Affichage des articles dont le libellé est Écologie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Écologie. Afficher tous les articles

Paysages : quand l'expansion soutenue de l'arbre de forêt masque le déclin permanent de l'arbre hors forêt

  " L’arbre est ainsi soumis au droit de propriété consacré dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 en son article 17 : « le droit de propriété [est] un droit inviolable et sacré ». Si tel est le bon plaisir du propriétaire, les arbres peuvent donc être taillés, coupés, élagués, enlevés, abattus, arrachés…[...] La régression des haies et des arbres épars s’est opérée en même temps que celle des prairies naturelles dont les surfaces ont reculé de quatre millions quatre d’hectares entre 1970 et 1999, essentiellement sous l’effet des remembrements fonciers : quinze millions d’hectares remembrés depuis 1945... "
  Tout est dit!

php


***

Pour une protection juridique des arbres hors forêt


Ophélie Touzé

Doctorante à l’Université de Rouen, juriste au CAUE 77
2021 12

 La législation française actuelle ne permet pas de protéger efficacement l’arbre hors forêt, et ce en tant qu’être vivant. Certains articles de loi peuvent même aller jusqu’à lui porter préjudice. L’exemple le plus flagrant est présent dans l’article 673 du Code civil. La version actuelle de cet article date de 1921 et n’a pas été modifiée depuis. Selon cet article, « celui sur la propriété duquel avancent les branches des arbres, arbustes et arbrisseaux du voisin peut contraindre celui-ci à les couper ». La propriété… Que peut l’arbre face au droit de propriété ?

Taille drastique et dépérissement avancé des arbres. © Ophélie Touzé


  L’arbre n’est pas défini par le droit. Il est classé par le droit. Il est classé dans la catégorie des biens : des biens immeubles lorsqu’il est enraciné, des biens meubles lorsqu’il est coupé ou arraché. L’arbre est ainsi soumis au droit de propriété consacré dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 en son article 17 : « le droit de propriété [est] un droit inviolable et sacré ». Si tel est le bon plaisir du propriétaire, les arbres peuvent donc être taillés, coupés, élagués, enlevés, abattus, arrachés…
  Mais l’arbre n’est pas qu’un simple bien. C’est un bien d’intérêt général. Pourquoi ? Parce que c’est un allié de premier choix pour limiter les effets du changement climatique. Par le mécanisme de la photosynthèse, l’arbre absorbe le dioxyde de carbone et rejette de l’oxygène. Il permet de lutter contre les îlots de chaleur en ville, de lutter contre l’érosion des sols…
  En ces temps où l’on ne parle que de réduction de l’émission de gaz à effet de serre, de limitation du réchauffement climatique, de protection de l’environnement, préserver les arbres est une nécessité. Au droit de nous y aider !
  Avant toute chose, il importe de définir ce qu’est un arbre. Selon le dictionnaire, un arbre est « un végétal pouvant atteindre un âge et des dimensions considérables, dont la tige ligneuse se ramifie à partir d’une certaine hauteur du sol »1 . Un végétal, et donc un arbre, est un être vivant. Peut-on traiter un être vivant comme une simple chose ?
  Les arbres, organismes vivants et donc fragiles, doivent faire face à toutes sortes d’agressions et de dégradations au quotidien pouvant porter gravement atteinte à leur intégrité. La pression foncière et l’urbanisation concourent à ces atteintes ; les arbres doivent bien souvent céder la place à des projets de construction, d’aménagement ou d’infrastructures.

 


© Ophélie Touzé


  Si en France, les forêts sont en expansion, avec une surface qui a doublé depuis le XIXème siècle, la quantité d’arbres hors forêt, elle, diminue. « La régression des haies et des arbres épars s’est opérée en même temps que celle des prairies naturelles dont les surfaces ont reculé de quatre millions quatre d’hectares entre 1970 et 1999, essentiellement sous l’effet des remembrements fonciers : quinze millions d’hectares remembrés depuis 1945 »2 . Les arbres hors forêt sont des arbres isolés, d’alignement ou épars. Ils se situent en milieu rural, périurbain ou urbain sur l’espace public ou privé. Ils prennent part à la composition des allées ou avenues, des parcs, des jardins, des bosquets ou des bandes boisées. Ce sont des éléments essentiels de notre patrimoine naturel et culturel. Un patrimoine fragile, car vivant, qu’il importe de protéger, non seulement pour les raisons évoquées précédemment mais aussi parce qu’il participe à notre identité. Les arbres hors forêt peuplent nos paysages et témoignent de diverses traditions.
  À cette fin, en 2016, l’association ARBRES, Arbres remarquables : bilan, recherche, études et sauvegarde, et le CAUE 77, Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de Seine et Marne, ont constitué un groupe de travail « Amélioration de la législation arbres hors forêt ».
  En 2019 eut lieu la trente-quatrième Arborencontre de Seine et Marne portant sur « la législation : un outil pour protéger les arbres ». Ce colloque marque le point de départ de l’étude réalisée par le groupe de travail.
  Composé de quarante spécialistes, arboristes, enseignants chercheurs, juristes, architectes, urbanistes, architectes des bâtiments de France, notaire, inspecteurs des sites, gestionnaires de patrimoine arboré, paysagistes…, ce groupe a analysé une soixantaine d’articles de loi, répartis dans une dizaine de codes différents, se rapportant de près ou de loin aux arbres hors forêt. Cette analyse a révélé que la plupart des articles ne permettaient pas de protéger efficacement l’arbre hors forêt.

 
.

© Ophélie Touzé

   La législation existante gagnerait à être clarifiée et simplifiée. Le groupe de travail « Amélioration de la législation arbres hors forêt » propose que soient créés de véritables périmètres de protection autour des arbres, ainsi qu’un “ référent-arbres ”.
  Ces périmètres de protection se déclinent en deux catégories : les AGAP, Arbres et groupes d’arbres protégés, et les AGAPIN, Arbres et groupes d’arbres protégés d’intérêt national. L’arbre pourra faire l’objet d’un AGAP s’il présente un intérêt local ou d’un AGAPIN s’il présente un intérêt national.
  Les arbres labellisés « arbres remarquables » par l’association ARBRES pourront, par exemple, bénéficier du périmètre de protection de l’ AGAPIN.
  L’intérêt de ces périmètres est qu’ils sont tant aériens que souterrains. Il est important en effet de préserver le système racinaire trop souvent mis à mal, notamment en ville, par la réalisation des travaux, ouvrages ou aménagements.

 

 

 

Taille drastique avec coupe de la totalité des arbres. © Ophélie Touzé

  Toute intervention dans ces périmètres serait alors soumise à autorisation préalable. Si l’abattage est déjà soumis à autorisation dans le cadre des Espaces boisés classés, EBC, tel n’est pas le cas de l’élagage. Or, de nombreux élagages ne sont pas effectués dans les règles de l’art, mettant ainsi en péril la pérennité de l’arbre. Tant l’élagage que l’abattage seraient ainsi soumis à autorisation préalable, mais également toute intervention risquant de porter atteinte au système racinaire de l’arbre.
  Par qui serait délivrée cette autorisation préalable ? L’autorisation d’intervention dans le périmètre de protection de l’ AGAP ou AGAPIN pourra être donnée par le “ référent-arbres ”. Les contours de ce nouveau statut doivent encore être précisés car il s’agit là de quelque chose de complètement nouveau.
  Le “ référent-arbres ” pourrait être un élu, aidé d’un professionnel disposant de compétences botaniques, en charge de différentes missions telles que :

  • conseil en gestion des arbres auprès des collectivités et particuliers
  • médiation en cas de litiges, troubles du voisinage
  • arbitrage en cas d’échec de la médiation
  • instruction des autorisations d’abattage

  Ces missions pourraient être exercées à l’échelle de la commune ou d’un établissement public de coopération intercommunale : EPCI.
  L’action d’amélioration de la législation arbres hors forêt est soutenue par de nombreux organismes professionnels du paysage et de l’arbre, des chambres de notaires, des villes, des associations environnementales et des personnalités du monde scientifique et culturel.
  Le 26 janvier 2020, Madame Aude Luquet, députée de la première circonscription de Seine-et-Marne, a posé une « question orale sans débat » sur la protection des arbres hors forêts à l’Assemblée nationale. Mme Luquet souhaitait connaître les ambitions du ministère de la Transition écologique en la matière. Mme Bérangère Abba, secrétaire d’État à la Biodiversité a alors répondu que, s’il existait différents dispositifs de protection, ceux-ci ne permettaient qu’une protection diffuse de l’arbre hors-forêt. La secrétaire d’État a enfin ajouté qu’il importait de « renforcer la culture collective de gestion de la nature en ville »3 .
  Depuis mi-juillet 2020, Madame Aude Luquet, députée de la première circonscription de Seine-et-Marne et membre de la commission de développement durable et de l’aménagement du territoire de l’Assemblée nationale, porte l’action d’amélioration de la législation arbres hors forêt au niveau politique.
  Le 25 mai 2021, la secrétaire d’État à la Biodiversité, Mme Bérangère Abba, a rencontré en préfecture de Melun le CAUE 77 et l’Association ARBRES afin d’échanger sur la question de la protection des arbres hors forêt. Il a alors été annoncé la mise en place d’un groupe de travail en partenariat avec le ministère de la Transition écologique, afin de formuler des propositions à partir du travail déjà réalisé.
  Le 1er décembre 2021, ce groupe de travail national s’est réuni afin de préparer les amendements au projet de loi « relatif à la différenciation, la décentralisation, la déconcentration et portant diverses mesures de simplification de l’action publique locale ». L’objet de ces amendements est notamment de proposer un décret d’application à l’article L350-3 du Code de l’environnement permettant de protéger efficacement les alignements d’arbres.
   Le groupe de travail national rassemble différents acteurs :

  • des membres du ministère de la Transition écologique : Bérangère Abba, Pierre-Édouard Guillain, conseiller de Bérangère Abba écosystèmes terrestres chasse et forêt,
  • des élus : Aude Luquet et Annie Chapelier, députée du Gard, accompagnées de leurs attachés parlementaires,
  • des experts : Arnaud de Lajarte, maître de conférences à l’Université d’Angers, Michel Greuzat, Ordre des géomètres,
  • des gestionnaires : Frédéric Ségur et Romaric Perocheau, administrateur de Hortis [Les responsables d'espaces natures en ville] ,  ENEDIS, SNCF Réseau, — des arboristes : Vincent Jeanne, président de la Société Française de l’Arboriculture, et Loïc Goubrein, président du cercle de qualité des arboristes grimpeurs Séquoia,
  • des représentants d’associations : Chantal Pradines, Allées et Avenues, Thomas Brail, Groupe national de surveillance des arbres, Yves Verilhac, Ligue pour la protection des oiseaux, Grégorie Dutertre et Augustin Bonnardot : CAUE 77…

  Une prochaine réunion devrait intervenir courant janvier.
   Pour plus d’informations : https://www.arbrecaue77.fr/

Notes et références

1. Voir à Arbre dans Le Petit Robert de la langue française
2. Guilleme Sylvie, Alet Bernard, Briane Gérard, Coulon Frédéric, Mairie Éric, L’arbre hors forêt en France, Diversité, usages et perspectives, Revue Forestière Française LXI - 5-2009, p. 548.
3. Question orale n° 1228 du 26 janvier 2020. 

