mercredi 14 novembre 2018

Chine : à fond les charbons !

Lestrade
12/11/2018

Commentaire : "trop forte la Chine : elle se construit un système électrique stable avec de nombreuses nouvelles centrales au charbon et nucléaires, et nous vend des éoliennes et des panneaux solaires qui ne marchent pas la moitié du temps. Cherchez l'erreur !"
PM

Précisions :
- (...) " Entre 2013 et 2016, le pays envisage de fermer près de 2 000 petites mines" Chiffres de 2012 ...
 [...] 24 des 67 réacteurs 2 en cours de construction dans le monde seront mis en service dans ce pays à l’horizon 2020." En novembre 2018, l’AIEA dénombre 54 réacteurs nucléaires électrogènes en construction dont 11 en Chine


L’agence américaine E.I.A. Energy Information Administration publie un rapport sur la situation énergétique de la Chine. Malgré ses engagements environnementaux, le charbon y est toujours en tête.




La Chine est le pays des superlatifs. Pays le plus peuplé avec près de 1,36 milliard d’habitants en 2013, il est le plus important producteur mondial d’énergie depuis 2009, le principal consommateur depuis 2011 et le premier importateur net d’hydrocarbures liquides devant les États-Unis depuis 2013.

L’ EIA a consacré une partie importante de son rapports à la place des hydrocarbures dans ce pays : développement de la production, notamment non conventionnelle (coalbed méthane, gaz de schiste, etc.), diversification des importations et des investissements, réforme des prix et des taxes, différends territoriaux en mer de Chine, etc.
C’est toutefois bien le charbon qui occupe la place centrale dans le mix énergétique de la Chine dont il satisfait près des deux tiers de la consommation d’énergie. Le pays est le principal producteur et consommateur mondial de charbon depuis le début des années 1980, comptant pour près de la moitié du marché mondial. La dépendance chinoise à cette énergie, avec l’exploitation de près de 12 000 mines, explique en grande partie les fortes émissions de gaz à effet de serre du pays et de ses problèmes de pollution.
En 2014, la production et la consommation chinoise de charbon auraient baissé de près de 3%, soit la première baisse depuis 14 ans. Cette évolution peut s’expliquer par l’environnement économique affectant des industries fortement consommatrices de charbon (acier, ciment) mais aussi par un cadre environnemental plus strict. Entre 2013 et 2016, le pays envisage de fermer près de 2 000 petites mines et souhaite renforcer l’efficacité énergétique et la sûreté de cette industrie.

Extrêmement vulnérable, le lithium pourrait mettre en péril l’essor des véhicules électriques

Ludovic Dupin
13/11/2018


Commentaire : tous les pros VE, les pros éolien, les pros solaire, etc. au sein du monde politique sont les meilleurs amis de la Chine. Jusqu'où et jusqu'à quand, va t-on les laisser affaiblir la France?
php


Le lithium est abondant sur Terre. Tant mieux car il est indispensable pour la fabrication des batteries des véhicules électriques. Néanmoins, la concentration des gisements géologiques et des outils de production dans quelques pays, dont les politiques économiques sont incertaines, fait peser un risque sur sa disponibilité et, conséquemment sur la transition énergétique.


Exploitation de lithium au Chili. @MathieuColin/Hemis

Pour atteindre les objectifs de limitation de réchauffement climatique à 2°C, le secteur du transport va devoir freiner de toute urgence ses émissions de CO2. Une division par quatre est nécessaire d’ici 2050 par rapport à 2005. Cela implique un déploiement massif du véhicule électrique qui doit représenter 75 % du marché à cet horizon.

mardi 13 novembre 2018

Quelle est la différence entre puissance et énergie ?

https://lenergeek.com
23 Oct 2017

 

Couramment utilisés dans le monde de la production d’énergie pour décrire les performances d’une centrale électrique, les deux unités mégawatt (MW) et mégawattheure (MWh) ne sont pas forcément faciles à distinguer tant leur abréviation se ressemblent. Elles désignent pourtant des réalités bien distinctes qui relèvent principalement de la différence existante entre le potentiel de production d’une installation et la quantité d’énergie réellement produite sur une période donnée. 

