EDF.
  La technologie nucléaire ? Depuis dix ans EDF recrutait des jeunes ingénieurs, aussitôt instruits des
subtilités de l’atome. Au sein de la Direction de l’Équipement EDF ils se mêlèrent harmonieusement aux experts des grands chantiers (les hydrauliciens) et aux inventeurs de la construction par paliers (les thermiciens).
  La Direction de l’Équipement EDF (5000 personnes) était devenue un « Groupe Uni et Déterminé »
comme on en trouve toujours dans l’organisation des mégaprojets réussis⁴
.
 
12. Marcel BOITEUX, Directeur Général d’EDF, « Haute tension », Éd. Odile Jacob. 

L’apport de Michel Hug : l’optimum industriel¹⁰
  Son premier apport fut de comprendre, que des méthodes utilisées pour d’autres centrales électriques
étaient adaptables au nucléaire, et ensuite de réussir cette adaptation. Personne ne l’avait fait avant lui. Une grande partie des méthodes qu’il appliqua lors du Programme Messmer, standardisation et construction en séries, avec améliorations par paliers successifs, étaient déjà connues et nous n’y reviendrons pas. Cependant, il est à l’origine d’un apport personnel majeur, plutôt incompris. Un programme nucléaire, comme le Programme Messmer, est réalisé par un ensemble industriel imposant, fait de milliers d’entreprises. Hug estima que l’on peut y distinguer jusqu’à huit niveaux de sous-traitance¹⁰.
  Se pose une question de fond : comment faire pour que cet ensemble fonctionne de façon optimum ? Afin de favoriser les innovations qui baisseront les coûts. Une première idée serait de permettre à chaque entreprise de fonctionner de façon optimum. Mais c’est l’ensemble formé par toutes les entreprises concourant au projet qui doit être optimisé. En prenant l’exemple des organes d’un être vivant, Michel Hug conclut : « Un optimum global n’est jamais la somme d’optimums locaux »¹⁰. Il mit sur pied pour atteindre cet optimum global une organisation basée sur des délégations d’ensemblier aux sous-traitants de premier rang à condition que la transparence de leurs actions soit totale de telle sorte que chacun d’entre eux puisse s’adapter aux décisions des autres. Framatome fut désigné comme le premier de ces ensembliers délégués. La Direction de l’Équipement EDF, maître d’œuvre et d’ouvrage veilla à ce que cette transparence soit rigoureusement respectée. Il y eut, en particulier pour Framatome, de secs et publics rappels à l’ordre. Hug fut attristé en constatant que sa politique concernant les innovations avait été décrite comme un refus systématique. Une contre-vérité à l’origine de graves incompréhensions du Programme Messmer. Les ingénieurs sont par nature fort ingénieux et donc généreux en propositions d’innovations. Pendant le Programme Messmer, aucune innovation « ne fut écartée a priori. Elle reste à l’état de proposition tant qu’elle n’a pas été recyclée dans l’ensemble du processus de validation final »¹⁰. Hug ira très loin pour les trier, et mettre en œuvre celles qui étaient sélectionnées : 
« Les premières tranches de Fessenheim sont, initialement conçues comme des copies... Il apparait comme une évidence que ce statut devait être remis en cause... pour devenir celui des précurseurs d’une grande série... ».   
  Comme Jean de Chessé l’avait pratiqué pour les « paliers » et « sous-paliers » des centrales thermiques à flammes, les tranches nucléaires en construction ne furent plus considérées « comme des copies » mais comme des lieux d’essai d’innovations, et ceci « quels que puissent être les coûts et les retards impliqués »¹⁰. Les innovations retenues étant reportées au palier suivant.
  Hug conclut : « Ces méthodes, à elles seules, n’auraient pas permis d’assurer la réussite du programme
nucléaire. Elles en ont été, néanmoins une composante indispensable.
» Et d’ajouter : « À la fin de la décennie [des années soixante dix] on a ainsi pu voir douze réacteurs mis en service en treize mois. Ceci ne s’est encore jamais produit ailleurs dans le monde »¹⁰ En 2025, ce record était encore inégalé, même en Chine.
  Il ne semble pas que la méthode de recherche de l’optimum global d’un ensemble industriel
concourant à la réalisation d’un mégaprojet n’ait jamais été posée de cette manière. Elle reste à creuser.
 