L’urgence environnementale pourrait-elle déboucher sur une "dictature" verte?


  “Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez”,
Hannah Arendt.
   Faites vos jeux... rien ne va plus!


 

php

***

« Dictature verte » ou démocratie écologique ?

Marion Rousset
2020 12 26

  L’urgence environnementale appelle-t-elle inévitablement des mesures autoritaires ? Des chercheurs et des militants pensent au contraire que c’est le manque de démocratie qui compromet la conversion écologique.
   C’est une petite musique qui monte. Une idée vague, répétée ici ou là, qui finit par s’immiscer dans les esprits. Face à l’urgence écologique, la démocratie n’aurait pas la réponse. Autrement dit, les gouvernements devraient se dépêcher de faire preuve de la plus ferme autorité, au nom d’une crise environnementale qui menace de rendre la Terre inhabitable. Pour éviter la « fin du monde », il serait devenu inévitable de bousculer les populations en leur imposant des changements décidés contre leur gré.

 

 
Lire aussi >> Climat : les 7 enfumages de Total

  C’est, par exemple, l’astrophysicien Aurélien Barrau qui déclare : « Il faut des mesures politiques concrètes, coercitives, impopulaires, s’opposant à nos libertés individuelles ; on ne peut plus faire autrement ». Et qui, doutant de la stratégie de la prise de conscience et de l’évolution des mentalités, ajoute : « L’appel à la responsabilité individuelle est nécessaire mais insuffisant. Pourquoi ? Parce que tout le monde sait qu’on va vers la catastrophe, mais rien ne change. Nous sommes faibles, nous sommes ainsi faits. » C’est aussi le physicien américain Dennis Meadows, co-auteur d’un rapport de référence sur les limites de la croissance datant de 1972, qui pointe dans le quotidien Libération l’incapacité des démocraties représentatives à s’attaquer au problème environnemental : « La montée de l’autoritarisme est inévitable. Je suis personnellement très content de vivre dans une démocratie. Mais nous devons admettre que les démocraties ne résolvent pas les problèmes existentiels de notre temps – dérèglement climatique, réduction des réserves énergétiques, érosion des sols, écart croissant entre riches et pauvres, etc. ». C’est encore le climatologue François-Marie Bréon qui anticipe, dans le même journal, que « les mesures qu’il faudrait prendre seront difficilement acceptées. On peut dire que la lutte contre le changement climatique est contraire aux libertés individuelles, et donc sans doute à la
démocratie ».

Imaginaire de la dictature verte
  Déjà en 1979, le philosophe Hans Jonas évoquait, dans Le Principe de responsabilité, l’hypothèse d’une « tyrannie bienveillante, bien informée et animée par la juste compréhension des choses ». Un tel régime gouverné par une élite était le seul, à ses yeux, qui fût à même de prévenir la catastrophe. L’idée ne date donc pas d’aujourd’hui. Reste que l’urgence écologique fait aujourd’hui caisse de résonance. Preuve en est que la science-fiction s’est emparée du concept de dictature verte. Ainsi, une dystopie de Bertil Scali et Raphaël de Andreis parue l’an dernier, Air, décrit-elle une vie qui bascule. Samuel Bourget, cadre dans une entreprise de recyclage de pneus, est soudain traqué par une police écologique qui suit la consommation des citoyens à la trace grâce à leur empreinte numérique. Dans ce « monde d’après » où l’exécutif s’est arrogé les pleins pouvoirs après un référendum, les enfants dénoncent leurs parents et les divorces sont interdits pour éviter que les surfaces habitées ne se multiplient.
  Dans Un monde pour Stella, le romancier Gilles Boyer – par ailleurs conseiller d’Édouard Philippe – imagine quant à lui une société conduite à imposer en 2045 « la limitation stricte des naissances à une par femme dans le monde entier ». Force est de constater qu’un tel imaginaire fait aujourd’hui les choux gras de courants conservateurs qui agitent plus que jamais le spectre d’un gouvernement de « Khmers verts ». En atteste la couverture de l’hebdomadaire Valeurs actuelles qui titre, sur le visage de la jeune Suédoise Greta Thunberg, « Enquête sur le totalitarisme vert. Les charlatans de l’écologie ». Dans la même veine, un polémiste tristement célèbre s’en prend aux « dévots de la religion verte » dans les pages du Figaro.
  Des critiques sarcastiques galvanisées par la publication d’un rapport réalisé par le cabinet d’étude B&L Evolution qui – pour répondre à la recommandation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de limiter à 1,5°C l’augmentation de la température terrestre – s’est attelé à établir une liste de mesures radicales. Parmi celles-ci, proscrire l’utilisation des résidences secondaires en saison froide, introduire un couvre-feu thermique entre 22 heures et 6 heures pour atteindre une température moyenne de 17°C dans les logements, interdire tout vol non justifié hors d’Europe, demander une justification pour les déplacements professionnels, supprimer les lignes aériennes internes, proscrire la commercialisation de véhicules neufs à usage individuel, instaurer des quotas pour la consommation de produits importés, limiter la consommation d’électricité par jour et par personne, etc. Les critiques n’ont pas tardé : « On nous a accusés de prôner une dictature verte, parce
que nos mesures seraient liberticides », a confié l’ingénieur Charles-Adrien Louis dans Reporterre.

Démocratie et abondance
  C’est que la perspective de l’autolimitation défendue par les écologistes heurte notre conception de la démocratie qui, historiquement, associe croissance et liberté… au point que ces deux notions passent désormais pour consubstantielles. « L’évidence avec laquelle nous percevons encore aujourd’hui l’association entre les droits et l’industrie, entre la liberté et l’enrichissement, entre démocratie et abondance, est le produit d’un travail de tissage intellectuel et social », avance le philosophe Pierre Charbonnier dans Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques [1].
  Dans le sillage des Lumières s’est imposée l’idée que, pour asseoir l’idéal de souveraineté du corps social sur lui-même, il fallait que l’Homme règne en maître sur la nature. Dans la perspective d’un État de droit, rien ne devait venir entraver l’autonomie du collectif humain, dont l’ambition nouvelle de se contrôler se reflétait dans le contrôle qu’il réussissait à exercer sur son milieu. Placer sous sa tutelle la conduite des choses qui lui étaient extérieures allait donc de pair avec un projet politique émancipateur, au sein duquel le pouvoir de l’Homme n’avait désormais plus de limite. « L’élévation du niveau de production est considérée comme étroitement attachée à l’actualisation des idéaux républicains et notamment l’autonomie à l’égard des forces extérieures », relève Pierre Charbonnier. De fait, « le moment révolutionnaire a représenté un tournant dans la désinhibition sociale à l’égard des risques et des dommages induits par l’industrie, à travers le recul massif des réglementations qui organisaient auparavant les activités productives et leurs conséquences sur le milieu », observe-t-il.
  Le couple fusionnel que forment la démocratie et la croissance découle de cette histoire et continue de façonner notre inconscient politique. Si bien que, parmi les écologistes, il en est qui ne voient d’autre compromis que de renoncer à l’idéal de liberté pour aller vers une société plus sobre sur le plan énergétique. « Pris de panique, certains en arrivent à affirmer que le projet d’autonomie comme tel est essoufflé et que l’écologie est indissociable de l’autoritarisme », regrette Pierre Charbonnier. Pourtant, le projet d’autonomie politique n’a pas vocation, selon lui, à rester arrimé au rêve d’abondance. Mieux, la crise écologique est sans doute l’occasion de réinventer une démocratie adaptée à une société post-croissance. « Si profondément ancré que soit le couple formé par l’autonomie et l’abondance, il n’en est pas moins un arrangement historique contingent », insiste ce chercheur. « La sobriété n’est pas synonyme d’absence de liberté », abonde Nicolas Haeringer, coordinateur de l’organisation 350.org, qui milite pour la sortie des énergies fossiles. « Ce qui est remis en cause, c’est la "liberté négative" qui consiste à agir sans se soucier d’une règle quelconque. Un des fondements du libéralisme consiste à penser qu’il revient à chacun de déterminer son mode de vie. Ce n’est plus du tout acceptable. Nous avons aujourd’hui besoin d’un nouvel imaginaire démocratique », ajoute le philosophe Dominique
Bourg.

Pas de sobriété sans justice sociale
  Il n’empêche que la question reste entière : comment faire en sorte que les populations se limitent d’elles-mêmes, sans qu’il faille le leur imposer ? « Il faut reconnaître que l’alliance entre écologie et démocratie n’est pas automatique », avance le politologue Yves Sintomer. « À l’échelle internationale, la Chine, qui n’est pas démocratique, est en avance sur l’Inde en termes de reconversion », poursuit-il. C’est dire combien penser ensemble la liberté et la sobriété est d’abord un choix politique : « À moins de lui préférer la dictature, la démocratie implique que les mesures écologiques soient acceptées par la population », indique l’économiste Aurélie Trouvé, porte-parole d’ Attac France. Que les régimes démocratiques reposent sur le consentement, la France a eu tendance à l’oublier dans sa gestion de l’épidémie de Covid-19, elle qui a déployé tout un arsenal punitif pour faire respecter le confinement. « On aurait pu avoir les mêmes mesures de confinement sans le discours martial. L’Allemagne a beaucoup moins infantilisé sa population ! Il aurait été nettement plus efficace d’ancrer les mesures sanitaires dans des pratiques communautaires permettant à chacun d’y adhérer, plutôt que de vouloir les imposer en se servant de drones », estime Nicolas Haeringer.
  Cependant, rien ne dit qu’une meilleure communication suffise à modifier les mentalités. Pour que la majorité consente à d’inévitables restrictions, encore faut-il inscrire la transition écologique dans un projet de justice sociale : « Si on n’associe pas "fin du monde" et "fin de mois", la transition écologique sera rejetée en bloc », affirme Aurélie Trouvé. C’est d’ailleurs une taxe sur les carburants qui a mis le feu aux poudres et propulsé les Gilets jaunes sur les ronds-points. « Les réactions seraient très différentes si on prenait en même temps des mesures de lutte contre la précarité matérielle et énergétique, lesquelles permettraient d’expliquer aux couches moyennes et précaires qu’elles n’y perdront pas en bien-être. La taxe carbone doit aussi s’accompagner d’un vaste plan de relocalisation des commerces de proximité et des services publics, de la gratuité des transports en commun, ainsi que de mesures visant à rapprocher le lieu de travail du domicile. De quoi faire en sorte que la voiture ne soit plus indispensable », soutient l’économiste.
  Même son de cloche du côté du sociologue Razmig Keucheyan : « Le consentement ne s’obtiendra que si on couple les avancées écologiques avec des mesures de progrès social et de justice ». Ce chercheur propose notamment de limiter les déplacements aériens tout en défendant l’égalité des citoyens devant l’avion. « Chaque individu pourrait bénéficier de "crédits voyage" l’autorisant à parcourir tant de kilomètres par an. Prendre l’avion ne devrait pas relever d’un choix individuel indexé
sur le revenu », conclut-il.

