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ITALIE, PATRIMOINE : QUE SONT AUJOURD'HUI DEVENUS LES HÔPITAUX PSYCHIATRIQUES D'ANTAN?

  " L’architecture est le témoin incorruptible de l’histoire. "
  Octavio Paz, I9I4-I998, écrivain mexicain ;  Il fait preuve d'une grande activité politique et littéraire, fondant notamment plusieurs revues, puis il participe à la guerre civile en Espagne, séjourne aux États-Unis, en France où il se lie aux surréalistes, au Japon et en Inde. Ses essais, le Labyrinthe de la solitude, 1950 ; Courant alternatif, 1967 ; Point de convergence, 1974, et ses poèmes, Pierre de soleil, 1957 ; Salamandra, 1962 ; D'un mot à l'autre, 1980 ; le Feu de chaque jour, 1986 ; L'arbre parle, 1990, témoignent d'un talent à la fois ancré dans la réalité mexicaine et ouvert à toutes les formes de culture. Prix Nobel 1990 ; Larousse.

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Les établissements psychiatriques : un patrimoine culturel à découvrir


Claudia Pintor ; diplômée en littérature moderne et en architecture, Claudia Pintor collabore depuis 2016 avec la chaire de restauration de la faculté d’ingénierie et d’architecture de Cagliari, qui a pour thème “ les sites de ségrégation ”, en particulier les prisons et les hôpitaux psychiatriques désaffectés. Un extrait du travail de thèse de maîtrise en architecture, consacré à l’ancienne maison circumarienne d’ Oristano, a été publié dans COCCO GB, GIANNATTASIO C, contre les îles de l’île : la réutilisation des prisons en Sardaigne, dans “ Ananke ”, n. 78, mai 2016 ; elle collabore actuellement avec diverses publications sur l’architecture des prisons historiques. Depuis 2018, elle est doctorante à l’École de génie civil et d’architecture de l’Université de Cagliari.


Il manicomio di Villa Clara. © Marina Pattero, 2010. Sources

  La présente contribution traite de l’histoire de deux établissements sardes, l’ancien hôpital psychiatrique Villa Clara à Cagliari et l’ancien hôpital psychiatrique Rizzeddu à Sassari. Elle constitue la première étape d’une recherche plus large.
  L’objectif général de la démarche est de mettre en valeur ce patrimoine architectural en cherchant dans les éléments de mémoire immatérielle de nouvelles clés d’interprétation des lieux, tant pour appréhender leur dimension historique que pour imaginer des scénarios futurs de réutilisation.

 Carte de l’abandon des hôpitaux psychiatriques italiens, retravaillée sur www.spazidellafollia.eu

  Le réseau italien des établissements psychiatriques apparaît comme un cas exceptionnel : entièrement proscrit à la suite de la loi 180/1978 — dite “ Legge Basaglia 1— il se caractérise encore aujourd’hui par un abandon généralisé. Bien qu’il existe des recherches visant à reconstituer les événements historiques, nous ne disposons pas d’études systématiques relatives aux processus spécifiques de conception de ces bâtiments et très peu d’expériences opérationnelles sont axées sur leur qualité. De même, aucune étude n’a exploré la relation entre la mémoire des souffrances imposées aux patients, la conception et la réalisation de ces ouvrages dans leur contexte historique.
  Peu à peu incorporés par la ville contemporaine, les établissements psychiatriques marquent aujourd’hui la géographie de presque toutes les grandes villes italiennes, mais restent des corps étrangers en ce qui concerne le paysage urbain, l’accès et l’usage ; imposants et suggestifs, ils sont devenus des références spatiales remarquables et mystérieuses, qui ne cessent de susciter l’intérêt, même dans le monde universitaire.
   Le cas sarde, par sa taille toute modeste, est exemplaire : le complexe de la Villa Clara à Cagliari, presque entièrement réaménagé, ne conserve que peu ou pas du tout l’histoire de l’asile, tandis que l’ensemble original de l’hôpital psychiatrique “ Rizzeddu ” à Sassari a été fragmenté en une multitude de fonctions et que demeurent des zones laissées à l’abandon.
   Dans de tels contextes, un projet de réutilisation peut prendre un nouveau visage en reconnaissant la complexité de ces lieux de souffrance et en affirmant, plus généralement, la volonté de les
revitaliser.

Établissements psychiatriques historiques italiens
  Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les malades mentaux italiens étaient hébergés dans des institutions de types divers : asiles provinciaux, œuvres pieuses, sections d’hôpitaux administrés par des congrégations indépendantes, résidences privées… Ce qui faisait l’unité de ces différentes structures, c’était les conditions de vie tragiques subies par les personnes internées, subissant notamment la surpopulation, les espaces délabrés, le manque de personnel et la gestion précaire des ressources financières affectées aux traitements.
   La Loi n° 36 du 14 février 1904 sur les asiles et les personnes aliénées “ Garde et soins des aliénés ” a eu le mérite de mettre en évidence ces tensions, d’uniformiser la discipline relative au traitement des maladies mentales et de préconiser l’institutionnalisation d’un modèle d’établissement unique.
   Par la suite, avec le Decreto Regio n.615/1909, les structures existantes ont été réorganisées, en reconnaissant les différentes typologies antérieures à la réforme, en unifiant leurs normes et en instituant la compétence provinciale en la matière.
   Les débats qui ont accompagné l’élaboration de ces lois ont donné un élan considérable à l’activité de construction, à tel point que la plupart des complexes italiens trouvent leur origine dans cette période de réglementation.
   L’étude de la typologie de ces œuvres architecturales met en évidence les nombreux thèmes qui ont régi l’articulation de l’espace d’asile : enfermement, contrôle, sécurité, isolement visuel et donc introversion, distinction fonctionnelle, qualité formelle en tant que principe thérapeutique et mimétisme de la vie libre, distinction entre types de patients entre fonctions : résidence, services, travail en extérieur, loisirs, etc….
  Organisés sur de grandes surfaces, souvent obtenues par l’acquisition de terres agricoles, les établissements psychiatriques ont été construits à leur fondation dans la banlieue, de sorte qu’ils étaient proches de la ville mais isolés et constitués en réserve. Ils sont devenus dès lors, avec le développement des agglomérations, de véritables villes cachées dans la ville.
   La typologie privilégiée est basée sur le système des pavillons, avec des variantes adaptées à la topographie, à la taille et à la relation entre l’espace libre et les besoins du bâtiment. Le type “ pavillon ” convenait aux principes thérapeutiques de séparation selon le sexe, la gravité du trouble du comportement et les fonctions. Toutefois, il existe des cas d’agrégation de volumes autour d’un espace central qui illustrent la prévalence du contrôle, en conformité avec le modèle panoptique de l’univers carcéral.
  Dans ces établissements, les ouvrages bâtis sont inséparables de leur espace périphérique “ ouvert ”, constitué de parcs, de jardins, de fonds ruraux indispensables à la vie en asile d’aliénés : ils incorporent des espaces agricoles pour le travail thérapeutique, garantissent une bande filtrante qui, cachée des regards extérieurs, allonge les distances à parcourir en cas de tentatives d’évasion ; sous l’apparence de contextes “ agréables ”, ils renforcent la détention effective. Ils se posent comme dispositif de vie “ libre ” afin que les détenus puissent se sentir comme dans le monde extérieur,
mais sans jamais y revenir
.

Le cas de la Sardaigne
  Les deux établissements historiques sardes répondent également à ces modèles : au début des années 1900, les deux complexes ont été construits dans des zones périphériques, à Sassari, dans la région de Rizzeddu, au sud du village du XIXe siècle ; à Cagliari au nord-est, dans la localité d’ Istelladas-Monte Claro. Idéalement situés, près des villes, mais isolés, ils avaient de bons potentiels agricoles, qui auraient pu contribuer à une ergothérapie.
  Les projets généraux ont été confiés aux ingénieurs des Bureaux Techniques Provinciaux respectifs : à Sassari, il s’agit de Domenico Cordella, travaillant sur la base d’une proposition préalablement élaborée par l’ingénieur Eugenio Manunta Bruno et l’aliéniste Federico Rivano, en fonction à l’asile de Turin ; à Cagliari, le choix s’est porté sur Stanislao Palomba, ingénieur assisté par Cristoforo Manconi et Giuseppe Onnis, sur les conseils de Giuseppe Sanna Salaris, futur directeur.
  Dans les deux cas, les solutions présentaient un système de pavillons indépendants, mais cependant liés par leur conception et la distance qui les séparait les uns des autres, immergés dans des parcs avec des zones boisées et des avenues.
   En 1904, année de son inauguration, l’asile de Sassari pouvait accueillir deux cents patients, dans un dispositif spatial facile à exploiter qui comprenait quatre pavillons d’hospitalisation, un bâtiment administratif et un bâtiment de services publics, disposés selon une structure stricte. Le langage était essentiel, avec des piliers en pierre de taille encadrant les fenêtres et dont le seul élément décoratif était l’imposte.
  Cette austérité caractérise également l’ancien asile de Cagliari, inauguré en 1907.
   Stanislao Palomba, sur la base d’exemples italiens, anglais et allemands, avait opté pour une configuration de pavillons séparés, épousant la topologie du Monte Claro, avec six bâtiments d’hospitalisation, un bâtiment pour la cuisine et le stockage et un autre qui, initialement destiné aux laboratoires, accueillerait alors la gestion et autres fonctions administratives. Au nord, se trouvait la colonie agricole dans laquelle, à un vignoble et à un potager, s’ajoutaient une pépinière d’arbres fruitiers et de petites fermes.
   Les choix de construction dans les deux structures ont été traditionnels, avec un grand soin pour l’hygiène, la praticité de la gestion, la sécurité et la vigilance des habitants.
  En peu de temps, ces espaces se sont avérés insuffisants et, avec des délais différents, il a fallu procéder à leur agrandissement par un processus d’addition qui s’est répété plusieurs fois au cours des années.
   À Sassari, l’expansion maximale a été atteinte dans les années 1960, avec seize pavillons, trois fois plus nombreux que ceux conçus par Cordella ; à Cagliari, où près de cinq cents patients étaient déjà admis lors de l’inauguration, les ajouts respectaient initialement l’idée de Palomba, mais déjà dans les années 1910, les interventions s’écartaient du projet, pour se réduire presque uniquement à la maintenance et à la réalisation d’installations conçues pour être réalisées à moindres frais.

 Ancien hôpital psychiatrique “ Rizzeddu ”, Sassari. Révision d’une photo zénithale 2013. Source : Geoportal Sardinia.


   L’histoire des deux établissements psychiatriques a commencé à décliner avec la loi n° 180/78 : les admissions ont été bloquées et la gestion a progressivement abandonné les structures qui, en 1998, ont définitivement fermé.
  En 1982, les responsabilités en matière d’établissements psychiatriques ont été transférées à l’autorité sanitaire locale provinciale, qui est toujours propriétaire de ces édifices, avec un droit à l’étude universitaire. Après la cession définitive, qui a eu lieu en 1998, l’ASL [Autorités sanitaires locales] et l’ ERSU[Établissement Régionale pour le droit aux études universitaires] ont lancé un plan de valorisation et de réutilisation, identifiant deux domaines où il existe des activités administratives, soins de santé, résidences et services pour les étudiants. Y ont été adjoints des espaces supplémentaires alloués à des associations et à des activités sportives.
  À Cagliari, une requalification générale a été entamée : les bâtiments de l’ancien hôpital, aujourd’hui transféré à l’ASL, sont devenus le siège de la Cittadella della Salute[entreprise sociale à but non lucratif, créée pour assurer la gestion, sous une forme autonome, d'un établissement d'assistance sociale pour les personnes âgées, intégré au système socio-sanitaire régional], tandis que la Villa Clara, la colonie agricole et l’ancienne maison du colon, passée à la Province, ont été transformées respectivement en bibliothèque provinciale, parc public équipé et bibliothèque pour enfants.

