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DES HOMMES, DES DRONES ET DES FAONS SAUVÉS

  Une initiative qui nous permet encore de croire en la bonté humaine, même si, par ailleurs, l'homme entretient un rapport de domination de l'homme sur l'homme, partout sur la planète.
   La guerre :  " Un acte de violence visant à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté ". 
Von CLAUSEWITZ Karl, I780-I83I, général, philosophe et historien militaire prussien. Larousse.https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Carl_von_Clausewitz/113771
 
 Carl von Clausewitz, général, philosophe et historien militaire prussien. Gravure — I800. Ph. O. Ploton © Archives Larousse.
 
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À l’aide de drones thermiques, ils sauvent les faons du fauchage des champs

Photographie: Sauvons les faons




  Lorsque arrive le mois de mai, les faons tout juste nés se réfugient dans les champs s’apprêtant à être fauchés, à proximité des parcelles boisées. Tués ou blessés par les machines agricoles, des milliers d’animaux disparaissent dans l’indifférence chaque année. Alors, en 2020, Philippe Lesage et Alexandre Landry décident d’agir et créent l’association « Sauvons les faons ». À l’aide de télépilotes équipés en drones thermiques, ils détectent les petits cervidés et les dirigent vers des zones sécurisées. Un mode d’action qui a déjà permis à plusieurs centaines d’entre eux d’être sauvés.

Une période critique
  Difficile de s’imaginer, en passant à pied, en vélo ou en voiture à proximité des étendues de champs cultivés, que s’y cachent, chaque année, des milliers de faons menacés.
  De début mai jusqu’à la fin du mois de juin, lorsque vient le moment de mettre bas pour les biches, les nouveau-nés cervidés se dirigent vers les champs pour s’y réfugier. Problème, cette période correspond également au fauchage des terres par les agriculteurs.
  " La saison est assez courte, c’est là où l’on trouve le plus de bébés, de quelques heures parfois seulement. Cette période est critique pour eux. Tous les ans, des milliers sont fauchés, tués ou gravement blessés ", explique Philippe Lesage à La Relève et la Peste.
  Ce défenseur des animaux est à la tête d’une société de drones depuis 2018. Rapidement, il prend connaissance de la détection d’animaux au moyen de caméras thermiques, une technique déjà expérimentée en Allemagne ou en Suisse.
 

 
Une cartographie des zones
  Philippe Lesage fait alors des premiers essais concluants et mûrit l’idée de la création d’une association où les agriculteurs pourraient faire appel à des bénévoles équipés en drones thermiques afin de sauver les faons du fauchage. Il est très vite rejoint par Alexandre Landry, lui aussi à la tête d’une agence de drones, que l’idée séduit.
  Ensemble, ils fondent l’association « Sauvons les faons » en 2020, pendant le confinement, et débutent leur recherche de télépilotes équipés en drones thermiques à travers toute la France. Aujourd’hui, ce ne sont pas moins de 62 bénévoles qui sont répartis sur le territoire national au service des agriculteurs.
  Le principe est simple : lorsqu’un agriculteur veut s’assurer qu’aucun faon ne se cache dans ses champs avant la récolte, il lui suffit de remplir un formulaire directement sur le site internet de l’association. Cette dernière localise alors un télépilote bénévole disponible sur le secteur qui interviendra avant le fauchage. Un service gratuit, qui fonctionne uniquement grâce à des dons privés.
  Au préalable, l’association cartographie, en concertation avec le monde agricole, les zones à risque lors des fauchages, se trouvant très souvent proches des parcelles boisées. Le télépilote survole ensuite la parcelle ciblée, à raison de 10 hectares couverts toutes les 10 minutes. À noter qu’au plus tôt est réalisé le repérage, au mieux il est possible de distinguer la différence thermique entre l’animal et son environnement.
  Ainsi, dès l’apparition d’une trace thermique, d’autres bénévoles, guidés par radio, se rendent sur place afin de récupérer l’animal. En caisse, pour les plus petits et fragiles, en prenant les précautions nécessaires pour ne pas le laisser s’imprégner de l’odeur humaine, sans quoi sa mère pourrait ensuite l’abandonner. Les faons un peu plus âgés, eux, sont simplement éloignés, effarouchés vers des zones plus sécurisées.
 

 
Un manque de télépilotes
  Si de plus en plus d’agriculteurs font appel à ce service, il reste encore, selon Philippe Lesage, beaucoup de progrès à faire en la matière.
  " Dernièrement, un rapport de la Cour des Comptes indiquait que, dans le Doubs, notamment, il y aurait trop de cervidés qui mangent les bourgeons des arbres, les empêchant alors de pousser. Cela amène donc à penser qu’il faudrait réguler leur population, et que, finalement, ce ne serait pas très grave de les laisser dans les champs ", abonde Philippe Lesage.
  Pourtant, des solutions peuvent être mises en place pour permettre aux cerfs, biches ou chevreuils de continuer à pouvoir se nourrir sans mettre en péril la sylviculture, soit un équilibre sylvo-cynégétique. Notamment, l’aménagement de clairières dédiées aux animaux ou encore la construction d’enclos protégeant de l’abroutissement certaines zones forestières fragiles.
 

 
  Aujourd’hui, tout l’objectif de l’association reste de lever des fonds dans le but d’investir dans des drones thermiques, dont les montants peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros, permettant ainsi de couvrir une plus large partie du territoire français en télépilotes bénévoles. À ce jour, leur présence reste très inégalement répartie.
  " Il y a beaucoup de zones qui ne sont pas encore couvertes, comme la Corrèze, la Creuse, la Somme, la Mayenne, le Calvados ou la Manche. Ce sont principalement des territoires ruraux, avec moins de population et donc moins de télépilotes, ou de télépilotes équipés en drones thermiques. Par ailleurs, le matériel est très coûteux, ce qui réduit les chances d’avoir des télépilotes déjà en possession de l’appareil ", détaille Philippe à La Relève et la Peste.
  Un besoin qui se fait urgent, d’autant que l’association ne vient pas en aide qu’aux faons. Les drones thermiques permettent en effet de localiser renards, sangliers, nids d’oiseaux, lièvres… Toute une biodiversité essentielle, cachée et menacée.
  " Nous intervenons auprès de tous les animaux que nous repérons. La différence avec les faons, c’est que même avec le bruit des machines des agriculteurs, ils ne bougent pas, ce sont les plus vulnérables ", ajoute Philippe Lesage.
 