L’intérêt du plus grand nombre

  Les mesures écologiques sont réputées impopulaires. Sauf que les milieux populaires ont, dans le fond, moins à perdre que les catégories aisées. Une limitation des voyages en avion ne pénaliserait par exemple que ceux qui, en temps normal, s’y adonnent. « La privation de liberté est déjà le quotidien de plein de personnes qui ne choisissent pas ce qu’elles mangent, ni leur mode de déplacement. La lutte contre le réchauffement climatique va rogner sur les libertés des plus privilégiés, mais pour la majorité de la population, le rationnement est une forme de redistribution, une mesure d’égalité et de justice », renchérit Nicolas Haeringer. Et si le plus grand nombre avait tout à gagner à une transition écologique bien menée ? Si les premiers ennemis de la transition écologique n’étaient pas ceux que l’on croit ?
  A contrario des scénarios autoritaires, il y a là de quoi plaider pour davantage de participation citoyenne. « Des mesures fortes peuvent-elles être prises démocratiquement ? Si la démocratie se résume à des élections libres, on peut être sceptique ! Le poids des lobbies et les jeux politiciens ne se sont guère favorables… », avance Yves Sintomer. « Mais la démocratie relève aussi d’une culture qui s’incarne dans des dispositifs institutionnels autres que les élections, comme la Convention citoyenne pour le climat qui pourrait déboucher sur des propositions audacieuses, en avance sur les lois adoptées par le Parlement dans la dernière décennie », ajoute-t-il.
  Nul doute, par ailleurs, que le local est l’échelle où s’expérimentent aujourd’hui de nouveaux modèles. Des maires convertissent les cantines scolaires de leur ville à l’approvisionnement bio-local, tandis que des territoires visent à l’autosuffisance énergétique. « Les gouvernements sont très fortement sous le joug des multinationales. C’est ce manque de démocratie qui fait qu’on n’avance pas. Il faut redonner des moyen budgétaires à la démocratie participative, soutenir les démarches locales », insiste Aurélie Trouvé. Un constat que partage Nicolas Haeringer : « Ce n’est pas l’excès de démocratie qui constitue un obstacle, c’est l’inverse ! », s’exclame-t-il. « Soit on se saisit des questions écologiques comme d’un enjeu démocratique majeur, soit on se prépare un futur dystopique. » À l’heure où un petit virus très probablement lié à la relation destructrice de l’Homme à l’environnement a mis la planète à l’arrêt, on ne le sait que trop.

Climat : partager le constat d’alerte ne suffit pas à partager la même réponse : enquête

"On a le même tempo mais pas le même pattern...
On chante la même mélodie
Mais pas avec les mêmes harmonies...
 On joue la même mélodie
Mais pas avec le même son...
"
Philippe Katerine - Duo ; avec Angèle & Chilly Gonzales.
C'est ça être écologiste.
php
***

« Sur l’écologie, le clivage gauche-droite a encore toute sa pertinence, voire même il se renforce »

Barnabé Binctin

  « Tous écologistes ! », avait lancé Jean Castex à son arrivée à Matignon, cet été. Vraiment ? Enfin portée à l’agenda politique, cinq ans après la signature des accords de Paris sur le climat, la question écologique serait-elle soudainement devenue consensuelle ? Certainement pas, rétorque le sociologue Yann Le Lann. Son enquête révèle que la « génération climat » est loin d’être homogène. « Partager le constat d’alerte ne suffit pas à partager la même réponse. » Entretien.

 


  Yann Le Lann est maître de conférence à l’Université de Lille. Il est par ailleurs coordinateur d’un collectif de sociologues, Quantité critique, né en 2018, dans le sillage des premières marches pour le Climat, pour mener une analyse quantitative, en immersion, des mouvements sociaux contemporains en prise avec l’écologie.
  Associé à Arte dans le cadre du programme « Il est temps », qui présente plusieurs documentaires consacrés aux mobilisations des nouvelles générations, ce collectif a pu mener une étude de grande ampleur. Sur la base du volontariat, près de 400 000 personnes dans une dizaine de pays différents ont répondu à un questionnaire en ligne, comprenant 150 questions visant à définir un contour plus précis de notre rapport à l’écologie. Yann Le Lann présente ici les premiers résultats, tirés de 35 000 questionnaires exclusivement français.

Basta ! : Quels premiers enseignements tirez-vous de cette étude, toujours en cours ?
Yann Le Lann : le premier enseignement, c’est que l’urgence saisit une très grande majorité des répondants, la crise climatique apparaissant comme une cause fondamentale à l’intérieur de cette urgence. Pour autant, il existe de nombreux désaccords sur les solutions à apporter et les façons de résoudre ce problème. C’est le principal résultat que j’en retiens : partager le constat d’alerte ne suffit pas à partager la même réponse. Parmi tous ceux qui considèrent qu’il y a une nécessité d’agir, il n’y a pas pour autant une communauté d’action ou un horizon commun. Il faut aller au-delà du récit d’une « génération climat » homogène, pour prendre au sérieux les nuances importantes et les conflits d’orientation qui la traverse. Notre enquête affine ce que les enquêtes d’opinion ont souvent tendance à regrouper sous une seule et même bannière.

Autrement dit, la démocratisation de la question écologique entraîne des visions différentes de cette même question ?
  Exactement. Avec les marches pour le climat et la pétition pour « l’Affaire du siècle », qui a su rassembler 2 millions de signatures en quelques semaines, on a vu fleurir cette idée d’une nouvelle génération, mobilisée autour de l’écologie comme priorité. Certes, c’est une question qui traverse désormais fortement la société, et bouscule les façons de se projeter. Cela n’en fait pas pour autant un sujet consensuel, défendu par un bloc unifié. Au contraire, il existe un vrai flou sur le contenu : qu’est-ce qu’être écologiste ? Et de quelle écologie parle-t-on ? Il y a des niveaux de réponse très différents, par exemple sur les questions économiques : certains considèrent que cela implique de renégocier, très en profondeur, les principes d’organisation de l’économie, tandis que d’autres vont privilégier des approches plus réformistes. C’est intéressant de constater que, selon la définition que l’on donne de l’écologie, il n’existe pas du tout les mêmes désirs de transformation de la société.

Vous distinguez ainsi trois profils différents au sein de ce grand « peuple » de l’écologie ?
  Il y a d’abord ceux que l’on a appelé les « écologistes », qui formulent l’écologie comme un risque global, pensé à l‘échelle de la planète. Ils considèrent qu’il faut revoir toute l’organisation économique et politique pour affronter la crise écologique. Pour eux, il n’y a pas de « petite » transition, à bas-coût : il faut absolument, rapidement et profondément, transformer les principes d’organisation de la société. Ce sont ceux qui considèrent le niveau d’urgence comme maximal et qui participent le plus aux mobilisations. Ils sont également très impliqués dans les écogestes, même si ce n’est pas leur perspective stratégique : ils ne pensent pas que ce soit par des démarches de responsabilisation individuelle, type « consom’acteur », qu’on changera les choses, d’autant qu’elles leur paraissent masquer des formes d’injustice très fortes. Mais ils s’appliquent à les respecter dans leur cadre domestique, plutôt par souci éthique d’accorder leurs pratiques à leurs revendications.
  Viennent ensuite ceux que l’on a appelé les « environnementalistes » : pour eux, le niveau d’urgence reste très important, bien qu’inférieur au premier groupe. L’écologie se fait par la santé, qui est l’une de leur toute première préoccupation. C’est une écologie plus articulée avec la défense du bien-être. Le capitalisme reste pour une partie d’entre eux un obstacle, mais une grande partie de ce groupe considère qu’on peut « transitionner » à l’intérieur de ce système. Ils estiment que les institutions politiques et économiques peuvent mener cette transition, sans se voir nécessairement transformer en profondeur.
  Enfin, le dernier groupe, très minoritaire dans notre étude, représente les « productivistes » : de leur côté, le niveau d’urgence est beaucoup plus bas. Ils sont globalement très optimistes sur la question écologique. Leur écologie s’intéresse à la propreté ou aux paysages, et reste circonscrite à un niveau très local, qui ne remet pas du tout en cause les modes de vie, de production ou de consommation. Ils croient très fortement à la technologie comme solution, là où le premier groupe en fait plutôt une partie du problème.

Quel est le profil sociologique de votre panel ?
  C’est une population issue du salariat qualifié, avec un fort niveau de diplômes, plutôt jeune, principalement située dans la tranche d’âge 15-48 ans. On peut la qualifier de CSP+ : nous avons eu peu de réponses d’ouvriers, 2 % des actifs de la base, contre 19 % des actifs en France, et une surreprésentation de cadres, 50 % contre 19 % en France. De fait, c’est aussi une population déjà sensibilisée à l’enjeu écologique. C’est ce qui est intéressant, justement : on imaginait qu’ils penseraient à peu près la même chose, au vu de toutes ces propriétés… En fait, non ! Il existe des orientations très conflictuelles et des priorités très différentes. L’étude montre qu’il y a des polarités très fortes, avec des options idéologiques contradictoires.

Cela ne revient-il pas également à dire que l’écologie reste une question de classe ?
  Notre étude ne revendique pas la représentativité, nous l’assumons. On ne prétend pas définir des rapports de force à l’intérieur de la société française. Nous n’avons pas cherché à « redresser » notre échantillon, nous savions que la méthodologie nous prédestinait vers un cœur de cible particulier. Cet ancrage ne signifie pas que les populations qui ne sont pas dans l’échantillon n’ont pas des dispositions favorables à l’écologie ou qu’elles s’en désintéressent.
  Il y a un regard sur l’écologie qui est structuré par la classe, oui, on pense forcément cette question du point de vue de sa position sociale. Mais attention, cela ne veut pas dire qu’il y aurait une classe convertie – les cadres diplômés – et une autre qui y serait réticente – les classes populaires. C’est infiniment plus compliqué que ça !
  En réalité, à l’intérieur de chacun des groupes sociaux, cadres, ouvriers, etc., il existe des fractions importantes. Il n’y a qu’à voir le groupe des cadres, chez qui la polarité apparaît extrêmement forte : l’écologie des managers et l’écologie des professeurs ont des teintes idéologiques très différentes. Un exemple intéressant, c’est la réception de Greta Thunberg. On aurait pu supposer qu’elle serait plutôt consensuelle, mais ce n’est pas le cas. Chez les managers, c’est l’indifférence à son égard qui prévaut, voire l’hostilité, tandis que les enseignants la soutiennent.