Puissance de production et quantité d’énergie produite
La puissance (en watt, symbole W) d’un moyen de production mesure sa capacité à délivrer une quantité d’énergie par unité de temps. Le wattheure (Wh) est utilisé pour quantifier l’énergie délivrée : 1 Wh correspond à l’énergie produite par un moyen de production d’une puissance de 1 W pendant une durée d’une heure (1 W × 1 h). Outre le kilowatt-heure (kWh = 103 Wh), de plus grands multiples du watt-heure sont souvent utilisés lorsqu’il est question de production électrique : le mégawatt-heure (MWh = 106 Wh), le gigawatt-heure (GWh = 109 Wh) ou encore le térawatt-heure (TWh = 1012 Wh).
Sachant que la puissance maximale d’une installation n’est jamais sollicitée en permanence, la différence entre ces deux unités prend alors tout son sens. Comparons par exemple les productions entre une installation éolienne de 1 MW et une installation photovoltaïque de même puissance. Ces deux sources de production d’énergie sont dites intermittentes puisque leur temps de production est soumis à l’ensoleillement, pour le photovoltaïque, et au vent, pour l’énergie éolienne. En 2016, les 11.670 MW éoliens installés en France ont permis de produire 20.700.000 MWh (ou 20,7 TWh). Si l’on divise cette production annuelle (20.700.000) par la puissance installée (7.449), on obtient le chiffre 1.773, ce qui signifie qu’1 MW éolien a permis de produire 1.773 MWh d’électricité au cours de l’année 2016. Si l’on effectue le même calcul avec la production (8,3 TWh soit 8.300.000 MWh) et la puissance (6.772 MW) photovoltaïques, on obtient le chiffre 1225, ce qui fait qu’1 MW photovoltaïque a permis de produire 1225 MWh au cours de la même année.
Cet exemple montre bien que pour 1 MW installé, la production d’électricité ne sera pas la même en fonction des différentes sources d’énergie. D’autre part, si en théorie, une centrale électrique produisait 1 MW d’électricité à puissance nominale (la puissance la plus élevée que l’installation électrique peut produire) 24 heures sur 24 les 365 jours de l’année, sa production serait de 8.760 MWh par an, sachant qu’il y a 8.760 heures dans une année. Mais la pratique est tout autre et en dehors de l’intermittence des énergies renouvelables, plusieurs raisons peuvent expliquer les variations de puissance opérées par une installation durant l’année comme les opérations de maintenance ou les besoins et la fluctuation de la demande par exemple. 

Facteur de charge et taux de disponibilité
Le rapport entre l’électricité produite sur une période et l’électricité qui aurait été produite sur la même période à la puissance nominale est quant à lui appelé “facteur de charge”. Il est exprimé en pourcentage. Sur l’ensemble de l’année 2016, le facteur de charge éolien s’est élevé en moyenne à 21,7 %. Il est en légère diminution par rapport à 2015 (24,5 %) même si un nouveau record de production éolienne a été enregistré le 20 novembre 2016 à 4h avec une puissance de 8.632 MW. Le facteur de charge instantané a quant à lui atteint 82,8% le 6 février à 20h, valeur la plus élevée de l’année 2016. Concernant l’énergie solaire, le facteur de charge s’est élevé à 14,3 % l’année dernière contre 14,7 % en 2015. Le record de production solaire a été enregistré le 4 mai 2016 à 13h30 avec une puissance de 5267 MW et un facteur de charge de 82,7%.
Pour les sources de production d’électricité non intermittentes, on ne parle généralement pas de facteur de charge mais de taux de disponibilité. Cette mesure de performance est différente du facteur de charge. Exprimé en pourcentage, le taux de disponibilité est le rapport entre la durée pendant laquelle une installation produit de l’électricité et la durée maximale de fonctionnement.

Crédits photo : Kenueone

php

Afrique, Cameroun : construction du barrage hydroélectrique de Nachtigal

12/11/2018




EDF, IFC et la République du Cameroun signent les accords engageants et définitifs pour la construction du barrage hydroélectrique de Nachtigal au Cameroun.
Le 8 novembre 2018, EDF, un des leaders mondiaux de l'électricité, IFC, membre du groupe Banque mondiale et l'Etat du Cameroun ont signé les accords engageants et définitifs portant sur la construction de l'aménagement hydroélectrique de Nachtigal.
Le projet Nachtigal consiste à concevoir, à construire et à exploiter pendant 35 ans un barrage et une usine hydroélectrique de 420 MW sur le fleuve Sanaga au niveau des chutes de Nachtigal, situées à 65 km au Nord-Est de Yaoundé. Il comprend aussi la construction d'une ligne de transport d'électricité de 50 km jusqu'à Nyom. Le projet est porté par la société NHPC (Nachtigal Hydro Power Company), constituée aujourd'hui par EDF (40%), IFC (30%) et l'Etat du Cameroun (30%).