Sur le Web. https://lareleveetlapeste.fr/a-laide-de-drones-thermiques-ils-sauvent-les-faons-du-fauchage-des-champs/
 
 Cet article est l'œuvre de la source indiquée. Les opinions qui y sont exprimées ne sont pas nécessairement celles de Les vues imprenables et PHP. 
 
 





LA COURSE AU FONCIER : UN ENJEU POUR L'AVENIR DE NOS CAMPAGNES

  L'agriculture est un pilier fondamental de notre société, garantissant notre sécurité alimentaire et façonnant nos paysages ruraux. Pourtant, ce secteur se trouve aujourd'hui confronté à un problème majeur : la concentration des terres entre les mains des grandes exploitations agricoles !
  Ces dernières, souvent tournées vers l'agriculture intensive, ont souvent un impact négatif sur l'environnement, notamment en termes de pollution des sols et de l'eau. Elles contribuent également à l'érosion de la biodiversité et à la disparition des petites exploitations agricoles, qui jouent un rôle crucial dans la préservation de nos paysages et de notre patrimoine culturel. Et, pourtant, leur expansion est une tendance croissante qui menace la diversité et la résilience de notre système agricole. Cette situation a également des conséquences directes sur les populations rurales. En effet, l'accès à la terre devenant de plus en plus difficile pour les jeunes agriculteurs et les agriculteurs familiaux, ce qui freine leur installation ou le renouvellement des générations, cela contribue à l'exode rural et à la dévitalisation des campagnes. Mais, cette course effrénée au foncier est également alimentée par d'autres facteurs, notamment la spéculation immobilière et l'expansion urbaine.
  L'avenir de nos campagnes et de notre agriculture passe assurément par une gestion responsable du foncier agricole. En prenant des mesures volontaristes pour réguler la course au foncier et promouvoir un modèle agricole durable, nous pouvons garantir la sécurité alimentaire des générations futures tout en préservant la richesse de nos terroirs et de notre patrimoine rural. Encore, faudrait-il, que le législateur en soit convaincu et qu'il affiche une volonté délibérée à combattre les tenants du système...
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La grande exploitation agricole dans la course au foncier  

  
  
  Les grandes exploitations sont toujours plus nombreuses en France, au détriment de l’agriculture alternative qui peine à se développer, notamment dans l’aire d’attraction des villes. Le droit, qui régule l’accès au foncier, ainsi que les mécanismes d’octroi des aides, expliquent en partie ce processus.
   Les exploitations agricoles ne cessent en France de s’agrandir. Celles qu’on qualifie de grandes s’arrogent-elles le foncier dans les aires urbaines au détriment des plus petites ? Quels rôles jouent, dans cette compétition, les dispositifs de régulation de l’accès aux terres ? Enfin, l’existence de différents profils d’exploitations à l’orée des agglomérations freine-t-elle ou non le développement des politiques agricoles locales ?
  Plusieurs façons d’apprécier la dimension économique des exploitations agricoles se télescopent.  
  • L’Insee la détermine par l’addition des productions brutes standards, PBS, de l’unité productive1: à ce compte, sont qualifiées de grandes les exploitations dont les PBS dépassent les I00 000 euros.  
  • Les schémas directeurs régionaux des exploitations agricoles, SDREA, retiennent, pour leur part, trois critères de la dimension économique : les surfaces exploitées, les activités principales exercées et les productions choisies. Cette approche introduit davantage de relativité, puisque l’importance d’une structure dépend non seulement de son orientation technico-économique, grande culture, viticole, maraîchère…, mais aussi des territoires concernés : une exploitation considérée comme gigantesque ici se situera dans la moyenne là. Le curseur, en fonction des lieux, est donné par la surface agricole utile régionale moyenne : SAURM. C’est sur cette base que les schémas directeurs posent des critères surfaciques permettant de graduer la taille des structures. 
  Les schémas renferment, en outre, différents seuils : Code rural, art. L. 331-2. Un « seuil de consolidation » vient définir la structure économiquement viable : en deçà, l’exploitation est jugée trop petite. Un « seuil de surface » détermine le déclenchement du contrôle administratif sur les installations et agrandissements : là serait le point de bascule vers la grande exploitation. Par exemple, le SDREA d’Île-de-France du 2I juin 202I retient la référence de I37 ha. Enfin, un « seuil d’agrandissement ou de concentration excessif » qualifie les structures trop grandes, jugées indésirables. Il ne s’agit évidemment que de points de repère, fruits de consensus politiques locaux, dont la pertinence ne se vérifie pas toujours2.
  La grande exploitation, pour finir de la cerner, ne saurait être confondue avec la firme agricole, objet d’études récentes : Purseigle, Nguyen et Blanc 20I7. L’agriculture de firme est essentiellement définie par le recours à une main-d’œuvre salariée et à des capitaux extérieurs au cadre familial : Olivier-Salvagnac et Legagneux 20I2. Si la plupart des firmes empruntent au schéma de la grande exploitation, l’inverse n’est pas vrai. Parmi les exploitations de taille supérieure, un grand nombre appartient toujours au modèle de l’exploitation familiale, réunissant entre les mains d’une même descendance la maîtrise du capital et de la force de travail : Cochet 20I7. Ces structures ont progressivement récupéré les terres de celles qui, dans leur voisinage, disparaissaient et cela sans changer fondamentalement de schéma économique. 
 
Environnement métropolitain
  Dans les statistiques de l’Insee, les grandes exploitations s’arrogent actuellement 73 % de la surface agricole utile nationale, contre 7 % pour les petites. Les critères surfaciques ne démentent pas ces proportions, de sorte que les grandes exploitations se retrouvent forcément majoritaires dans les aires d’attraction des villes3. Ces espaces-là se caractérisent par une concurrence accrue entre les usages urbains et ruraux, phénomène qui s’explique par la progression ininterrompue de l’étalement urbain. Il s’agit d’une situation subie, tant par l’agriculture devenue malgré elle périurbaine, que par la ville4, qui rencontre à ses portes des structures, des pratiques et des paysages en décalage avec ses propres représentations du monde agricole : idéalisant la petite ferme en agriculture biologique.
  Plus sans doute qu’en milieu rural profond, se manifeste ici la tension autour de la maîtrise du foncier. Denrée rare, davantage convoitée pour des usages antagonistes, le sol est d’un accès particulièrement problématique. Ainsi, la récente volonté politique des élus locaux de développer des formes d’agriculture de proximité se fracasse sur un système foncier qui favorise les occupants historiques, davantage adeptes des circuits longs et du marché international. 
 
