CLIMAT, CERTIFICATION " HAUTE VALEUR ENVIRONNEMENTALE ", HVE : " SI NOUS VOULONS QUE TOUT RESTE TEL QUE C'EST, IL FAUT QUE TOUT CHANGE "*

  "... En 2021, le nombre d’exploitations agricoles certifiées HVE progresse même de 73 % ! Au 1er janvier 2022, on compte près de 25 000 fermes ou domaines viticoles labellisés HVE en France, contre moins d’un millier cinq ans plus tôt. [...] En plus des 80 euros par hectare, les agriculteurs qui obtiennent la certification HVE peuvent bénéficier d’un crédit d’impôt de 2500 euros par an. Pour une ferme de 100 hectares, cela fait un total de 10 500 euros d’aides publiques par an. Si les 100 000 exploitations de 100 ha ou plus que comptent la France étaient certifiées HVE et éligibles aux subventions publiques, plus d’un milliard d’euros seraient ainsi dépensés chaque année.... "
  Et pour quelles raisons, les patrons des 100 000 exploitations, potentiellement éligibles, ne voudraient pas profiter d'un tel filon? Faudrait qu'ils soient couillons, non?
 
*  Giuseppe Tomasi di Lampedusa, 1896-1957, Le guépard,  traduit par Fanette Roche-Pézard, Seuil, 1959.
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Produits cancérigènes autorisés, contrôles opaques : les dessous de la mention « haute valeur environnementale »


Nolwenn Weiler

  La certification « Haute valeur environnementale » rencontre un vif succès parmi les grosses exploitations agricoles. Logique : elle permet de percevoir de l’argent public sans quasiment rien changer à ses pratiques peu vertueuses.

 Photo : © Sophie Chapelle


  Les agriculteurs peuvent-ils utiliser des pesticides classés cancérigènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction tout en bénéficiant d’une certification « Haute valeur environnementale », HVE ? La réponse est oui. Le nouveau cahier des charges de cette certification – publié le 22 novembre – le permet, comme le permettait le précédent. La certification HVE inclut bien d’autres contradictions, dénoncées par les associations environnementales et certains syndicats agricoles, mais aussi par la Cour des comptes ou la Commission européenne. Elle est pourtant de plus en plus mise en avant dans les rayons des supermarchés, en particulier le vin, avec son logo rouge sur fond blanc, et sa ferme ensoleillée ornée d’un papillon.

Aucune interdiction des pesticides
  Lancée en 2011, dans la foulée du Grenelle de l’environnement, la certification HVE récolte un succès grandissant. En 2021, le nombre d’exploitations agricoles certifiées HVE progresse même de 73 % ! Au 1er janvier 2022, on compte près de 25 000 fermes ou domaines viticoles labellisés HVE en France, contre moins d’un millier cinq ans plus tôt. Or, la consommation des pesticides, elle, ne diminue pas. Loin s’en faut. En 2021, on a même utilisé plus de pesticides en France qu’en 2009, au sortir du Grenelle, alors même que la « haute valeur environnementale » n’était pas encore mise en place [1].
  Rien d’étonnant à cette apparente contradiction : le cahier des charges de la certification HVE ne prévoit aucune interdiction des pesticides. Il se contente d’accorder des points si les exploitants diminuent leur consommation. Volontairement incitatif, ce cahier des charges est basé sur un système de notations réparti en quatre grandes thématiques : « biodiversité », « stratégie phytosanitaire », le terme marketing pour pesticides, « gestion de la fertilisation » et « gestion de l’irrigation ». Ce qui compte, c’est la note finale. Une étude de Greenpeace publiée en juin 2021 cite l’exemple de la filière blé dans l’est de la France : « Une part non négligeable d’agriculteurs ont des notes égales à zéro sur les objectifs concernant l’usage d’herbicides, mais qui ont une note finale leur permettant d’obtenir la certification HVE », observe-t-elle. De plus, « même si elle édicte des objectifs chiffrés », la démarche HVE « ne spécifie jamais de note éliminatoire s’ils ne sont pas atteints » [2].
  Le cahier des charge en cours jusqu’au 1er janvier 2023 propose d’accorder des point à ceux dont la consommation de pesticides ne représente qu’un faible ratio du chiffre d’affaires. « Ceux qui ont les plus gros chiffres d’affaire peuvent utiliser plus d’intrants et ne rien changer à leurs pratiques, dénonce Jean-Bernard Lozier, de la Confédération paysanne, siégeant à la Commission nationale de la certification environnementale, CNCE, où est défini le cahier des charges. Pas étonnant que les exploitations HVE soient majoritairement viticoles, car ce sont de grosses consommatrices de pesticides. » La vigne consomme 20 % des pesticides utilisés en France pour 3,7 % de la surface cultivée [3]. Et les vignerons sont friands du label HVE. Ils constituent les trois quarts des certifications accordées.

