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Val-de-Marne, Ivry-sur-Seine : il était une fois la cité Maurice Thorez, 1953-2023, seconde partie et fin

 Précédemment
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La Cité Maurice Thorez à Ivry-sur-Seine : réhabilitation d’une Architecture contemporaine remarquable

Marc Benard Architecte DPLG, enseignant-chercheur ENSA Paris Malaquais, chercheur associé au laboratoire EVCAU [EnVironnements numériques, Cultures Architecturales et Urbaines]

[seconde partie et fin]

 
60 ans d’entretien et de transformations
  La cité Maurice Thorez a été labellisée Patrimoine du XXe siècle le 16 décembre 2008, comme à proximité la tour Raspail de Renée Gailhoustet et le centre Jeanne-Hachette de Jean Renaudie. La bonne conservation de l’édifice et de ses abords est notée lors de la labellisation. Le bâtiment a en effet été correctement entretenu par l’ OPH, avec des travaux réguliers de maintenance et d’amélioration, abordés principalement sous un angle technique.
   Sous la direction du bureau d’études BERIM sont réalisées des améliorations énergétiques successives. Les chaudières à charbon sont ainsi remplacées dès 1968 par deux chaudières mazout d’une puissance de quatre millions de kcal.
  En 1987-88, une première réhabilitation importante est menée par l’entreprise Bouygues sous la direction du BERIM. Elle permet le remplacement des chaudières mazout par un raccordement en chauffage urbain, la modernisation des installations électriques, la rénovation des toitures-terrasses avec la mise en place de six centimètres d’isolant, la révision des fenêtres, l’isolation thermique par flocage des plafonds des loggias et des porches, le remplacement d’appareils sanitaires et la rénovation des ascenseurs.
  Les ravalements successifs permettent de maintenir une cohérence visuelle globale des façades, malgré les altérations apportées par les locataires, et visibles dès les photos des années 1960 conservées aux archives municipales, non datées précisément, qui montrent des ajouts anarchiques de différents types de stores en bois ou en tissu, de persiennes et volets, et des remises en peinture de certaines loggias.
  Un premier ravalement intervient sans doute dès le début des années 1970, pour traiter des éclatements des bandeaux en béton. Un ravalement en 1988/89 donne son aspect actuel au bâtiment, avec les maçonneries peintes couleur crème et des menuiseries et serrureries marron. Les parties communes intérieures sont repeintes à cette occasion. De nouvelles réparations des bétons des façades sont effectuées en 2000.
  Des travaux sont entrepris très régulièrement dans les années 2000 : modernisation des ascenseurs, réaménagement des locaux déchets à RDC, remplacement de la plupart des portes extérieures des halls par des modèles antivandales standards, rénovation et isolation des toitures-terrasses, création d’un contrôle d’accès.
  Au début des années 2010 se superposent ainsi des dispositions originelles maintenues régulièrement et des composants et des équipements renouvelés une ou deux fois depuis la construction et à nouveau obsolètes ou vétustes.
  Dans les logements les modifications sont plus importantes, en raison soit des travaux de rénovation menés avant les remises en location par l’ OPH, dont des remplacements d’équipements de production d’eau chaude sanitaire, qui constituent un parc hétéroclite et obsolète, soit des bricolages plus ou moins soignés réalisés par les locataires.
   Enfin le recensement des attentes de ses locataires montre à l’ OPH des problèmes d’inconfort : infiltrations d’air, phénomène de parois froides, manque d’isolation acoustique.

La cité en 2020, façades côté Est, Coline Bublex. © Coline Bublex.

Le hall du bâtiment A en 2020, Coline Bublex. © Coline Bublex.