 Ancien hôpital psychiatrique “ Villa Clara ”, Cagliari. Révision d’une photo zénithale 2013. Source : Geoportal Sardinia.

Conclusion

  Cette brève digression montre la conformité des cas sardes à un modèle italien d’établissement psychiatrique : construits dans un esprit de pleine et entière adhésion à la réforme post-unification, avec des caractéristiques historico-architecturales et urbaines conformes aux expériences nationales, ils ont ensuite été soumis à la même dynamique transformatrice, pour finalement subir un lent processus de désinvestissement, impulsé par la “ Loi Basaglia ” en 1978 et rendu opérationnel uniquement par les dispositions financières prises en 1996.
   En Sardaigne, comme dans le reste du pays, la continuité de la ” propriété ” a permis d’entretenir en permanence le patrimoine de l’asile, contribuant ainsi à la préservation des mémoires matérielles. D’autre part, après avoir défini a priori le propriétaire qui prendrait la relève après la cession, le législateur a également imposé ses nouvelles fonctions, soumettant la réutilisation de ces établissements aux contingences pratiques des administrations publiques, plutôt qu’à une réflexion approfondie sur la signification des lieux.
  Mais, dans la mesure où l’État de droit et la définition légale des fonctions d’usage d’un bâtiment ne sont pas des éléments invariants et où ils ne définissent pas une architecture en des termes immanents, il y a tout lieu de s’interroger sur leur pertinence, d’imaginer des horizons alternatifs, plus appropriés.
  À partir des événements historiques et de la lecture des espaces du point de vue de l’intentionnalité sociale, culturelle et scientifique qui les a générés, il est possible de faire germer une vision conceptuelle qui, respectueuse des significations immatérielles, donnerait sens à ces lieux dans la vie urbaine contemporaine.

Note et références
  1. Le psychiatre italien Franco Basaglia est à l’origine d’une loi italienne — dite loi Basaglia — sur la santé mentale qui plaide pour la fermeture de tous les hôpitaux psychiatriques et conduit à leur remplacement progressif par toute une gamme de services communautaires. Cette loi Basaglia qui date de 1978 est désormais à la base de la législation italienne sur la santé mentale. 

Sur le Web


Italie — France, patrimoine, paysages et éolien : ministère de la Culture contre ministère de l' Écologie

  "...En France, les sites sont protégés au titre du code de l’Environnement, par le ministère en charge de l’écologie. En Italie, les biens paysagers sont protégés au titre du code du patrimoine, par le ministère de la Culture... "
  Ceci explique, peut-être, en partie, pourquoi le fléau éolien peine à conquérir le patrimoine, les paysages et les Italiens eux-mêmes ; au contraire de la France, où le lobby éolien, introduit, même, au coeur des institutions,* progresse à pales forées à travers tout le pays de bocages, impactants durablement les Français ruraux, seulement eux, pour aujourd'hui, mais demain, qui sait?, et tout ce qui a fait l'histoire et la richesse de ce pays...
 * Peu connue jusqu’à aujourd’hui, l’existence de l’ Office franco-allemand de coopération et d’échange, OFATE, est apparue aux yeux du grand public grâce au livre de F. Bouglé « Éoliennes, la face noire de la Transition énergétique », Éditions du Rocher : octobre 2019.
Extraits :
  Site de l’ OFATE : « une plateforme d’échange d’informations et de mise en réseau au service des acteurs industriels et politiques français et allemands de la transition énergétique. Il a été créé en 2006 par les gouvernements français et allemand ».
  « Étant directement ancré au sein du ministère de la Transition écologique et solidaire à Paris et du ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie à Berlin, l’ OFATE est en échange permanent avec l’Administration. Pour ses plus de 200 adhérents issus de syndicats professionnels de l’industrie et d’entreprises, d’instituts de recherche et de la société civile, son offre comprend entre autres des services d’informations, de mise en réseau et d’accroissement de la visibilité dans un contexte franco- allemand. » [...] « Son rayon d’action couvre l’énergie éolienne, l’énergie solaire photovoltaïque et le biogaz, ainsi que bon nombre de thématiques transversales liées à la transition énergétique telles que l’intégration des énergies renouvelables au marché et au système électrique, les moyens de stockage de l’énergie, la sécurité d’approvisionnement ainsi que les thèmes de l’intégration sectorielle et de la chaleur renouvelable » [...] Selon l’article 2 des statuts cette structure a pour objet de promouvoir la coopération entre la France et l’Allemagne dans le domaine des ENR et, entre autres initiatives, « la promotion des échanges d’expériences et de connaissances, la suppression des obstacles existants, le développement des ENR en France et en Allemagne » Il s’agit donc bien d’un groupement d’intérêt et d’influence composé de syndicats professionnels comme le Syndicat des Energies Renouvelables, SER, et France Energie Eoliennes, Fee, et leurs semblables allemands et d’entreprises de l’éolien industriel. D’une manière surprenante ce réseau d’influence compte aussi le ministère de l’Écologie français et le ministère de l’Economie et de l’Energie allemand dans son comité de pilotage... "

" Ceux qui vivent sont ceux qui luttent " Victor Hugo, 1802-1885

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Les biens culturels et paysagers en Italie : protection, gestion, comparaisons avec la France

Samanta Deruvo Architecte et urbaniste de l’État, Unité départementale de l'Architecture et du Patrimoine de Paris.
Mars 2022


                               

Exemple de bien culturel : le Castello Tramontano et son parc, à Matera : région Basilicate. © G. Deruvo

   La Constitution italienne mentionne dans son article n° 9 : « la République protège le paysage et le patrimoine historique et artistique de la Nation […] promeut, dans l’intérêt des générations futures, le développement de la culture et la recherche scientifique et technique […] protège l’environnement, la
biodiversité et les écosystèmes ».

 
Extrait du SITAP - Sistema Informativo Territoriale Ambientale e Paesaggistico - du Ministero della Cultura italien, qui récence le patrimoine culturel à l’échelle nationale. Source : sitap.beniculturali.it/index.php

Les biens culturels et les biens paysagers
  Le Code des biens culturels et du paysage protège le patrimoine culturel, il précise qu’il est constitué de biens culturels et de biens paysagers.
  Sont des biens culturels « les meubles et immeubles qui […] présentent un intérêt artistique, historique, archéologique, ethno-anthropologique, archivistique et bibliographique et autres […] témoignages ayant valeur de civilité » (art. 2).
   La loi italienne établit deux systèmes de distinctions des biens culturels :
  • les biens appartenant à des personnes physiques ou à des organismes à but lucratif, qui sont protégés après notification aux propriétaires d’une déclaration de leur intérêt culturel, par le ministère1 ;
  • les biens appartenant à des institutions publiques ou privées sans but lucratif, y compris les institutions ecclésiastiques, qui sont protégés Ope Legis2 , jusqu’à la procédure de vérification de leur intérêt.
 
 
Exemple de bien paysager : Parc naturel régional de Gallipoli-Cognato et des petites dolomites lucanes, dans la Région Basilicate. © S. Deruvo

  Sont des biens paysagers « les immeubles et les aires […] qui constituent l’expression des valeurs historiques, culturelles, naturelles, morphologiques et esthétiques du territoire… » (art. 2).
   L’article 136 du susdit code liste les quatre catégories de biens paysagers :
  • les immeubles qui ont d’importants caractères de beautés naturelles ;
  • les villas, jardins et parcs, qui se distinguent par leur beauté hors du commun, et qui ne sont pas protégés en tant que biens culturels ;
  • les ensembles d’immeubles ayant valeur esthétique et traditionnelle, y compris les centres historiques ; 
  • les panoramas, les points de vues, les belvédères, accessibles au public et depuis lesquels on peut profiter du spectacle de ces beautés ;
   La protection de ces biens est soumise à une procédure administrative de niveau régional ou national, qui permet de déclarer leur intérêt public remarquable.
 
 
Exemple de bien paysager comprenant le centre historique de Matera dans sa globalité et la zone panoramique non-bâtie adjacente. © S. Deruvo
 
De la naissance de l’intérêt pour le patrimoine aux lois sur les patrimoines
  L’intérêt pour le patrimoine, la conscience patrimoniale et la législation dans la matière, apparaissent bien avant la naissance de l’État italien (1861).
  En effet, dès le XVIe siècle une bulle papale3 interdit de détruire ou d’endommager les antiquités et les ruines, tant publiques que privées.
  Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que l’intérêt pour le patrimoine devienne plus scientifique. De cette époque datent les fouilles archéologiques de Herculanum, 1738, dont la publication a permis d’intégrer Herculanum, Naples et ses alentours, dans le Grand Tour. D’autres publications contribuent à susciter l’intérêt pour les antiquités, notamment L’histoire de l’art de l’antiquité, de Johan Joachim Winckelmann, 1755, et Lettre à Miranda d’Antoine Chrysosthome Quatremère de Quincy, 1796, dénonciation du pillage du patrimoine italien par Napoléon Bonaparte, pendant les campagnes d’Italie.
  Au cours du XIXe siècle l’intérêt pour le patrimoine est conforté par les actions du Pape Pie VII. Il interdit de prélever les meubles et œuvres d’art dans les édifices religieux, de détruire ou détériorer les objets d’art et les monuments. Il limite les exportations d’œuvres d’art et crée l’administration du patrimoine artistique.
  C’est au tout début du XXe siècle que, la conscience patrimoniale désormais acquise, l’État italien commence à légiférer sur le patrimoine.
  La première loi en matière de protection du patrimoine culturel date de 19024 et a pour objectif la protection de monuments et objets de valeur artistique ou d’antiquité. Elle est suivie en 19225 par la première loi sur la protection du paysage, promue par Benedetto Croce, philosophe et ministre de l’Instruction publique, en charge des biens d’intérêt historique, artistique et paysager.
  Ce premier bouquet de lois est concomitant des premières lois françaises pour la protection du patrimoine : la loi de 1887 sur le classement des biens immobiliers, la loi de 1906 organisant la protection des sites et monuments naturels de caractère artistique, celle de 1913 sur les monuments historiques et celle de 1930 sur la réorganisation de la protection des monuments naturels et des sites de caractère artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque.
  Ces premières lois italiennes, améliorées et détaillées en 1939 par deux nouveaux textes -la loi n° 10896 , sur la protection des biens d’intérêts artistiques et historiques et la loi n° 1497, sur la protection des beautés naturelles- restent en vigueur pour près de soixante ans.
  En 1999, le décret législatif n° 490, connu comme Texte unique des dispositions législatives en matière de biens culturels et paysagers, compile et organise les législations précédentes.
   La décentralisation de 1988, introduit la distinction entre protection et mise en valeur du patrimoine ; ainsi le Texte unique est remplacé par le décret législatif n° 42 du 22 janvier 2004, plus connu comme le Code des biens culturels et du paysage. Il précise que le pouvoir législatif sur les biens culturels appartient en exclusivité à l’État ; sa mise en valeur appartient aux Régions.
   Ce code s’appuie sur les lois précédentes et le travail sur la doctrine mené depuis plus d’un siècle, notamment sur l’ouvrage de Cesare Brandi Teoria del restauro, sur la convention UNESCO adoptée en 19727 et la charte UNESCO de 19878 .
  Largement modifié en 2006 et 2008, ce Code intègre la réglementation des biens culturels et du paysage à l’échelle nationale et demeure aujourd’hui le texte de référence. 
 