La voiture électrique : cheval de Troie pour l’industrie chinoise ?

Jean-Jacques Nieuvaert
Président de la Société d'études et de prospective énergétique
Le 07/11/2018

Commentaire : tous les pros VE, les pros éolien, les pros photovoltaïques, etc. au sein du monde politique sont les meilleurs amis de la Chine. Jusqu'où et jusqu'à quand, va t-on les laisser affaiblir la France?
php





La mobilité et le climat

En France les émissions de GES du transport représentent 29,5 % du total national contre 22 % en 1990. Comme le parc de véhicule n’utilise quasiment que des hydrocarbures, et plus particulièrement du diesel, le transport routier est donc responsable de 95% de ces émissions, dont 56 % pour les voitures particulières à elles seules (sans oublier les émissions de PM (2.5 et 10) et de NO2). Au niveau européen, si rien ne change, en 2050 les émissions de GES des transports seront supérieures de 15 % à leur niveau de 1990. Enfin au niveau mondial la consommation du transport routier s’élève à près de 2 100 Mtep, à raison de 92 % pour l’essence et le diesel contre seulement 0,5 % pour l’électricité.

La "chute" du véhicule thermique

Ces chiffres expliquent que de nombreux Etats se sont sentis obligés, à la suite des accords de Paris 2015 sur le climat, d’afficher des intentions ambitieuses dans un domaine jusque-là délaissé. Mais l’action sur le parc de véhicule n’a pas concerné que les Etats. A l’imitation de la politique mise en place par la ville de Tokyo à la fin des années 90, de nombreuses grandes villes cherchent à modifier le parc de véhicules qu’elles accueillent chaque jour et Paris a pris la tête de la croisade avec le souhait d’interdire le diesel en 2024 et l’essence en 2030, croisade relayée par Londres, Los Angeles et plus récemment par certaines villes allemandes allant jusqu’à agir en justice contre l’Etat fédéral.
Mais en fait, c’est le Gouvernement chinois qui a vraiment bousculé le statu quo, en imposant à l’ensemble des constructeurs opérant en Chine un ratio de véhicules propres (NEV for New Energies Vehicles) augmentant d’année en année (10 % en 2019, 12 % en 2020…). Compte tenu de la taille du marché chinois (30 millions de véhicules annuel), la politique chinoise est donc devenue le driver fondamental du marché de la mobilité[1] [2].

lundi 12 novembre 2018

Qu’est-ce que la colonisation ? (1972)

samedi 30 juin 2007 
Commentaire : Guy Pervillé , professeur à l'université Toulouse-Jean-Jaurès où il est responsable du groupe de recherche en histoire immédiate (GRHI). Son blog.
Instructif, documenté, fouillé, lisible. En un mot : passionnant!
php


Cet article est le tout premier que j’aie rédigé, durant l’été 1972, juste après l’agrégation d’histoire. Puis il a été accepté par la Revue d’histoire moderne et contemporaine et publié dans son n° de juillet-septembre 1975, tome XXII, pp. 321-368.