Des grandes exploitations tirant leur épingle de la politique foncière…
  Tant l’organisation de la politique économique agricole que le système de régulation du marché foncier constituent des facteurs de verrouillage. Les aides publiques européennes à l’agriculture, toujours essentiellement allouées en fonction de la surface, demeurent le carburant de la course au foncier : Petit 20I8. À cette rente foncière s’ajoute l’effet de la libéralisation des marchés des produits agricoles : le maintien de prix bas. Aussi, en regard de coûts de production qui flambent et de rendements à l’hectare qui plafonnent, les agriculteurs cherchent à équilibrer leurs comptes d’exploitation en augmentant leurs surfaces productives.
  Les mécanismes de régulation des marchés fonciers ne parviennent que très mal à endiguer cette frénésie expansive. Le contrôle des structures, — réglementation placée entre les mains du préfet et qui porte sur le nombre de surfaces exploitées, — est souvent frappé d’incapacité faute de moyens. Déficit de moyens humains d’abord, qui explique que l’autorité préfectorale ait tendance à suivre aveuglément les avis de la profession agricole majoritaire pilotant la Commission départementale d’orientation de l’agriculture : CDOA. Moyens juridiques insuffisants ensuite : comme l’impossibilité de contrôler certains montages sociétaires, ou encore des sanctions très complexes à mettre en œuvre… De là, on observe une très grande hétérogénéité dans l’application du contrôle en fonction des territoires : Grimonprez 20I8.
  La régulation confiée aux sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, SAFER, concernant les mutations d’actifs ruraux, demeure aussi défaillante. Leur instrument phare, le droit de préemption, est en effet paralysé en présence de prises de participation simplement partielles dans des sociétés détenant du foncier. À ce vide, qu’on cherche aujourd’hui à combler, se greffent d’autres problèmes plus structurels. Déjà la SAFER n’est jamais dans l’obligation de préempter; l’opportunité d’agir relève pour elle d’un choix purement discrétionnaire5. Étrangement, nombre d’opérations ne trouvent donc pas la SAFER sur leur chemin pour leur barrer la voie, alors même qu’elles participent de l’agrandissement des structures. Il n’est d’ailleurs pas rare que la SAFER les orchestre moyennant finance, sous couvert de restructuration parcellaire6. Autre écueil, il n’existe pas de critères réglementaires précis pour la rétrocession des terres dont la SAFER s’est emparée : la petite exploitation, sans être toujours écartée, n’est pas spécialement favorisée parmi les candidatures, surtout si son projet est atypique, hors cadre familial, pluriactivité, marché de niche…,. La pauvreté des cahiers des charges imposés par les SAFER aux rétrocessionnaires, notamment en matière de bon usage des sols, conforte là aussi les structures traditionnelles.
  Adoptée en décembre 202I, la loi dite « Sempastous », visant à mieux contrôler le marché sociétaire, ne devrait pas fondamentalement changer la donne. L’autorisation administrative qu’il est question de créer ne touchera que les agrandissements franchissant un seuil très important, défini par décret : ce ne sera donc pas un frein à l’essor des grandes exploitations. En plus, les opérations ciblées pourront continuer à se réaliser, mais sous l’égide de la SAFER, soit en passant directement par ses services, commerciaux, soit en négociant avec elle certaines « compensations » : concession de baux, par exemple. At last but not least, le silence gardé par le préfet vaudra autorisation de l’opération : de l’aveu des concepteurs du texte, Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, Jeunes agriculteurs, Fédération nationale des SAFER, seul un petit nombre de dossiers, les plus emblématiques, sera effectivement ausculté et éventuellement bloqué. 
 
… au détriment de l’implantation des exploitations alternatives
  La difficulté d’amender la loi de l’offre et de la demande contribue à verrouiller l’accès aux surfaces productives, au profit de certains acteurs, généralement les mieux lotis. L’augmentation, certes contenue, mais continue du prix des terres7 renforce cette tendance d’exclusion des maillons plus faibles.
  Non seulement la réorientation des mutations de terres demeure complexe et aléatoire, mais le démembrement des grandes exploitations, dans le but de leur substituer de plus petites, se révèle souvent impossible. Les structures en place, lorsqu’elles sont titulaires de baux, bénéficient d’un statut du fermage extrêmement protecteur des locataires. Contre un loyer modique, elles peuvent jouir quasiment ad vitam æternam de parcelles agricoles, sans craindre de reprise par le propriétaire. La division parcellaire n’est pas plus simple à provoquer lors de la transmission de l’entreprise, qui a généralement lieu en bloc. Même pour la SAFER, les moyens manquent pour aller contre la volonté du cédant de donner une valeur globale à son unité de production. 
 
Les grandes exploitations parties prenantes de l’agriculture de proximité
  Ce sombre tableau mérite toutefois d’être nuancé par l’éclairage du rôle paradoxal que tiennent les grandes exploitations dans le développement de l’agriculture de proximité. Même si une analyse plus fine devrait être conduite, il apparaît d’ores et déjà que certaines structures, en maraîchage, en élevage, parviennent à s’harmoniser avec leur tissu périurbain et même à répondre aux attentes des agglomérations voisines : par exemple Les fermes de Gally dans les Yvelines. Dans les projets de relocalisation alimentaire, les grandes exploitations ont en effet des atouts à faire valoir : une capacité productive et d’approvisionnement de la restauration collective sur la majeure partie de l’année; des productions potentiellement diversifiées; des prix plus bas pour des produits de moyenne gamme. Il arrive ainsi que les fermes fortement capitalisées, en répondant à la demande locale, par la fourniture continue des produits et des volumes constants, masquent les faiblesses des structures aux moyens plus modestes et aux rendements plus fluctuants : notamment en période hivernale pour le maraîchage. Ce faisant, les premières contribuent, indirectement, à crédibiliser les secondes. Sans que cela soit forcément recherché, il peut dès lors exister une complémentarité des modèles agricoles dans l’environnement urbain : Gasselin et al. 202I. D’autant que la présence dominante des grandes exploitations ménage une place pour la création de micro-fermes avec lesquelles elles ne sont pas en concurrence, vu leur emprise foncière minime, maraîchage, cultures spécialisées : escargots, plantes médicinales, fleurs comestibles…,. Ainsi l’essor, très visible mais cantonné, des très petites exploitations, sert-il paradoxalement de caution au maintien des grandes dans un paysage que les politiques publiques restent impuissantes à transformer.