À moins que ce ne soit une question de genre ? Votre étude fait ressortir que c’est également un facteur déterminant…
  Parmi les répondants, il y a effectivement une dimension genrée qui est très importante. Elle l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit de « relativiser » l’urgence : notre sous-groupe des « productivistes » est ainsi composé à 83 % d’hommes. À l’inverse, celui des « écologistes » est majoritairement féminin. En fait, on a l’impression que le genre joue un rôle très fort aux deux extrêmes : les femmes jouent un rôle décisif dans les minorités très mobilisées en faveur de l’écologie, et les hommes, un rôle décisif dans les minorités très mobilisées contre. Nous avions déjà observé cela dans les marches pour le climat qui sont composées à 64 % de femmes [1]. Ces subtilités des effets de genre sont une matière intéressante à creuser.

« Le mouvement climat est moins générationnel que social », aviez-vous précédemment expliqué. Cette enquête confirme-t-elle qu’il n’y a pas tant d’effet générationnel dans les mobilisations autour de l’écologie ?
  Il y en a un au-delà de 65 ans : les personnes plus âgées ont du mal à prioriser l’écologie. En-dessous, on ne constate pas particulièrement de fracture générationnelle. Au contraire, il y a plutôt des mécanismes de transmission intergénérationnelle qui sont très structurants : un ancrage familial à gauche va offrir un terreau très propice vers les problématiques écolo. On entend souvent parler de la thèse d’une socialisation ascendante, avec des enfants qui sensibiliseraient leurs parents à l’écologie : certes, mais qui sont ces enfants ? Ce sont ceux qui ont reçu une éducation et une orientation politique marquées à gauche.

- Climat et effondrement : « Seule une insurrection des sociétés civiles peut nous permettre d’éviter le pire »

  En réalité, pour le dire autrement, il n’y a pas de génération spontanée en matière de conscience écologique – ou très peu. Là-dessus, la sociologie traditionnelle, très attentive aux positions de classe comme aux processus de socialisation politique, dessine tout de même des axes très structurants, pour comprendre comment se forment le regard et l’engagement de ces nouveaux manifestants.

Un autre enseignement intéressant, c’est la permanence d’une grille de lecture gauche-droite chez la plupart de vos répondants. La fameuse question « l’écologie est-elle de droite ou de gauche » n’aurait donc pas lieu d’être, selon eux ?
  En tout cas, pour ceux qui s’intéressent à l’écologie, ce clivage gauche-droite a encore toute sa pertinence, voire même il se renforce ! Le fait de transformer l’écologie en un enjeu politique, qui a une valeur dans le vote ou dans l’action collective, y compris dans son quotidien et son espace domestique, cela ne se greffe pas sur n’importe quelle approche idéologique. Donc oui, hormis les « productivistes », la plupart des répondants s’autodéterminent de gauche, avec le même clivage ensuite, entre ceux qui se revendiquent d’une gauche radicale et ceux qui se considèrent dans une gauche plus réformiste. Penser l’écologie comme autonome de cet héritage culturel, c’est ne pas voir tous les effets d’une histoire politique qui est en train de s’emparer de cette question.
  Les médias ont parfois tendance à présenter les marches pour le climat comme des mobilisations spontanées, un peu « attrape-tout », qui dépasseraient les clivages politiques. Quand on a commencé nos enquêtes sur le terrain, certains considéraient même qu’on pouvait y trouver des macronistes déçus… En réalité, c’est une lutte très politisée, qui revivifie les polarités politiques. C’est aussi ce qu’ont montré les élections américaines, à leur façon : l’écologie est un nouveau sujet de clivage très puissant.

Si elles restent donc très politisées, ces différentes visions de l’écologie ne portent donc pas le même rapport aux institutions, ni ne défendent les mêmes registres d’action ?
  Les « écologistes » sont les plus critiques de la démocratie représentative, considérant que les institutions se sont dévoyées. Attention, cela ne veut pas dire qu’ils ne votent pas. Simplement, ils estiment nécessaires d’articuler ce geste à d’autres modalités d’engagement, plus proches de la désobéissance civile. Au fond, ils sont pris dans une sorte de tension : ils critiquent les institutions telles qu’elles existent, appelant à une refondation profonde de la démocratie ; en même temps, c’est le groupe qui est le plus attaché au fait que ce changement des règles passe par une décision politique, un choix collectif et souverain. C’est donc bien un processus démocratique qui doit organiser le nouveau squelette politique et économique de la société, avec l’intention que ces nouvelles règles pèsent de la même façon, juste et équitable, sur tous les groupes sociaux.
  Les environnementalistes, eux, expriment un plus grand respect à l’égard du corps politique et des institutions actuelles. Entre ces deux groupes, il n’y a pas juste un débat sur les modalités d’action, il y a aussi divergence sur les solutions – d’un côté, on va insister sur la sobriété et la transformation des modes de vie, de l’autre, on va croire au « solutionnisme technologique ». La nature du changement social auxquels consentent les environnementalistes semble bien moindre, malgré l’urgence qu’ils admettent. Cela peut sûrement expliquer leur réticence face à Greta Thunberg : elle bouscule certainement des hiérarchies qu’ils ne souhaitent pas remettre en cause, son positionnement apparaît peut-être trop radical par rapport à un programme d’action qu’ils voudraient plus aménagé avec le mode de fonctionnement de la société actuelle…
  Cela dessine véritablement deux horizons, deux projets de société différents. Paradoxalement, les personnes les plus « pessimistes » sur l’avenir sont celles qui ont le plus confiance dans les moyens de la société civile de faire corps, d’inventer, de construire une alternative – et qui s’y engagent ! Inversement, ceux qui se disent « optimistes » sont à la base ceux qui veulent le plus s’en remettre à l’État ou à des formes d’autoritarisme. L’opposition binaire « pessimistes vs optimistes sur l’avenir », telle qu’aime la construire le discours médiatique, n’a pas lieu d’être : il y a des optimistes sur l’avenir qui se révèlent en fait très pessimistes sur la relation aux voisins, et plus en difficultés à imaginer les actions collectives.

Recueillis par Barnabé Binctin

Photo : lors des premières marches pour le climat, à Paris, en 2019 / © Eros Sana

Notes
[1] Voir cet article du Monde.

Un écologiste aujourd'hui, doit-il nécessairement être antinucléaire et pro EnR?

  L'énergie nucléaire a bien sûr des défauts, mais elle permet aujourd’hui de résoudre bien plus de problèmes environnementaux qu’elle n’en crée. Le problème chez les écologistes engagés ce n'est pas qu'ils soient, généralement, anti-nucléaire, mais que tous soient... pro EnR, éolien, photovoltaïques, gaz, méthanisation, biomasse, etc.

php

***

Les écologistes doivent défendre le nucléaire

Bertrand Cassoret
Auteur du livre “Transition énergétique, ces vérités qui dérangent”, dont la 2ème édition est parue en 2020 aux éditions Deboeck supérieur. 

  Les associations écologistes sont historiquement contre le nucléaire. Cette énergie a bien sûr des défauts, mais elle permet aujourd’hui de résoudre bien plus de problèmes environnementaux qu’elle n’en crée et il serait logique que les écologistes la défendent. Certains ont franchi le pas.
  Le principal problème environnemental actuel est le réchauffement climatique, causé à plus de 80% par le CO2 émis par la combustion des énergies fossiles, charbon, gaz et pétrole. La figure 1 montre l’origine de ces émissions dans le monde et en France. Comme on peut le voir, au niveau mondial, la 1ère cause d’émissions est la production d’électricité, la première source pour la produire étant le charbon. L’électricité ne représente que 20% de l’énergie finale consommée mais près de la moitié des émissions de CO2.
  On constate qu’en France où les émissions par personne sont plus faibles que dans les pays comparables, et où l’énergie nucléaire est très développée, la part de la production d’électricité dans les émissions est bien plus faible.



Figure 1 : émissions de CO2 dues à l’énergie par secteur. Sources : AIE 2017, chiffres 2015/ Agence Européenne de l’Environnement 2018/Commissariat général au développement durable.

  Les transports au pétrole, le chauffage au gaz et l’industrie sont aussi à l’origine d’émissions de CO2. S’il est possible de modifier certains processus industriels, de gagner en efficacité énergétique pour consommer moins, par exemple en isolant les logements, et d’inciter à davantage de sobriété, il est clair qu’il faudra, pour consommer moins d’énergies fossiles, reporter vers l’électricité une partie des consommations de pétrole et de gaz.
  Ainsi les développements du véhicule électrique et du chauffage par pompe à chaleur électrique devraient contribuer à diminuer les émissions de gaz à effet de serre, à condition bien sûr de ne pas produire l’électricité supplémentaire avec des énergies fossiles.
  Le développement spectaculaire ces dernières années de l’éolien et du photovoltaïque a permis de réduire un peu l‘usage des fossiles et de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. 


Le nucléaire au service du climat
  Ainsi on peut constater sur la figure 2 que les émissions de CO2 de l’Allemagne sont en baisse. Toutefois on constate que celles de la France, souvent accusée d’être en retard dans le développement des renouvelables, ont beaucoup baissé dès les années 80 lors de la mise en service du parc nucléaire.
  La France était plutôt en avance pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre. En effet, l’énergie nucléaire produit très peu de CO2, à peu près autant que l’éolien et quatre fois moins que le photovoltaïque, selon les chiffres du GIEC résumés à la figure 3.



Figure 2 : évolution des émissions de CO2 de l’Allemagne et de la France de 1965 à 2018, en millions de tonnes. Source : BP statistical review of world energy 2019.





Figure 3 : émissions de Gaz à Effet de Serre selon la production d’électricité, valeurs médianes en gCO2eq/kWh . D’après « Technology-specific Cost and Performance Parameters », Annexe III du 5ème rapport du GIEC-IPCC, 2014.