Une première réhabilitation globale et patrimoniale
   Au début des années 2010, un programme de réhabilitation globale a été initié par l’ OPH, qui a lancé en 2014 une consultation de maîtrise d’œuvre pour la réhabilitation de la cité. « Elle vise notamment le confort acoustique et thermique, remplacement des menuiseries, amélioration de l’isolation thermique du bâtiment, amélioration de la VMC, modernisation de la production d’ECS, sécurisation électrique, restructuration de soixante-dix logements et amélioration des parties communes. L’élaboration du programme et la détermination de l’enveloppe financière pourront se poursuivre pendant les études d’avant-projet. Un label HPE rénovation 2009 est visé. La partie de l’enveloppe financière prévisionnelle affectée aux travaux est estimée huit millions d’euros HT. »1
   Contrairement aux travaux des années 1980, confiés à un bureau d’études, la maîtrise d’œuvre est confiée à une équipe comprenant un architecte et des bureaux d’études. Le groupement Équateur, architecte, Altéréa, bureau d’études, et ABC Décibel, acousticien, est désigné pour assurer la maîtrise d’œuvre.
   Les phases d’études ont permis de documenter le bâtiment, de le visiter, de réaliser des mesures acoustiques et des sondages des parois, en parallèle du montage financier complexe pour un OPH aux ressources limitées.
   Les caractéristiques thermiques de l’existant ont été précisées par des études documentaires, notamment dans les archives de l’ OPH, par des sondages dans les façades, et par des études thermiques. Les façades sont ainsi faiblement isolées par les couches de briques creuses et béton de pouzzolane : U=1.78 W/m2.K. Les menuiseries acier simple vitrage sont très déperditives, Uw=6.20 W/m2.K, et non étanches. Les fenêtres représentent ainsi 38 % des déperditions, alors que les murs extérieurs ne comptent que pour 21 %. Les consommations énergétiques annuelles sont ainsi de 196 kWhep/m2.an, dont 67 % de chauffage. Les charges énergétiques sont, en moyenne annuelle, de mille cinq cent quatre-vingt-un euros par logement. Malgré des dépenses énergétiques importantes, le confort thermique ressenti par les locataires est insatisfaisant. Ceux-ci ont été rencontrés à plusieurs reprises lors de études et ont validé le projet par un vote au printemps 2020.


Thermographie de la façade nord-ouest, février 2021, Équateur. © Équateur.

  L’amélioration thermique repose sur un nombre restreint d’interventions, en raison du caractère patrimonial de la cité, qui exclut l’isolation par l’extérieur des façades, et en raison du maintien des locataires dans les logements lors du chantier, ce qui limite les possibilités d’intervention, et notamment d’isolation par l’intérieur.
  Des variantes ont ainsi été étudiées tant sur les choix de menuiseries extérieures, simple remplacement des vitrages, pose de survitrages, nouvelles menuiseries en acier ou en aluminium, que sur les systèmes de production d’eau chaude sanitaire, cumulus électrique, chauffe bain gaz, Twido, réseau de chaleur, panneaux solaires, pompe à chaleur, etc., en vérifiant le bilan énergétique ainsi que le coût global pour l’ OPH et pour les locataires.
  Plusieurs combinaisons d’améliorations techniques ont été simulées, pour construire avec l’ OPH un scénario optimal concentré sur des améliorations stratégiques :

  • Remplacement des fenêtres acier par des fenêtres aluminium double vitrage
  • Isolation thermique par l’intérieur des anciennes chambres en façade nord-ouest
  • Remplacement de l’isolation des planchers donnant sur l’extérieur
  • Remplacement de la production individuelle d’eau chaude par une production collective raccordée sur le chauffage urbain
  • Création d’une ventilation mécanique contrôlée.

  Ces actions diviseront par quatre les consommations de chauffage et ramèneront les consommations énergétiques à 103.2 kWhep/m2.an, respectant le label HPE rénovation 2009.
   Le simple remplacement des vitrages par des vitrages isolants Van Ruysdael a été simulé, pour envisager la conservation des menuiseries acier, mais exclu en raison du gain thermique négligeable, environ 5 %, et du coût très élevé. Un prototype de fenêtre aluminium, au plus proche du dessin des menuiseries existantes, avec des petits bois de section triangulaire côté extérieur, a été réalisé et validé par l’architecte des bâtiments de France [ABF] en septembre 2016.
  Les occultations hétérogènes rajoutées par les locataires depuis les années 1950 : stores en tissu ou en bois, persiennes en PVC, stores-banne, sont supprimés lors de la réhabilitation à la demande de l’ABF. Afin de garantir le confort thermique estival, un vitrage de contrôle solaire est par contre prévu sur toutes les orientations sauf nord-est. Une simulation thermique dynamique montre qu’il permet de réduire de 30 % les heures d’inconforts au-dessus de 28°C par rapport à l’état initial.
  L’acousticien ABC Décibel a réalisé des mesures in situ pour quantifier les isolements acoustiques des logements. Ils montrent des isolements faibles :

  • DnTAtr 23 à 27 dB en façade / 38 dB serait exigé en construction neuve.
  • DnTA 38 à 45 dB entre logements : 53 dB serait exigé en construction neuve
  • DnTA 32 dB entre palier et logement : 40 dB serait exigé en construction neuve