1. Les PBS sont définies par des coefficients qui représentent la valeur de la production potentielle par hectare ou par tête d’animal présent hors toute aide. Elles représentent donc le chiffre d’affaires potentiel de l’exploitation; source : Agreste.
2. Ainsi, une exploitation en grandes cultures de plus de I00 ha, dans la plupart des régions, se situe dans une moyenne basse alors même que le SDREA la qualifiera de grande.
3. L’aire d’attraction d’une ville, selon l’Insee, est l’étendue de son influence sur les communes environnantes. Une aire est composée d’un pôle, défini à partir de critères de population et d’emploi, et d’une couronne, constituée des communes dont au moins I5 % des actifs travaillent dans le pôle : https://www.insee.fr/fr/information/4808607.
4. Les nuisances provoquées par les élevages ou par les épandages de produits phytosanitaires à proximité des habitations défraient régulièrement la chronique.
5. Certes, un comité technique interne est consulté pour donner son avis sur les décisions de la SAFER, mais il n’est jamais maître de l’opportunité de l’action, qui appartient aux organes de direction de la SAFER : conseil d’administration, directeurs.
6. La SAFER sert ainsi de plus en plus d’intermédiaire pour la réalisation d’opérations foncières de toutes sortes, en apportant son expérience et son conseil technique. L’essentiel de son financement provient d’ailleurs de ses interventions sur le marché.
7. À titre d’exemples, les terres et prés s’évaluent à 9 050 euros/ha en moyenne dans les Yvelines en 2020 ; à 13 310 euros/ha dans le Var : source : https://www.le-prix-des-terres.fr/.

Bibliographie

  Sur le Web
 

AGRICULTURE : LE GRAND EST OFFRE LA MEILLEURE QUALITÉ DE VIE AUX FAMILLES AGRICOLES

 " Les ménages agricoles du Grand Est ont le niveau de vie médian le plus élevé de toutes les régions de province. " nous dit la nouvelle étude de l' INSEE, Institut national de la statistique et des études économiques, qui a pour titre : Ménages agricoles du Grand Est : des revenus plutôt élevés qui masquent de fortes inégalités .
  Nous devinons sur le visage de nombreux lecteurs une expression mêlant surprise, parfois même stupéfaction, et sujet à questionnement ! Attendez, nous parlons bien de la région Grand Est, celle-là même qui est traversée, de part en part, par la diagonale du vide ?[i]
 
La " diagonale du vide ". Source.
 
   Avant tout, réjouissons-nous pour nos compatriotes qui vivent parmi nous, en dépit des nombreux témoignages alarmants sur la situation difficile du monde agricole diffusés par les chaînes d'informations et autres réseaux sociaux. Nous voilà en partie rassuré ! 
  Mais, comment ce résultat est-il possible malgré un environnement en souffrance ? Avançons modestement quelques explications, parmi d'autres :
  • Un soutien privilégié de la région : les autorités locales et régionales reconnaissent l'importance du secteur agricole et fournissent souvent un soutien sous la forme de subventions, de programmes de développement rural et d'assistance technique. 
  • Un climat propice : avec des étés modérément chauds et des hivers relativement doux, ces conditions météorologiques modérées sont favorables à la fois à une variété de cultures et aussi, à la productivité des exploitations agricoles tout au long de l'année.
  • Une diversité agricole : grâce à celle-ci, des différentes cultures et l'élevage de divers animaux sont pratiqués. Cela offre aux ménages agricoles une variété d'options pour diversifier leurs activités et augmenter leurs revenus.
  • Un réseau développé d' infrastructures : celui-ci dispose d'infrastructures bien développées, telles que des réseaux de transport efficaces, des marchés agricoles bien établis et des zones d'agro-industrie. Ces infrastructures facilitent la commercialisation des produits et améliorent la connectivité entre les différentes parties de la chaîne d'approvisionnement.
[i]. Ou " diagonale des faibles densités ", nouvelle appellation par les experts du domaine... Les départements sont : Ardennes, Meuse, Haute-Marne et Aube.
 
  Oui mais nous entendons déjà quelques commentaires : et alors, pas un mot sur la qualité de vie ? Il est vrai qu'en dehors de l'aspect professionnel, le Grand Est offre également une qualité de vie agréable avec un environnement rural préservé, des paysages pittoresques, etc., qui permettent, à nombre de familles agricoles et, aux autres, de trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
  Sauf que, cette " image d'Épinal ", c'était avant ! Car, depuis deux décennies, des vagues de sociétés d'écornifleurs de la filière des énergies renouvelables, éolien, solaire, méthanisation, déferlent jusqu'au plus profond de nos territoires et installent leurs usines, avec la coopération indispensable d'exploitants agricoles, de propriétaires terriens et nombre d'élus locaux.
   À l'instar de la vaste cicatrice oubliée de notre paysage rural, résultant du grand remembrement des années 50-70 orchestré par l'État,[ii] déjà en collaboration avec une partie du monde paysan, les businessmen du vent, du soleil, et de la décomposition de matières pourrissables, accélèrent la modification, la défiguration et le saccage des paysages et portent atteinte au patrimoine historique; jusqu'à ce que les populations n'est pour seul horizon qu'une saturation éolienne !
  
[ii]. " La loi qui encadre le remembrement a permis à l’Etat français, à partir des années 50, de passer outre la propriété privée pour redessiner, remodeler, redistribuer les terres agricoles. L’objectif étant qu’elles soient plus grandes et cultivables par des tracteurs. À ce jour, aucun livre d’histoire ou de géographie critique n’a été produit sur le remembrement. (...) Avec l’arrivée des bulldozers, Pierre voit s’empiler les arbres coupés et les talus être détruits. (...) “La modification de la biodiversité a été considérable. Avant le remembrement, il y avait une vie, il y avait des oiseaux, il y avait des rongeurs, il y avait des insectes. Et là, après le passage des bulldozers, il n'y avait plus rien.” Pierre "
 
 Morbihan, la campagne de Pontivy, en I952, à gauche, et 2023 : à droite. - IGN
 
Mais revenons à l'étude via quelques chiffres choisis
  En préambule, il convient de noter que c'est dans les départements les plus rémunérateurs pour les exploitants agricoles, Aube et Marne, que la puissance nominale éolienne installée est la plus importante, avec pour conséquences pour les populations, une saturation intense de leur l'horizon :
Aube : 1 110.05 MW; Ardennes : 666.2I MW; Marne : I 355.735; Haute-Marne : 528.55; Meurthe et Moselle : 118.05 MW; Meuse : 589.2I MW; Moselle : 356.2 MW; Collectivité européenne d'Alsace, CeA, ex-Bas-Rhin et Haut-Rhin : 42. 5 MW; Vosges : I04.45 MW. 
  Pour ceux qui désirent estimer le nombre d'éoliennes correspondant aux MW mentionnés ci-dessus, une approximation raisonnable serait de prendre comme référence un modèle moyen unitaire de 2,5 mégawatts; par exemple : Aube : ~444 éoliennes et Marne : ~535 éoliennes !