Les associations environnementales opposées à HVE
  Le label rouge et blanc ne prévoit rien non plus sur le respect de la saisonnalité, le bien-être animal – par exemple le nombre d’animaux élevés par m² – ou encore l’usage d’antibiotiques. « Cette certification environnementale s’avère être avant tout un redoutable outil de communication pour "verdir" l’agriculture, sans répondre aux vrais défis sociaux, économiques, écologiques et alimentaires de l’agriculture », dénonce la Confédération paysanne. En décembre 2020, ce syndicat agricole décide, avec plusieurs organisations environnementales – Agir pour l’environnement, le Synabio, le syndicat des entreprises du secteur bio, mais aussi la fédération France nature environnement qui a pourtant participé à la mise en place de HVE – de dévoiler publiquement cette mascarade. Ils organisent une conférence de presse pour dénoncer « l’illusion de transition agroécologique » que constitue cette certification.
  Dans une note confidentielle remise aux ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique quelques mois plus tôt, et révélée par Le Monde en mai 2021, l’Office français de la biodiversité assure que dans la plupart des cas, HVE n’apporte aucun bénéfice environnemental. En février 2022, un rapport de la commission économique de l’Assemblée nationale s’inquiète du fait que la certification HVE se résumerait à conseiller les agriculteurs concernés sur l’utilisation de pesticides : « Les services du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation ont, à plusieurs reprises, assimilé le suivi des agriculteurs engagés dans la certification HVE à du conseil stratégique à l’utilisation des PPP, produits phytosanitaires= pesticides, ndlr », constate le rapport. La Cour des comptes s’étonne de son côté que l’agriculture HVE, « bien moins exigeante que l’agriculture biologique », soit pourtant « fortement » soutenue par le ministère de l’Agriculture.

Inquiétude des députés, de la Cour des comptes et de la Commission européenne
  Le gouvernement semble n’avoir que faire de ces diverses remarques, du moins jusqu’à ce que la Commission européenne s’en mêle. Le 22 mars dernier, elle exige de la France qu’elle revoit sa façon de décliner nationalement la future Politique agricole commune : PAC. Le syndicat de la FNSEA prévoyait en effet de rémunérer à hauteur égale l’agriculture bio et l’agriculture HVE, par un paiement à l’hectare unique. « La Commission note avec préoccupation que la rémunération de niveau supérieur pour service environnemental dans l’ écorégime est la même pour l’agriculture biologique et la certification HVE alors que le cahier des charges de cette certification est beaucoup moins contraignant. »
  « Il est nécessaire de clarifier, et si besoin de modifier, certains éléments du plan stratégique national français afin qu’il respecte pleinement le cadre réglementaire, particulièrement en ce qui concerne la certification HVE dans le cadre de l’ écorégime », ajoute la Commission [4]. Cette fois, la France est obligée de revoir sa copie. Les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique commandent une étude, en vue de rénover leur bébé HVE. Pilotée par l’Office français de la biodiversité, OFB, cette évaluation est sans appel. « L’analyse de terrain montre que la majorité des exploitations enquêtées n’ont pas eu à changer leurs pratiques pour être certifiées ». Au final, il existe un écart important entre les exigences du cahier des charges HVE et « les pratiques nécessaires et suffisantes pour une transition agroécologique ». Quant à l’argument de la progressivité de la démarche, qui permettrait d’y aller petit à petit, il est tout simplement balayé.
  Cette analyse sans concession est suivie de quelques recommandations dont le nouveau cahier des charges ne va pas tenir compte puisqu’il est adopté le 30 juin avant même la présentation de l’évaluation du label HVE le 5 juillet. L’esprit HVE reste donc inchangé : il s’agit d’inciter en attribuant des points tout en permettant de compenser des pratiques peu vertueuses. Pour tenir compte des demandes de Bruxelles, la France accorde une légère plus-value à l’hectare pour le bio, qui passe à 110 euros, contre 80 euros pour le HVE. Fâchés de ce traitement différencié, la FNSEA, les JA, Jeunes agriculteurs, la branche de la FNSEA pour les paysans de moins de 35 ans, et les chambres d’agriculture s’abstiennent de voter le nouveau cahier des charges. Il est finalement adopté grâce au vote des représentants de l’administration, ministères en tête, et reste globalement très favorable au système agricole dit « conventionnel ».