  Ces mesures sont cohérentes avec les modes constructifs assez légers des années 1950, planchers creux, cloisons en briques creuses, interphonie par les conduits de ventilation, simple vitrage, et ont permis de définir des objectifs d’amélioration acoustique pondérés pour ne pas faire émerger les bruits entre logements. En façades l’isolement acoustique visé est ainsi de 28 dB.
  Le réseau de chauffage d’ Ivry, initié dans les années 1970, est alimenté majoritairement par une centrale géothermique et par les déchets urbains parisiens brûlés dans l’usine CPCU [Compagnie Parisienne de Chauffage Urbain] voisine, présente ainsi un mix énergétique aux trois quarts renouvelables. Le remplacement des chauffe-bains gaz par une eau chaude collective alimentée par le chauffage urbain permet de diviser par deux les consommations d’eau chaude sanitaire.
  L’appel d’offres travaux a été réalisé à l’été 2019. Une partie de la notation technique portait sur la bonne appréhension par le candidat des enjeux patrimoniaux du bâtiment. En août 2020 l’entreprise générale GTM s’est vu confier la réalisation des travaux, qui s’achèveront début 2023. La période de préparation de chantier a permis de sensibiliser les conducteurs de travaux de GTM aux objectifs patrimoniaux, par exemple en affichant dans le bureau de chantier des photos anciennes de la cité, et d’approfondir la connaissance de la cité.
  En effet, si lors des phases d’études du projet seul un nombre limité de logements a pu être examiné, la préparation du chantier a comporté les visites d’état des lieux de la totalité des appartements. À cette occasion ont pu être recensés les composants, revêtements et dispositions originelles encore en place dans les logements. Malgré les travaux réalisés soit par l’ OPH lors de relocations et réhabilitations partielles, soit par les locataires de manière spontanée, une part importante des logements a conservé la majorité des dispositions, composants et revêtements de sol originels.

État de conservation des logements au printemps 2021, Équateur. © Équateur.

   Environ 12 % des cuisines ont conservé l’essentiel de leur mobilier intégré : placards métalliques, hotte, meuble-comptoir. Les sols en parquet mosaïque et en carreaux 2x2cm ont bien résisté, et sont encore présents dans 60 % des pièces. À l’inverse, des composants inconfortables ont presque tous été supprimés. Ainsi 2 % des baignoires-sabot originelles sont encore en place.

État de conservation d’une cuisine ouverte, 2015, Équateur. © Équateur.

   Lors de la préparation du chantier une étude colorimétrique2 a été réalisée en 2020 pour documenter et restituer la palette chromatique originelle des façades et des parties communes. Une quarantaine de sondages stratigraphiques a mis en évidence les différentes campagnes de mise en couleur de l’édifice, et permis de reconstituer un état originel avec des éléments en acier peints en gris-bleu assez foncé, et des loggias bleu-vert pâle, formant un ensemble assez subtil avec le rouge des briques et les frises en céramique jaune. Des essais de remise en couleur ont été présentés à l’architecte des bâtiments de France ainsi qu’à l’amicale des locataires en mars 2021, le choix final étant un compromis des différentes sensibilités. Les menuiseries extérieures et serrureries sont ainsi gris fer, RAL 7011, et les fonds de loggias Tollens Ablette : T 2029-1.

Essais de restitution chromatique des loggias, teintes bleue et vertes et à R+1 et R+2, mars 2021, Équateur. © Équateur.

  La réhabilitation intègre le retrait de matériaux amiantés, notamment des peintures épaisses en façades, des mitrons en toitures et des conduits vide-ordures. Ceux qui sont conservés, par exemple les colles des faïences et carrelages, impliquent des procédures pour les travaux. Les ouvrages métalliques des années 1950 sont par ailleurs revêtus de peinture antirouille plombée, qui sera décapée ou conservée en fonction de son état.
  Dans les parties communes de la cité, la réhabilitation améliore les conditions de confort, avec le remplacement des hublots d’éclairage par des globes LED évoquant l’esthétique des années 1950 et renforçant le niveau d’éclairement. Les portes des gaines techniques palières, en chêne, sont adaptées et reposées sur les nouvelles façades de gaine coupe-feu.
   Afin de maintenir en place le maximum de substance patrimoniale, une sensibilisation des locataires et des services de l’ OPH est envisagée. Elle prend la forme d’un guide pour l’entretien patrimonial des logements et les parties communes, repérant les éléments patrimoniaux à préserver et proposant une logique pour les futures interventions.

 


Extrait du guide pour un entretien patrimonial, septembre 2021, Équateur. © Équateur.

  La réalisation d’un logement témoin, conservant l’état originel, a été convenu par l’ OPH et les ABF. Il sera choisi au printemps 2022 parmi les logements les mieux conservés, ses composants
manquants étant remplacés par ceux collectés lors des travaux de réhabilitation.