 Aube et Marne, la saturation éolienne pour horizon ! Cartographie de l'éolien en France.
 
  Entre 20I5 et 20I9, d'après l' INSEE, la moitié des ménages agricoles du Grand Est ont bénéficié d'un revenu mensuel d'au moins 4 070 euros, équivalent à 2 2I0 euros pour une personne seule. En comparaison, dans les autres régions de province, le salaire médian se chiffre à... I 780 euros. De fait, les ménages agricoles de notre région affichent le niveau de vie médian le plus élevé parmi toutes les régions de province.
 
 
  La proportion moyenne des ménages agricoles vivant en dessous du seuil de pauvreté y est également la plus basse du pays, à l'exception de l'Île-de-France. De plus, le niveau de vie des agriculteurs du Grand Est surpasse celui des autres actifs de la région.


   Cette situation plutôt favorable s'explique notamment par la prépondérance de la viticulture et de la grande culture céréalière dans la région, des secteurs qui sont connus pour être plus rémunérateurs.

 
  Cependant, malgré ces aspects positifs, les inégalités persistent de manière significative, comme l'illustre la carte ci-dessus, où le Bas-Rhin, la Marne et l'Aube bénéficient de l'importance de la viticulture et des grandes cultures, des activités plus rémunératrices dans ces départements.
  Par ailleurs, bien que la part de ménages agricoles vivant sous le seuil de pauvreté soit la plus basse  de toutes les régions, ce taux de I4 % demeure supérieur d'un point par rapport aux autres ménages actifs de la région.
  Enfin, il est à noter que le niveau de vie " plancher " des I0 % de ménages agricoles les plus aisés est 5,4 fois supérieur au niveau de vie " plafond " des I0 % les plus modestes, un écart plus marqué que celui observé chez les autres ménages actifs du Grand Est, où ce rapport est de 3,2. Ces données soulignent la persistance d'inégalités substantielles au sein de la population agricole de la région.
 

 

Photos : extraites de l'étude, sauf indications contraires.

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LE MONDE AGRICOLE ENCORE ET TOUJOURS ORGANISÉ EN " CASTES "

Précédemment 
https://augustinmassin.blogspot.com/2024/02/territoires-monde-agricole-de-quoi-la.html
 
 Le terme « paysan » trouve son origine dans le latin paganesis, signifiant « du village, du canton », datant du XIIe siècle. Au XIXe siècle, le paysan acquiert une importance politique notable, alors que les factions monarchistes et républicaines cherchent à gagner le soutien du monde rural pour leurs régimes respectifs. La IIIe République, de I870 à I940, pour bien marquer sa " passion " pour ce monde, adopte même l'image de la semeuse comme emblème républicain sur ses timbres postaux.
  Ce secteur a toujours été caractérisé par une division en " castes ". Deux moments historiques majeurs illustrent cette fragmentation :
  •  En I867, sous la bénédiction de l'empereur Napoléon III, voit le jour la Société des agriculteurs de France, SAF. [i] Cette société a pour objectif de regrouper les propriétaires issus de la noblesse ayant des liens avec le capitalisme industriel et bancaire. Son but déclaré est d'encadrer politiquement et socialement la paysannerie par le biais de notables, dans le dessein de guider l'agriculture et le travail des paysans dans le cadre du développement du capitalisme bancaire et industriel. Les membres de la SAF aspirent à tirer profit des traités de libre-échange pour conquérir les marchés européens; elle prend une ampleur considérable grâce à la loi Waldeck-Rousseau, Pierre, I846-I904, de I884, sur les syndicats.
  • En I880, la Société nationale d'encouragement à l'agriculture, SNEA, est créée, sous le gouvernement de Gambetta, avec Jules Mayjurou de Lagorsse, François, I842-I9I7, en tant que secrétaire général fondateur. Son objectif est de soutenir les projets ministériels et de promouvoir l'implantation des caisses de crédit mutuel et des coopératives. La SNEA se distingue de la SAF en annonçant son engagement envers les petits et moyens agriculteurs, contrairement à une orientation exclusivement centrée sur la grande culture.
  • En I88I, un ministère autonome dédié à l'agriculture voit le jour.
  • En I892, les " tarifs Méline ", [ii] du nom de leur créateur Jules Méline, I838-I925, sont conçus pour bénéficier à l'ensemble des agriculteurs, mais finissent par favoriser principalement les céréaliers.

 

Médaille Société des agriculteurs de France. Graveur : Charles Trotin, I833-I904. Avers
 
La Semeuse, timbre.
 
 
ÉTAT DES LIEUX 2024
  La France compte moins de 390 000 exploitants agricoles, marquant une nette diminution par rapport aux six millions d'exploitants dans les années I940 et aux environ quatre millions dans les années I960.
  Le revenu moyen annuel des agriculteurs atteint 56 0I4 euros [iii] en 2022, soit un niveau beaucoup plus important que celui véhiculé par les médias et les croyances populaires. Ces chiffres, compilés par les services statistiques du ministère de l'agriculture, sont disponibles pour des comparaisons au niveau européen. Ils sont également détaillés par type d'exploitation et par décile de rémunération. Ce revenu moyen annuel concerne les exploitants travaillant à plein temps, après déduction de toutes les charges d'exploitation, y compris les charges financières, intérêts d'emprunt, et les dotations aux amortissements des équipements, mais avant déduction de l'impôt sur le revenu et de toutes les cotisations sociales.
  Ces données reflètent des différences de stratégie entre l'agrobusiness des grandes exploitations céréalières ou d'élevage intensif et des pratiques plus traditionnelles, voire orientées vers l'environnement et l'agriculture raisonnée. Cette diversité souligne les multiples facettes de l'agriculture française, avec des exploitations adoptant des approches variées en fonction de leurs objectifs et valeurs.
 
[i]. En 20I8, elle prend le nom d' AgriDées.
[ii]. La loi fixait les marges de droit applicables aux produits importés.
[iii] À titre de comparaison, la rémunération moyenne par salarié, équivalent temps plein, en 2022, est de 60.000€ par an.
 