Produits cancérigènes autorisés, mégabassines favorisées ?
  La possibilité d’utiliser des produits classés cancérigènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction demeure. On peut même en retirer des points, dans certaines conditions, notamment en obtenant « des dérogations exceptionnelles octroyées par arrêté des ministères en charge de l’agriculture et de l’environnement » en cas d’« impasses avérées » ou de « situations de force majeure ». En ces temps de bouleversements climatiques, il est à craindre que ce type de situations se multiplient, et avec elles les dérogations pour épandre dans la nature des produits toxiques. Il est aussi possible, avec le label HVE, de répandre des pesticides au-delà des parcelles agricoles, du moment que c’est limité, et d’être récompensé pour cela. « Les conditions d’application des traitements visant à limiter les fuites dans le milieu et allant au-delà des obligations réglementaires » permettent en effet de collecter jusqu’à deux points. En clair, il est possible de continuer à polluer rivières et bosquets alentour tant qu’un minimum d’efforts est produit pour que cela reste localisé.
  Pour épandre des engrais de synthèse, très énergivores en gaz, on peut gagner des points si on utilise des « outils d’aide à la décision ». Traduction : si un agriculteur épand des engrais issus de la pétrochimie, mais qu’il a téléchargé une application qui permet de lui dire à quel moment les utiliser au mieux, il cumule des points. Bien vu, pour les vendeurs d’applications. Un peu moins pour les sols et les rivières, déjà saturés d’azote. Une saturation à l’origine, entre autres, du phénomène des algues vertes.
  Pour les usages de l’eau, « l’adhésion à une démarche de gestion collective » peut aussi rapporter des points. Questions : les très controversées mégabassines représentent-elles une démarche de gestion collective ? Contactées par Basta! à plusieurs reprises, l’association pour le développement de la HVE n’a pas répondu. Pas plus que la FNSEA ou l’assemblée permanente des chambres d’agriculture.

Quels contrôles ?
  « Ce n’est pas du tout à la hauteur de l’urgence environnementale, regrette Jean-Bernard Lozier à propos de ce nouveau cahier des charges. Il n’y a aucune approche systémique. On aurait pu mettre la barre beaucoup plus haut. » On aurait aussi pu faire plus simple. Car ce cahier des charges est une véritable usine à gaz, pleine de formulations alambiquées, de dérogation, et d’éléments dont on se demande bien comment ils pourront être contrôlés.
  « On n’a jamais compris comment ils s’y prennent pour noter, remarque Dominique Techer, lui-même viticulteur et porte-parole de la Confédération paysanne en Gironde. C’est vraiment olé olé. On a l’impression que s’ils trouvent un mur écroulé avec des lézards dedans, ça leur fait un point. » Peu importe, semble-t-il.   En plus des 80 euros par hectare, les agriculteurs qui obtiennent la certification HVE peuvent bénéficier d’un crédit d’impôt de 2500 euros par an. Pour une ferme de 100 hectares, cela fait un total de 10 500 euros d’aides publiques par an. Si les 100 000 exploitations de 100 ha ou plus que comptent la France étaient certifiées HVE et éligibles aux subventions publiques, plus d’un milliard d’euros seraient ainsi dépensés chaque année. Sans rien changer, ou si peu.