Faire évoluer les pratiques de réhabilitation
  L’urgence climatique accélère aujourd’hui la transformation des édifices des Trente Glorieuses, sans toujours considérer leurs qualités architecturales, leur intelligence constructive et leurs valeurs patrimoniales et mémorielles. La réhabilitation de la Cité Maurice Thorez illustre la possibilité d’améliorer réellement le confort et la performance énergétique tout en conservant l’essentiel de ces architectures, à condition de les documenter et analyser attentivement, et de proposer des interventions pondérées et raisonnées. Le label Architecture contemporaine remarquable a ici facilité la sensibilisation de tous les acteurs — maître d’ouvrage, maître d’œuvre, locataires, entreprises, contrôleur technique — et favorisé la pérennisation de la Cité. Les retours d’expériences et partages de bonnes pratiques d’une telle opération, extrapolables aux nombreux édifices similaires de la même période, contribueront à des pratiques de réhabilitation en combinant de manière plus équilibrée le patrimoine et la transition écologique.

 

La façade sur le parc Maurice Thorez en novembre 2021. À droite les cages A, B et C déjà rénovées ; à gauche la cage D en cours de ravalement, Coline Bublex. © Coline Bublex.

Notes et références

1. OPH d’ Ivry, règlement de consultation « phase candidature », janvier 2014.
2. Étude colorimétrique, Laboratoire d’analyse et de recherche pour la conservation et la restauration d’œuvres d’art, octobre 2020.

 

Val-de-Marne, Ivry-sur-Seine : il était une fois la cité Maurice Thorez, 1953-2023

  Pour l'anecdote : Ivry-sur-Seine, commune du Val-de... Marne! Cocasse, non?😉
   Maurice Thorez, 1900-1964, "... Qui sont les premiers communistes? Comment certains leaders socialistes sont-ils devenus dirigeants du nouveau parti? [...] À une première série, socialement et politiquement hétérogène, de leaders issus du Parti socialiste mais aussi des milieux syndicalistes et anarchistes, succède, au tournant des années 1920 et 1930, un corps davantage homogène de dirigeants plus jeunes et plus issus de la classe ouvrière, à l'image de Maurice Thorez et de Jacques Duclos [1896-1975], produits de la bolchevisation et acteurs de la stanilisation du parti... "
Julian Mischi, Le parti des communistes, Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours, Collection Faits & Idées, Édition Hors d'Atteinte, p. 16.


La tombe de Maurice Thorez au cimetière du Père-Lachaise : division 97 ; Secrétaire général du PCF de 1930 à 1964, ministre de la Fonction publique de 1945 à 1947 et vice-président du Conseil en 1947. Crédit : CC BY-SA 4.0

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La Cité Maurice Thorez à Ivry-sur-Seine : réhabilitation d’une Architecture contemporaine remarquable

Marc Benard Architecte DPLG, enseignant-chercheur ENSA Paris Malaquais, chercheur associé au laboratoire EVCAU [EnVironnements numériques, Cultures Architecturales et Urbaines]


Bulletin municipal d’ Ivry, mai 1951 : détail.

[Première partie]

  Construite en 1953 par les architectes Henri et Robert Chevallier, la cité Maurice Thorez est un repère dans le paysage de l’est parisien. Cette cité verticale de quatre cents logements, culminant à soixante mètres, est à la fois représentative de la construction en “ traditionnel amélioré ” de la Reconstruction et innovante par sa distribution intérieure par coursives et ses plans de logements avec cuisine ouverte équipée de mobilier métallique.
  Labellisée Patrimoine du XXe siècle en décembre 2008, la cité est en cours de réhabilitation par l’équipe de maîtrise d’œuvre dont mon agence d’architecture, Équateur, est mandataire. Les études, 2014-2020, et le chantier, 2020-2023, sont l’occasion d’approfondir la connaissance de l’édifice et d’explorer les possibilités de réhabilitation patrimoniale et énergétique de cette « Architecture contemporaine remarquable ».