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Tanguy Martin : « La FNSEA entretient la fiction d’un monde agricole uniforme »

  Fin 2023, une action orchestrée par les syndicats majoritaires d’exploitants agricoles fait momentanément remonter la crise qui frappe le secteur dans la hiérarchie des préoccupations médiatiques. « On marche sur la tête », clament les représentants syndicaux, condamnant pêle-mêle les retards de paiement des aides européennes, les normes environnementales, la concurrence due au libre-échange. Deux mois plus tard, la mobilisation change de forme et s’étend pour venir porter des revendications hétérogènes jusqu’aux abords de Paris, à grand renfort de blocages routiers.  Depuis, et malgré une première salve d’annonces gouvernementales, le mouvement se poursuit. Quelle place pour les forces de gauche en son sein ? Nous en discutons avec Tanguy Martin, auteur aux éditions Syllepse de Cultiver les communs https://www.syllepse.net/cultiver-les-communs-_r_64_i_1042.html et membre du collectif Reprise de terres.




« Les forces vives à même de faire fonctionner les institutions agricoles […] sont de plus en plus faibles et de moins en moins représentatives » écriviez-vous dans Cultiver les communs. À l’aune de la mobilisation inédite qui a marqué le mois de janvier et se poursuit, cette affirmation vous semble-t-elle toujours d’actualité ?
  Oui. Une première chose, factuelle : la population agricole baisse. On estime qu’elle représentait un peu plus de 30 % de la population totale à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, les exploitants, les gens qui sont agriculteurs statutairement, c’est I,9 %, des actifs — auxquels s’ajoutent ceux, un peu plus nombreux, qui travaillent la terre, les ouvriers agricoles, etc. Le vivier qui va pouvoir siéger dans toutes sortes d’institutions agricoles, en premier lieu les chambres d’agriculture, mais aussi les Safer [Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, ndlr], est donc de plus en plus faible. Et, dans ces institutions, le syndicalisme agricole a un travail de représentation assez large. La deuxième chose, c’est l’évolution des élections professionnelles, qui donnent accès, entre autres, aux chambres d’agriculture. Le taux de participation, même s’il était juste en dessous des 50 % lors de la dernière élection en 20I9 — ce qui ferait pâlir n’importe quelle autre élection professionnelle, est de plus en plus bas. À titre de comparaison, le président ou la présidente du MEDEF n’est élu qu’avec des taux de participation en dessous de I5 %. La FNSEA reste plus représentative que ça, mais le devient de moins en moins et perd donc en légitimité. D’autant qu’un certain nombre de personnes qui se syndiquent à la FNSEA le font davantage par clientélisme et népotisme, parce qu’ils estiment qu’en ayant la carte, ils bénéficieront de services syndicaux ou de décisions favorables dans certaines instances. Ils ne viennent pas forcément en adhérant pleinement au discours de la FNSEA.

Existe-t-il un écart entre les revendications portées par la FNSEA, auxquelles a répondu le gouvernement, et des souhaits émanant des personnes que ce syndicat majoritaire est censé représenter ?
  C’est très dur d’analyser un mouvement social à chaud. On en est encore aux conjectures et aux hypothèses, les historiens feront leur travail. Mais il me semble que le mouvement part de revendications assez précises sur des questions de revenus, venant notamment de viticulteurs dans le sud de la France. C’est quelque chose d’assez spontané qui n’est pas initié par les syndicats. Une multitude de choses se sont agrégées, avec l’amplification du mouvement en France, les convergences avec d’autres mouvements européens et, surtout, de la colère sociale. Mais les revendications ne se situent certainement pas toutes au même plan. Je ne pense pas qu’il était très stratégique pour la FNSEA que ce mouvement arrive à ce moment-là mais, comme la Coordination rurale, ils ont embrayé dessus. Il y a un très bon livre de Gilles Luneau sur la FNSEA, La Forteresse agricole, qui montre que sa force réside dans sa capacité à mettre ses troupes en ordre, avec une très grosse discipline. Cette capacité, en plus de celle des agriculteurs à manifester de manière spectaculaire, permet de faire très vite monter la sauce et donne la possibilité au syndicat de se faire entendre. D’autant qu’il en a l’habitude : il a des relais au ministère et, de manière beaucoup moins visible, des courroies de transmission avec le gouvernement. Nous l’avons vu en 2023 : lors d’une séquence de préparation d’une loi d’orientation agricole, la FNSEA a été très largement à la baguette. C’est là que je trouve que le traitement médiatique n’est pas du tout à la hauteur : la FNSEA est coresponsable de la situation actuelle, et ce depuis 70 ans ! Et pourtant ses dirigeants arrivent à capitaliser là-dessus.

Pourquoi la question foncière, centrale dans votre livre ainsi que pour la fondation Terre de Liens à laquelle vous participez, est-elle absente des récentes mobilisations ?
  Attention, la terre n’est pas le seul ou le plus important des sujets : on ne peut sortir la terre, seule, des logiques capitalistes. Mais si la question foncière n’a pas été abordée, c’est d’abord parce que ces mobilisations partaient essentiellement de la question des revenus. Ensuite, je pense que la FNSEA n’a pas intérêt à en parler parce que c’est, au fond, un des révélateurs des inégalités fondamentales dans l’agriculture. Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, est vraiment une caricature du gros agriculteur bien assis, bien rémunéré, qui a du capital et de la terre. On est loin de l’image du petit paysan dans son champ. Mais, malgré tout, il arrive à agréger derrière lui une bonne partie des forces vives de l’agriculture, et donc à faire passer ses mots d’ordre. Au bout du compte, si on regarde les annonces de Gabriel Attal du I er février dernier, à part les déblocages de trésorerie, il y a très peu de choses qui vont jouer sur le revenu. Et tout ça a été utilisé pour supprimer les quelques mesures écologiques — peu satisfaisantes — qui étaient en place. La FNSEA entretient la fiction d’un monde agricole uniforme. La réalité c’est qu’il est traversé par des questions de classe. Si Arnaud Rousseau possède une ferme de 700 hectares, soit dix fois plus que la taille moyenne des fermes en France, ça veut dire qu’il a pris des hectares à d’autres fermes, à d’autres agriculteurs. Cette oppression interne à l’agriculture est complètement effacée, masquée, et le traitement médiatique participe pleinement de cette fiction d’une espèce d’unité paysanne-agricole, qui remonte au moins à la fin du XIXe siècle. Les mondes agricoles étaient pourtant déjà très hétérogènes à l’époque, avec des hiérarchies très particulières, qui distinguaient entre les laboureurs, les cultivateurs, les manœuvriers, etc. Cette unité factice d’un monde agricole a encore été très opérante dans ce mouvement social.