[1] Nodu, pour nombre de doses unités, qui correspond au nombre de traitements appliqués, 2021 : 85,7. Nodu 2009 : 82. Source : ministère de l’Agriculture.
[2] Étude sur les labels alimentaires Greenpeace/le Basic/ WWF, juin 2021, mise à jour en février 2022.
[3] Voir l’étude.
[4] Observations du 31 mars 2022 relatives au plan stratégique relevant de la PAC présenté.

  Sur le Web

HAUTE-MARNE, SAVIGNY & TORNAY : L'ENCERCLEMENT ÉOLIEN SE POURSUIT PAR LE SUD... VANNIER, V

Précédemment
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/11/haute-marne-pressigny-les-eoliennes.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/11/haute-marne-bussieres-les-belmont-les.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/11/haute-marne-genevrieres-lencerclement.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/11/haute-marne-genevrieres-lencerclement_21.html

   Semaine après semaine, la construction de l'usine de 9 éoliennes dit " Sud vannier ", sur les communes de Tornay & Belmont, impacte inexorablement et durablement le paysage et impose un nouvel horizon aux résidents de la perpétuité du territoire.
   LE PIRE, C'EST QUAND LE PIRE EMPIRE! POUR QUI SONNE LE GLAS!

QU'ONT-ILS FAIT DE LA HAUTE-MARNE? ELLES ET ILS L'ONT PATIEMMENT GÂCHÉE!
 
 
 
À la sortie de la forêt communale de PRESSIGNY-LÈS-ÉOLIENNES, l'usine de 3 éoliennes, côté TORNAY. Crédit photo : PHP.
 