 
III. 2 Programme Messmer : une réussite exceptionnelle
  • Des temps de chantiers « étonnamment courts » et des coûts très bas¹³. La comparaison entre coûts français et américains lors du Programme Messmer a été faite par Arnulf Grubler¹³ . Les coûts français indiqués sont cohérents avec ceux donnés par la Cour des Comptes¹⁴. Les durées des chantiers sont « étonnamment courtes » et leurs coûts deviennent brusquement deux à trois fois plus bas qu’Outre-Atlantique¹³ pour des réacteurs que les Français étaient censés copier. La France dispose toujours quarante ans plus tard d’une source d’électricité pilotable, bon marché, décarbonée fournissant les 2/3 de son électricité et les exportations les plus importantes au monde. La démonstration de l’importance fondamentale du mode de gestion des projets nucléaires est éclatante et parfaitement en accord avec les conclusions de Midler³ et de Flyvbjerg⁴ Le coût d’un chantier nucléaire dépend d’abord de la gestion du projet correspondant. Il peut alors varier de 1 à 3.
  • La reconstruction d’une industrie nucléaire nationale : Westinghouse souhaite collaborer. En 1981, avec un an d’avance, Framatome mit fin à son accord de licence avec Westinghouse qui souhaita le remplacer par un accord de coopération. Accord que Westinghouse accepta de payer fort cher, en accordant à Framatome une liberté d’exportation. Ce qui permit la vente aux Chinois de deux réacteurs similaires à ceux de Gravelines, construits sous licence. Les capacités de Framatome, le licencié, avait dépassé celui de Westinghouse. L’accord entre les deux entreprises scellées par André Giraud, Ministre de l’Industrie, le 18 mars 1981 fut salué comme « un pas important vers l’indépendance de la France dans le nucléaire civil »¹⁵. Au départ il avait été reproché à Marcel Boiteux de renoncer à l’indépendance nationale en choisissant une technologie étrangère celle de Westinghouse, entreprise américaine. A contrario, la méthode Boiteux, l’achat d’une licence, la méthode Hug pour les maîtrises d’œuvre et d’ouvrage et, last but not least, la remarquable créativité d’entreprises françaises, avant tout Framatome, avait abouti à la re-création d’une industrie nationale en un temps record ! Michel Hug écrit¹⁰ : « les réacteurs de standard N4, [dont la décision de construction des premiers, à Civaux, fut prise en 1980] affranchirent l’industrie nationale des licences et redevances » (Westinghouse pour le réacteur, Babcock pour la turbine avec l’arrivée des fort célèbres turbines Arabelle). Les innovations venaient des entreprises (Framatome pour l’îlot nucléaire), mais sélectionnées par EDF-Équipement. La conception du standard N4, le dernier du Programme Messmer fut informatisé en englobant les principaux fournisseurs. Une nouvelle génération de composants et d’ordinateurs fut mise en œuvre pour les automatismes.
  La voie du succès était trouvée. Il ne restait qu’à la suivre. Le Programme Messmer, mégaprojet réussi, avait largement contribué à reconstruire une industrie nucléaire française indépendante. À l’époque, elle devint la première au monde. Le coût des réacteurs étaient deux à trois fois plus bas qu’aux États-Unis.
 
13. Arnulf GRUBLER, « The costs of the French nuclear scale up... », Energy Policy-38 — 2010, pp. 5174-5188  
14. Cour des Comptes, Les coûts de la filière électronucléaire, 31 janvier 2012 
15. « Framatome met fin à l’accord de licence avec Westinghouse ». Le Monde, 24 janvier 1981. Il est possible que certaines clauses de l’accord de collaboration-concernant les transferts de technologie- soient encore aujourd’hui non publiques.
 
III. 3 Dissolution d’EDF-Équipement, maitre d’œuvre des projets de centrales 
  En 2000, les besoins français en électricité sont satisfaits. EDF est devenu le premier exportateur
mondial de courant. La Direction de l’Équipement EDF, pilote des projets de centrales EDF, fut dissoute, faute de charge de travail suffisante, les quelques survivants furent rattachés à la Direction de la Production.
  La construction de l’ EPR de Flamanville (premier béton) commença le 3 décembre 2007. La Cour des
Comptes constata : « Jusqu’en 2015, le projet n’a pas été piloté par une véritable équipe projet » et fustigea « le caractère incomplet du design [due à une planification inachevée] »¹⁶. Le « Groupe uni et déterminé » qui organisait les projets de centrales d’EDF n’existait plus. L’ EPR de Flamanville connaîtra donc le chemin de croix classique, une longue série de retards et surcoûts décrit magistralement par Martin Folz¹⁷. La gazette mondiale des constructeurs de réacteurs, Nuclear Engineering International, dans un éditorial, annonça que les Français avaient perdu la main¹⁸. D’où une perte de crédibilité de l’industrie nucléaire française qui venait de lui coûter le contrat du siècle à Abou Dhabi. Échec, qui, en France fut largement incompris. Seul François Roussely, ancien Président d’EDF, dans le Rapport qui lui fut demandé pour expliquer ce fiasco, mentionnera comme cause la perte de crédibilité de l’industrie nucléaire française. En avait-il saisi l’origine ? C’est lui qui avait supprimé la Direction de l’Équipement EDF en 2000.
 