« L’idée coloniale », en France comme ailleurs, est rien moins que claire et distincte, et ne progresse pas vers plus de netteté, bien au contraire. « Colonisation », « colonialisme », « impérialisme », voilà quelques-uns des termes plus ou moins indistinctement utilisés dont le regroupement constitue une nébuleuse sémantique aux contours indéfinis. « De quoi s’agit-il ? » : personne ne le demande, car chacun est censé le savoir ; chacun porte en soi sa propre définition, d’autant plus subjective et d’autant moins rigoureuse qu’elle reste le plus souvent implicite. C’est pourquoi les discussions entre « colonialistes » et « anticolonialistes », par exemple au sujet du problème algérien, ou plus récemment à propos du caractère « colonial » de l’État d’Israël [1], ont pris le tour de controverses chaotiques et stérilement polémiques. Mais qui de nos jours ose s’avouer « colonialiste » [2] ? La colonisation est perdue de réputation ; elle fait honte. Pourtant elle n’est pas connue.
Qui dit colonisation pense domination, et qui pense domination sous-entend exploitation. Si bien que la colonisation, souvent nommée, n’est jamais pensée. Par le fait de ce quiproquo permanent, la colonisation est le contraire de l’Alsace-Lorraine après le traité de Francfort « Parlons-en toujours, n’y pensons jamais !... » Nous nous perdons dans le dédale des classifications des différents types et des différents systèmes de colonisation : classifications économiques, juridiques, historiques... Il semble que la colonisation ne puisse être définie, comme l’électricité, que par la somme de ses manifestations ! Est-ce trop demander que de réclamer une définition théorique nette qui assume en une formule simple tous les cas particuliers ? S’il n’était possible de ramener à cette belle unité la multiplicité des phénomènes « coloniaux », il serait néanmoins utile d’identifier deux ou plusieurs éléments fondamentaux dont la combinaison permettrait de reconstituer les cas historiquement constatés. Dans cette hypothèse, toute proposition générale concernant la colonisation risquerait d’être fausse dans sa généralité, quand bien même elle serait pour une partie vraie.
C’est dans le passé que nous trouvons des exemples encourageants de cette méthode analytique. L’article « Colony » de l’ Encyclopaedia Britannica, édition de 1877, distingue énergiquement deux types de colonisation, dont un seul correspond à la plénitude de cette notion. Inspiré par la même notion britannique de la colonisation, Jules Harmand, dans son livre publié en 1910, Domination et Colonisation, réserve lui aussi le nom de colonisation à ce que l’on appelle généralement « colonisation de peuplement ». Après lui Georges Hardy, par exemple, a distingué « l’aspect colonial » de « l’aspect impérial ». Malheureusement ils n’ont pas fait école, et l’article « Colony » de l’ Encyclopaedia Britannica, version 1969, permet de mesurer la régression des idées claires et le progrès de la confusion mentale dans notre monde plus troublé que jamais.