QUAND LE MOT " LIBERTÉ " S' ÉCRIT AU PLURIEL

Raymond Aron, 1905-1983
14 mars 1905
  Naissance de Raymond Claude Ferdinand ARON, à Paris rue Notre-Dame-des-Champs. Dernier des trois garçons d'une famille originaire de Lorraine qui appartient à « la bourgeoisie moyenne du judaïsme français ».
1905-1924
  Enfance paisible et scolarité brillante au lycée Hoche de Versailles puis à la khâgne du lycée Condorcet de Paris où R. Aron prépare l’École normale supérieure.
1924-1928
  Reçu 14e à l'École normale. R. Aron se lie d'amitié avec Sartre, Nizan, Lagache, Canguilhem. « Socialiste vaguement, pacifiste passionnément ». Reçu premier à l'agrégation de philosophie.
1928-1930
  Service militaire au Fort de Saint-Cyr. Période de crise morale encore accrue par la ruine de son père en 1929. Assiste aux Décades de Pontigny qui rassemblent les intellectuels les plus brillants de l'époque.
1930-1933
  Années allemandes. Lecteur à l'Université de Cologne puis pensionnaire à l'Institut français de Berlin. Découverte à la fois des penseurs allemands et de la violence du nazisme. Adieu au pacifisme et aux idées d'Alain.
5 septembre 1933
  Épouse Suzanne Gauchon. Remplace Sartre pendant un an au lycée du Havre. Naissance de sa première fille en 1934.
1935
  Publication de son premier livre La Sociologie allemande contemporaine. Devient le secrétaire du Centre de Documentation sociale de l'École normale.
26 mars 1938
  Soutient avec succès sa thèse de philosophie : Introduction à la philosophie de l'histoire, publiée chez Gallimard. Thèse complémentaire : Essai sur la théorie de l'histoire dans l'Allemagne contemporaine. Rude discussion autour de sa conception de la philosophie relativiste de l'histoire.
Août 1939
  Mobilisé et affecté comme sergent à la station météorologique n°1 au nord de Mézières. Travaille sur Machiavel.
Juin 1940
  Pris dans la débâcle, se retrouve à Bordeaux où il embarque pour l'Angleterre, en accord avec sa femme.
1940-1944
  Années de Londres. Contribue activement au succès de la revue La France libre, « représentative de la France en exil ». Ses éditoriaux seront repris en recueils après la guerre.
Septembre 1944-1945
  Retour en France. Rupture avec l'Université. Participe à la création des Temps modernes de Sartre et devient directeur du Cabinet d'André Malraux, ministre de l'Information.
1946-1947
  Démission du gouvernement de De Gaulle en janvier 1946. Donne des cours à l'E.N.A. Entrée à Combat où il devient éditorialiste jusqu'en juin 1947, puis au Figaro où il restera pendant trente ans. Adhésion éphémère au R.P.F.
1948
  Échec de sa candidature à une chaire de philosophie à la Sorbonne. Rupture avec Sartre. Publication du Grand Schisme.
1950
  Année terrible : naissance d'une petite fille handicapée et mort de la deuxième née pendant la guerre emportée par une leucémie foudroyante.
1951
  Publication des Guerres en chaîne. Collabore à Preuves, dénonce les ravages de l'idéologie marxiste.
1955
  Publication de L'Opium des intellectuels. Mis au ban de l'intelligentsia française pour son analyse des mythes des intellectuels de gauche. Élection difficile à la chaire de sociologie de la Sorbonne.
1957-1967
  Années fécondes : Cours, conférences, articles et 14 livres de La Tragédie algérienne aux Étapes de la pensée sociologique en passant par Paix et guerre entre les nations. Rejoint l'École pratique des hautes études en 1960. Élection à l'Académie des sciences morales et politiques en 1963. Démission de la Sorbonne en décembre 1967.
1968-1977
  En 1968, retour à la politique avec la parution de De Gaulle, Israël et les Juifs et La Révolution introuvable qui dénonce le « terrorisme du pouvoir étudiant » et fait scandale. Élection à la chaire de sociologie du Collège de France en 1970. Travail intense en particulier sur Clausewitz, Penser la guerre, Clausewitz, Gallimard, 1976, et sur les chances de survie de l'Europe occidentale : Plaidoyer pour l'Europe décadente, R. Laffont, 1977.
1977-1983
  Victime d'une embolie en avril 1977, se rétablit et démissionne du Figaro lorsque Robert Hersant décide d'y écrire des éditoriaux. Entre à L'Express. En 1981, publication d'un livre d'entretiens Le Spectateur engagé, faisant suite à une série d'émissions de télévision. Commence la rédaction de ses Mémoires dont la publication en septembre 1983 est un succès total.
17 octobre 1983
  Mort de Raymond Aron. Hommage unanime des intellectuels.

 

  Sur le Web

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Liberté et égalité, de Raymond Aron

José Dario Rodriguez, Master Sociologie, EHESS, Paris

   « Le texte que l’on va lire est celui du dernier cours de R. Aron au Collège de France, prononcé le 4 avril 1978. (…) Tel qu’il est, il donne une idée fidèle de la perspective politique de R. Aron au soir de sa carrière universitaire » : R. Aron, « Liberté et égalité », 2013 :  p. 27.