16. Cour des Comptes, « La filière EPR » Synthèse, 9/7/2020, p. 8.
17. Jean-Marie FOLZ, « La construction de l’ EPR de Flamanville », Vie publique, octobre 2019. 
18. Caroline PEACHEY, « Construction vs. Communication », Nuclear Engineering International, 6/10/2011. 

La suite
  La Cour des Comptes¹⁹ à chiffré à 23,7 milliards d’euros le coût de l’ EPR de Flamanville soit environ 15000 euros /kWe. Le coût du chantier suivant celui d’ Hinkley Point au Royaume Uni (deux EPR), devrait être terminé en 2030, sera probablement plus bas, tout en restant proche. Viennent ensuite deux projets d’ EPR toujours au Royaume Uni. Le premier(Sizewell), a été décidé en juillet 2025²⁰ par le Gouvernement de Londres. Coût estimé à 38 milliards de £ (environ 43 milliards d’euros) soit 13 500 euros/kWe. Le second concerne les six premiers réacteurs français du Nouveau Programme et viendra dix huit mois après celle de Sizewell. Leur coût est annoncé à 83 milliards d’euros, soit 8 300 euros(2025)/kWe²¹, mais les deux premiers (Penly) devraient être plus chers.
 
19. Cour des Comptes, « La filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants », janvier 2025. 
20. Gov.UK-Press release, « Sizewell C gets green light with final investment decision », july, 22, 2025
21. Amélie LAURIN, Les Echos des 19/20 décembre 2025 : « Nucléaire : EDF révise à la hausse le devis des réacteurs EPR2 »  

IV) Chine : le Programme Hualong One, un mégaprojet réussi

 
Une industrie nucléaire en grande forme. Une référence mondiale
  Sur environ 70 réacteurs en construction dans le monde, presque la moitié l’est en Chine. Son industrie nucléaire est présente dans l’ensemble des activités de l’atome civil, généralement dans le peloton de tête.
  Aujourd’hui, la production de son parc de réacteurs, en rapide expansion, a dépassé celle du parc français, et il serait surprenant qu’avant dix ans il n’est pas rejoint celui des États-Unis, le premier du monde. Il ne fournit que 4,5% de la production totale d’électricité chinoise, mais celle-ci est plus de trois fois supérieure à celle de l’Union Européenne. La raison profonde de cette situation est que l’électricité nucléaire, présente désormais des coûts comparables aux renouvelables et même aux centrales à charbon désulfurées²².
  L’électricité nucléaire a, en particulier, trouvé sa place dans les provinces côtières, très industrialisées. L’industrie nucléaire chinoise est solidement ancrée dans sa place de première au monde. Elle prouve que le nucléaire est rentable et, de ce fait, peut être considérée comme la référence mondiale.
 
22. World Nuclear Association, « Nuclear Power in China », jan.16, 2026.  

Quels sont les réacteurs construits par l’industrie chinoise ?
  Le Hualong One, 1100-1200 MWe, de conception purement chinoise est produit en deux versions
légèrement différentes par les compagnies CNNC et CGN. Il représente plus de la moitié des réacteurs en construction en Chine et est aussi destiné à l’exportation. En janvier 2006, CNNC indique qu’il correspond aux « normes de sécurité mondiales les plus récentes et les plus élevées » (confirmé par l’Autorité britannique) et qu’avec « 41 unités approuvées, en construction ou déjà en service dans le monde entier », le Hualong One est devenu « le réacteur principal du développement de l’énergie nucléaire »²³ de la planète. L’industrie chinoise construit également une version chinoise du réacteur américain AP1000 de Westinghouse (dont les chantiers sont bien moins chers qu’aux États-Unis) et a commandé quelques réacteurs VVER russes, un produit correct, proposé partout dans le monde, mais un peu une fin de race. Mais la part des Hualong One a tendance à augmente avec le temps. Les coûts et délais de construction en font un sérieux rival de l’ EPR.
 