L’administration des biens culturels et paysagers

  Au XIXe siècle, la protection du patrimoine artistique fut confiée à la Direction générale des musées et des fouilles de l’Antiquité, créée en 1875 au sein du ministère de l’Instruction publique. Mais la véritable naissance de l’administration réservée aux biens culturels date de la loi n° 386 du 27 juin 1907, qui crée au niveau central, le Conseil supérieur des antiquités et des beaux-arts, et au niveau périphérique, les Soprintendenze : surintendances : archéologique, architecturale et du paysage, historique, artistique et ethno-anthropologique.
  La distribution des Soprintendenze dépend des origines historiques de l’administration et de la richesse du patrimoine à protéger. Le système régional italien n’est pas uniforme. Dans les cinq des vingt régions ayant des conditions spéciales d’autonomie, la législation d’État en matière de biens culturels est applicable selon un critère supplétif9 .
  Le ministère pour les Biens culturels et de l’Environnement, lire paysage, est créé par décret-loi en 1974.
  L’actuel ministère de la Culture10 , suite à la réforme Franceschini de 201411 , se compose d’un secrétariat général et de douze directions générales, dont plusieurs s’occupent de biens culturels, notamment archéologie beaux-arts et paysage, musées, archives.


 
 
 
 
Organigramme du Ministero della Cultura. Source : www.beniculturali.it/organizzazione

  Au niveau périphérique, trente-neuf Soprintendenze Uniche regroupent les compétences des anciennes surintendances -archéologie, patrimoine historique et artistique, patrimoine architectural, patrimoine démo-ethno-anthropologique, paysage, etc…- elles sont dirigées par un surintendant unique.
   Si l’on tente un parallèle avec le système français, les Soprintendenze uniques pourraient correspondre aux DRAC.

 
Organigramme de la Soprintendenza della Liguria, pour la ville métropolitaine de Gênes et les départements d’ Imperia, La Spezia et Savona. Source : soprintendenza.liguria.beniculturali.it

Comparaison entre les outils de protection et de gestion patrimoniales français et italiens
  Dans la loi italienne, les œuvres dont les valeurs historique, artistique et culturelle sont avérées, peuvent faire l’objet d’un vincolo, soit d’une protection spécifique, comparable à celle au titre des monuments historiques en France, à condition que l’œuvre ait plus de cinquante ans, soixante-dix pour les immeubles, et que son auteur ne soit plus vivant.
   Sont des immeubles, tous les biens qui, naturellement ou artificiellement, sont incorporés au sol, formant avec lui un corps unique, et ne peuvent être déplacés sans que leur intégrité en soit altérée.
   Des centres historiques dans leur totalité, peuvent faire l’objet d’une protection à ce titre.
  L’Italie compte un seul niveau de protection et non pas deux comme la France : classement et inscription.
  •  Le périmètre de cinq cents mètres aux abords des monuments historiques en France est automatiquement institué par la protection du monument. Il peut ensuite être remplacé par un périmètre délimité des abords. En Italie, le Code prévoit la possibilité d’établir –au cas par cas- une zone de protection indirecte12 .
  • Dans ces périmètres, en Italie, « Le ministère a la faculté de prescrire les distances, les mesures et les règles visant à éviter de mettre en danger l’intégrité des biens culturels des immeubles ou à en endommager la perspective ou la lumière… ».
  • À titre d’exemple, une zone de protection est établie autour de l’ancienne ville de Paestum13 ; elle interdit toute construction à l’intérieur du mur d’enceinte et soumet à autorisation administrative les modifications et extension des constructions existantes, dans les mille mètres à l’extérieur du mur d’enceinte.
  On peut affirmer qu’en Italie, sauf cas particuliers, il n’y a pas d’abords de monuments historiques.
  Les sites patrimoniaux remarquables, SPR, outils français de protection, de mise en valeur et de gestion du patrimoine à l’échelle urbaine voire paysagère, ont été institués par la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine : 2016 ; ils sont l’héritage des secteurs sauvegardés introduits par la loi Malraux, 1962, et des zones de protection du patrimoine architectural et urbain, loi de décentralisation, 1982, puis des zones de protection du patrimoine architectural et paysager, loi paysage, 1993, et des aires de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine : 2010.
   Les sites patrimoniaux remarquables n’ont pas tout à fait d’équivalent en Italie.
  Toutefois, il existe en Italie des outils de gestion proches des SPR français ; ils sont créés, approuvés et gérés exclusivement par les communes. 

Les Sites
  En Italie comme en France, les sites ont désormais une filiation directe avec la notion de paysage culturel et naturel, portée au niveau international par la Convention Unesco de 1972.
   En France, les sites sont protégés au titre du code de l’environnement, par le ministère en charge de l’écologie. En Italie, les biens paysagers sont protégés au titre du code du patrimoine, par le ministère de la Culture.
  L’État italien détient la compétence législative exclusive sur la protection du paysage ; toutefois sa mise en valeur, étant intimement liée à la gestion du territoire, relève de la compétence législative régionale. Par conséquent, les lois régionales détaillent, dans leur réglementation, les principes fondamentaux établis par la loi de l’État. Toutefois, la distinction entre protection et mise en valeur n’est pas toujours évidente.
   Les régions, en collaboration avec les services déconcentrés du ministère de la culture, sont en charge de la planification liée aux biens culturels et paysagers, via le plan régional du paysage.
 
Localisation de la région Basilicate, dans le Sud de l’Italie. Source : regione.basilicata.it  
 
Extrait du Piano Paesaggistico Regionale de la Région Basilicate. Couches sélectionnées : orange : biens paysagers ; vert : bois et réserves naturelles ; marron : montagnes de plus de 1 200 m ; rouge : sentiers ruraux. Source : regione.basilicata.it : 2022

  Toute modification ou transformation de ces biens est soumise à une autorisation administrative indépendante du permis de construire. Cette autorisation, qui est même une condition préalable au permis de construire, est délivrée par la Région ou, par délégation à une collectivité locale, province, municipalité, et est soumise à l’accord du surintendant.
  En conclusion, au vu des outils italiens, si l’on cherche à faire un parallèle entre les services déconcentrés des ministères de la Culture français et italien, les services italiens qui gèrent le patrimoine historique artistique et architectural sont assimilables à la Conservation régionale des monuments historiques. Le service italien en charge du paysage, dont les centres historiques protégés, s’apparente à l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine.
  1. La vérification, comme la déclaration de l’intérêt culturel, sont du ressort du directeur régional, qui gère les services déconcentrés du ministère. 
  2. de manière automatique. 
  3. Bulle papale du 28 avril 1462, du pape Pie II. 
  4. Loi n° 185, à laquelle succède la loi n° 364 de 1909 sur les biens culturels. 
  5. Loi n° 778. 
  6. Il s’agit de la loi Bottai. 
  7. Convention du 6 novembre 1972 portant pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel. 
  8. Charte internationale pour la sauvegarde des villes historiques (Charte de Washington). 
  9. Soit quand il manque une législation autonome différente. 
  10. À la suite de nombreux changements de dénomination et de portefeuilles, le Ministero per i Beni e le Attivité Culturali e per il Turismo, est renommé Ministero della Cultura en 2021, à l’occasion d’une réforme qui voit la création d’un ministère du Tourisme ad hoc. 
  11. L’actuel Ministero della Cultura en 2014, au moment de la Riforma Franceschini, prend le nom de Ministero per il Beni e le Attività Culturali et per il Turismo : MIBACT. 
  12. zona di tutela indiretta, servitude introduite par la loi n° 1089 de 1939, art. n° 45. 
  13. Cette servitude a été imposée exceptionnellement en 1957 à Paestum, par loi spéciale et non pas par acte administratif. 

Italie, 31 octobre 1922 : le jour où Victor Emmanuel III nomma Benito Mussolini premier ministre, Antonio Gramsci se trouvait à Moscou

  "... La petite bourgeoisie perd progressivement « toute importance et déchoit de toute fonction essentielle dans le domaine de la production, avec le développement de la grande industrie et du capital financier »,... "
   Conséquences : la " marche sur Rome " et la prise du pouvoir par le fascisme : "... une nouvelle période de l’histoire commence » en Italie. Celle-ci se caractérise par la perte du pouvoir politique de la fraction industrielle de la bourgeoisie capitaliste, qui le cède aux « couches sociales moyennes et supérieures du monde rural sous la direction idéologique d’une partie de la petite bourgeoisie urbaine. », ... "
   Aujourd'hui, en France, le malaise de la petite bourgeoisie a pour expression médiatique : le " déclassement des classes moyennes " ; celui ci s'est traduit, en partie, sur le terrain, par le mouvement des " gilets jaunes  ". Cette situation provoquera-t-elle, 70 ans plus tard, les mêmes effets? L'avenir nous le dira...
Antonio Gramsci, 1891-1937 ; philosophe et homme politique italien.

 Antonio Gramsci

Antonio Gramsci en 1911

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La marche sur Rome. Un article inédit d’Antonio Gramsci

Antonio Gramsci, Guido Liguori et Natalya Terekhova
2022 01 04

  Ce court écrit gramscien, récemment retrouvé, a été publié en russe quelques jours après la « marche sur Rome », et traduit en italien par Natalya Terekhova. Il exprime les perspectives des communistes et caractérise celles de la bourgeoisie italienne après la prise de pouvoir de Mussolini.

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 Illustration : Giacomo Balla, peintre officiel du régime, La Marche sur Rome, 1933.


  Lorsque les fascistes italiens de Benito Mussolini furent appelés au pouvoir par le roi en octobre 1922, Antonio Gramsci se trouvait à Moscou. Son premier article réagissant aux événements parut en russe. Il a été pratiquement perdu pendant un siècle. Nous le publions en français pour la première fois.
  Le 7 novembre 1922, Petrograd était pleine de faste et de célébrations alors que les bolcheviks fêtaient le cinquième anniversaire de la révolution russe. L’Internationale Communiste tenant son IV° congrès dans la République soviétique ce même mois, Antonio Gramsci fut l’un des nombreux révolutionnaires étrangers présents pour les célébrations. Les événements survenus en Italie vinrent pourtant assombrir l’ambiance festive.
  La semaine précédente, les chemises noires fascistes avaient marché sur Rome et, le 31 octobre, le roi Victor Emmanuel III avait nommé Benito Mussolini Premier ministre. Pour Gramsci et ses camarades du Parti communiste italien, PCd’ I, cela signifiait une défaite désastreuse. Arrêté en 1926, Gramsci passa le reste de sa vie en prison ; les Carnets de prison qu’il rédigea dans sa cellule constituent le plus célèbre témoignage de la défaite de son parti.
  Mais si les œuvres de Gramsci sont bien connues, nous en apprenons toujours plus sur sa réponse à la montée du fascisme. En mai 2021, Critica Marxista a publié un article[1] récemment redécouvert que le communiste sarde avait écrit pour La Pravda dans les jours qui ont suivi la prise du pouvoir par les fascistes. Le texte de l’article du 7 novembre 1922 a été retraduit en italien par Natalya Terekhova, historienne et fondatrice de la Moscow Gramsci Studies Society. En compagnie de Guido Liguori, président de l’International Gramsci Society Italia, elle a rédigé l’introduction de cet article. Nous reproduisons ici l’article de Gramsci en français, suivi du commentaire de Natalya Terekhova et de Guido Liguori sur les circonstances de sa publication.