  Sans vouloir être exhaustif dans la description des évènements historiques de la fin des années 1970, il est pourtant nécessaire d’énoncer quelques faits politiques, idéologiques et sociaux de cette époque pour s’approcher de la manière dont Aron expose ses idées lors de cette dernière conférence au Collège de France. Avant d’énumérer quelques évènements, il faut commencer par dire que le contexte politique est marqué par la guerre froide. Du côté social, on constate l’existence de nombreux mouvements animés par des jeunes tout au long des années 1960-1970. Depuis 1968 ils contestaient, entre autres, l’inégalité des sociétés capitalistes marquées par un modèle économique injuste et l’oppression des pouvoirs publics représentés par les gouvernants et les institutions étatiques. Dans un tel panorama, bien sûr incomplet, on pourrait dire qu’au niveau idéologique, les notions d’égalité et de liberté venues de l’Est semblaient peut-être plus concrètes et moins injustes que celles d’Occident. Cela mettait en question non seulement les régimes politiques de l’époque, mais le système démocratique même, fondé précisément sur les idées de liberté et d’égalité depuis son origine historique dans la Modernité : 1.
   C’est dans ce contexte qu’ Aron s’interroge sur le devenir des démocraties libérales. L’auteur construit ses arguments à partir d’un dialogue avec la philosophie et d’un regard empirique sur les faits qui, à son avis, montraient la possibilité d’harmonisation entre les idéaux de liberté et d’égalité en Occident.

 

 


I. Introduction
  D’après Aron, il convient de parler « des libertés », au pluriel. C’est dans le concret qu’on constate l’existence de certaines libertés. « Nous jouissons tous de certaines libertés, et nous ne jouissons jamais de toutes les libertés » : p. 29. En ce sens, et par rapport aux définitions, aux explications et aux interprétations sur la liberté issues de la philosophie moderne comme celles de Hobbes [Thomas, 1588-1679] et de Montesquieu [Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, 1689-1755] à partir de la notion de l’Etat de Nature, 2, Aron dira simplement qu’il vaut mieux « ne pas se reporter à la situation des hommes dans l’âge paléolithique que nous connaissons mal, mais plutôt se référer à ce que nous connaissons à la fois dans les petites sociétés néolithiques et dans nos sociétés » : p. 31. « Poser ou déduire la liberté dans l’abstrait, 3, ne signifie pas grand-chose » : p. 32. C’est pourquoi il faut chercher le contenu des libertés dans un contexte concret et commencer par ce que « nous connaissons » : p. 31. On constate donc le caractère empirique de cette recherche aronienne. Empirique si l’on veut à partir de la philosophie moderne, ou peut-être empirique en termes classiques aristotéliciens [relatif à la philosophie d'Aristote [384-322 av. J.-C.] ; partisan de cette philosophie, Larousse] si l’on regarde dans le début du livre premier de la Métaphysique où ce philosophe montre l’origine de la connaissance humaine : « Tous les hommes ont un désir naturel de savoir, comme le témoigne l’ardeur avec laquelle on recherche les connaissances qui s’acquièrent par les sens » : 980a – Trad. Victor Cousin. Aron va précisément « essayer de voir le contenu de nos libertés, dans le panorama de nos pays "démocratiques, prospères et libéraux " » : p. 33.


2. Les libertés dans les démocraties libérales

  D’après cette remarque méthodologique, nous parlerons de trois types de liberté, reconnues et garanties par le pouvoir public, dans les sociétés démocratiques. Le premier type correspond aux libertés personnelles, divisées à leur tour en quatre catégories, à savoir : la sûreté ou la protection des individus, la liberté de circulation, la liberté de choix d’emploi ou de travail et la liberté religieuse. Cette dernière est extensive et équivalente aux libertés d’opinion, d’expression et de communication. Le deuxième type correspond aux libertés politiques : voter, protester, se rassembler. Le dernier type se compose des libertés sociales : liberté d’être soigné, de s’instruire et liberté des collectifs : syndicats.
  Ces libertés peuvent être considérées à la fois comme formelles ou matérielles : réelles. En ce qui concerne les libertés personnelles, Aron va dire qu’elles sont les libertés réelles par excellence, tant qu’elles correspondent à « notre manière normale de vivre » : p. 37. Pour les libertés sociales l’auteur considère qu’elles sont aussi des libertés réelles, mais en tant qu’elles sont des conditions à l’exercice de certaines libertés. Pour les libertés politiques, la classification devient un peu plus complexe surtout quand on pense, par exemple, au droit de vote. Ce droit a à la fois une valeur symbolique et une efficacité indirecte : dans le champ symbolique on est égal et libre au moment des élections, et dans celui de l’efficacité le fait qu’il y ait des élections prévient la violence qui peut se déclencher dans la lutte pour le pouvoir hors d’un système démocratique. Néanmoins le fait de voter « ne donne pas nécessairement au peuple le sentiment de se gouverner lui-même » : p. 39.
  On peut dire avec Aron qu’après les expériences du XXe siècle, « les libertés politiques sont les plus symboliques mais, à la fois, la condition essentielle des autres libertés » : p. 39. Ce sont des libertés qui se définissent à la fois grâce à l’État et contre lui ; par les résistances contre les abus de l’État. Et cela, uniquement dans le cadre des États démocratiques, qui ne sont ni partisans ni peuvent être confondus avec une religion ou une idéologie.