23. https://en.cnnc.com.cn/fr/2025-05/12/c_1091926.htm 

Coût et délais de construction. Exportations limitées pour le moment
  Les coûts chinois sont à prendre avec précautions²⁴. Néanmoins ceux des réacteurs sont étroitement
corrélés avec les durées de chantier, eux bien connus. En 2024, le coût d’un Hualong One a été estimé à 3,1 millions de $ soit (environ) 2 500 euros/kWe installé²⁵. La première unité chinoise avait été construite en 68,7 mois²³ et la dernière terminée en 5 ans et deux mois²⁶. Au Kazakhstan en août 2024, CNNC fit une offre pour un Hualong One à 2,8 milliards de $²⁷, soit environ 2300 euros/kWe. Le dernier Hualong One exporté au Pakistan est estimé à 3,7 milliards de $, soit moins de 3000 euros/ kWe²⁸. Plus récemment, CNNC, officieusement, a fait connaître à une personnalité portugaise éminente de l’énergie et des sciences, Pedro Sampaio Nunes²⁹ que le coût de deux réacteurs Hualong One au Portugal serait de 10 milliards d’euros, soit environ 4 500 euros/kWe. Donc, vraisemblablement deux fois moins cher que les premiers EPR-2. Pourquoi la Chine n’exporte pas plus de Hualong One ? Probablement parce que leur rythme de construction s’est considérablement accru en Chine et, que pour le moment, les capacités de production de certaines pièces, comme la cuve, sont (encore) limitées.
 
24. Christian SAINT ÉTIENNE, Cf. « Où va la Chine », Les Echos,10 décembre 2025.
25. Nucnet « China/Construction of two Hualong One nuclear plants begins at Jinqimen », feb. 20, 2024.
26. « Grid connection for Zhangzhou 2 » Nuclear Engineering International, nov. 25, 2025.
27. Kursiv Media, august, 28, 2024, « Chinese bidder reveals estimated cost of nuclear power plant in Kazakhstan ».
28. « Pakistan begins construction of Chasma 5 », Nuclear Engineering of International 5, jan.3, 2025.
29. Nunez fut Directeur Adjoint de Cabinet de Cardoso E Cunha, Commissaire, Jornal de Negocios, Lisbonne, 27 juillet 2025.

Le Hualong One : l’ascendance française
  La World Nuclear Association annonça en septembre 2014, l’arrivée du premier réacteur de conception
purement chinoise, le Hualong One en ajoutant qu’il était « d’une certaine ascendance française, mais né de deux importantes compétitions internes »³°. Passons sur les compétitions internes (ici entre CNNC et CGN), courantes dans l’Empire du Milieu, pour étudier la « certaine ascendance française ».
  L’Accord Westinghouse-Framatome, scellé par André Giraud( p.7) levait pour Framatome tout obstacle
à l’exportation. Deux réacteurs de type M310 proches de ceux de Gravelines furent construits à Data Bay, province de Guangdong et commença alors une riche collaboration avec l’industrie française, dont naturellement Framatome⁵. Mais les Chinois, et leur Premier Ministre Li Peng tenait à ce que les ingénieurs chinois apprennent comment EDF maitrisait les projets et réduisaient coûts et délais par rapport aux projets américains que les Français étaient censés copier. Li Peng prit la même décision que Marcel Boiteux. Le rôle d’architecte industriel du projet de Daya Baya, fut conçu comme en France et confié à EDF ⁵. Les Chinois, comme les Français l’avait fait à partir des réacteurs de Westinghouse, donc par améliorations successives sélectionnées, de palier en palier, sont parvenus à des modèles de plus en plus chinois, puis à un réacteur dépourvu de toute propriété intellectuelle étrangère, y compris française. C’est le Hualong One, rival de l’ EPR.
  Exactement le chemin suivi pour passer des réacteurs Westinghouse américains aux réacteurs français N4. 
  Aujourd’hui, le Hualong One bénéficie « d’un dispositif complet et avancé de gestion de construction ... Il est le seul projet nucléaire de troisième génération livré dans les délais »²³ et au coût annoncé. Cela signifie que l’industrie chinoise maîtrise la gestion des mégaprojets nucléaires, comme l’industrie française jadis. Les Hualong One, comme les réacteurs de Gravelines, ont des prix beaucoup plus bas que les autres et se construisent en cinq ans. Telle est l’explication principale des écarts considérables de prix entre les chantiers occidentaux et ceux des Hualong One.
 