Article de La Pravda, 7 novembre 1922
  La prise du pouvoir par les fascistes réduit l’activité du Parti communiste italien à celle d’un mouvement purement conspirateur. En Italie, s’ouvre une nouvelle période historique, que l’on peut caractériser de manière suivante : le pouvoir politique est apparemment en train de passer des mains de la bourgeoisie capitaliste à celles des couches sociales moyennes et supérieures du monde rural sous la direction idéologique d’une partie de la petite bourgeoisie urbaine. Les contradictions de la société italienne, qui sont restées cachées depuis la création du Royaume unitaire issu des guerres pour la renaissance de l’Italie, ont connu un développement spectaculaire au cours de ces deux dernières années, après que le Parti socialiste avait démontré son incapacité à conduire le prolétariat au pouvoir. Il en résulta la victoire des propriétaires agraires sur le prolétariat, ainsi que sur la bourgeoisie sous sa forme pure, affaiblie par la crise financière et industrielle. On peut facilement prévoir en Italie une période immédiate de lutte acharnée directe, car même pour la bourgeoisie, il sera difficile d’accepter la domination brutale et tyrannique des propriétaires terriens et la démagogie irresponsable d’un aventurier médiocre comme Mussolini. Ainsi, malgré la gravité de la situation actuelle, les perspectives d’avenir tant pour le prolétariat que pour son parti ne sont pas particulièrement mauvaises. Au cours des deux dernières années, le parti communiste a déjà été frappé d’illégalité dans les trois quarts du pays et pourtant, le parti, qui comptait 42 000 membres en février 1921 après la scission du congrès de Livourne, en comptait encore 35 000 au moment du coup d’État fasciste : sans compter les quelque 20 000 jeunes communistes. Le Parti Socialiste, qui comptait 150 000 membres après le congrès de Livourne, est tombé dans la même période à 32 000 membres qui se sont exprimés en faveur de l’adhésion au Komintern, mais n’étaient pas suffisamment préparés à une situation d’illégalité.
  Si, dans cette nouvelle phase, le Comité Central du Parti Communiste se montre capable, et il le fera sans aucun doute, en tenant compte de l’expérience du mouvement communiste international, de développer une tactique adaptée à la réalité sociale italienne et d’exacerber les contradictions créées par le coup d’état fasciste, le prolétariat occupera à nouveau, assez rapidement, sa position historique, perdue après l’échec de la campagne d’occupation des usines en septembre 1920.

À propos de ce texte, par Guido Liguori et Natalya Terekhova
Gramsci, le Parti communiste et la marche sur Rome
  En novembre 1922, Gramsci se trouve en Russie soviétique, où il est arrivé au début du mois de juin en compagnie d’ Amadeo Bordiga et d’Antonio Graziadei afin de participer au deuxième plénum exécutif élargi de l’Internationale communiste. Il reste à Moscou en tant que représentant du PCd’ I auprès de l’Exécutif et du Présidium du Komintern, que les communistes de l’époque considèrent comme un véritable parti mondial composé de « sections nationales ».
  Bordiga, qui était rentré en Italie, avait confié à Gramsci une tâche ingrate. Il voulait que le communiste sarde convainque l’Internationale d’accepter que le PCd’ I, dominé par la vigoureuse personnalité de Bordiga, puisse maintenir sa propre position distincte de la politique du « front unique » qui avait été décidée lors du troisième congrès du Komintern, 1921, et des réunions successives de ses organes dirigeants.
  Gramsci devait retourner en Italie au début de 1923, après avoir participé au quatrième congrès du Komintern, qui s’était ouvert à Petrograd le 5 novembre 1922. La ville qui, cinq ans plus tôt, avait été le berceau de la révolution, était à cette époque le théâtre de grandes fêtes, de rassemblements massifs et de défilés de rue. Du 9 novembre au 5 décembre, les travaux du Congrès se déplacèrent à Moscou. Un mandat d’arrêt contre Gramsci, émis en Italie, retardera cependant son retour ; il ne reviendra qu’en 1924, après que son élection en tant que député lui a accordé l’immunité parlementaire.

Gramsci en Russie
  À partir de juin 1922, Gramsci participa à diverses activités du Komintern et même du Parti communiste russe, à Moscou et dans d’autres villes[2]. Son état de santé ne tarda pas à s’aggraver et il effectua un premier séjour de repos au sanatorium de Serebranyi Bor, “ forêt argentée ”, près de Moscou, où il partagea un chalet avec Clara Zetkin[3]. Mais il ne cessa pas totalement ses activités politiques.
  À la mi-octobre, Gramsci se remet au travail, à l’approche du IV° congrès. Le 25 octobre, il est reçu par Lénine, lui-même déjà malade. La rencontre dure deux heures[4]. Camilla Ravera en parle longuement dans une lettre de décembre 1972 à Giuliano Gramsci, sollicitée par ce dernier, publiée seulement quarante ans plus tard dans un livre du fils de Giuliano, lui-même appelé Antonio[5].
  Camilla Ravera, amie intime de Gramsci depuis ses années turinoises et dirigeante de premier plan du PCd’I, était déléguée au quatrième congrès mais était arrivée en avance pour participer à une réunion des femmes communistes. À Moscou, elle recueille les confidences de Gramsci, évidemment aussi sur sa rencontre avec Lénine. Mais elle ne la mentionnera pas dans son autobiographie du début des années 1970[6], de peu postérieure à la lettre, comme on peut le déduire en la lisant, où elle s’attarde longuement sur son séjour à Moscou et ses échanges avec son vieil ami des années de L'Ordine Nuovo[7]. Bordiga, arrivé à Moscou quelques jours après Camilla Ravera, est également reçu par Lénine début novembre ; il voulait que la jeune dirigeante italienne l’accompagne[8].
  Ni Gramsci ni aucun des protagonistes de cette affaire n’ont jamais écrit sur la rencontre Lénine-Gramsci. Elle n’est pas mentionnée en 1922 ni dans la correspondance de 1923-24 entre Gramsci et d’autres cadres, principalement des ex-Ordine Nuovo, qui commençaient alors à s’occuper de la formation du nouveau groupe dirigeant du PCd’ I[9], ni au cours de la lutte pour l’établissement de la nouvelle direction gramscienne soutenue par le Komintern dans les années 1925-1926.
  Les souvenirs et les appréciations de Camilla Ravera dans sa lettre de 1972, qui est longtemps restée privée, sont certainement intéressants, bien qu’ils doivent aussi être traités avec prudence, compte tenu du temps écoulé. Ravera rappelle la préoccupation de Gramsci concernant les désaccords de Bordiga avec l’Internationale, ajoutant que Gramsci avait fait part à Lénine de son désaccord avec Bordiga sur diverses questions, dont l’analyse du fascisme. Bordiga avait apporté à Moscou les dernières nouvelles dramatiques de la « marche sur Rome ». À ce propos, la dirigeante communiste écrit :
  « Ces discussions entre Gramsci et moi furent interrompues par la nouvelle qui parvint à Moscou de la soi-disant « marche sur Rome » et du gouvernement que Mussolini avait établi en Italie ; Bordiga arriva à Moscou apportant un témoignage direct de ce qui s’était passé. Ces événements devinrent le sujet de toutes nos discussions. C’est là que se manifesta la divergence insurmontable entre la pensée politique de Gramsci et celle de Bordiga. Ce dernier sous-estimait les conséquences de l’arrivée des fascistes au pouvoir ; il prévoyait la possibilité que le nouveau gouvernement converge vers la social-démocratie et se limitait à réaffirmer l’antagonisme schématique et indifférencié entre l’État bourgeois et l’État prolétarien. »[10]

L’analyse du fascisme par Gramsci en 1920-21
  Comme on le sait, Gramsci fut un observateur et un analyste attentif du mouvement fasciste dès sa première apparition au début des années 1920. Dans le document « Pour un renouveau du parti socialiste » , explicitement salué par Lénine lors du deuxième congrès de l’Internationale en 1920, il avait écrit :
  « La phase actuelle de la lutte des classes en Italie est celle qui précède : soit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire, par le passage à de nouveaux modes de production et de distribution permettant une reprise de la productivité, soit une terrible réaction de la classe possédante et de la caste gouvernante. On ne reculera devant aucune violence pour soumettre le prolétariat industriel et agricole à un travail servile ; on tentera de briser inexorablement les organisations de lutte politique de la classe ouvrière, Parti Socialiste, et d’incorporer les organisations de résistance économique : les syndicats et les coopératives dans les rouages de l’État bourgeois. »[11]
  Au cours des mois suivants, Gramsci suit de près le fascisme, l’analysant en temps réel, chose très difficile à faire, dans L’ Ordine Nuovo. À côté de jugements inévitablement voués à se révéler faux, il formule des définitions qui sont entrées dans l’histoire. Certes, il part d’un jugement radicalement négatif sur la démocratie italienne libérale et giolittienne [ainsi nommée en référence à la politique menée par le premier ministre Giovanni Giolitti depuis le début du 20e siècle : SP]. Ce jugement pouvait conduire à une sous-estimation du phénomène, qui semble être confirmé par l’entente initiale entre l’homme d’État piémontais et « l’aventurier » Mussolini. Les Fasci italiani di combattimento, il ne faut pas l’oublier, ont été intégrés aux Blocchi Nazionali, coalition électorale proposée par Giolitti lors des élections de 1921.
  Malgré cela, Gramsci saisit la nouveauté du phénomène fasciste. Il esquisse une analyse en termes de classe, donc marxiste, sans toutefois tomber dans une perspective économiste réductrice, en essayant de mettre en évidence les particularités du fascisme. Il évoque le « peuple des singes » de Rudyard Kipling pour souligner le rôle de la « petite bourgeoisie urbaine » dont le « processus de délabrement » avait déjà commencé « dans la dernière décennie du siècle dernier ».
  La petite bourgeoisie perd progressivement « toute importance et déchoit de toute fonction essentielle dans le domaine de la production, avec le développement de la grande industrie et du capital financier »[12] ; finissant par « singer la classe ouvrière et descendre dans la rue »[13]. La démobilisation des officiers de l’armée[14] avait servi à former les cadres de cette « révolte », l’orientant vers « la défense directe de la propriété industrielle et agricole contre les assauts de la classe révolutionnaire des ouvriers et des paysans pauvres. »[15]
  Mais la force croissante du squadrisme fasciste [les escouades fascistes, organisations paramilitaires, qui déversent leur violence dans la Péninsule et laissent sur le pavé des centaines de morts : SP] est surtout due au « besoin des propriétaires terriens de se créer une garde blanche [c’est-à-dire contre-révolutionnaire]. »[16] Gramsci a analysé avec attention la contradiction entre le fascisme des villes et celui des campagnes, qui explose avec le « Pacte de pacification » conclu par Mussolini avec les socialistes en été.
  Il est vrai qu’il a tort d’affirmer que « le fascisme sortira de la crise en se divisant »[17]. Mais il observe avec justesse que « le vrai fascisme » est celui que connaissent déjà « les paysans […] et les ouvriers d’Émilie, de Vénétie et de Toscane », c’est-à-dire le fascisme le plus violent, destiné à continuer coûte que coûte, « même en changeant de nom » : il n’y en aura pas besoin.[18]
  Ainsi, lorsque la « Marche sur Rome » a lieu, Gramsci a déjà depuis un certain temps développé sa propre idée du fascisme, même si cette idée est évolutive et provisoire. Il ne sous-estime ni ne simplifie ce phénomène. Pourtant, avec la « Marche sur Rome », 28-30 octobre 1922, et la désignation de Mussolini pour former un nouveau gouvernement, l’analyse nécessite une mise à jour.