Une cité verticale surgit au cœur d’ Ivry
  La cité Maurice Thorez est l’œuvre des architectes Henri et Robert Chevallier1 . Henri Chevallier, 1896-1967, a fait l’essentiel de sa carrière à Ivry-sur-Seine après son diplôme à l’école des Beaux-Arts en 19252 . Avec son frère Robert, né en 1899, ils succèdent à leur père Louis Chevallier, 1869-1951, dans l’agence qu’il a fondée en 1896 et sont associés de 1935 à 1967.
  Leur agence, située 19 rue Gabriel Péri à Ivry, réalise de nombreuses opérations de logements sociaux, en particulier à Ivry où ils construisent plus de mille sept cents logements pour l’ OPHLM [Offices publics d'habitations à loyer modéré] municipal entre 1927 et 1961, ainsi qu’à Paris, Vitry, Bois-Colombes et Aubervilliers. Elle construit occasionnellement d’autres programmes, dont à Ivry les groupes scolaires Michelet en 1937 et Joliot-Curie en 1960.
  La construction de la cité Maurice Thorez est ainsi une opération de maturité, qui capitalise sur l’expérience acquise avant-guerre dans les cités HBM [Habitations à bon marché]
  La maîtrise d’ouvrage est assurée par l’Office municipal d’habitation à bon marché d’Ivry-sur-Seine, fondé en 19243. Le projet répond à la crise aigüe du logement à Ivry, où deux mille deux cent quatorze immeubles ont été sinistrés pendant la Seconde Guerre mondiale, et augmente massivement le parc de l’Office qui était alors de mille dix-huit logements.
  L’opération se situe en face de la mairie. Elle encadre l’ancien parc de la maison de santé, fondée en 1827 par Esquirol. Les grands arbres ont été conservés dans ce qui devient en juin 1950 le parc Maurice Thorez. Le terrain devait initialement recevoir un projet plus modeste de cent vingt HLM municipales. D’après le journal Le Travailleur, le programme de gratte-ciel devait initialement être implanté entre Arcueil et Gentilly et c’est en raison de surcoûts de fondations que Georges Marrane, maire d’ Ivry de 1925 à 1940, puis de 1945 à 1965, a proposé de relocaliser le projet à Ivry, sur un site plus simple géotechniquement et bien desservi par les transports en commun4 .
  Le nombre de logements prévus triple progressivement, avec trois cents logements dès juin 1950 et quatre cents à la livraison.
  L’hebdomadaire local Le Travailleur annonce le 2 septembre 1950 le début prochain des travaux. L’architecte y précise son approche bioclimatique : « Et l’orientation ? M. Chevalier nous rassure, il a conçu son plan de façon à toujours avoir un ensoleillement. […] Il nous apprend qu’une pièce orientée au nord est aussi fraîche qu’une cave, ce système sera utilisé pour le groupe en question. […] Le chauffage central sera de rigueur. Mais là encore il y a innovation, il s’agira du chauffage par rayonnement, c’est-à-dire dans le plancher5 . Ce système économique donne d’excellents résultats. »
  En mai 1951, le bulletin municipal présente en couverture la perspective du projet. « C’est donc trois cent cinquante logements qui vont être édifiés derrière et sur le côté du parc Maurice-Thorez, en équerre, une branche étant parallèle à la rue Joseph-Staline et l’autre perpendiculaire à ladite rue. La hauteur maximum sera de quatorze étages. MM Henri et Robert Chevallier, architectes de l’Office, qui ont à leur actif les réalisations de la place de l’Insurrection, de la rue Saint-Just et le magnifique groupe Marat, veulent faire mieux encore. Tout a été étudié en vue d’une harmonie parfaite entre les constructions et le magnifique cadre où elles seront édifiées, de même que pour obtenir les conditions de gestion les plus pratiques et les moins onéreuses pour les locataires. »


Bulletin municipal d’ Ivry, mai 1951.