30. World Nuclear Association-« China’s new nuclear baby », sept 2, 2014.
 
 

Conclusion

 
  Les importants écarts de coûts de construction de réacteurs sont très étudiés car ils sont directement liés aux coûts de l’électricité produite. Parmi les causes de ces écarts on retrouve souvent la « qualité de l’organisation » des projets³¹. La comparaison avec les coûts de construction du réacteur vedette chinois, le Hualong One, apparait comme importante car ils sont les plus bas au monde. Or ce réacteur joue un rôle important dans le développement actuel de l’énergie nucléaire et la « qualité de l’organisation » de ses réalisations est remarquable.
  Les projets de centrales nucléaires nécessitent la contribution de fort nombreuses entreprises (6000 pour le Hualong One) réparties sur des niveaux de sous-traitance allant jusqu’à 8 (Programme Messmer). Cela les fait entrer dans la catégorie des « grands projets » ou « mégaprojets ». Or comme l’a rappelé récemment Jacques Percebois, en faisant allusion aux premiers réacteurs EPR2, les coûts annoncés pour de tels « grands projets » sont « systématiquement ou presque » dépassés¹. Outre le nucléaire, ces « mégaprojets » se retrouvent dans les autres secteurs énergétiques, le transport, les grandes réalisations urbaines, l’armement, les systèmes d’information etc. Ils semblent subir une sorte de fatalité, faite de dérives de coûts souvent importantes, voire catastrophiques. D’intenses recherches pour maitriser leurs coûts sont menées.
  Christophe Midler en 2019 ,dans la Jaune et la Rouge écarta toute fatalité et énonça des « facteurs de réussite » bannissant les incertitudes en réduisant drastiquement les coûts³. Bent Flyvbjerg confirma magistralement en 2023 par une analyse de 16 000 (seize mille !) mégaprojets issus de 136 pays et d’une vingtaine de domaines4. Une organisation de mégaprojet dirigée par une autorité unique, prenant son temps pour réaliser un design complet et ouvrant la voie à un chantier court permet de bannir l’incertitude et de diviser les coûts par deux ou trois, en respectant les délais annoncés. Une nouvelle science est née : la gestion des mégaprojets. C’est bien la « qualité de l’organisation » qui fait la différence.
  Certaines entreprises le savent depuis longtemps, comme Dassault Aviation, ou EDF au siècle dernier ,qui dut , dès 1946 construire un vaste parc de centrales. Un mégaprojet réussi. Pierre Massé, connu comme un grand Commissaire au Plan, fut aussi l’un des fondateurs d’EDF. Il dota EDF d’une organisation de conduite de mégaprojets, une autorité unique nommée Direction de l’Équipement EDF. Dirigée par Michel Hug qui adapta ses méthodes au nucléaire¹°, elle organisa le Programme Messmer. Elle maîtrisa en les sélectionnant les innovations proposées par Framatome.
  Les coûts des réacteurs français devinrent rapidement deux à trois fois moins chers que les réacteurs américains qu’ils étaient censés copier. Westinghouse souhaita un accord de collaboration avec Framatome pour profiter des innovations. Scellé par André Giraud, il prévoyait un prix à payer , fort élevé : la possibilité pour Framatome d’exporter librement ses réacteurs. Westinghouse signa¹⁵.
  Cela permit la vente de deux réacteurs à la Chine. Commença alors une riche collaboration entre Framatome et l’industrie chinoise. Mais le Premier Ministre chinois, Li Peng tint à ce que les méthodes d’EDF de gestion des projets nucléaires soient utilisées, comme en France⁵ .Comme nous avions francisé les réacteurs américains, les Chinois ont sinisé nos réacteurs. Le résultat est le Hualong One, « d’ascendance française » (dixit la World Nuclear Association¹°). Comme ses ancêtres, les réacteurs de Gravelines, il est bien moins cher que ses concurrents et se construit en cinq ans. L’industrie française, grâce à la refondation de Framatome réalisée par Bernard Fontana est revenue au sommet de la technologie nucléaire. EDF doit maintenant retrouver ses compétences en gestion de mégaprojets nucléaires, largement amoindries en 2000 par la suppression de la Direction de l’Équipement EDF de Pierre Massé...alors que les Chinois les ont acquises et cultivées. EDF souhaite s’inspirer de « l’industrialisation à la chinoise ». Des ingénieurs français sont envoyés en Chine⁶. Les rôles sont inversés par rapport au siècle dernier. Qu’importe si la voie chinoise (d’ascendance française) conduit à maîtriser et à diviser le coût des chantiers nucléaires par deux ou trois . Il faut réapprendre à gérer les mégaprojets nucléaires. Il faut aussi éviter que la Chine devienne pour le nucléaire, comme pour tant d’autres domaines, l’usine du monde. 
 