Le numéro spécial de La Pravda

  Examinons maintenant le court article découvert par Natalya Terekhova, présenté pour la première fois en italien dans le dernier numéro de Critica Marxista et au contexte de sa publication originale. Il parait dans La Pravda, organe du Comité central des bolcheviks et du Comité de Moscou, le 7 novembre 1922. Ceci est en soi remarquable si l’on considère à la fois le contenu de cet article et le caractère particulier de l’édition de ce numéro, paraissant le jour du cinquième anniversaire de la Révolution d’Octobre.
  Dès la première page, il s’agit d’un numéro clairement commémoratif, avec un bref message de vœux de Lénine juxtaposé au slogan du moment, qui, en grandes lettres, disent ou mieux crient : « Vive le Quartier Général de l’Octobre mondial, c’est-à-dire le Quatrième Congrès de l’Internationale Communiste ! » de même que : « Nous saluons l’Occident ouvrier : C’est toi qui tient[19] la République ouvrière de Russie ! » Au centre de la page se détache un graphique imposant, représentant un poing dont la grande force brise les armes d’un agresseur.
  La deuxième page relate la chronologie des victoires du pouvoir soviétique depuis novembre 1917. La partie centrale est consacrée aux nouvelles de l’étranger, notamment en Pologne, « La lutte des classes en Pologne », et en Italie : « Les fascistes au pouvoir ». Ce dernier article reproduit des communiqués secs d’agences de presse françaises et allemandes sur les premiers pas diplomatiques de Mussolini, sur le Parti populaire catholique et pas grand-chose d’autre. En tout cas, il n’y a aucune évaluation, ni négative ni positive, du nouveau gouvernement italien. Toute la moitié inférieure de la page est consacrée aux opérations militaires de l’Armée rouge de 1919 à 1922, sous le titre tape-à-l’œil : « Feu-Sang-Victoire ! »
  La page suivante, intitulée « C’est nous qui guidons le prolétariat international », contient des écrits de personnalités du groupe dirigeant du parti bolchévique. Grigori Zinoviev signe un article affirmant que « le caractère immortel de la révolution russe tient au fait qu’elle a été le début de la révolution mondiale ».
  Nikolaï Boukharine, de son côté, met l’accent sur le rôle du parti bolchevique dans la victoire de la révolution, qui peut sembler « un miracle ». Selon le théoricien bolchévique, l’explication est simple :
  « ce miracle a eu lieu grâce à la préparation marxiste du parti, qui a su s’en tenir fermement à [ce marxisme], non pas de manière morte et dogmatique. » Boukharine poursuit : « Notre marxisme a toujours été l’arme vivante d’une praxis. Ce marxisme révolutionnaire vivant est un marxisme qui aide vraiment à faire des miracles. De là découle la grande souplesse de notre praxis. »
  La cinquième page est consacrée entièrement aux problèmes de l’organisation scientifique du travail. On connaît le grand intérêt des bolcheviks pour la méthode Taylor utilisée par l’industriel américain Henry Ford. Un livre soviétique consacré à ce thème avait été réédité cinq fois en trois ans, et même l’autobiographie de Ford avait été immédiatement traduite et imprimée à des milliers d’exemplaires deux fois de suite. La propagande en faveur de la méthode fordiste était très répandue au pays des soviets[20].
  Dans les pages suivantes, ne manquent pas les articles sarcastiques sur les mencheviks[21], de même que les poèmes du plus célèbre poète de l’époque, Demyan Bedny, un pseudonyme signifiant « pauvre homme » en russe, ainsi que les nouvelles sur les défaites que la « bourgeoisie » avait subies dans le Caucase et en Asie centrale.
  Nous arrivons donc à la page 8, où l’article de Gramsci est publié. Ce qui frappe, dans un journal communiste, c’est l’épais supplément publicitaire des pages suivantes : c’étaient les années de la Nouvelle Politique Économique. D’une longueur égale à la section politique précédente, on pouvait trouver des publicités sur tout, des massages aux remèdes pour les maladies vénériennes. Elle est dominée par l’énorme publicité, qui couvre toute la dernière page, pour deux sociétés pétrolières de Grozny et Bakou, zones du Caucase riche en gisement[22].
  Pour en revenir au contenu de la huitième page du journal russe, on remarque également au bas de celle-ci quelques annonces payantes faites par les ouvriers locaux pour exprimer leur joie à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de la Révolution et avec des vœux pour leurs vozhdi, dirigeants, les plus appréciés. Il est surprenant de constater qu’ils ne s’adressent qu’à un seul personnage avec le « toi » informel, comme s’ils s’adressaient à un personnage vraiment cher et aimé : les ouvriers de la grande usine « Dinamo » ne l’utilisent pas pour Lénine, mais pour le « cher camarade Trotsky ».

L’article de Gramsci
  L’article récemment redécouvert est signé simplement « Gramsci (Italie) ». Il fait partie d’une douzaine de contributions de représentants de divers partis communistes, précédées de la liste des cinquante-cinq partis et organisations qui adhèrent alors au Komintern. Le texte de Gramsci n’est pas long, mais tous les écrits sont de taille similaire, placés sur la même page sous le grand titre stylisé Rost Kominterna, « La croissance du Komintern ». La contribution sur l’Italie est précédée des articles de camarades allemands, français[23] et britanniques et est suivie de textes provenant de Suisse, des États-Unis, de Hongrie[24], de Bulgarie, d’Inde, etc.
  Comme les autres communistes étrangers, Gramsci s’adresse donc au public russe, au parti communiste russe, mais aussi au groupe dirigeant du Komintern, relatant le développement du PCd’ I et cherchant à expliquer la « marche sur Rome » qui a eu lieu quelques jours auparavant. Tout d’abord, il semble confirmer la situation difficile dans laquelle est destiné à se trouver le PCd’ I, réduit dans plusieurs régions du pays à un mouvement conspirateur. Les violences fascistes avaient déjà commencé depuis longtemps. Sa conquête du pouvoir gouvernemental et d’une bonne partie de l’appareil d’État semble justifier les prévisions de Gramsci : et en effet, peu après, début janvier, un mandat d’arrêt est lancé contre tous les dirigeants communistes, dont Gramsci, qui avaient signé un appel antifasciste lors du IVe Congrès ; Bordiga sera arrêté le 3 février 1923.
  Alors que Bordiga sous-estime la « marche sur Rome » et le fascisme lui-même? ce dont Camilla Ravera rend également compte dans le passage déjà cité, Gramsci affirme « qu’une nouvelle période de l’histoire commence » en Italie. Celle-ci se caractérise par la perte du pouvoir politique de la fraction industrielle de la bourgeoisie capitaliste, qui le cède aux « couches sociales moyennes et supérieures du monde rural sous la direction idéologique d’une partie de la petite bourgeoisie urbaine ». C’est donc la prépondérance du fascisme agraire qui a conduit Mussolini à chercher l’affrontement. Cependant, pour Gramsci, cette victoire des propriétaires terriens conduira à une « période immédiate de lutte acharnée », car on peut s’attendre à ce que la bourgeoisie industrielle n’accepte pas cette perte de pouvoir ni à se faire diriger par un « aventurier » de bas étage comme Mussolini est considéré ici.
  Quelques jours plus tard, le fascisme sera également le sujet, quoi que non-prioritaire du IVe congrès de l’Internationale, grâce à deux rapports confiés à Karl Radek et à Amadeo Bordiga. Nous avons brièvement évoqué les positions de ce dernier : ses analyses n’ont pas convaincu Lénine, loin de là[25]. Mais selon l’historien Paolo Spriano, auteur de la Storia del Partito comunista italiano, Radek « tente de donner une évaluation sociale plus précise de l’avènement du fascisme, en indiquant sa matrice principale dans l’agitation de la petite-bourgeoisie ». Pour cette raison, « il ne fait aucun doute, écrit Spriano, que Radek reflète dans ce rapport, bien que de manière schématique, les suggestions et les observations de Gramsci », que ce soit sur le rôle de la petite bourgeoisie ou sur les allusions à la relation problématique entre le mouvement ouvrier et les anciens combattants[26].
  Le message du Congrès aux ouvriers italiens semble d’ailleurs faire écho à l’appréciation contenue dans l’article de Gramsci, puisqu’il affirme que les « fascistes sont avant tout une arme aux mains des grands propriétaires terriens. La bourgeoisie industrielle et commerciale suit avec anxiété l’expérience d’une réaction féroce qu’elle considère comme un bolchévisme noir. »[27]
  Comme on le sait, le renforcement du pouvoir fasciste et mussolinien devra surmonter de nombreuses autres turbulences avant que l’on puisse dire qu’il a été atteint. Cela confirme le jugement de Gramsci dans son article du 7 novembre : même s’il était trop optimiste. La « crise Matteotti » est l’exemple le plus évident de cette situation loin d’être consolidée [Les auteurs font référence ici une phase ouverte durant l’été 1924, lorsque les partis d’opposition quittent le Parlement après la découverte du corps du député socialiste réformiste Giacomo Matteotti, enlevé et assassiné par des fascistes ; une phase où le pouvoir de Mussolini semble vaciller ; cette période turbulente se clôt le 3 janvier 1925 au moment où Mussolini reconnaîtra assumer seul « la responsabilité politique, morale, historique de tout ce qui est advenu » ; ce discours ouvre la voie à ce que Adrian Lyttleton a appelé la « dictature à visage découvert » et aux lois fascistissimes : SP].
  Il ne fait pas de doute que l’affirmation de Gramsci selon laquelle « les perspectives d’avenir tant pour le prolétariat que pour son parti ne sont pas particulièrement mauvaises » semble aujourd’hui erronée.  L’espoir de Gramsci était que, grâce aussi à l’expérience de l’Internationale, le PCd’ I serait en mesure d’adopter « une tactique adaptée à la réalité sociale italienne », réussissant à exacerber les contradictions créées par le coup d’État fasciste. La référence entre parenthèses, « en tenant compte de l’expérience du mouvement communiste international », semble également faire allusion à la différence entre sa position et celle de Bordiga, et même entre celle de Lénine, du Komintern et de Bordiga. En définitive, il exprime l’espoir que l’Internationale sera capable de « corriger » l’approche de Bordiga et sa sous-estimation du fascisme.
  Lors de la rencontre de Gramsci avec Lénine le 25 octobre, les deux hommes avaient également discuté du fascisme, de la manière dont il devait être expliqué et combattu. Et en effet, les divergences entre Bordiga et l’Internationale s’aggravent à l’occasion du IVe Congrès, au sujet du « front unique », qui était à l’époque la politique du Komintern et que Bordiga rejetait.
  Cela ne signifie pas que Gramsci ait déjà mis fin à ses hésitations et décidé de s’opposer au leader qui avait le plus d’autorité dans le parti : le poste de secrétaire général n’existait pas encore. De l’eau devra encore passer sous les ponts avant d’en arriver au redde rationem [rendu des comptes] à la fin de 1923 et au début de 1924. Il convient toutefois de noter que la divergence sur l’analyse du phénomène fasciste sera un élément majeur du désaccord progressif entre les deux leaders.
  Dans les mois qui suivent le IVe Congrès, les communistes italiens dirigés par Bordiga ne sont pas seulement durement touchés par les appareils répressifs de l’Etat italien, mais ils dépensent beaucoup d’énergie à essayer de s’opposer à la ligne non-sectaire du Komintern. Bordiga cherche alors à éviter la réunification avec le Parti socialiste, qui, quelques jours seulement avant la « marche sur Rome », avait expulsé l’aile réformiste dirigée par Filippo Turati et Giacomo Matteotti.[28]
  Gramsci rentrera en Italie en avril 1924, après avoir passé quelques mois à Vienne. Bientôt, avec le soutien décisif de l’Internationale, il devient le principal dirigeant du Pcd’ I et se trouve confronté à la crise Matteotti.[29] Pendant quelques mois, le fascisme mussolinien semble être au bord de l’effondrement. Mais il s’agit d’une autre histoire, différente de la situation dans laquelle Gramsci a analysé la « marche sur Rome » dans La Pravda à l’occasion du cinquième anniversaire de la Révolution d’Octobre.