  L’échelle de l’opération est exceptionnelle et fait l’objet de comparaisons : « les nouvelles HLM de la Mairie contiendront encore plus d’habitants que la fameuse « Cité Radieuse », construite à Marseille par l’architecte Le Corbusier. Le bloc d’ Ivry comprendra trois cent cinquante logements de deux à cinq pièces plus la cuisine et quarante-neuf chambres individuelles avec cabinet de toilette et wc. Il y aura quatorze boutiques pour les commerçants. […]. Les architectes des HLM, MM Chevallier, ont tenu compte de l’expérience de la Cité Radieuse de Marseille, tout en s’écartant de cette expérience sur certains points. Voici comment ils exposent eux-mêmes les solutions qu’ils ont adoptées : une tour de service équipée de deux ascenseurs d’un type ultra-moderne se déplaçant à trente mètre-seconde, dessert des galeries de circulation intérieures, situées au quatrième, septième, dixième et treizième étages. Des escaliers se raccordent sur ces galeries. Ainsi, suivant l’étage qu’ils habitent, les locataires ont, au maximum un étage à monter ou à descendre à pied. Ce système a été préféré à celui de Marseille, où il y a des appartements de deux niveaux avec escalier intérieur. L’expérience montre, en effet, que le logement de plain-pied est moins fatigant pour les mères de familles qui travaillent autant que leurs maris et qui, chez elles, doivent s’occuper de leur ménage tout en surveillant leurs enfants. Dans le même esprit, la cloison entre la cuisine et la salle à manger a été supprimée. Elle est remplacée par un simple bahut. »6
  Le Travailleur publie un article sur le projet le 13 décembre 1952, titré « une cité verticale surgit au cœur d’ Ivry ». Cette dimension verticale est encore exceptionnelle en région parisienne au début des années 1950, la cité étant précédée avant-guerre par la cité de la Muette à Drancy et l’hôpital Beaujon à Clichy, et contemporaine des tours construites à Villeneuve-Saint-Georges par Marc et Léo Solotareff entre 1949 et 1952, et antérieure à celles d’Honegger à Pantin ou de Lurçat à Saint Denis. De manière singulière, les frères Chevallier hybrident la barre et la tour.
  L’opération, en fin de chantier, est publiée dans Technique et Architecture n°11-12 en 1953, dans le numéro consacré à la Reconstruction. L’article souligne ce qui, dans le projet, relève d’une conception classique : la distribution par cage d’escalier des bâtiments à R+8 et R+10, et ce qui constitue des innovations, en particulier dans la partie centrale à R+14 la distribution par une tour de service regroupant escaliers et ascenseurs et par galeries de circulation un étage sur trois. Dans les logements à double orientation, le séjour et la cuisine sont traversants, séparés par un buffet bas.
  Au-dessus d’un sous-sol unique, où sont disposés la chaufferie, en partie centrale, puis des batteries de caves de part et d’autre d’un couloir axial dans chaque aile, ainsi que des garages à bicyclettes et voitures d’enfants, la cité s’organise en dix cages d’escaliers, nommées A à J. Les cages d’extrémité – A, B, C, I et J – à huit et dix étages, sont distribuées de manière traditionnelle avec une cage d’escalier et un ascenseur desservant à chaque étage trois logements : un deux-pièces mono-orienté vers le square et deux trois-pièces traversants. Des quatre-pièces sont positionnés en extrémité des ailes. Les cages centrales sont plus complexes, car elles sont desservies à partir de la tour centrale, où sont placés un escalier intérieur, un escalier extérieur, deux grands ascenseurs et un monte-charge, par des galeries situées aux quatrième, septième, dixième et treizième étages. À partir de ces galeries, des escaliers collectifs en triplex permettent l’accès aux étages situés immédiatement au-dessus ou en dessous de la galerie. Cette logique distributive implique la superposition de deux types de plans : au niveau des galeries des deux ou trois-pièces orientés vers le square, et des chambres isolées et des studios orientés en façade arrière, et aux autres étages un plan identique à celui de l’étage courant des cages A, B, C, I, J. Au septième étage, la galerie se prolonge jusqu’aux cages I et J.
  Les typologies d’appartements sont ainsi diversifiées :


Tableau des typologies de logement, Équateur © Équateur.

 

Groupe de la Mairie, bâtiments 6 et 7, plans d’étage courant et des quatrième et septième étages, 15 juin 1951, Henri et Robert Chevallier, archives de l’ OPH d’Ivry-sur-Seine. Une construction « traditionnelle améliorée »

  Les archives de l’ OPH conservent des façades 1/200 datées du 22 mars 1951, des plans généraux 1/200 datés du 22 mars et du 23 avril 1951 et des plans 1/50 datés du 15 juin 1951, annotés de modifications en mars, juillet et septembre 1952. Il s’agit probablement des plans ayant servi à consulter les entreprises courant 1951, le chantier démarrant à la fin de l’année 1951.
  Il est conduit par l’entreprise-pilote Moisant-Laurent-Savey, dont le siège est à Paris et les ateliers à Ivry. Les principales entreprises sont parisiennes et ivryennes7 :

  • Maçonnerie-béton armé : V. Bollard, Paris
  • Étanchéité : Sté des Mines de Bitume et d’Asphaltes du Centre, Paris, 
  • Menuiseries métalliques : Ateliers Schwartz-Hautmont, Paris, Menuiserie Métallique Moderne, Paris
  • Serrurerie : V. Cueye, Ivry sur Seine
  • Plomberie et chauffage : entreprise Cordesse, Paris
  • Carrelages et parquets mosaïque bois : Entreprise Ht Boulenger et Cie, Paris
  • Linoléums : Sté Le Xylolithe, Paris
  • Électricité : Sté Bervis, Paris
  • Peinture-vitrerie : entreprise Marchiando, Vitry
  • Ascenseurs : ateliers Otis-Pifre, Paris
  • Chaudières : St Ségor, Paris
  • Vide-ordures « Vidalux » : Éts Baroin, Ivry
  • Télévision : Sté Portenseigne, Paris
  • Parafoudre « Helita » : Entre Pouyet, Paris.