  Parmi les problèmes liés à la consommation d’énergie, il n’y a bien sûr pas que les émissions de gaz à effet de serre : toutes les sources d’énergie ont leurs inconvénients. Les énergies fossiles émettent, entre autre, des particules fines et oxydes d’azote, et sont largement responsables des 5 millions de décès prématurés annuels dus à la pollution atmosphérique.
  Les centrales au charbon européennes causent près de 23 000 décès prématurés chaque année [1] , soit davantage que Tchernobyl ! Les énergies fossiles représentent, en nombre de morts, plusieurs centaines de Tchernobyl chaque année ! L’Allemagne s’est engagée à sortir du charbon en 2038….
  Les énergies renouvelables, bien que moins polluantes, ne sont pas exemptes d’inconvénients. Le bois, 1ère énergie renouvelable au monde, émet des particules fines très nocives et n’est renouvelable que si on l’utilise parcimonieusement.
  L’hydroélectricité, 2ème énergie renouvelable au monde, a le gros inconvénient de modifier les écosystèmes, de dégager des gaz à effet de serre par décomposition des végétaux, et de nécessiter d’évacuer des populations. Ainsi la construction du barrage des Trois Gorges en Chine a exigé l’évacuation de 1.8 millions de personnes, 18 fois plus qu’à Fukushima. Les ruptures de barrage ont tué dans l’histoire plus que les accidents nucléaires.
  L’éolien et le solaire qui se développent beaucoup actuellement paraissent avoir peu d’inconvénients. Toutefois de nombreuses analyses de cycle de vie montrent que ces sources d’énergie nécessitent beaucoup plus de matériaux que les autres sources, avec là encore, des impacts environnementaux liés à l’exploitation et à la transformation.
  Ainsi le photovoltaïque émet des quantités non négligeables de particules fines, oxydes d’azote ou composés organiques non volatils [2] ; certaines études concluent qu’il fait perdre plus d’années de vie que le nucléaire [3] . De plus il nécessite de grandes surfaces qui ne sont alors plus disponibles pour la végétation. 


Est-ce raisonnable de passer au tout renouvelable ?
  Il reste toutefois vrai que le photovoltaïque et l’éolien sont, comme le nucléaire, beaucoup moins polluants que les énergies fossiles, mais n’ont pas l’inconvénient de produire des déchets très longtemps dangereux.
  La question est donc de savoir si on peut se passer à la fois des énergies fossiles et du nucléaire, donc de n’utiliser que des renouvelables. Cette question fait débat depuis quelques années et il est plus difficile d’y répondre qu’il n’y parait.
  En effet, il ne suffit pas de calculer le nombre d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques nécessaires pour produire la même quantité annuelle d’énergie que celle utilisée actuellement : l’électricité produite par les éoliennes et panneaux solaires a un gros inconvénient : elle se stocke très difficilement.
  Or nous avons besoin d’électricité à tout moment, en quantité variable, indépendamment de la météorologie qui décide des productions éoliennes et solaire. Nous avons aussi besoin d’électricité les soirs sans vent ! Il faut donc, pour savoir si on peut envisager un avenir 100% renouvelables, des modélisations complexes tenant compte du comportement des consommateurs, de statistiques météorologiques, de futurs échanges internationaux, des potentiels de production par hydroélectricité, biogaz, géothermie, de systèmes complexes de stockage…
  Aucune étude n’aboutit à un système 100% renouvelables sans modifications importantes de la consommation. Ainsi l’étude de l’Ademe qui vise 100% électricité renouvelable en France considère une baisse et des reports de consommation d’électricité, des imports fossiles, et un système de stockage conséquent [4] .
  Le scénario NégaWatt, qui concerne toutes les énergies et non la seule électricité, nécessite une division par 2 à 3 de nos consommations, un objectif très ambitieux [5] .
  Les scénarios de RTE [6] semblent montrer qu’il est possible de descendre à 50% de nucléaire, mais pas à zéro, sans davantage recourir aux fossiles à condition que la consommation reste stable malgré le développement du véhicule électrique, et qu’elle s’adapte à la production, c’est-à-dire à la météo.
  Il est donc clair pour moi que l’objectif 100% énergies renouvelables est à l’heure actuelle une utopie, et qu’il faut compléter par du nucléaire plutôt que par des énergies fossiles. Certains écologistes l’admettent maintenant et on peut espérer qu’ils soient suivis.


Des écologistes qui défendent le nucléaire
  Ainsi en Allemagne Veronika Wendland et Rainer Moormann, qui étaient anti-nucléaires, ont beaucoup fait parler d’eux ces dernières semaines en demandant de reporter la fin de l’énergie nucléaire prévue en 2022. Ainsi Rainer Moormann, figure de proue de la lutte anti-nucléaire, déclarait en 2020 : « Même si l’on considère le pire de l’énergie nucléaire, même si une « super catastrophe » se produisait, ce serait toujours moins grave que ce que le changement climatique peut provoquer. »
  En Finlande, le parti vert est depuis 2018 « ouvert à toute recherche et développement de technologies à faibles émissions et respectueuses de l’environnement», y compris le nucléaire.
  Le canadien Patrick Moore, un des fondateurs de Greenpeace, a reconnu dans le quotidien allemand Die Welt en 2008 : « Je suis absolument persuadé aujourd’hui que la campagne contre l’énergie nucléaire était stupide. Nous avons fait l’erreur de mettre les armes nucléaires et l’énergie nucléaire dans le même sac, comme si tout ce qui était nucléaire était mauvais. »
  L’américain Michael Shellenberger, Fondateur de l’association « Environmental Progress », milite pour le nucléaire au nom de l’ éco-modernisme et déclarait en 2019 « le nucléaire civil a provoqué bien moins de dégâts que les autres sources d’énergie » .
  L’anglaise Zion lights a quitté le mouvement écologiste « Extinction Rebellion » pour rejoindre « Environnemental Progress » : « Maintenant, j’ai quitté l’organisation pour prendre un poste de militante pour l’énergie nucléaire […] Entourée d’activistes antinucléaires, j’avais laissé la peur des radiations, des déchets nucléaires et des armes de destruction massive s’infiltrer dans mon subconscient. J’ai réalisé que j’avais été dupée dans le sentiment anti-science depuis tout ce temps »
  En France Brice Lalonde, écologiste et ministre de l’Écologie de 1988 à 1992, a déclaré à la Voix du Nord en janvier 2016 : « J’appelle les écologistes à tenir compte du nucléaire qui n’émet pas de CO2 et qui est sûr dans nos pays. J’étais un antinucléaire farouche, mais il ne faut pas fermer la porte à ces technologies quand il y a urgence à engager une transition vers une énergie propre. »
  Dans la préface qu’il a rédigée pour mon livre « Transition énergétique, ces vérités qui dérangent » [7] , il déclarait en 2019 «C’est l’éléphant dans la transition : l’énergie nucléaire… Oui nous sommes quelques-uns parmi les écologistes à taire, voire abandonner, l’hostilité que nous lui portions. Le changement climatique est tellement monstrueux que nous voyons le nucléaire avec d’autres yeux. L’énergie nucléaire produit beaucoup d’énergie avec très peu de CO2, elle occupe peu de surface, son impact est moindre que celle du charbon, source d’énergie meurtrière, ou que celle du gaz qui fuit au grand détriment du climat, et qui fait sauter des maisons de temps à autre. Le nucléaire est donc très utile contre le changement climatique. Il est grand temps que les antinucléaires cessent de se contorsionner pour nier l’évidence. Le dénigrement systématique du nucléaire n’est plus de saison. […] le nucléaire est un allié puissant contre le changement climatique. Combattre un allié au lieu de combattre l’ennemi, c’est risquer de devenir, qu’on le veuille ou non, complice de celui-ci. Je ne voudrais pas que les écologistes vitupèrent le nucléaire par dogmatisme, lui préférant même le gaz fossile, et deviennent la cinquième colonne du changement climatique en rendant la bataille plus difficile à gagner. Ce serait tragique. »
  Jean-Marc Jancovici, célèbre ingénieur et auteur de nombreuses conférences et ouvrages de vulgarisations, très préoccupé par les problèmes des énergies fossiles et par le réchauffement climatique, ne cesse de défendre le nucléaire au nom de l’environnement.
  Le climatologue François-Marie Bréon, membre du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’ Evolution du Climat), défend le nucléaire et déclarait le 27 septembre 2020 lors de la journée « Stand-up for nuclear » : « On ne fait pas du nucléaire par plaisir, mais parce qu’on n’a pas le choix, du fait de l’urgence climatique”, “Il faut rétablir la vérité dans le grand public pour que les politiques puissent prendre de bonnes décisions sans risquer une sanction électorale“.
  L’explorateur français Jean-Louis Etienne, défenseur de l’environnement, défend lui aussi le nucléaire: « aucune autre technologie n’est assez mature pour produire massivement de l’énergie propre », «Le CO2 est le pire des déchets. Il est diffus, incontrôlable… Il a des conséquences rapides sur l’environnement… Les déchets nucléaires, eux, sont identifiés, localisés, gérables et peut-être réutilisables à terme.»
  L’association des écologistes pour le nucléaire, AEPN, défend le nucléaire au nom de l’écologie depuis 1996.
  L’association « Sauvons le Climat » milite pour la réduction des émissions de CO2 par l’utilisation du nucléaire, elle a publié de nombreuses études dont le scénario Négatep [8] qui explique comment diviser par quatre la consommation d’énergies fossiles en développant les renouvelables ET le nucléaire.
  Enfin il faut savoir que la grosse majorité des scénarios du GIEC font appel au nucléaire pour limiter le réchauffement climatique.


Références :

[1] « Europe’s Dark Cloud. How coal-burning countries are making their neighbours sick », WWF, HEAL, CAN Europe, Sandbag, 2016.
[2] Franz H. Koch, Hydropower-Internalized Costs and Externalized Benefits, International Energy Agency (IEA) – Implementing Agreement for Hydropower Technologies and Programs, Ottawa, Canada, 2000.
[3] A. Rabl & J.V. Spadaro, « Les coûts externes de l’électricité », Revue de l’énergie, n° 525, p. 151-163, mars-avril 2001.
[4] ADEME, Un mix électrique 100 % renouvelable ? Analyses et optimisations, 2015.
[5] Association Négawatt, « Scenario Négawatt 2017-2050 », 2017.
[6] Réseau de transport de l’électricité, Bilan prévisionnel de l’équilibre offre-demande d’électricité en France, édition 2017.
[7] Bertrand Cassoret, Transition énergétique ces vérités qui dérangent, éditions Deboeck supérieur, 2020.
[8] Claude Acket, Hubert Flocard, Claude Jeandron, Hervé Nifenecker, Henry Prévot, Jean-Marie Seiler, Diviser par quatre les rejets de CO2 dus à l’énergie : le scénario Négatep, Association « Sauvons le climat », 2017.

Ecologie : la voie des urnes ou la voie de la rue?