Notes

[1] Paru dans Critica Marxista, n° 3, mai-juin 2021, pp. 46-53.
[2] Sur son séjour, voir l’article de M. L. Righi, « Sulle rive dell’ampia Moscova » : Gramsci nella Russia di Lenin », in P. Capuzzo, S. Pons (ed.), Gramsci nel movimento comunista internazionale, Roma, Carocci, 2019. Cf. également A. Carlucci, C. Balistreri, « I primi mesi di Gramsci in Russia. Giugno-agosto 1922  » , dans Belfagor, 2011, n° 6 ; N. Terekhova, » Gramsci e la Russia « , in Gramsciana, 2015, n° 1 ; N. Ghetti, La cartolina di Gramsci. A Mosca, tra amori e política, 1922-1924, Rome, Donzelli, 2016.
[3] Clara Zetkin s’était opposée à la scission de Livourne et elle écrit immédiatement après une célèbre lettre à Lénine, critiquant la politique du Komintern en Italie. La lettre a été publiée en allemand et en russe après l’effondrement de l’URSS. Jusqu’à cette date, elle était considérée comme un document « classifié ». Au troisième congrès, cependant, Zetkin change d’avis. Sur cette période, voir le souvenir d’A. Gramsci dans sa lettre du 1er mars 1924, dans A. Gramsci, Lettere 1908-1926, édité par A. A. Santucci, Torino, Einaudi, 1922, p. 262.
[4] Cf. V. I. Lénine. Biograficheskaya khronika 1870-1924 gg. [Chronique biographique de V. I. Lénine, 1870-1924], Moscou, Politzdat, 1970-1972, vol. XII, p. 435, où l’on trouvera un bref compte rendu de la réunion. Sur le sujet traité, voir N. Terekhova, art. cité, p. 156.
[5] Cf. A. Gramsci jr, La storia di una famiglia rivoluzionaria, Roma, Editori Riuniti university press, 2014, p. 122 et suivantes.
[6] C. Ravera, Diario di trent’anni 1913-1943, Rome, Editori Riuniti, 1973.
[7] Ibid. p. 122 et suivantes.
[8] Ibid. p. 126.
[9] Cf. P. Togliatti, La formazione del grupo dirigente del Partito comunista italiano nel 1923-1924, Roma Editori Riuniti, 1962.
[10] Camilla Ravera à Giuliano Gramsci, dans A. Gramsci junior, La storia di una famiglia rivoluzionaria, précité, p. 196.
[11] Publié pour la première fois dans L’ Ordine Nuovo, 8 mai 1920 [traduction française SP]. Sur la préparation et le déroulement du deuxième congrès du Komintern, voir la contribution d’Alexandre Vatlin, basée sur les sources des archives du Komintern accessibles depuis 1991 : A. Vatlin, Vtoroj kongress Kominterna : tochka otscheta istorii mirovogo kommunisma [Le deuxième congrès du Komintern : un jalon dans l’histoire du communisme mondial], Moscou, Rosspen, 2019.
[12] L’article a été publié pour la première fois dans L’ Ordine Nuovo du 2 janvier 1921 sous le titre Il popolo delle scimmie. [version française : Antonio Gramsci, « Le peuple des singes », L ’Ordine Nuovo, 1er janvier 1921. Maintenant dans Antonio Gramsci, Écrits politiques vol. 2 (1921-1922). Textes choisis, présentés et annotés par Robert Paris, Paris, Gallimard, 1975].
[13] Ibid.
[14] Gramsci analysera à nouveau cet événement en 1922, dans Le origini del gabinetto Mussolini, dans La Correspondance Internationale, 20 novembre 1922 : « En juillet [1920], le ministère de la Guerre, avec Bonomi à sa tête, commença la démobilisation d’environ 60 000 officiers de la manière suivante : les officiers démobilisés conservaient les quatre cinquièmes de leur salaire ; la grande majorité d’entre eux étaient envoyés dans les centres politiques les plus importants, avec l’obligation d’adhérer aux « Fasci di combattimento » » ; V. Gerratana et A. A. Santucci, (eds.), Socialismo e fascismo. L’ Ordine Nuovo 1921-1922, Torino, Einaudi, 1966, pp. 9 et suivantes.
[15] A. Gramsci, « Il popolo delle scimmie », art. cit.
[16] A. Gramsci, « I due fascismi », L’ Ordine Nuovo, 25 août 1921.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] Le rédacteur de la Pravda utilise le verbe « tenir » pour signifier “ supporter, protéger, contribuer à la résistance ”. Sur la grande solidarité du prolétariat italien, qui oblige le gouvernement de Francesco Nitti à arrêter l’intervention italienne pendant la guerre civile russe, voir A. Cernobaev, N. Terekhova, « La nostra amicizia rafforzata dal sangue versato ». Gli italiani e la Guerra civile in Russia », dans Russia-Italia. Un dialogo accademico, M. Talalay (ed.), St Petersbourg, Aleteya, 2021, sous presse.
[20] Sur la renommée du fordisme en Russie soviétique, voir N. Terekhova, « Togliattigrad. Città-laboratorio del lavoro comunista e del fordismo all’italiana » , in Citta&Storia, 2017, n° 1, p. 89-106.
[21] Sur les mencheviks, cf. N. Terekhova « Alla riscoperta del 1917. La storiografia post-sovietica sulla rivoluzione d’Ottobre » , in Nuova Storia Contemporanea, 2016, n° 2, p. 113-136.
[22] Il n’a pas fallu longtemps pour que ces régions fassent partie de l’URSS, qui fut constituée le 29 décembre 1922.
[23] L’article intitulé France est signé du nom complet de Boris Souvarine. Peu après, il devient l’un des premiers dirigeants communistes étrangers à protester contre la répression de l’opposition dans les débats au sein du parti bolchevique. Il soutient ouvertement la position de Trotsky et, en 1924, il est exclu des principaux organes du Komintern, ainsi que du PCF.
[24] L’article intitulé Hongrie est signée des initiales M. R., qui sont celles de Matias Rakosi, personnage bien connu des dirigeants du PCd’I en raison de son activité de représentant du Komintern en Italie pendant la période 1920-1921. Les relations des Italiens avec ce membre hongrois de l’exécutif du Komintern étaient très mauvaises et les plaintes et les demandes envoyées à Zinoviev pour le remplacer par un autre dirigeant furent inutiles. Contrairement à Chiarini, Anton Geller, on le laissa continuer à travailler en Italie et il fut considéré au sein du Komintern comme l’expert le plus fiable du pays. Son livre Il fascismo italiano fut publié en 1925 à Leningrad et un nombre considérable d’exemplaires furent imprimés. Pour plus de détails, voir I. Grigorjeva, « Pagine biografiche russe di Antonio Gramsci (1922-1926) nelle carte dell’archivio Comintern », dans Russia e Italia. Moscou, Nauka, 1998 : la traduction anglaise de l’article est sous presse au Royaume-Uni.
[25] Voir aussi C. Ravera, Diario di trent’anni, précité, pp. 126-127.
[26] Cf. P. Spriano, Storia del Partito comunista italiano. I. Da Bordiga a Gramsci, Turin, Einaudi, 1967, p. 240. Voir également A. Gagliardi, « Di frronte al fascismo. Gramsci e il dibattio nel movimento comunista internazionale’, in P. Capuzzo, S. Pons (eds.), Gramsci nel movimento comunista internazionale, op. cit. » Le caractère de masse du fascisme est également évident dans un rapport écrit par Togliatti sur le sujet pour le IVe Congrès : bien qu’il ne soit pas arrivé à temps. Cf. P. Togliatti, « Rapporto sul fascismo per il IV Congreso dell’Internazionale » , in La política nel pensiero e nell’azione, M. Ciliberto et G. Vacca (eds.), Milan, Bompiani, 2014, pp. 43 et ss.
[27] Cité par P. Spriano, Storia del Partito comunista italiano, précité, p. 239.
[28] Les articles et essais publiés récemment à l’occasion du centenaire du Congrès de Livourne, qui tentent pour la plupart de rendre les communistes responsables de l’affaiblissement de la lutte contre le fascisme par la scission de 1921, négligent souvent le fait que cette scission entre socialistes, saluée même par les réformistes turinois, a lieu juste avant la « marche sur Rome ».
[29] Pendant la « crise Matteotti », Gramsci doit faire face à l’attitude malheureuse de Konstantin Yurenev, l’ambassadeur soviétique en Italie, qui, pendant ces jours dramatiques, invite Mussolini à un déjeuner officiel à l’ambassade. De nombreuses lettres critiques sur le comportement des représentants soviétiques à Rome, envoyées à l’exécutif du Komintern pendant la période 1923-1924, ont été recueillies, traduites et publiées par Natalya Terekhova dans la revue Istoriceskij Arkhiv [Archives historiques] Moscou, 2019, n° 3, pp. 115-132.

Italie : le grand amour de la mafia pour les énergies renouvelables

  "Quand on parle pognon, à partir d'un certain chiffre, tout le monde écoute"
  Michel Audiard, 1920-1985

  Rassurons-nous, vache-à-lait française que nous sommes, pas de ça chez nous, monsieur!😏
  Adieu, va!