ou viennent de communes voisines, comme les Établissements Dubois, à Saint-Maur, pour les cuisines, ou l’entreprise Entreprise Chadoin, à L’Haÿ-les-Roses, pour les menuiseries bois.
  Le Travailleur décrit un chantier très rapide : « Depuis un an déjà ceux des habitants d’ Ivry que leurs occupations conduisent devant le parc Maurice-Thorez, en manque jamais, au passage, de jeter un coup d’œil sur les travaux des nouveaux bâtiments d’HLM. C’est presque devenu un jeu, comme d’observer les aiguilles d’une horloge : on ne les voit pas tourner et pourtant, si on reste seulement un court instant dans les regarder, on s’aperçoit qu’elles se sont déplacées. Ainsi de jour en jour on a vu grandir les HLM de la Mairie ; et l’impression a été encore plus forte pour les Ivryens qui, n’ayant l’occasion de contempler le chantier qu’à quelques semaines d’intervalle, mesuraient toujours avec admiration l’extraordinaire progrès accompli entre temps. En janvier dernier, les échafaudages s’enfonçaient encore au-dessous du niveau du sol environnant. On coulait le béton des fondations. Puis la construction a rejoint la surface et vite elle l’a dépassée. Des murs de brique rose ont surgi sur l’ossature du rez-de-chaussée. D’un mois sur l’autre ils ont grandi. Les fenêtres béantes ont commencé à se garnir de leurs menuiseries métalliques jaunes, les étages se sont superposés. »8
  La création du sous-sol, et en particulier de la chaufferie à charbon qui s’enfonce cinq mètres sous le sol naturel et des fondations nécessaires à un édifice aussi haut, est la partie invisible des travaux. La rapidité du chantier en superstructure est confirmée dans Technique et Architecture, dont le reportage montre le gros-œuvre presqu’ achevé au printemps 1953, seul le beffroi restant à construire : « Le rythme de construction a été d’un étage complet de gros-œuvre par mois, sur l’ensemble du chantier, équipé de trois grandes grues, d’un atelier de fabrication de menuiserie pour la préparation des coffrages soignés et d’un atelier de plein air pour la fabrication des parpaings. »9
  Les archives municipales conservent quelques photos du chantier à l’hiver 1952-1953, montrant la cité élevée à R+9, R+10 et R+13. Elles permettent de voir les trois grues le long de la façade nord-ouest, où une voie ferrée a peut-être servi à l’approvisionnement. Elles donnent à voir l’ordonnancement du chantier : construction simultanée de l’ossature béton et des façades en briques, les encadrements en béton préfabriqué des fenêtres servant de linteaux, pose des fenêtres en acier en suivant le décoffrage des planchers, mise en place des éléments préfabriqués en béton : châssis ciment des escaliers et croisillons des gaines, puis ravalement à la nacelle volante pour les peintures et les bandeaux en carrelage. L’ensemble du bâtiment est en chantier simultanément, avec une progression par étage complet, et un effectif d’environ trois cents compagnons.


Photo de chantier au printemps 1953, © Archives municipales d’Ivry-sur-Seine

  Les architectes reconduisent pour la cité Maurice Thorez des modes constructifs et des détails mis au point sur la cité HBM Marat-Robespierre, qu’ils construisent à Ivry entre 1936 et 1939 puis entre 1948 et 1950 : encadrements en béton dans des façades en briques, grands bandeaux en opus incertum de grès cérame jaune, dessin des garde-corps d’escaliers, etc.
  « Le principe de construction peut être appelé « traditionnel amélioré ». L’ossature est en béton armé, les murs de remplissage ont été montés en même temps, ce qui a permis d’éviter le calage en sous-œuvre et de gagner ainsi beaucoup de temps. Les murs de remplissage ont une épaisseur totale de trente-cinq centimètres, composée à l’extérieur d’une paroi de brique apparente de onze centimètres adossée à des parpaings de vingt centimètres et à l’intérieur une paroi en parpaings de Pouzzolane à deux alvéoles de quatre centimètres. […] Tout le béton apparent restera brut de décoffrage. Les murs intérieurs sont en brique creuse, les cloisons en carreaux de plâtre. Le rythme de construction a été d’un étage complet de gros-œuvre par mois, sur l’ensemble du chantier, équipé de trois grandes grues, d’un atelier de fabrication de menuiserie pour la préparation des coffrages soignés et d’un atelier de plein air pour la fabrication des parpaings. Les menuiseries sont métalliques. »10
  Le niveau d’équipement des logements est exceptionnel : « Les locataires des HLM de la Mairie jouiront naturellement de tout le confort moderne : évier en métal inoxydable dans la cuisine, vide-ordure, hotte absorbant les odeurs de cuisine, placards, salle de bains, chauffage central par radiateurs. Il y aura même une innovation sensationnelle : au sommet de la tour de service, une antenne collective de télévision. »11



Une cuisine ouverte, dans le bulletin municipal de mars 1953.