C’est pourquoi nous croyons qu’il faut reprendre l’analyse et la pousser plus loin encore. Procédons à une « analyse spectrale » de la nébuleuse sémantique. Elle permettra d’isoler non plus deux éléments fondamentaux, mais quatre [3] dont la combinaison devrait suffire à restituer toutes les nuances des phénomènes observés. Ce sont : 1° la domination, 2° l’exploitation, 3° la colonisation proprement dite, 4° l’assimilation. Ainsi pourra-t-on distinguer la colonisation des phénomènes connexes avec lesquels on la confond trop souvent, comme le fondeur extrait le minerai de sa gangue.
On aurait tort de croire que ce projet théorique de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », relève d’une manie de puriste amateur d’étymologies, ou d’« abstracteur de quinte essence ». Nous savons bien que les mots ont une histoire, qu’ils s’enrichissent ou bien s’usent à l’emploi ; mais ceux dont il est ici question sont tellement érodés par leur histoire qu’ils n’ont plus qu’une trompeuse apparence de sens. Il s’agit précisément de redonner un sens à ce qui n’est plus que flatus vocis. Pour y parvenir il faut rechercher dans quelles circonstances historiques cette érosion sémantique s’est exercée. Comment s’est formée l’idée confuse de la colonisation que nous tentons de clarifier ? Pourquoi s’est-elle maintenue jusqu’à nos jours ? Les hommes seraient-ils si peu soucieux de penser avec des concepts justes et précis ?
Qu’on ne s’illusionne pas sur ce point : la confusion s’est maintenue dans les esprits parce qu’elle profite aux pêcheurs en eau trouble de tous bords. « Un des procédés les plus courants de l’obscurantisme contemporain consiste à jouer sur le flou dans lequel sont laissées intentionnellement les notions utilisées. Contre cette tendance, il nous faut revenir à l’exigence du XVIIIe siècle, à l’exigence à vrai dire de tout travail scientifique digne de ce nom : toujours définir les mots dont on se sert et ne les employer que dans les sens ainsi définis » [4]. L’histoire et la science politique, si elles veulent être des sciences, ne peuvent pas rester tributaires du vocabulaire idéologique.
La domination, l’exploitation, la colonisation et l’assimilation sont des aspects complémentaires d’un phénomène aussi ancien que l’histoire humaine : l’expansion des sociétés et des civilisations. Par l’expansion violente ou pacifique l’humanité a brisé le cloisonnement tribal, élargi ses horizons à l’échelle de grands ensembles unis par une civilisation commune, au point d’aboutir à la situation actuelle d’un monde techniquement unifié par les moyens de communication rapides, encore que divisé par les intérêts et par les idées [5]. C’est l’expansion européenne poursuivie avec obstination du XVe au XXe siècle qui est la cause principale de ce passage à l’échelle planétaire ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’autres expansions dans l’histoire, et qu’il n’y en aura pas d’autres.
La domination est le pouvoir absolu du maître (dominus) sur ses esclaves. Quasiment synonyme, l’empire (imperium), est l’autorité inconditionnelle du général en chef (imperator) sur ses soldats, et par extension sur les ennemis vaincus. Dans les relations internationales, l’empire est donc une formation politique fondée sur la conquête militaire et sur sa consolidation par l’usage ou par la démonstration de la force armée. Une alliance librement conclue peut être transformée en empire : ainsi l’empire athénien, ou l’empire romain à ses débuts. L’empire se reconnaît à la pluralité des peuples et des anciens États qu’il rassemble sous son autorité. Parmi ces peuples il en est généralement un qu’il faut distinguer des autres : c’est le peuple conquérant, qui donne son nom à l’empire : empire perse, empire romain, empire de Chine (Tsin), empire arabe, etc.
La formation d’un empire pose un problème politique, celui de l’unité de l’ensemble ainsi constitué. Faut-il maintenir le privilège du peuple vainqueur par rapport à tous les vaincus ? On aura un empire hétérogène, et fragile parce que l’édifice fondé sur la force et privé de conscience politique commune sera menacé de dislocation dès que le pouvoir conquérant relâchera son autorité ou sera vaincu par plus fort que lui. Ou bien va-t-on étendre progressivement le statut et le nom du peuple vainqueur à l’ensemble de ses sujets ? On formera de cette façon un corps politique nouveau, qui n’aura plus de l’empire que le nom, et sera en réalité une nouvelle nation, plus vaste et plus puissante que chacune des anciennes. L’empire romain est resté l’archétype d’une telle évolution dans la mémoire collective des Européens : à partir de la Constitution antonine de 212 (édit de Caracalla), l’Imperium Romanum est devenu la Romania, et la chute de Rome en 410 fut déplorée par le Gaulois Rutilius Namatianus en termes inoubliables : « Tu urbem fecisti ex quo orbis erat ». L’empire chinois, à l’autre bout du continent, offrait le même exemple d’État rassemblant dans son unité la plus grande partie de ce qui semblait être le monde.
Le propre des empires semble être en effet un projet d’ordre mondial. Projet paradoxal, et dont l’efficacité n’a pas été pleinement démontrée par l’expérience. Il s’agit tout simplement d’imposer la paix par la guerre. Dans Victor Marie comte Hugo, Charles Péguy a développé ce thème en hommage au « centurion » Ernest Psichari :
« Latin, Romain, héritier de la paix romaine... Romain héritier de la force romaine, Romain héritier de la loi romaine... ; Pacificateur, Édificateur, Organisateur, Codificateur, Justificateur..., pacificateur qui faites la paix à coups de sabre, la seule qui tienne, la seule qui dure, la seule enfin qui soit digne ; la seule au fond qui soit loyale et d’un métal avéré ; vous qui savez ce que c’est qu’une paix imposée, et d’imposer une paix, et le règne de la paix ; vous qui maintenez la paix par la force ; vous qui imposez la paix par la guerre : bello pacem qui imposuisti ; et qui savez que nulle paix n’est solide, n’est digne qu’imposée, que gardée par la guerre, l’arme au pied ; vous qui faites la paix par les armes, imposée, maintenue par la force des armes... [6] ».

NI PÉTAIN, NI AUCUN !

Daniel Mermet 

« Ceux qu’ont l’pognon, c’est pour eux qu’on crève ». 14-18 dans les archives de Là-bas



Ni Pétain, ni les autres. En honorant nos brutes galonnées, Macron ne fait que rabâcher le vieux mensonge des maitres et de leurs larbins : historiens, militaires et politiciens. Faire croire que, du poilu au maréchal, ils ont héroïquement donné leur sang pour nous autres et pour la France. Des Résistants en somme ?