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Vent sale : l'énergie éolienne aux mains de la mafia

Valeria V. Checchi e Michele Polo
2019 07 16


  Des enquêtes judiciaires ont mis en lumière l'infiltration de la mafia dans l'énergie éolienne sicilienne. Une étude vient de montrer que les investissements dans les parcs éoliens sont plus fréquents dans les zones contrôlées par des familles mafieuses. Même quand il y a peu de vent.

La mafia et les investissements dans les énergies renouvelables
  La récente démission du sous-secrétaire aux infrastructures, Armando Siri, qui, avec le consultant en énergie de la Ligue, Paolo Arata, était impliqué dans des relations douteuses avec l'homme d'affaires sicilien Vito Nicastri, le "roi de l'éolien", a ramené la question de l'infiltration de familles mafieuses dans le secteur des énergies renouvelables en Sicile à l'attention du grand public.
  Ces dernières années, plusieurs enquêtes, telles que l'opération Eolo, Broken Wings et Hermes 2, ont mis en évidence le rôle important de l'homme d'affaires Alcamo dans le développement de parcs éoliens en Sicile occidentale.
  Il est moins facile, comme c'est souvent le cas lorsque les enquêtes judiciaires portent sur la présence de la criminalité organisée dans des secteurs de l'économie légale, de comprendre l'ampleur de l'infiltration ou, au contraire, de savoir si elle représente des épisodes graves mais sporadiques par rapport à la taille du secteur. La réponse à cette question est également importante pour donner corps aux avertissements lancés par le pouvoir judiciaire et les associations antimafia sur la contamination progressive de secteurs entiers de l'économie légale et l'extension d'une zone grise où coexistent et interagissent des entrepreneurs traditionnels et des entreprises aux antécédents criminels, dans les régions du sud comme dans de nombreuses régions du nord de l'Italie.
  Le secteur de l'énergie éolienne semble être une activité où les points forts des organisations criminelles trouvent un terrain fertile lorsqu'elles s'intéressent aux activités légales : besoin de capitaux pour l'investissement initial, contrôle du territoire et capacité d'influencer les processus administratifs et d'autorisation des autorités régionales, provinciales et municipales, présence dans le secteur de la construction et protection d'infrastructures souvent isolées et facilement exposées aux attaques et aux dommages. Un rôle est également joué par les généreuses incitations publiques  accordées en Italie au cours des vingt dernières années pour accélérer le développement des énergies renouvelables, qui ont permis de dégager des rendements et des retours sur investissement élevés.
  Les politiques d'incitation étaient initialement basées sur l'instrument des certificats verts, grâce auxquels les producteurs d'énergie renouvelable recevaient une compensation pour leur production. Cet instrument est utilisé depuis l'ouverture du marché de l'électricité en 1999 et a stimulé la construction de grands parcs éoliens jusqu'en 2008. À ce stade, selon les enquêtes judiciaires, Vito Nicastri a joué un rôle important en tant que promoteur de parcs éoliens, tant pour la partie technico-administrative que pour le financement ; les installations ont ensuite été vendues à d'autres entrepreneurs. Avec la mise en place de nouveaux instruments de rémunération de la production d'énergie renouvelable, tels que le tarif forfaitaire, 2008, puis les tarifs de rachat, 2012 et 2016, les politiques publiques ont également permis de rentabiliser les investissements dans les petites installations. En conséquence, depuis 2009, les nouveaux investissements dans les parcs éoliens en Italie ont fortement diminué.

L'énergie éolienne en Sicile
  Dans un travail récent,  nous avons voulu vérifier s'il est possible de détecter une influence de la présence de familles mafieuses sur le territoire en examinant l'ensemble des investissements éoliens réalisés en Sicile et en testant quels facteurs sont corrélés à la présence de ces infrastructures énergétiques dans les municipalités siciliennes. D'une part, nous avons considéré les éléments qui doivent faire qu'une commune donnée ait une "vocation éolienne", liés à des facteurs morphologiques et environnementaux tels que la conformation, l'extension et la vitesse moyenne du vent sur son territoire. D'autre part, nous avons considéré la présence d'une famille mafieuse dans la zone comme un facteur possible d'investissement, en utilisant le recensement que la Direction des enquêtes anti-mafia publie chaque année et qui montre que sur 390 municipalités de l'île, environ la moitié, 193, ont une famille mafieuse.
  Les parcs éoliens sont surreprésentés dans les municipalités où un clan mafieux opère : il y en a un dans 98 des municipalités où la mafia est présente, 51 %, contre seulement 45 installations, 22 % dans les 197 municipalités où la présence d'une famille mafieuse n'est pas signalée. En outre, dans les municipalités où une famille mafieuse opère, les petites installations prédominent, comme le montre la figure 1, qui rapporte pour les deux types de municipalités : 0 : municipalités sans présence mafieuse ; 1 : municipalités avec présence mafieuse ; la fréquence des installations éoliennes classées par capacité de production (kW).

Figure 1

  Nous avons ensuite estimé les déterminants de la probabilité d'observer un parc éolien dans la municipalité. Les résultats présentés dans le tableau 1 montrent que la présence d'un clan est significativement corrélée à la probabilité d'avoir un parc éolien alors que, étonnamment, l'indice de vent n'est pas un facteur significatif. Il en ressort donc une présence généralisée de petits investissements éoliens dans les municipalités où les familles mafieuses contrôlent étroitement le territoire, même lorsque la zone n'a pas une forte vocation pour ce type d'investissement.

  Après les investissements dans les grands parcs éoliens qui ont caractérisé le développement du secteur jusqu'en 2008 et dans lesquels, selon les enquêtes judiciaires, des personnalités liées à la mafia étaient impliquées, la tendance aux petites installations, rendue possible par les nouveaux tarifs incitatifs, semble s'être installée en Sicile avec une intensité particulière dans les zones où la mafia est présente.

Comparaison avec les Pouilles
  Dans notre travail, nous avons donc comparé ce schéma d'infiltration possible dans l'énergie éolienne avec ce qui s'est passé dans l'autre région méridionale qui a beaucoup investi dans le secteur, les Pouilles.
  Les parcs éoliens des Pouilles ont été largement soutenus par le gouvernement régional, tandis que les enquêtes judiciaires n'ont pas révélé d'épisodes d'infiltration criminelle. Par conséquent, les Pouilles constituent un autre exemple permettant de vérifier si les preuves, en l'occurrence négatives, issues des enquêtes judiciaires se confirment lorsqu'on examine les investissements dans
l'ensemble de la région.
  Dans les Pouilles, tableau 1, le schéma d'investissement est à l'opposé de celui de la Sicile : ici, l'existence de parcs éoliens est corrélée au caractère venteux de la zone, tandis que la présence de groupes criminels n'a pas d'influence significative, ce qui confirme les conclusions des enquêtes judiciaires.
  Nos résultats pour les deux régions semblent donc confirmer les conclusions nécessairement ponctuelles et épisodiques des enquêtes judiciaires : pour la Sicile, ils indiquent une corrélation significative, au niveau de l'investissement global, entre la présence de parcs éoliens et les familles mafieuses, tandis que pour les Pouilles, ils indiquent un modèle d'investissement à l'abri de l'infiltration des organisations criminelles locales.

Italie : "la Journée du souvenir" ou comment les fascistes revisitent l'histoire

  "...n'est-ce pas la fonction propre de l'historien que de relier l'accident à des facteurs durables et de proposer du déroulement circonstanciel de l'actualité contemporaine une explication qui soit rationnelle sans trahir ni la complexité des faits ni la contingence de l'action des hommes en société?..."
René Rémond, Les droites en France, Collection historique, Aubier, 1982, p.13

 

 Des Italiens commémorent la Journée nationale de commémoration des exilés et des Foibe, le 10 février 2020, à Basovizza, en Italie. (Jacopo Landi/NurPhoto via Getty Images)

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Cessez de prétendre que les fascistes italiens étaient des victimes innocentes

Eric Gobetti
2021 06 02
Entretien réalisé par Stéfanie Prezioso, pour Jacobin.

  En 2004, le gouvernement de Silvio Berlusconi introduit la « Journée du souvenir » en l’honneur des « exilés italiens et des victimes des foibe ». Ces commémorations sont consacrées aux réfugiés italiens qui ont quitté le territoire yougoslave entre 1945 et 1960, ainsi qu’aux personnes tuées lors de la vague de violence qui a suivi l’armistice – connue sous le nom de foibe, du nom des gouffres où de nombreux corps ont été enterrés. Depuis, cette « Journée du souvenir » continue à être célébrée chaque 10 février, deux semaines après la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste.

 
Des antifascistes italiens à Florence en août 1944.

  Depuis près de deux décennies, cette « journée du souvenir » a servi de prétexte à la droite et à l’extrême droite pour présenter un génocide parallèle, celui des Italiens, prétendument ignoré par les historiens à l’époque de la guerre froide. Les historiens révisionnistes et les idéologues de droite parlent des 4 500 morts et des 250 000 réfugiés comme des victimes de la « sauvage violence communiste». Chaque fois que l’on évoque les crimes fascistes, la « droite plurielle » ne manque pas de mentionner ce prétendu génocide oublié, comme pour contrebalancer le bilan des meurtres de masse commis par le régime de Mussolini.
  Le livre de l’historien Eric Gobetti, E allora le foibe ?, Et les foibe alors ?, publié au début de l’année, cherche à s’opposer à ce récit désormais omniprésent. En examinant les mécanismes réels de la violence d’après-guerre, il replace les événements dans leur contexte. Les partisans yougoslaves n’ont pas mené une guerre « génocidaire » contre les Italiens en tant qu’Italiens ; leur violence était dirigée contre les membres d’un régime fasciste et d’une classe dirigeante qui avaient envahi la Yougoslavie en 1941 en alliance avec l’Allemagne nazie.
  L’ouvrage de Gobetti a été attaqué par politiciens et médias de droite, qui lui reprochent d’introduire de l' « idéologie » dans le récit de victimisation qu’ils privilégient – ces attaques allant jusqu’à des menaces contre sa famille. Son crime est de replacer la violence de la fin de la guerre dans le contexte de l’occupation proprement coloniale des territoires yougoslaves par l’armée italienne – vingt-neuf mois durant lesquels les troupes italiennes ont tué des centaines de milliers de civils.
  Le fait qu’un tel contexte soit aujourd’hui pratiquement passé sous silence donne une idée de l’état actuel du débat historique en Italie – et reflète également la montée en puissance du parti néofasciste Fratelli d’ Italia de Giorgia Meloni. Face aux mensonges et aux attaques contre Gobetti, plus de 140 historiens et représentants de groupes de la société civile ont publié au début du mois d’avril une lettre ouverte dans le journal La Stampa de Turin, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de l’invasion de la Yougoslavie par l’Axe, pour demander la reconnaissance officielle des crimes fascistes dans ce pays.

 

 


Si tu me le permets, j’aimerais commencer par la fin, ou plutôt le début, le titre de ton livre. Pourquoi as-tu choisi ce titre ? Que dit ton titre du public auquel tu t’adresses ?
  Le titre fait référence à une utilisation instrumentale de cet événement par la droite néo-fasciste italienne. Avec un livre populaire, concis et clair, je voulais atteindre un grand public qui ne connaît pas bien l’histoire, mais qui subit chaque année la propagande néo-fasciste et ne sait pas quoi penser, comment réagir. Voilà, ce livre devrait être un outil permettant de comprendre, rapidement et largement, ce qui s’est réellement passé et de répondre à ce récit faux et dangereux.