Le discours de Gabriel Attal qui a accompagné les mesures proposées par le gouvernement se fait effectivement l’écho de cette fiction : « L’exception agricole française […] c’est assumer d’aider notre agriculture comme peu d’autres secteurs en France. [C]e n’est pas une question de budget, mais de fierté et d’identité. »
  Derrière l’identité professionnelle exaltée par Attal, il est bien question de modèle économique et de modèle d’expansion. Ça nous renvoie à l’épopée de la modernisation agricole qui débute à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La main invisible du marché n’arrive pas à faire entrer l’agriculture française dans le capitalisme alors qu’il se développe dans d’autres secteurs d’activité. C’est donc la main très visible de l’État qui s’en charge. Il y a une volonté affichée d’atteindre la sécurité alimentaire de la France, objectif qui sera réalisé en moins de I5 ans. L’activité agricole produit peu de valeur ajoutée, ce n’est pas une activité où on peut faire beaucoup de profit. Le capitalisme ne peut pas faire florès directement dans la production. Par contre c’est une activité qui s’insère dans des chaînes de valeur qui, elles, peuvent produire énormément d’argent et de plus-value : d’un côté dans l’agro-fourniture, tracteurs, semences, engrais, pesticides et herbicides, de l’autre dans la transformation alimentaire et la grande et moyenne distribution. L’agriculture est donc un pivot dans la circulation du capital entre l’amont et l’aval. Et c’est le paradigme de l’État néolibéral qui organise la possibilité d’accumuler du capital avec des aides publiques. Même si nous avons un gouvernement assez décomplexé, Attal ne peut pas l’assumer frontalement. Cette question d’identité, elle permet de perpétuer la mythification de l’unité du monde agricole. Mais derrière, il y a des questions de pognon, d’approvisionnement, et de mutations. Nous sommes dans un système agricole qui arrive au bout d’un cycle.
 
 29 janvier 2024, Argenteuil, blocage de l'autoroute A15 par une cinquantaine d'agriculteurs 
 
En quoi ?
   Il y a de moins en moins d’actifs agricoles au total, mais de plus en plus de salariés agricoles. On assiste donc, depuis une dizaine d’années, à une forme de prolétarisation de l’agriculture, de normalisation du salariat dans l’agriculture. Effectivement, cette tendance pose une question d’identité professionnelle. Qu’est-ce qu’un agriculteur dans la société ? Cette question, Attal n’en a rien à faire. Et d’ailleurs je pense qu’il ne s’est jamais posé la question avant ces dernières semaines.

La loi d’orientation qui devait être présentée par le ministre de l’Agriculture en janvier était justement censée proposer des mesures pour pallier ce problème de renouvellement des générations dans les mondes agricoles. Or cet aspect s’avère complètement absent de l’ensemble des mesures annoncées.
  Pour qui s’intéresse un peu à l’agriculture, ça n’est pas si étonnant, puisque c’est un processus assez long, qui a commencé en 2022. Les agriculteurs savaient que le gouvernement prévoyait d’agir là-dessus dans les prochains mois, sur des bases qui conviennent plutôt à la FNSEA, sans être bien sûr à la hauteur de l’enjeu. Nombre d’agriculteurs font beaucoup d’heures, sans pouvoir beaucoup se payer. Par ailleurs, les retraites agricoles restent très faibles.Tout ça vient percuter indirectement la question du renouvellement des générations. C’est, en un sens, l’image que donne l’agriculture d’elle-même. Il y a une crise du modèle agricole à transmettre.

Et quelle image la loi d’orientation en préparation donne-t-elle ?
 
  On va encore plus confier aux chambres d’agriculture le soin de s’occuper de l’accompagnement à l’installation des agriculteurs. C’est-à-dire qu’on va donner la responsabilité à ceux qui n’ont pas su convaincre leurs enfants de s’installer de convaincre les autres de bien vouloir venir. Ça ne peut pas marcher ! L’État n’est pas en mesure d’envisager de travailler de façon plus pluraliste sur cette question et on est en droit de se demander s’il a réellement la volonté d’agir sur le renouvellement des générations, au-delà de la communication. Il faut aussi prendre en compte les effets de la concentration foncière : il y a beaucoup d’agriculteurs qui cherchent à manger la ferme du voisin plutôt que de permettre à quelqu’un d’autre de s’installer. Tous ces éléments s’agrègent et conduisent à une diminution du nombre d’agriculteurs.

Les politiques publiques agricoles actuelles seraient-elles dans une forme de continuité avec ce que les sociologues Pierre Bitoun et Yves Dupont ont décrit dans Le Sacrifice des paysans comme un « ethnocide » tout au long du XXe siècle ?
  Ça n’est pas une question facile. On s’attaque à un monument de la sociologie rurale française. Sans critiquer le fond du travail de Bitoun et Dupont, ce qui est loin de mes compétences, je trouve que la formulation d’ethnocide dans le débat actuel renforce le narratif de l’unité d’une paysannerie millénaire. Or l’agriculture n’a cessé d’évoluer. C’est pourquoi je ne l’utilise pas. Néanmoins il est évident qu’il y a eu quelque chose d’extrêmement violent. Dès la fin du XIXe siècle, il y a eu besoin de libérer des bras pour l’industrie, puis pour le tertiaire afin, comme je l’ai dit, de faire entrer l’agriculture au sein du capitalisme, d’en augmenter la productivité avec plus de mécanisation et plus de chimie. Tout ça piloté depuis le sommet de l’État qui gère de simples variables. Les effets collatéraux sont horribles. Pour revenir au présent, j’ai le souvenir de discussions avec des membres de cabinets ministériels qui se demandaient si, finalement, c’était si grave de faire la transition agroécologique avec peu de fermes et de paysans. Ce sont des gens qui travaillent sur des tableaux Excel. Il y a chez eux une négation totale des vies humaines, des cultures et des villages, qui passent par pertes et profits.

Lucile Leclair nous parlait, dans ce sens, d’une tendance allant vers une agriculture européenne sans agriculteurs. La Confédération paysanne, parmi d’autres, réclame au contraire des mesures pour encourager de nombreuses installations pour atteindre un million d’agriculteurs d’ici dix ans.
  Avec le collectif Nourrir, c’est une cinquantaine d’organisations paysannes, écologistes, citoyennes, de solidarité locale ou internationale, de consommation alternative qui défendent cette idée qu’il faudrait un million de paysans, quant nous en sommes à moins de la moitié aujourd’hui. Les camarades de l’Atelier Paysan ajoutent que pour, en plus, travailler tranquillement, il en faudrait dix millions. Il s’agit donc de défendre un tout autre modèle de société, envisager l’activité agricole comme une activité à forte intensité de main-d’œuvre, avec des gens autonomes dans leur travail, qui ne cherchent pas à tout prix la médiation de la technologie dans leurs actions. L’idée n’étant évidemment pas de revenir à des travaux ultra pénibles, avec des gens brisés à 50 ans parce qu’ils ont porté des charges lourdes toute leur vie. Les ruptures nécessaires ne sont pas accessibles au gouvernement actuel étant donné les bases politiques qui sont les siennes. Ça ne rentre tout simplement pas dans son cadre de pensée. Le problème de renouveler les générations agricoles est posé par le ministère de l’agriculture, mais les solutions qu’il propose sont tellement anecdotiques et tellement inefficaces qu’on peut douter du fait que le ministre ait vraiment envie que ça change.
 
