Mais comment nos amis belges en sont arrivés là ?
Jusqu' aux années 2000, la Belgique est autosuffisante en électricité, voire même parfois exportatrice. À partir de cette date et jusqu'en 2015, la Belgique commence à importer plus régulièrement — parc nucléaire vieillissant, fermeture de centrales à charbon, croissance de la consommation... Depuis 2015, les importations sont structurelles, phénomène accentué avec la sortie, même partielle, du nucléaire1.
On se retrouve avec une situation de ciseau très dangereuse :
- Moins de production interne stable
- Plus de demande — voitures, pompes à chaleur, data centers2...
1. Excepté les centrales de Doel 4 et Tihange 3 prolongées pour 10 ans.
2. En 2026, la Wallonie change ses heures creuses : il devient moins cher de consommer en plein milieu de la journée — 11h-17h, pour éponger le surplus de production solaire qui sature le réseau local.
Mauvaise histoire belge sans aucun doute ! Bon courage aux citoyens du pays aux trois langues officielles !...

Belgique : les villes principales.
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Réseau électrique saturé : notre enquête sur ce frein au développement économique
La Belgique a-t-elle les yeux plus gros que le ventre quand il s’agit de transition énergétique ? Les bornes de recharge pour voitures électriques sortent de terre en un temps record, les parcs de batteries et les data centers fleurissent. En une année seulement, la demande en électricité a explosé et, par endroits, le réseau belge arrive à saturation. Conséquence : des centaines de projets d’extension ou projets de nouvelles entreprises sont remis en cause par manque de puissance électrique disponible. Parfois, aucune promesse de raccordement au réseau ne peut être faite avant cinq à dix ans. Les gestionnaires de transport d’électricité, les gestionnaires de distribution, le monde politique sont à table pour trouver des solutions rapides. Pendant ce temps, le développement économique est ralenti. Les entreprises regrettent une absence de vision à long terme.
Notre enquête débute sur le chantier du futur centre aquatique de Lessines. Il sera inauguré au premier trimestre 2027. Les services seront nombreux : espace bien-être, fitness et piscine. Tout a été pensé pour répondre aux objectifs climatiques européens. Les installations énergétiques ont été dimensionnées pour être partagées avec le hall sportif voisin.
Problème : la puissance électrique demandée au gestionnaire de distribution ORES a été en partie refusée alors la construction avait déjà été lancée. En l’absence de solution d’ici là, Lessines devra faire des compromis.
Problème : la puissance électrique demandée au gestionnaire de distribution ORES a été en partie refusée alors la construction avait déjà été lancée. En l’absence de solution d’ici là, Lessines devra faire des compromis.
Avec un peu moins de la moitié de la puissance électrique demandée, le centre sportif et le centre aquatique ne pourront pas fonctionner à plein régime simultanément. La commune devra donc adapter en permanence sa consommation. La production des panneaux photovoltaïques devra, par exemple, être tenue à l’œil.On est les premiers à qui cela est arrivé en Wallonie, on est les premiers sur la liste d’attente pour une solution
« On ne sait pas mettre les bornes de recharge à disposition. Ce n’est pas possible. Or, ça, c’est une obligation, une réglementation 175 regrette l’architecte du projet Stéphane Meyrant.En effet, depuis le 1er janvier 2025 en Wallonie, les bâtiments ouverts au public doivent disposer d’emplacements pour voitures électriques. Si le parking compte plus de vingt emplacements, une place sur cinq doit être dédiée pour ce type de véhicules.
Par manque d’électricité disponible en Wallonie, Lessines ne peut donc respecter une autre obligation wallonne.
Lessines, en route vers une solution ?
« On s’est rendu compte que la problématique n’était pas locale mais régionale »Après juin 2025, en se renseignant, Aurélia Criquelion, l’échevine MR en charge des infrastructures sportives pour la commune de Lessines, s’est rendu compte que le problème dépassait les frontières communales. Les exemples se sont multipliés aux quatre coins de pays.
La commune hennuyère espère désormais qu’une solution soit trouvée avant l’inauguration de son centre aquatique.
« Sur cinq projets, trois sont bloqués à cause de l’électricité »Nicolas Gots est entrepreneur dans l’immobilier d’entreprise. Fin février 2026, il a obtenu un permis d’urbanisme pour construire son projet de centre de loisirs dans le parc d’activité économique Écolys à Namur. Malgré l’obtention du permis, le chantier ne débutera pas tout de suite. Pour l’instant, le raccordement électrique ne peut lui être garanti avant cinq à dix ans.
Nicolas Gots s’étonne d’un paradoxe : la volonté des pouvoirs publics d’inciter à se tourner vers l’électrique alors que la Belgique n’en a, manifestement, pas les moyens pour l’instant. Trois des cinq projets qu’il mène sont au frigo faute de capacité électrique disponible.