3. Conscience de la liberté et représentation de la « bonne société »

  Après cette présentation descriptive des libertés, Aron reconnait qu’il a laissé de côté, de manière intentionnelle ces deux éléments : conscience de la liberté et représentation de la « bonne société ». Il est vrai qu’on peut constater l’existence de certaines libertés dans nos sociétés, tel que l’on a vu ; mais « se sentir » libre répond à certaines conditions ou circonstances qui sont multiples et variables. Par rapport à ce sujet, l’auteur dira que « la conscience de la liberté ne se sépare pas de la conscience de la légitimité de la société », p. 42, où les facteurs déterminants seront le degré d’inégalité ressenti par la population, le système d’autorité et l’ « idéologie ». Cette dernière, se définie comme la « représentation idéologique de ce qu’est une " bonne société’ "» : p. 42. Aron laisse de côté aussi le problème de la liberté de la collectivité elle-même, la liberté du groupe dans son ensemble. Il le fait même en ayant conscience que, « dans l’Antiquité grecque, la liberté des cités était primordiale. La liberté par excellence » : p. 43.
  Finalement, l’idée de l’auteur avec cette présentation des libertés, de manière empirique et historique, est de faire un résumé de ces libertés qui couvrent à peu près l’ensemble de ce que l’on comprend en Europe comme l’essentiel des libertés : voir, p. 44.

4. Enjeux philosophiques et expériences de la liberté
  En ce qui concerne les expériences de la liberté, ou plutôt des libertés, on distingue depuis le XIXe siècle et au long du XXe, deux approches prédominantes et en concurrence : libertés politiques, démocrates, et libertés sociales : socialistes. Aron essai de montrer la contradiction du régime soviétique, qui préconise la construction d’une société sans classes, égale et libre, mais en accordant le pouvoir à un seul Parti et à une minorité qui se confond avec l’État lui-même. À son avis, les conséquences sont évidentes, à savoir : la réduction, la violation et l’élimination des libertés personnelles.
  En ce sens et dans ce contexte l’enjeu philosophique est au cœur de l’État démocratique même. Étant fondé sur des doctrines philosophiques qui ont inspiré le libéralisme moderne, face à l’absolutisme d’une religion, on voit comment le libéralisme se tourne aujourd’hui, 1978, contre l’absolutisme d’une idéologie.

5. Le refus total de la société comme nouvelle façon de penser
  Ce qu’ Aron voit à son époque n’est pas la recherche de la " bonne société " mais le « refus de la société existante », p. 53, issu d’une idéologie, répandue parmi les jeunes, marquée par la « détestation du pouvoir en tant que tel » : p. 52. Ils trouvent que le pouvoir est l’essence de l’inégalité sociale existante. C’est pourquoi d’après eux il faut éliminer le pouvoir. La communauté du village, plutôt anarchique, devient l’idéal d’égalité. Aron trouve des inconsistances chez les philosophes qui soutiennent ces idées ; ils contestent le Goulag, mais n’aboutissent pas à l’acceptation des sociétés libérales. Il critique aussi ceux qui idéalisent la « communauté du village », la communauté étroite, sans se rendre compte que pour aller de l’anarchie au despotisme il n’y a qu’un pas à faire. Ils considèrent donc le libéralisme comme la somme du pluralisme des libertés et des pouvoirs avec un système autoritaire : évident dans la vie professionnelle ou économique. Et c’est CE libéralisme critiqué par Aron qui est considéré par beaucoup comme l’essence de l’oppression : voir p. 53.