Attardons-nous un peu sur l’utilisation du terme « foibe » pour rendre compte d’un événement historique assez complexe. Pourquoi les foibe ? Que signifie ce terme ? Pourquoi penses-tu qu’il n’est pas approprié ?
  Les foibe sont des cavités karstiques typiques de la zone géographique de la Haute Adriatique, des grottes verticales qui ont toujours été utilisées comme lieu de sépulture rapide en temps de guerre. Ils ont donc également été utilisés dans ces deux épisodes de violence, en septembre 1943, plus qu’en 1945. Cette utilisation n’a rien à voir avec des méthodes barbares de mise à mort, mais avec la conformation du terrain. L’utilisation de ce terme pour décrire l’ensemble du phénomène est instrumentale, elle sert à créer une imagerie primitive dans une perspective essentiellement raciste. En substance, elle contribue à confirmer cette description propagandiste d’une « civilisation italienne pacifique », et fasciste, attaquée par l’ « impitoyable barbarie slavo-communiste ».

« Pour comprendre l’histoire, écris-tu, il faut connaître la géographie ». Peux-tu nous expliquer en quoi une telle approche méthodologique est essentielle pour analyser les événements qui ont été improprement résumés par le terme de « foibe » ?
  Contextualiser est le premier devoir de tout érudit. En partant de la zone géographique dans laquelle un phénomène historique donné s’est développé. Dans ce cas, nous avons affaire à une zone multiculturelle, où différentes identités linguistiques et nationales ont coexisté pendant des siècles, et qui se sont aussi largement intégrées les unes aux autres. Un monde qui disparait après 40 ans de violence, à partir de 1918, c’est-à-dire de l’annexion de cette zone à l’Italie : un État-nation, d’ailleurs bientôt gouverné par un régime totalitaire. Dans un contexte aussi complexe, la violence se superpose à des motivations nationales, mais aussi sociales, économiques, politiques et idéologiques. Il s’agit en fait d’encore un autre territoire européen multiculturel dévasté par le nationalisme et la guerre, avec pour résultat une « simplification ethnique » radicale, dans ce cas avec la fuite de la majorité des Italiens dans les années 1940 et 1950.

Les différentes composantes du nationalisme italien, du Risorgimento à aujourd’hui, ont nourri le rapport d’une partie de la population italienne avec cette zone géographique. Peux-tu expliquer dans quel sens et comment ?
  Ces territoires représentent un objectif expansionniste italien depuis l’unification. À l’époque fasciste, la zone située à l’est de l’Italie était considérée comme une sorte d' « espace vital », dont les populations slaves, considérées comme inférieures, devaient être expulsées ou italianisées de force. Cet imaginaire raciste anti-slave est ancienne, mais il subsiste encore aujourd’hui dans la description médiatique des foibe, où les partisans sont représentés de manière grotesque, comme des barbares, des primitifs, des bêtes assoiffées de sang. Il suffit de regarder les films sur ces thèmes, Il cuore nel pozzo et Rosso Istria, pour se faire une idée de l’actualité de ce stéréotype raciste.

Que se passe-t-il « soudainement », pour reprendre le titre de l’un de tes chapitres, au moment où l’Italie fasciste occupe une partie de la Yougoslavie ? Comment définirais-tu la politique d’occupation italienne ?
  Dans le récit public, tout commence en 1943. Cependant, la guerre dans cette région n’a pas été menée par les partisans yougoslaves mais par l’armée italienne qui, avec l’Allemagne, a envahi la Yougoslavie le 6 avril 1941. Les foibe et l’exode n’auraient jamais eu lieu sans cette invasion injuste et l’occupation impitoyable qui a suivi. À la fin de la guerre, la Yougoslavie comptera un million de morts : c’est de loin l’un des pays les plus touchés.
  À la résistance yougoslave, l’armée italienne oppose une violence répressive semblable à celle adoptée par les Allemands en Italie après 1943 : ravages, destructions, capture d’otages, fusillades en guise de représailles, exécutions de prisonniers et camps de concentration. L’Italie a interné environ 100 000 Yougoslaves, pour la plupart des civils, et environ 5 000 d’entre eux sont morts de faim et de privations dans les camps italiens. C’est cette page sombre que nous voulons oublier, cette suppression colossale que nous cachons derrière « nos » victimes des foibe. Bien sûr, ces victimes sont là, mais elles appartiennent à une saison de violence que l’Italie fasciste a apportée dans cette partie de l’Europe, tuant la première des milliers de personnes.

Ton livre tente-t-il de démonter une série de mythes très présents dans la narration de ces événements, le storytelling, de la droite et de l’extrême droite ?
  Je ne cherche pas à démonter des thèses ou à proposer une vérité différente. Je me contente de résumer, de manière claire et concise, les résultats auxquels est arrivée la communauté des historiens qui travaillent sur ces questions depuis des années. Malgré les différentes interprétations, tous les spécialistes s’accordent sur certains éléments de base : chiffres, dates, enchaînement des événements, motivations. Ce sont ces faits, constatés par les historiens, qui réfutent en pratique la version communément racontée. Certains éléments ont déjà été soulignés. Par exemple, lorsqu’on parle d’une terre « toujours » et « entièrement » italienne, ignorant en fait tous les autres habitants, qui étaient majoritaires dans de nombreuses régions. Ou lorsqu’on décrit une agression yougoslave « soudaine » contre la paisible population italienne, en évitant de dire que c’est l’Italie qui a envahi la Yougoslavie ; ou lorsqu’on représente une opposition radicale entre Italiens et Slaves, en mettant en fait la confrontation politique et militaire au second plan, il y avait 40 000 Italiens dans la résistance yougoslave ! La volonté de définir ces événements comme un génocide, avec 4500 victimes sur des centaines de milliers, ou un nettoyage ethnique est encore plus criante, ignorant les motivations principalement politiques et militaires de la violence. Enfin, on parle de l’exode comme d’une expulsion forcée, même si les exilés ont notoirement « opté » légalement, selon les accords du traité de paix. Ensuite, il y a la « conspiration du silence » de la part des communistes, même si ce sont les anticommunistes qui ont toujours gouverné l’Italie. Ce sont les exemples les plus significatifs.

Lors de la sortie de ton livre, qui, je crois, ou du moins j’espère, connaît un certain succès, tu as été menacé par des groupes néofascistes, et également insulté dans la presse par Giorgia Meloni. Sur ces cas, tu écris à juste titre : « Susciter les protestations des néo-fascistes est normal, quand on fait honnêtement ce travail, on peut même considérer que c’est un mérite ». Une réflexion sur l’utilisation politique de l’histoire et sur la vaste propagande imposée à la population italienne par la droite pendant près de trente ans.
  Il est désormais clair que nous sommes confrontés à une hégémonie politique et culturelle de la droite qui remonte au moins à l’arrivée au pouvoir de Berlusconi, il y a presque 30 ans. Deux des principaux partis politiques italiens, Lega et Fratelli d’ Italia,  s’inspirent de modèles politiques néo-nationalistes et néo-fascistes. Et depuis des années, ils dominent le spectre politique et influencent les politiques culturelles, notamment en ce qui concerne la mémoire, il suffit de penser aux films sur le sujet, produits par Rai. Le thème des foibe est central dans leur stratégie politique, car il comprend les deux éléments : il sert à raviver le nationalisme et à réévaluer le fascisme, en tant que victime d’une prétendue agression. Pour cette raison, le « récit » qu’ils ont imposé doit être intouchable. Cet objectif est poursuivi par des moyens d’intimidation, discréditer et diffamer, par exemple avec des accusations de négationnisme, les universitaires et les institutions qui les accueillent, des menaces, la violence, verbale et physique, est une valeur pour ces partis politiques, et même la censure. En Vénétie et dans le Frioul, il est déjà interdit par la loi de parler des foibe si l’on ne respecte pas certains canons, comme les « 12 000 victimes » officielles, qui sont presque trois fois supérieures à la réalité, et l’on veut imposer la même chose au niveau national, avec un récent projet de loi promu par la Lega.

Pourquoi penses-tu que cette histoire, depuis 2004, date à laquelle la journée du souvenir a été instaurée par le gouvernement Berlusconi, a toujours été un sujet d’actualité ? En effet, pourquoi semble-t-il que cette histoire se réchauffe encore plus dans l’Italie d’aujourd’hui ?
  Je pense que ce livre détient le record du plus grand nombre de « recensions » avant sa sortie: au moins 4 critiques par des journaux de droite sur la base du seul titre ! À cette époque, alors que les insultes à mon encontre étaient déjà à leur plus haut niveau, j’ai lu un commentaire sur les réseaux sociaux néo-fasciste : « Restez calme, nous avons déjà gagné la bataille des foibe » . Eh bien, si l’on regarde bien, le 10 février est une date qui ne suscite aucune opposition, politiquement parlant : tous les partis sont d’accord, avec de légères nuances. En fait, tous ont adopté la perspective nationaliste, qui inclut, volontairement ou non, une décriminalisation du fascisme.
  La seule tension qui existe est entre le monde politique et médiatique qui, avec de légères nuances, célèbre cette histoire de manière incorrecte ou partiale, et les historiens honnêtes et courageux, de plus en plus rares, qui tentent de remettre en question cette histoire. Aujourd’hui, il est plus facile et plus commode pour tout le monde de s’adapter à cette histoire déformée et de marginaliser les quelques voix dissidentes. Mais c’est une grave erreur politique, car c’est notre démocratie qui est en jeu. Il est non seulement grave de mettre hors la loi les historiens qui disent la vérité, mais il est également dangereux de criminaliser la résistance et de présenter les fascistes comme des martyrs, des héros. C’est une voie qui concerne toute la classe politique, car les honneurs aux « martyrs des foibe », dont beaucoup sont des soldats fascistes, sont délivrés chaque année par les autorités de l’Etat, et non par des associations privées de nostalgiques du fascisme.
  Ici, face à cette importante convergence de tous les partis politiques sur le 10 février, c’est plutôt le 25 avril qui devient une date « chaude ». Le Jour de la libération est souvent défini comme « diviseur » par ces mêmes politiciens obsédés par le faux récit sur les foibe qui refusent de reconnaître les valeurs de l’antifascisme. Ce qui est absolument cohérent, car l’histoire qu’ils proposent sur les foibe est en contradiction ouverte avec celle de la Libération. Tout simplement parce qu’elle est le résultat d’une mémoire biaisée, la mémoire fasciste, qui a pourtant gagné un espace dominant dans les politiques mémorielles de notre pays. En substance : si tous les politiciens sont d’accord pour dire que la Résistance, yougoslave, était un phénomène criminel et que le fascisme était totalement innocent, il est évident que le 25 avril devient une date « biaisée », qui n’est célébrée que par les nostalgiques de l’antifascisme, assimilé au communisme, que l’État, le 10 février, condamne. Tout cela prouve une chose : il y a une tentative permanente de renverser les valeurs fondatrices de notre Constitution, les valeurs de liberté, de démocratie, c’est-à-dire l’antifascisme. Et aucun parti politique ne semble vraiment intéressé à les défendre.

MAREILLES : LE NOUVEAU PROJET ÉOLIEN RENFORCE L'ENCERCLEMENT DE LA COMMUNE

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