En bas à gauche, une cuisine ouverte. Bulletin municipal de mai 1955

  Le confort repose sur des installations de chauffage et de production d’eau chaude. La chaufferie est installée en sous-sol, à proximité du beffroi central, la distribution de chauffage irrigant les logements à partir d’un réseau principal cheminant au plafond des couloirs des caves. Son volume est considérable, avec une hauteur de neuf mètres cinquante. À l’écart du bâtiment, devant la façade nord-ouest, une cuve à charbon de près de quatre cents mètres cubes, alimente six chaudières par un transporteur.
  La production d’eau chaude est réalisée par des chauffe-bains à gaz, installés dans les cuisines des logements. La ventilation des logements est à l’origine assurée par l’ouverture des fenêtres, toutes les pièces débouchant en façade. Des boisseaux en fibrociment permettent le raccordement des chauffe-bains dans les cuisines et l’ajout potentiel d’un poêle dans une des chambres du logement.
  La circulation des fluides est particulièrement complexe dans la partie centrale de l’édifice, où des typologies différentes de logements se superposent. Les architectes clarifient le dispositif en créant en façade arrière des gaines ouvertes en façades, où cheminent les évacuations d’eau et le vide-ordure, et qui ventile le wc. Ces gaines sont soulignées par des croisillons en béton préfabriqué, et sont accessibles en partie inférieure par un portillon métallique.
  La construction est très rapide, puisque les premiers locataires emménagent en octobre 1953. « Quelle activité samedi et dimanche dernier aux HLM Maurice Thorez ! […] C’est que soixante-dix logements de ce magnifique groupe d’HLM étaient mis à la disposition de locataires rayonnants de joie, malgré les fatigues toujours occasionnées par un déménagement. Et rue Staline combien de gens se sont arrêtés, regardant cette magnifique réalisation qui témoigne de l’activité des élus communistes d’ Ivry, avec à leur tête Georges Marrane et Venise Gosnat, en faveur du logement. »12
  La cité Maurice Thorez sert ainsi la communication de la municipalité d’ Ivry, qui utilise abondamment ses photos pour illustrer les bulletins municipaux, et plus largement du parti communiste. En mai 1955, Maurice Thorez, dans un article résumant trente ans de gestion communiste à Ivry, écrit ainsi : « Ivry est devenue la fierté de notre Parti Communiste, une citadelle de la démocratie et de la paix. Les belles réalisations de sa municipalité permettent d’entrevoir quelles grandes œuvres les travailleurs de France, avec les communistes à leur tête, mèneront à bien lorsqu’ils auront pris en mains leurs propres destinées »13 .
  La cité Maurice Thorez est une vitrine du communisme municipal d’après-guerre, tant par son échelle que par ses innovations distributives, notamment les coursives. Davantage que par la cité Gagarine, construite par les frères Chevallier en 1961 en simplifiant les dispositions de la cité Maurice Thorez14, la poursuite de la politique ambitieuse et innovante de l’ OPH d’ Ivry se poursuivra ensuite par l’ample rénovation du centre-ville d’ Ivry par Renée Gailhoustet à partir de 1962, dont la cité Spinoza, 1966-1973, et les tours Raspail et Lénine, 1968-1970, très influencées par l’Unité d’Habitation de Le Corbusier.

Fin de la première partie...

Notes et références

  1. Une plaque découverte lors du chantier crédite également le décorateur Jacques Sainty AEEB. 
  2. https://agorha.inha.fr/ark:/54721/36a672aa-e822-44b8-85d2-ed7fa7769ba0  
  3. Chaljub Bénédicte, Lorsque l’engagement entre maîtrise d’ouvrage et maîtres d’œuvre encourage l’innovation architecturale : le cas du centre ville d’Ivry-sur-Seine, 1962-1986, https://journals.openedition.org/chrhc/1921  
  4. Le Travailleur, 20 décembre 1952. Le travailleur est un journal hebdomadaire d’information du canton d’ Ivry, dirigé par Maurice Thorez, qui est alors député et secrétaire général du parti communiste français.  
  5. Le chauffage par le sol n’a pas été réalisé, des radiateurs ayant finalement été installés.  
  6. Le Travailleur, 20 décembre 1952. La Cité Radieuse a été inaugurée en octobre 1952. 
  7. Technique et Architecture, n°11-12, 1953. 
  8. Le Travailleur, 13 décembre 1952. 
  9. Technique et Architecture, n°11-12, 1953. 
  10. Technique et Architecture, n°11-12, 1953. 
  11. Le Travailleur, 20 décembre 1952 .
  12. Le travailleur, 10 octobre 1953. 
  13. Bulletin municipal officiel d’ Ivry sur Seine, mai 1955. 
  14. L’architecture des cités Thorez et Gagarine présente suffisamment de similarités pour que, dans leur récent film Gagarine, Fany Liatard et Jérémy Trouilh situent dans la cité Gagarine des plans tournés à Thorez. 
 







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