  "Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal."
Hannah Arendt, Responsabilité et jugement

php

***

Changements climatiques, questions de stratégie

Vincent Gay
17 septembre 2020

  À propos des livres d’Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, La Fabrique, 2020, et de Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimiste, Textuel, 2020.

***

   Face aux changements climatiques, et plus généralement à l’accélération de la destruction des écosystèmes, l’écologie politique et les mouvements sociaux qui s’en réclament ont connu d’importants renouvellements ces dernières années, symbolisés par les immenses marches pour le climat, l’émergence de figures internationales, dont la plus charismatique demeure Greta Thunberg, ainsi que par une multitude d’écrits, de velléités théoriques, voire d’un nouveau vocabulaire, à l’instar de la « collapsologie ». De nombreux débats traversent cette floraison écologiste ; néanmoins, c’est souvent en creux que s’expriment des débats stratégiques, les mouvements écologistes étant relativement peu prolixes à ce sujet, hormis ceux qui, proches des partis verts, voient essentiellement dans la participation aux institutions et aux joutes électorales la seule voie crédible pour le changement.
De cette relative discrétion des questions stratégiques, qui n’est par ailleurs pas l’apanage des seuls mouvements écologistes, il ne faudrait pas déduire qu’aucune proposition ni aucun discours stratégique n’a émergé ces dernières années. Ne serait-ce que, dans le cas français, la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes a donné lieu à un renouveau des questionnements stratégiques et le devenir de la ZAD est, de ce point de vue, un enjeu important.
   L’intérêt de deux livres parus récemment est de remettre sur l’ouvrage les questions stratégiques qui traversent les mouvements écologistes et en particulier les mouvements pour le climat. Ils ont en outre comme point commun de se réclamer d’un marxisme écologiste, ou d’un écosocialisme plus ou moins affirmé. Le premier, Comment saboter un pipeline, a été écrit par Andreas Malm, géographe suédois et militant pour le climat ; le second, Trop tard pour être pessimistes !, par Daniel Tanuro, agronome, militant de la gauche radicale et des mouvements pour le climat en Belgique.
   Andreas Malm ne propose pas à proprement parler de stratégie pour les mouvements pour le climat, mais s’interroge sur les limites des mobilisations récentes en les resituant dans une histoire plus ancienne et en essayant de débusquer les impasses de discours souvent perçus comme radicaux, car rompant avec l’ inactivisme des ONG environnementalistes traditionnelles. Malm décrit la succession de vagues de ces mouvements depuis une quinzaine d’années. La première, entre 2006 et 2009 en Europe du Nord, a donné lieu à des occupations, des camps climat et bien sûr la mobilisation lors de la COP15 de Copenhague qui a marqué un tournant, négatif, dans les négociations internationales. La seconde, à partir de 2011 aux États-Unis, s’est caractérisée par la primauté donnée à la désobéissance civile, en particulier contre des projets de pipeline : sit-in devant la Maison Blanche, chaînes humaines, campagnes de désinvestissement des énergies fossiles, campement des nations sioux… La troisième vague, à partir de 2018, est celle de l’irruption de la jeunesse dans les marches climat, des Fridays for future, de la naissance du mouvement international Extinction Rebellion (XR) et des actions de blocage à Londres, Berlin, Paris et dans d’autres métropoles. La montée en puissance et la massification de ces mouvements rompent avec l’environnementalisme de bien des ONG institutionnalisées et ne nourrissent pas d’ambiguïtés quant à la dénonciation des responsables de la crise climatique et de l’incapacité des classes dominantes à apporter un début de solution aux dérèglements climatiques. Néanmoins, Malm s’interroge : alors que s’approfondit le mouvement et que chaque vague renforce la précédente, comment se fait-il que, malgré de petites victoires et de lourdes défaites, l’impératif de la non-violence soit toujours aussi puissant dans ces mouvements ? Voire que
« l’attachement à une non-violence absolue semble […] s’être renforcé d’une vague à l’autre, l’intériorisation de cette règle apparaissant universelle, la discipline remarquable » ?
   Cette question traverse tout l’ouvrage et Malm revient sur les débats qui ont construit la non-violence comme enjeu majeur des mouvements climatiques, du moins dans les pays occidentaux. Il existe certes des raisons tactiques à la promotion de la non-violence : facilité à rejoindre les mouvements, sympathie médiatique, massification… Malm ne remet pas en cause ces vertus de la non-violence, mais il interpelle les activistes pour le climat : est-ce le seul moyen d’action ? Si les mouvements s’amplifient et que toujours rien ne change, ne sera-t-il pas temps de passer à d’autres pratiques? Avant de répondre à ces questions, Malm fait un détour par les influences idéologiques permettant d’expliquer la prépondérance de la non-violence au sein des mouvements climatiques. Il mentionne par exemple le pacifisme moral de Bill McKibben, fondateur de l’association 350.org, ou le pacifisme stratégique de mouvements et de penseurs qui considèrent que la violence éloigne les mouvements sociaux de leurs objectifs. Ici, Malm cible surtout XR, dont le fondateur peut ainsi expliquer :
« la science sociale est formelle sur ce point : la violence n’optimise pas les chances d’issues progressistes victorieuses. De fait elle mène presque toujours au fascisme et à l’autoritarisme. La seule solution est donc la non-violence. »
   Cette certitude tirée de la « science sociale » ne peut qu’étonner et mérite un certain nombre de rectifications auxquelles se livre Malm quant à la question de la violence dans les mouvements d’émancipation. Il remet ainsi en cause la lecture unilatérale, et parfois falsificatrice, de mouvements populaires du 20e siècle par XR, œuvre salutaire tant les discours militants peuvent être saturés de demi- ou de contre-vérités à ce sujet, visant à susciter des analogies entre les luttes du passé et les mouvements climatiques actuels, la « vérité historique » servant d’argument-massue. Parmi ces analogies, citons la lutte contre l’esclavage, les suffragettes, Gandhi, les mouvements pour les droits civiques aux États-Unis, la lutte contre l’apartheid, les mobilisations contre la poll tax ou encore la chute de Milosevic ou de Moubarak. Le point commun de ces évènements serait, dans la lecture des fondateurs d’ XR, leur non-violence. Or, rappelle Malm, non seulement cette version de l’histoire oublie une partie des protagonistes, par exemple les esclaves eux-mêmes dans la lutte contre l’esclavage, mais elle déforme également la vérité quant aux modes d’action utilisés. Ainsi, les suffragettes privilégiaient la destruction de biens ; les actions des militants pour les droits civiques étaient protégées par des armes et mettaient en œuvre, non sans tensions, une dialectique entre non-violence et violence ; l’ ANC a créé en Afrique du Sud une organisation secrète dont le principal mode d’action était le sabotage, etc. Quant à Gandhi, figure tutélaire des mouvements se revendiquant de la non-violence, Malm ne manque pas de rappeler les fluctuations de sa vie politique, son exhortation aux Juifs d’Allemagne en 1938 à s’en tenir à la non-violence, et le fait que l’indépendance indienne ne peut être attribuée à la seule stratégie non-violente, l’Inde comme de nombreuses colonies ayant connu des luttes de décolonisation souvent très violentes.
   Outre ces rappels bienvenus, Malm critique la façon dont la non-violence est devenue dans une large partie des mouvements pour le climat un fétiche sacré, qui empêche toute réflexion tactique et stratégique. Le « mélange de niaiserie et de falsification » qu’il décèle notamment chez XR fait que la non-violence ne peut jamais être réellement évaluée à l’aune de son efficacité ou de son inefficacité. Alors que les situations historiques évoquées sont sans commune mesure avec les enjeux posés par les changements climatiques, les analogies dans les discours écologistes deviennent non pas des outils pour saisir des situations politiques particulières mais des grigris permettant d’ériger la non-violence en valeur morale incontestable. L’histoire « aseptisée, dénuée de toute évaluation réaliste de ce qui s’est produit ou non » minimise les rapports de force, les intérêts en jeu, ne permet pas aux militant-e-s pour le climat d’être lucides face aux forces qu’il s’agit d’affronter. Au fond, on mesure là un des effets de la dévaluation des idéaux et perspectives révolutionnaires, qui laisse d’autant plus de place à l’idée qu’une succession de changements localisés pourrait conduire à un changement profond et ainsi « sauver le climat ».
   Le dernier ouvrage de Daniel Tanuro couvre un spectre de questions bien plus larges que celui de Malm. Il revient de manière très éclairante et pédagogique sur la profondeur de la crise écologique en cours, sur les réponses capitalistes à cette crise, sur les biais des recherches scientifiques sur le climat et la conservation des espèces. Les deux derniers chapitres sont consacrés aux débats stratégiques qui traversent l’écologie politique. Tanuro commence par démontrer que la racine du problème climatique est le mode de production capitaliste et sa colonne vertébrale technique, le système énergétique basé sur l’exploitation des fossiles. L’écologie libérale, qui mêle recettes technologiques et exhortations morales, est donc une impasse, ce dont conviennent nombre de militants écologistes. Pour autant, dans la galaxie des propositions de l’écologie libérale, certaines sont mâtinées d’une dimension sociale, et font l’objet de débats dans les mouvements sociaux ; Tanuro prend ainsi l’exemple de la taxe carbone proposée par le célèbre climatologue James Hansen soit une taxe à taux élevé progressant chaque année et dont le produit serait versé à tou-te-s sous forme d’un dividende identique, les plus pauvres pouvant ainsi augmenter leurs revenus en limitant leurs émissions de gaz à effet de serre, tandis que ceux qui polluent le plus paieraient des prix majorés supérieurs au dividende. Cette proposition tourne le dos à une régulation qui serait fondée sur des objectifs de réductions de gaz à effet de serre à atteindre ; de plus, les cas récents de forte augmentation des prix de l’énergie n’ont pas montré d’effets majeurs sur la baisse des consommations. Enfin, une telle proposition pose la question d’un prix mondial du carbone qui serait fixé par les pays riches, ce qui risque de se transformer en « coopération forcée » entre le Nord et le Sud, autrement dit une forme adoucie de néocolonialisme vert.
   Tanuro prend également pour cible d’autres courants écologistes. Deux de ces courants d’idées méritent qu’on s’y arrête tant leur succès idéologique, sinon leur influence, est grande chez une partie des écologistes[1]. Le premier n’est pas à proprement parler un courant théorique structuré. Il s’appuie essentiellement sur une critique de la technique élaborée par Jacques Ellul dans Le système technicien paru en 1977 [http://www.ethique.sorbonne-paris-cite.fr/sites/default/files/dossier_0.pdf]. L’apport d’ Ellul n’est pas négligeable dans la pensée écologique, notamment par sa remise en cause d’une supposée neutralité des techniques. Cependant le fait de renvoyer la critique non pas vers une organisation économique et un système de dominations sociales plurielles, mais plutôt vers « la Technique », au singulier, affaiblit considérablement le propos et fait disparaître le rôle du capitalisme dans la domination sur la nature. Sans compter des aspects franchement conservateurs qui découlent de l’approche ellulienne de la technique, laquelle réfute l’exigence d’égalité absolue et est pour le moins ambiguë sur la pilule contraceptive et l’avortement, décrites comme des techniques, donc a priori suspectes, permettant d’augmenter l’irresponsabilité des individus, des femmes en l’occurrence ; on trouve aujourd’hui de tels accents réactionnaires chez certains mouvements anti-industrialistes hostiles par exemple à la PMA et l’analysant comme une mainmise de la technoscience sur la reproduction[2].   Le second courant idéologique est bien plus récent et son succès résonne autant comme un avertissement face à la profondeur de la crise écologique que comme l’impasse d’un certain catastrophisme. Les collapsologues[3] connaissent en effet un certain succès, leurs livres se vendent comme des petits pains. Pourtant leurs principaux écrits sont marqués d’une part par une faiblesse théorique, due notamment au fait qu’ils considèrent les phénomènes sociaux comme les phénomènes étudiés par les sciences dures, réglés donc par des lois naturelles face auxquelles il est inutile d’agir ; d’autre part par un fatalisme et une quasi-absence de propositions politiques, hormis le beau mot d’ordre de l’entraide, qui est cependant de faible portée face à nos adversaires ; et enfin par des propos qui flirtent parfois avec le néo-malthusianisme, voire des prévisions dignes de Mme Soleil[4]. On ne peut que déplorer l’écart entre le constat réalisé par les collapsologues, basé le plus souvent sur une compilation acritique de rapports scientifiques, et leur indigence politique. Dès lors qu’ils s’avèrent incapables d’identifier le problème, ils n’apportent pas le début d’une solution. « Pour eux, le véhicule qui va dans le mur est un monstre mécanique sans chauffeur. Il n’y a pas d’ennemi, pas d’adversaire, pas de classes sociales », et donc pas de politique, seulement une pseudo-« collapsosophie » permettant de « vivre l’effondrement plutôt que d’y survivre ». Si on peut observer avec Tanuro une diversité des approches collapsologues, libertaire, bouddhiste, survivaliste, régressive…, on ne peut que s’interroger sur les succès de librairies des principaux auteurs en la matière. Attrait des récits-catastrophes ? Illusion d’une radicalité du discours ? Effet de mode passager facilité par la personnalité de Pablo Servigne ? Confusionnisme ambiant et régression des idéaux d’émancipation ? Toujours est-il que ce succès pose question à la gauche écologiste, en particulier aux écosocialistes qui n’ont pas vraiment réussi jusque-là à faire vivre leurs idées et leurs propositions à une aussi large échelle.