Renaud Degueldre, le directeur général du BEP, le Bureau Économique de la Province de Namur tire le même constat. Faute d’électricité disponible, la vente de parcelles aux entreprises a été suspendue à Namur.
« On va devoir refuser d’accueillir d’autres entreprises. Cela veut donc dire qu’on va brider le développement, alors que la Wallonie et le territoire namurois ont besoin d’entrepreneurs pour le futur. Pour réindustrialiser et pour faire en sorte que les parcs d’activité se développent, il faut de l’électricité » déplore-t-il.Des investissements massifs ces prochaines années
Le distributeur d’électricité ORES enregistre un doublement des demandes de raccordements au réseau en un an. Chez Elia, en charge du transport de l’électricité, les demandes ont quadruplé.
« Cela entraîne forcément des embouteillages, des files d’attente et, à certains endroits, de la saturation du réseau électrique » explique Jean Fassiaux, porte-parole d’ Elia. Le gestionnaire du réseau de transport admet que renforcer le réseau prendra du temps.
« Il faut parfois cinq à six ans pour remplacer un transformateur » souligne Jean Fassiaux.
Pour répondre au besoin électrique,
Pour répondre au besoin électrique,
- Elia compte quadrupler ses investissements en Wallonie pour un total de 2,6 milliards d’euros pour la période 2026-2030.
- ORES, le distributeur d’électricité et de gaz de 75% des communes wallonnes va également renforcer son réseau pour 2,1 milliards d’euros entre 2025 et 2029.
- RESA, le distributeur liégeois compte investir 700 millions d’euros sur la même période.
Un manque d’anticipation ?
Comment n’a-t-on pas vu le problème arriver ? Les gestionnaires de réseaux de distribution et de transport avaient sonné l’alerte, estime Damien Ernst, spécialiste des réseaux électriques :
« Ils ont alarmé pendant une dizaine d’années qu’on allait droit dans le mur. Force est de constater qu’on ne les a pas assez écoutés et que, maintenant, on est dans le mur ».On ne peut pas attendre cinq à dix ans avant de pouvoir connecter des entreprises
« On n’a certainement pas assez prévu d’investissements dans les réseaux et on a aussi été surpris par la croissance de la demande électrique. On n’avait pas, par exemple, vu venir il y a cinq ans la demande de batteries. Les batteries sont devenues très bon marché et nécessitent beaucoup de puissance électrique » constate Damien Ernst.La Belgique n’est pas le seul pays à être mis en difficulté face à la transition énergétique.
« C’est une situation que l’on rencontre dans la plupart des pays européens, notamment aux Pays-Bas, en Angleterre. Là, le réseau est à un niveau de saturation encore plus grand que le réseau wallon » explique Annabel Vanbéver, porte-parole d’ ORES.
Quelles sont les solutions à court terme ?
Pour la Wallonie, l’une des solutions pourrait venir d’un décret qui a été adopté en 2025 et permettra, à l’avenir, de proposer des contrats flexibles.
« On va pouvoir proposer à un projet qui vient avec une demande de raccordement, un raccordement flexible. Il pourra être raccordé au réseau, mais il devra accepter de ne pas bénéficier du réseau électrique 5, 10 ou 15% du temps » explique Jean Fassiaux, porte-parole d’ Elia.Ce dossier des contrats flexibles est désormais dans les mains de la CWAPE, le régulateur wallon. Son avis est attendu avant une mise en vigueur par les gestionnaires de réseaux de distribution.
« Au cas par cas, en fonction de l’évolution des renforcements du réseau, en fonction de la flexibilité qui va être disponible pour les raccordements et en fonction des mesures plus larges qui seront prises aussi pour l’accès au réseau, on va pouvoir de plus en plus connecter des projets » explique le porte-parole d’ Elia.En plus de la flexibilité, d’autres réflexions sont en cours pour récupérer de la puissance électrique. Certaines puissances accordées à des entreprises ne sont, en effet, jamais utilisées.
À l’avenir, quand on parlera de raccordement électrique, la règle du « premier arrivé, premier servi » pourrait également être revue. Certains projets, comme un hôpital, pourraient donc être choisis en tant qu’installation prioritaire au détriment d’autres projets.
Notre enquête constate donc que des solutions à court terme, comme la flexibilité, pourraient permettre de récupérer un peu de puissance électrique. Ceci soulagera des projets aujourd’hui gelés comme ceux du parc Ecolys ou encore le centre aquatique de Lessines.
Ce que cette situation met en lumière, c’est à quel point la demande est forte et donc à quel point l’électricité est rare. Il faudra des années et des milliards pour renforcer le réseau. Pendant ce temps, la demande électrique continuera à augmenter, notamment pour répondre aux enjeux climatiques.