« Ils se battirent pour que la France reste la France ». Des sanglots dans la voix, Macron repeint les poilus en résistants et en héros qui seraient morts pour sauver la France. Mais la France depuis un siècle rejette ce mensonge des maitres et des brutes galonnées. Non, ils ne se sont pas sacrifiés, ils ont été sacrifiés. Le Chemin des Dames n’est pas le Vercors. Non, ils n’ont pas consenti, ils ont été contraints. Chacun en France a un grand-père qui fut un morceau de cette chair à canon. Sous ces quatre années de commémoration insipide la mémoire a fait son chemin souterrain malgré tout. Une lettre retrouvée, un nom sur du marbre, un dessin sur un carnet, un bout de soulier, des silences. Rien de glorieux dans ces silences mais des souffrances sans fond, sans nom. Un hébètement. En faire des résistants est une insulte à leur mémoire tout comme à la mémoire des résistants du Limousin ou de l’affiche rouge. Fous de peur, de poux et de pinard, la gueule arrachée dans la boue des tranchées, jamais la chair à canon n’a accepté d’être de la chair à canon. Jamais. Le poilu, ce héros, c’est la figure que l’oligarchie impose depuis un siècle, de commémorations en représentations, de films en livres scolaires, de recherches savantes en bandes dessinées. Pour Macron et son vieux monde il s’agit d’effacer ce que disait Anatole France « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ». Voilà pourtant bien de quoi débattre âprement aujourd’hui.

Cette guerre fut la matrice de la violence totalitaire mais aussi le moyen d’amputer la force ouvrière et paysanne. Le chauvinisme a servi à détruire le profond mouvement social du début du 20eme siècle. Dans les neufs premiers mois de la guerre, 500 000 petits français furent tués. Par consentement ? Pour que la France reste la France ? Oui, celle de Nivelle, de Foch, de Mangin, de Pétain, des banques et de la grande industrie, et du monde politique à leur service, c’est à dire le monde de Macron, le beau monde avec du sang de pauvre sur ces gants blancs, le beau monde qui porte l’entière responsabilité de ce massacre, le beau monde criminel. « Un massacre entre des gens qui ne se connaissent pas au profit des gens qui se connaissent et ne se massacrent pas » disait Paul Valéry. Est-ce là, une manière de voir a posteriori, après la bataille en somme ? Non. En 1915, depuis la prison où elle était enfermée pour incitation à la désobéissance, Rosa Luxembourg écrivait dans son journal :

« La guerre entre les nations est venue imposer la lutte des classes, le combat fratricide du prolétariat, massacre d’une ampleur sans précédent. Ces millions de morts, neuf sur dix sont des ouvriers et des paysans, c’est une guerre inédite, industrielle, déclenchée au nom du nationalisme mais menée pour la domination des marchés. Cette guerre ouvre en vérité la voie à la mondialisation du capital, à la conversion de toute richesse , de tout moyen de production en marchandise et en action boursière. Elle transforme les êtres en matériel humain. C’est l’avenir d’un socialisme humaniste que cette guerre est en train de détruire ».

Nous, nos héros, nos résistants, sont les 15 000 qui désertèrent chaque année, ce sont d’abord les mutins, les milliers de mutins qui mirent la crosse en l’air, les 3 700 qui furent condamnés, les 953 fusillés pour l’exemple, nos héros sont aussi les mutilés volontaires et tout ceux qui fredonnaient la chanson de Craonne, quitte à se faire casser les dents à coups de crosse. Oui, ceux là « se battirent pour que la France reste la France ». La nôtre. Celle de Georges Mermet, mon père. Pas un héros non plus celui là, mais « de la viande », une de ses expressions quand il nous racontait le Chemin des Dames, la Somme, l’Italie, « On était de la viande ». Né en mai 1897, mon père, apprenti orfèvre de Belleville, mobilisé au début de 1916 fut de tous les fronts et de toutes les blessures jusqu’au bout. Éventré, brûlé, traumatisé, il n’a pas fait ça pour votre France monsieur Macron. Je ne veux pas parler à sa place, on n’ouvre pas une boutique dans un cimetière mais, en hommage à sa mémoire je veux juste évoquer ce 13 mai 1993, lors de son enterrement dans l’église de notre banlieue rouge. Discours, fleurs et recueillement, lorsque deux messieurs s’approchèrent et déployèrent un drapeau tricolore sur le cercueil. De la part de la mairie ? De la part d’une organisation d’anciens combattants ? Toujours est-il qu’aussitôt, à la demande de notre mère, l’un d’entre nous se glissa jusqu’à eux et leur demanda d’enlever immédiatement ce bout de tissu. Ce qu’ils firent aussitôt, lentement, laissant apparaître le beau bois blond du cercueil, blond comme la chevelure de Georges lorsqu’il avait vingt ans au Chemin des Dames.

php