   C’est donc là tout l’intérêt des livres de Malm et de Tanuro que de contribuer aux débats stratégiques posés par les luttes écologistes, sans concession ni sectarisme. En effet, face au confusionnisme ambiant et au peu de perspectives de changement radical, on doit être à la fois exigeant et modeste, tant les enjeux posés par les changements climatiques sont immenses et ne peuvent se résoudre par des slogans du type « écosocialisme ou barbarie ». Malm ne délivre cependant pas une approche stratégique très développée. Il se centre sur deux enjeux complémentaires : l’usage de la violence et la question des alliances entre des mouvements sociaux de différentes natures. Remettant en cause les divers arguments en faveur de la non-violence, asymétrie des forces entre les activistes et les États, idée que ce ne serait jamais le bon moment pour la violence, risques de minoration des mouvements à cause de la violence et de perte du soutien populaire, caractère non démocratique de la violence…, il émet l’hypothèse d’une « augmentation tendancielle de la réceptivité » de la violence au fur et à mesure de l’avancée de la catastrophe climatique ; autrement dit : « à six degrés d’augmentation, l’envie de faire sauter des pipelines pourrait bien être à peu près universelle dans ce qu’il restera d’humanité. »
   Ce n’est donc pas la violence ou la non-violence en tant que telles, ou comme valeurs morales, qui intéressent Malm, mais bien leurs effets politiques, et donc la capacité des mouvements écologistes à amplifier l’acceptabilité des luttes radicales et de modes d’action déterminés. Dans le cas français, les exemples de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou les Gilets Jaunes semblent montrer qu’un certain usage de la violence ne fait pas s’évaporer le soutien aux mouvements. L’exercice d’équilibriste que doivent mettre en œuvre les militant-e-s doit donc, sans avoir peur d’être calomnié-e-s par certains, permettre de recueillir des soutiens tout en faisant augmenter le degré le niveau d’engagement. D’où sa proposition de « sabotage intelligent », nécessitant des choix pertinents quant aux cibles et au timing. Peut-être plus important que ces propositions sur le sabotage, Malm explicite la nécessaire complémentarité entre différentes franges des mouvements écologistes. L’unanimisme et le conformisme qui accompagnent les discours favorables à la non-violence doivent donc laisser place à des alliances et des complicités qui passeront nécessairement par des tensions, qu’il ne faut pas rejeter mais bien plutôt travailler pour avancer dans le sens d’une division du travail militant « où les radicaux et les modérés jouent des rôles très différents[5] ». Là encore, chaque situation doit être évaluée en fonction des effets possibles des actions respectives des uns et des autres, des dilemmes qui se posent au sein d’un mouvement qui doit se penser dans son unicité et sa diversité, notamment dans les épisodes de répression.
   L’ambition stratégique de Tanuro est bien plus ample que celle de Malm et se fonde sur la définition d’une politique écosocialiste, dont il brosse à grands traits le projet de société :
« une société débarrassée de l’argent, de la propriété privée des moyens de production, des États, de leurs armées, de leurs polices et de leurs frontières. Une société dans laquelle le travail abstrait […] disparaît au profit de l’activité concrète, créatrice de valeurs d’usage, porteuse de sens, génératrice de reconnaissance sociale et de réalisation personnelle. Une société qui abolit la distinction entre travail manuel et intellectuel. Une société organisée en communautés autogérées, coordonnées de façon souple et démocratique par des délégué-e-s bénévoles et révocables. Une société qui a la maîtrise du temps, dans laquelle la pensée et les relations sociales – la coopération, le jeu, l’amour, le soin – sont la vraie richesse humaine. »
   Autrement dit, une inspiration communiste antiproductiviste enrichie des apports des pensées écoféministes, décoloniales et autres, et non réductible à une écologie sociale pensée à une échelle locale, dans son versant municipaliste tel que le défendent des militant-e-s inspirés par Murray Bookchin, auteur libertaire récemment republié. Une des divergences majeures les militant-e-s qui se réclament aujourd’hui du municipalisme concerne la façon de coordonner les politiques à différents échelons et les formes de pouvoir politique, soit deux questions essentielles : l’État et la planification. Si le municipalisme connaît aujourd’hui un petit effet de mode, c’est qu’il semble se situer à un niveau d’appropriation démocratique accessible, à la possibilité d’un ancrage territorial de la politique, qu’il permet de limiter les phénomènes bureaucratiques et de domination politique. Certes. Cependant, il crée aussi des illusions sur les échelles du pouvoir, sur la capacité d’un territoire, fut-il émancipé du capitalisme, à renverser la table à un plus vaste niveau. Cette tendance à « miniaturiser » les luttes et l’échelle de la politique, selon l’expression de Barbara Stiegler[6], peut se comprendre au vu de l’immensité des défis et la nature des rapports de force actuels, cependant, le problème des changements climatiques ne peut être résolu à un niveau local, il appelle d’emblée des réponses de différentes dimensions. D’où pour Tanuro la nécessité de combiner conquête du pouvoir politique et planification qui se déclinerait à différentes échelles, prendrait appui sur « la conscientisation, la responsabilisation, l’auto-activité et le droit au contrôle de tous », avec des élaborations produites « par les groupes sociaux, jusque dans les territoires, sur les lieux de vie et de travail. » L’ampleur de la tâche est immense, l’auteur le reconnaît, et exige de manier de concert plusieurs principes : centralisation et décentralisation, pouvoir politique populaire et lutte contre la bureaucratie, démocratie des savoirs et démocratie économique…
   Sans prétendre dresser un tableau précis d’une telle planification, Tanuro précise trois priorités : démantèlement, socialisation et décentralisation des monopoles de l’énergie, de l’agrobusiness et de la finance ; suppression des productions inutiles et nuisibles ; encadrement strict des processus de production, efficience énergétique, durabilité, recyclage…, ainsi que huit principes généraux autour desquels penser un plan écosocialiste démocratique. On trouvera ici de précieux exemples et indications, tant concernant le travail, le soin, la protection sociale, que les modes de production, l’autogestion… Cependant l’auteur demeure peu disert sur la façon d’aboutir à cet « État aux mains des exploité-es et des opprimé-e-s » qu’il appelle de ses vœux et qui serait susceptible de mettre en branle le début d’une planification dont la visée devrait être rapidement mondiale. S’il s’agit là d’une question extrêmement complexe, et qui varie selon les situations politiques nationales, elle nécessiterait d’être réellement prise à bras-le-corps, au risque sinon que les propositions écosocialistes restent seulement un bon outil d’agitation et de pédagogie politiques, mais avec peu d’effets sur le réel. Or, la question des institutions, de l’État, de leur éventuelle conquête, fait autant partie du problème que de la solution[7]. Le débat est ancien et ne concerne pas seulement les réponses à apporter aux changements climatiques, cependant l’urgence qui fait qu’on ne peut pas attendre encore dix ans pour des changements substantiels peut conduire à des raccourcis de différentes natures. Il nous faut alors circuler entre diverses perspectives qui représentent autant d’écueils : celle d’un État néolibéral verdi qui couple écologie, croissancisme et privilèges accordés aux entreprises ; celle d’un État néo-keynésien écologisé qui confie aux experts et aux bureaucrates le soin de planifier la transition sans intervention populaire ; celle d’une autonomie ou d’une pensée des communs qui peut offrir des pistes quant à l’auto-institution de la société et aux processus autogestionnaires mais tend au final à contourner l’obstacle que constitue la question de l’État.
   Tanuro traite une autre question souvent absente des débats écologistes centrés sur les institutions, celles de la caractérisation des groupes sociaux qui seraient les acteurs possibles de changements systémiques. Si le prolétariat comme groupe premier voire unique de la transformation sociale a depuis longtemps été remisé dans les poubelles de l’histoire, cet héritage du 20e siècle n’a pas vraiment laissé place à une lecture plus complexe des agents sociaux ; et c’est souvent en tant que citoyen-ne-s, tou-te-s concern-é-s au même titre, que nous sommes conviés à nous mobiliser pour le climat. Tanuro en appelle de son côté à des alliances entre groupes sociaux subalternes qui peuvent chacun à leur manière construire leur propre écologie, et il insiste sur l’enjeu stratégique du monde du travail et à son rôle dans la nécessaire transformation des processus productifs, soulignant les limites du syndicalisme quant à leur implication dans les luttes pour le climat mais également les évolutions positives récentes dans certains pays. Il précise que trois acteurs à l’échelle mondiale jouent un rôle majeur dans les luttes écologistes contemporaines : les paysans, les femmes et les jeunes.
   Au final, le livre de Tanuro est un très bon outil pour les activistes, ceux et celles qui luttent pied à pied contre la catastrophe climatique, il énonce les fondements d’un projet émancipateur et antiproductiviste et constitue une excellente contribution aux débats stratégiques des mouvements écologistes. Mais en esquivant la question du champ politique, des initiatives à prendre à ce niveau, il laisse un certain nombre de questions en suspens, questions qui dépassent sans doute le cadre de cet ouvrage. Reste alors, et c’est à la fois la force du livre et sa limite, à manifester un volontarisme qui congédie le pessimisme :
« Aux écosocialistes de faire en sorte que le rouge et le vert se marient pour changer le monde. Il n’y a qu’une certitude : ʺ Celui qui combat n’est pas sûr de gagner, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu (Bertold Brecht)ʺ. Il est trop tard pour être pessimistes. Il faut se battre. »
   Nul doute qu’Andreas Malm serait d’accord avec une telle conclusion, lui dont l’ouvrage exprime aussi bien la nécessité radicale d’agir radicalement, mais qui dévoile en creux les difficultés à trouver les bonnes cibles et les moyens d’action pertinents qui se doivent d’être efficaces, populaires et permettre de dynamiser les combats présents et à venir. Ses propositions en matière de sabotage contre les infrastructures des énergies fossiles ne sont que partiellement convaincantes quant à leur possible efficacité. Elles ont le mérite de bousculer les débats qui traversent les mouvances écologistes, les principes de « consensus d’action » ou de non-violence, mais apparaissent assez décalées par rapport à la réalité des mouvements pour le climat, y compris ses franges radicales.
   Malgré ces quelques limites, les livres de Tanuro et de Malm sont des outils politiques fort utiles, soulèvent nombre de questions essentielles qui mettent en lumière et cherchent à affronter un dilemme que Malm pointait dans un récent entretien à Contretemps, à savoir le fait que le mouvement climat « se fixe une tâche objectivement révolutionnaire – renverser le capital fossile, du moins, au minimum, séparer le capitalisme de la forme d’énergie qui lui a servi de substrat matériel universel depuis le début du XIXe siècle – à une époque où la politique révolutionnaire est passée de mode ». Problème majeur qui ne devrait échapper à aucun écologiste conséquent.