Annexe 1 : Coût des chantiers et coût de l’électricité produite

  Le LCOE (Levelized Cost Of Electricity) en français coût actualisé de l’électricité, permet de comparer le coût moyen de production d’1 MWh (ou d’1kWh) sur toute la durée de vie d’une centrale électrique. Les coûts vont généralement de 20 à 150 euros/MWh. Pour les renouvelables, les coûts indirects, liés à l’intermittence ou aux réseaux ne sont pas inclus et peuvent se révéler importants.
  Le LCOE mesure un coût d’énergie.
  Pour le nucléaire, les investissements fort lourds de construction des réacteurs pèsent énormément sur le LCOE. Une étude américaine concernant les réacteurs à eau légère, qui composent l’essentiel des parcs existants et la quasi-totalité des réacteurs actuels dits de troisième génération, montre que 78% des LCOE ont comme origine les investissements de construction³². Les coûts de construction des réacteurs jouent un rôle majeur dans la formation de ceux de l’électricité qu’ils produisent.
  Pour les comparer, on les mesure en euros/ KWe installé. Pour le nucléaire actuellement, ils vont de 2500 euros/kWe (réacteur Hualong One en Chine) à plus de 10 000 euros/kWe (AP1000 américain et EPR
français).
  Ces chiffres mesurent le coût des investissements pour disposer d’une puissance installée donnée.
 
32. Karen DAWSON and Piyush DRIVERS, US Department Of Energy, « A review of Light Water Reactor Costs and Costs Drivers », sept.2017; voir aussi SFEN et NEA-OCDE, note 31.  

Annexe II : Mégaprojets et dérives graves

 
  Flyvbjerg observe que les coûts de mégaprojets de même nature ne se répartissent pas suivant une courbe de Gauss. La partie de la courbe comprenant les coûts les plus élevés compte nettement plus de
mégaprojets. Les dérives sont donc plus nombreuses et plus importantes qu’en cas de répartition due au simple hasard. Il existe obligatoirement une raison à la déformation de la courbe de Gauss. Les dérives des mégaprojets sont dues aujourd’hui largement à l’ignorance de l’énorme importance d’un pilotage professionnel disposant d’une grande autorité et de capacités polyvalentes. En conséquence, les dérives de coûts et de temps de construction sont courantes. Elles se produisent dès le début du projet et leur apparition est le signe certain d’une maitrise d’œuvre inefficace.
  L’Allemagne réputée pour son sérieux, a connu l’aventure de la construction de l’aéroport Willy Brandt de Berlin. 9 ans de retard, coût de 7 milliards d’euros au lieu des 2 milliards annoncés. Même la très efficace Suisse, habituée pourtant à percer des montagnes, a payé deux fois plus cher que prévu le tunnel de Lötschberg. L’un des records des dérives est celle du Projet « California High-Speed Rail », ensemble de transports rapides devant lier Los Angeles, San Francisco et la Silicone Valley. Le coût est passé de 33 milliards de $, devis accepté par référendum par les électeurs de Californie en 2008, à 135 milliards de $ en 2025. L’Opéra de Sydney a été construit en quatorze ans alors que quatre étaient prévus, son coût s’est révélé plus de dix fois l’estimation initiale. Les dérives de coûts et de temps de construction de Flamanville C n’ont rien d’une exception. Ajoutons l’affaire des brise-glaces canadiens qui coûtèrent trois fois le coût annoncé, de tunnels près de Seattle et de Hong Kong. Les coûts d’organisation des Jeux Olympiques, des mégaprojets également, connaissent des dérives remarquables. Mais le record de ceux de Montréal semble très difficile à battre. Etc..etc
 

NUCLÉAIRE FRANÇAIS : GRANDEUR, DÉCADENCE ET RECONQUÊTE — SECONDE PARTIE ET FIN

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