6. Liberté politique et liberté philosophique

  Jusqu’ici la liberté a été considérée comme une sorte d’ « action intentionnelle, l’action qui a comporté le choix et qui suppose pour l’individu la possibilité de faire ou de ne pas faire » : p. 54. Pourtant, la philosophie donne à la liberté un sens plus riche et précis. D’après Montesquieu la liberté est l’« exercice de la volonté », maîtrise de la raison et de la volonté sur les passions, issu d’une pensée réfléchie. Le problème de cette définition est qu’on risque de confondre la politique avec la philosophie.
  De toutes manières, d’après Aron, elles coïncident car la politique et la philosophie prennent “ l’homme raisonnable ” comme leur hypothèse principale. Pour elles, l’homme n’est pas bon par nature, mais lorsqu’on considère l’homme comme un être raisonnable, on se trouve devant un homme libre obéissant à la Raison, et grâce à cette liberté, il devient« citoyen » et accepte les lois de la société. En suivant la pensée kantienne [qui concerne la philosophie de Kant [Emmanuel, 1724-1804]  ; partisan de cette philosophie ; Larousse] on dirait qu’ « il obéit à lui-même », p. 55, et qu’à partir de cette obéissance il s’insère dans la « bonne société », conçue à partir des commandements de la raison ; pour expliquer à l’oral — « Le civisme n’est pas la même chose que la moralité, même si le civisme est une partie de la moralité ». Or, aujourd’hui la liberté est conçue comme « libération des désirs » : p.55. Aujourd’hui l’ennemi est l’État, le pouvoir comme ennemi des désirs individuels : institutions, interdits. L’individu est compris comme être de désir plutôt que comme être raisonnable.
  En ce sens, Stuart Mill [John, 1806-1873] disait dans son ouvrage « On Liberty » que la liberté existait si elle ne nuisait pas aux autres : p. 56. Il parlait d’une sorte de « Légitimité pour l’individu de vivre à sa manière ». Ainsi, les conduites mal vues appelaient immédiatement la censure morale, mais non pas une intervention quelconque des pouvoirs publics. Par contre, nous assistons aujourd’hui à une espèce de libération du principe de plaisir, d’éros, qui se trouve à l’origine de ce qu’ Aron nomme la « crise morale des démocraties libérales » : p.56. Pour comprendre cette notion de « crise morale », Aron fait une distinction sous le principe que toutes les sociétés et tous les régimes cherchent à avoir une légitimité et un idéal. En ce qui concerne la notion de légitimité l’auteur signale qu’en Europe Occidentale c’est un fait à peu près réussi. En revanche, il n’a pas un avis pareil sur l’idéal. À cet égard, il souligne qu’on a oublié la notion de « vertu », comprise dans le sens aristotélicien du citoyen vertueux comme idéal de la société libre. Cet idéal est de plus, associé à une responsabilité des citoyens envers la société même dont ils font partie. Aron souligne l’importance de ces responsabilités ou « devoirs citoyens » disparus. Ce sont les raisons pour lesquelles Raymond Aron signale qu’en Europe Occidentale la crise des sociétés démocratiques n’est pas de l’ordre de la légitimité, mais une crise morale dans le sens d’un manque, ou plutôt d’un oubli de la vertu comme idéal citoyen.

I. Sur ce contexte idéologique et la vivacité du « besoin » de liberté et d’égalité à cette époque, on pourrait mentionner les divers mouvements sociaux en Amérique Latine face aux dictatures militaires? imposées par les États-Unis, la contestation massive du modèle économique capitaliste et la lutte pour l’égalité sociale et contre la pauvreté structurelle où s’insère par exemple la théologie de la libération entre autres.
2. Rivalité entre l’individu et la nature. Liberté confondue avec « capacité ou puissance de l’individu ».
3. Comme des Droits de l’Homme : liberté = sûreté + propriété.


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