Notes

[1] Daniel Tanuro analyse également les limites des approches de la deep ecology, de l’écologie mystique et de celles qui évoquent une « valeur intrinsèque de la nature ». Il débat également avec ceux qui cherchent la solution dans une économie stationnaire? non croissanciste? et un « rétrécissement » et une « marginalisation » du capitalisme? Christian Arnsperger et Dominique Bourg. Il revient également de manière critique en fin d’ouvrage sur le Green New Deal porté par Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders.

[2] C’est notamment le cas du collectif Pièces et Main d’œuvre, connu particulièrement au sein de la mouvance libertaire pour ses écrits contre la société industrielle et qui a produit ou diffusé des textes réactionnaires, sexistes et racistes. Voir à ce sujet : https://timult.poivron.org/08/timult-08-201409.pdf ; « PMA, homoparentalité, filiation : à propos de la pensée réactionnaire de quelques écologistes » publié sur http://grenoble.indymedia.org.

[3] Attention cependant à ne pas ranger derrière cette dénomination fourre-tout l’ensemble des militant-e-s qui s’interrogent sur la notion d’effondrement et peuvent l’utiliser politiquement de façon pertinente ; voir par exemple Renaud Duterme, De quoi l’effondrement est-il le nom ?: La fragmentation du monde, Editions Utopia, 2018, ou encore Luc Semal, Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes, PUF, 2019.

[4] Voir par exemple le calendrier des années à venir que fixait Yves Cochet en 2017. Depuis, il attend la fin du monde dans sa maison de campagne et ses quelques hectares de verdure…

[5] Herberts H. Haines, Black radicals and the civil rights mainstream, 1954-1970, University of Tennessee Press, 1988, cité par Malm.

[6] Barbara Stiegler, Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation. 17 novembre 2018 – 17 mars 2020, Verdier, 2020.

[7] « Face à la catastrophe : avec ou contre l’État ? », dossier de la revue Écologie & Politique, n° 53, 2016.

Il était une fois un hêtre, solitaire et multiple à la fois, abattu sans sommation

(...) "Pourquoi en effet l’émotion patrimoniale se limiterait-elle aux monuments et, plus largement, au patrimoine bâti ?"
Oui pourquoi?

"le plus extraordinaire est qu'il puisse être si beau et et rester si simple. Il est hors de doute qu'il se connaît et qu'il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente? Quand il suffit d'un frisson de bise, d'une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d'un porte-à-faux dans l'inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne plus du tout étonnante." Quelque part en Haute-Marne du sud-est. Photo : BH.
Jean Giono, Un roi sans divertissement.

php 

***

Hommage à un hêtre solitaire et centenaire, abattu sans remords 

Naturaliste et directeur de recherche au CNRS.





« L’émotion patrimoniale ne doit pas se limiter aux monuments », dit l’auteur de cette tribune. Il y détaille sa tristesse causée par l’abattage d’un hêtre centenaire dans sa région, en Auvergne, lui qui accueillait, parfois, le merle à plastron en migration et abritait la sieste réparatrice du faucheur éreinté par le dur labeur de la fenaison.
  C’était un phare au milieu d’un océan de verdure. Le hêtre solitaire trônait au milieu des prairies d’altitude, près de Chananeille, aux confins du Sancy et du Cézallier, en Auvergne. Il était bien seul depuis que l’agriculteur moderne avait abattu toutes les haies du voisinage, qui formaient, pourtant, un maillage efficace et bienfaisant. Cette trame bocagère avait été construite lentement par des générations de paysans intelligents et responsables, qui avaient su planter et conserver, autour des frênes de haute futaie, d’autres essences arborescentes et arbustives.
  Après une lente montée le long de la route sinueuse qui serpentait laborieusement depuis le fond de la vallée, l’apparition soudaine du hêtre majestueux sur son plateau, le fayard [1] qui pointait fièrement sa flèche vers le ciel, me ravissait en toutes saisons.
  Au printemps, son feuillage vert tendre accueillait des oiseaux de passage, qui venaient se poser pour se reposer. De retour des pays chauds, immédiatement soucieux de bien se faire entendre alentour, le coucou profitait fréquemment du promontoire pour provoquer ses congénères de son chant lancinant. Quelquefois, le merle à plastron en migration faisait une halte reposante au sommet des branchages avant son échappée vers les pelouses alpines.



Au printemps, son feuillage vert tendre accueillait des oiseaux de passage qui venaient se poser pour se reposer

  L’été, l’arbre bienfaisant abritait la sieste réparatrice du faucheur éreinté par le dur labeur de la fenaison ou bien encore le troupeau de vaches écrasé par la chaleur.
   Les frimas de l’automne le couvraient d’or et de cuivre et, les bonnes années, un vol de palombes en migration venait se restaurer de ses faînes si nourrissantes, avant de repartir vers des horizons lointains et plus ensoleillés. Je me souviens également que, dans mon enfance paysanne, les feuilles sèches tombées au sol de ses congénères étaient consciencieusement récoltées pour confectionner des matelas, certes peu coûteux mais quand même très bruyants…
  Même l’hiver, alors que la neige recouvrait de son silence blanc le plateau désolé, c’était encore le point de rencontre des amours hivernales des renards, qui laissaient les traces de leurs courses effrénées et de leurs émotions intenses sur le manteau par ailleurs immaculé.
  C’est par un matin clair d’une belle journée d’octobre que je fis la macabre découverte. L’arbre centenaire gisait au sol. L’homme à la tronçonneuse fumante et pétaradante venait de l’abattre, sans scrupules ni remords. Pour quelle raison ? Pour quel bénéfice ? Strictement aucun – l’illustration parfaite du geste aussi inutile que stupide. Si encore l’arbre avait pu pourrir lentement sur place et poursuivre ainsi la chaîne de la vie en alimentant des insectes saproxyliques [2], les recycleurs bénévoles de la vie perpétuelle. Amère destinée, comme le grand chêne, il périt lui aussi dans la cheminée… [3]
  En référence à un événement dramatique récent, cet arbre, chargé d’histoires depuis des décennies, avait pour moi la valeur symbolique d’une « cathédrale ». Pourquoi en effet l’émotion patrimoniale se limiterait-elle aux monuments et, plus largement, au patrimoine bâti ? Si on peut reconstruire une cathédrale en cinq ou dix ans, il faudra toujours cent ans pour avoir un hêtre centenaire à partir de la faîne originale.
  C’est ce temps long et irréversible qui fait la valeur indépassable du vivant et de la biodiversité. Cette primauté d’un vivant très fragile doit nous obliger définitivement quant à la nécessité de son impérieuse préservation.


[1] Dans les autres langues romanes, haistr, d’origine germanique, se référait aux jeunes hêtres tandis que les arbres de grande taille étaient désignés par des noms issus du latin fagus, d’où « fayard ».

[2] Le quart de la biodiversité forestière est saproxylique, soit associée au bois mort et aux micro-­habitats portés par les vieux arbres, lit-on sur le site du Muséum national d’Histoire naturelle.

[3] Une référence aux paroles du Grand chêne, une chanson de Brassens : « Un triste jour, enfin, ce couple sans aveu le passa par la hache et le mit dans le feu. Comme du bois de caisse, amère destinée ! Il périt dans la cheminée. »

Source : Courriel à Reporterre.

Photos :
. Le hêtre dont parle l’auteur avant qu’il ne soit abattu, à Chananeille, en Auvergne. © C. Amblard.
. Feuille d’ hêtre à Villers-Cotterêts, Aisne. Philippe Rouzet / Flickr
Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

FAYL-BILLOT, PIERREMONT-SUR-AMANCE ET PRESSIGNY : NOUVELLE ENQUÊTE PUBLIQUE POUR L' USINE ÉOLIENNE

Épisode précédent : FAYL-BILLOT, PIERREMONT-SUR-AMANCE ET PRESSIGNY : USINE ÉOLIENNE : LES ÉQUIPES DU FABRICANT CHINOIS S' ACTIVENT SUR...