 29 janvier 2024, Argenteuil, blocage de l'autoroute AI5 par une cinquantaine d'agriculteurs .

La mobilisation a été orientée autour du revenu, mais aussi des normes, notamment environnementales. Résultats : les normes ont été réduites et I50 millions d’euros ont été débloqués en urgence. Est-ce une réponse satisfaisante ?
  On revient à la question de la classe. Je pense que ce qui a été mal compris, notamment dans les milieux de gauche radicale, c’est qu’il s’agit cette fois d’un mouvement social de patrons, ou de gens qui se perçoivent comme des patrons. Un agriculteur est un travailleur indépendant, il peut salarier quelques personnes et être un exploiteur capitaliste au sens premier du terme. Mais globalement, la plupart ne salarient pas tant que ça. Leur revenu est mixte. Il vient à la fois de leur travail et du capital qu’ils ont accumulé, ou que la banque leur laisse accumuler. Difficile alors de choisir sa place dans la lutte des classes !

C’est-à-dire ?
  Est-ce que je vais me comporter comme un patron, est-ce que je vais me comporter comme un travailleur ? À la suite des mouvements sociaux des paysans des années I970 et de la proposition de Bernard Lambert dans Les Paysans dans la lutte des classes, la Confédération paysanne s’est très clairement positionnée du côté des travailleurs. Mais ça n’est pas facile de choisir de se mettre du côté des opprimés quand on peut éventuellement être du côté des gagnants. D’un point de vue objectif, il y a une grande majorité des gens qui sont statutairement des responsables d’exploitation mais qui, vu les revenus qu’ils se tirent, et même s’ils possèdent beaucoup de capital professionnel, sont plutôt du côté des opprimés. Ce ne sont pas des travailleurs exploités pour et par le salariat mais, pour reprendre les grandes catégories de Marx, par le capital extrait de la valeur de leur travail.

C’est pour cette raison que, plutôt que de s’en prendre aux structures socio-économiques qui les ont conduits dans cette situation, les agriculteurs actuellement mobilisés visent les institutions publiques ou para-publiques ?
  Parmi les fameuses normes qu’il faudrait faire sauter, la Coordination rurale cible aussi des normes du droit du travail. Ils sont allés détruire ou incendier des bâtiments publics. Tout un tas de lieux où sont employés soit des fonctionnaires, soit des agents d’institutions para-publiques, dont on nie le travail et qui ne sont pas défendus par les dirigeants de ces administrations. La question du positionnement de l’agriculture dans la lutte des classes n’a pas été posée ces dernières semaines. Est-ce que les agriculteurs qui se mobilisent sont des travailleurs opprimés face à leurs oppresseurs, c’est-à-dire ici l’agroalimentaire et l’agro-fourniture industrielles ? Ça n’est pas ce qu’ils revendiquent. Eux revendiquent un cadre administratif qui va leur permettre d’accumuler du capital et d’être les gagnants dans cette grande compétition, tout en occultant le fait qu’il y aura aussi forcément des perdants.

La Confédération paysanne ne s’est pas immédiatement réagi. Des syndicats, comme la CGT ou Solidaires, puis les Soulèvements de la terre, ont appelé à rejoindre le mouvement, mais seulement après plusieurs semaines de mobilisation. Pourquoi ?
  Le positionnement de la Confédération paysanne était extrêmement compliqué, mais ils ont, je trouve, bien géré la séquence. La revendication sur les revenus est juste et il existe des cadres administratifs qui permettraient d’avancer sur ce front. Il faut rappeler ici que la FNSEA était finalement très contente de la dernière réforme de la politique agricole commune qui était quasiment une continuation de la PAC précédente. Le versement des primes était déjà proportionnel aux surfaces des exploitations et restait presque aveugle aux besoins de transition écologique, comme à ceux d’une production répondant aux attentes de la société en matière d’alimentation. La Confédération paysanne et d’autres organisations dénonçaient déjà le fait que les problèmes de revenus ne seraient pas résolu de cette manière et affirmaient que la condition pour demander aux gens de mettre en place une transition agroécologique était qu’ils soient soutenus. C’est vrai qu’il y a des gens qui bossent beaucoup pour pas grand-chose, et à qui on demande de faire des efforts sur l’écologie sans leur en donner les moyens. Mais ce qui est vrai également, c’est que la FNSEA et le gouvernement sont entièrement responsables de cette situation. C’est drôle de les voir venir au chevet des agriculteurs ensuite. Ce qui est dommage, je trouve, c’est qu’il est très difficile d’interroger publiquement cette responsabilité. 
 
29 janvier 2024, Argenteuil, blocage de l'autoroute A15 par une cinquantaine d'agriculteurs.

On comprend donc pourquoi les Jeunes agriculteurs (JA) et la FNSEA ont appelé à mettre fin à la mobilisation, afin de la continuer dans les cabinets ministériels, tandis que la Confédération paysanne veut la poursuivre sur le terrain.
  Comme la Confédération paysanne veut faire entendre sa voix sur les questions de revenus et de libre-échange, elle ne peut pas rester impassible. Cela étant, toute la difficulté consiste à trouver un moyen de faire remonter ces sujets sans servir la soupe à la FNSEA, sans participer un rapport de force dont la FNSEA pourrait tirer profit. C’est la ligne de crête que la Confédération paysanne a plutôt bien tenue, même si nous sommes dans une de ces séquences très difficiles à gérer.

Le collectif Reprise de terres auquel vous participez appelle depuis plusieurs années dans ses textes à constituer des coalitions larges en faveur d’une réappropriation du foncier agricole et forestier ainsi que des zones naturelles. Est-il pertinent de chercher des alliances avec ce mouvement ?
  Il faut toujours essayer. La Confédération paysanne et les Soulèvements de la Terre ont eu raison d’appeler à des coalitions. Cela étant, les rares personnes que je connais qui se sont rendues sur des blocages coorganisés par la FNSEA, les JA et la Coordination rurale se sont fait rembarrer parce qu’elles n’étaient pas des agriculteurs : c’était très corporatiste ! Sur les questions sociales et écologiques, il y aura forcément des moments de bascule — même si on ne peut prédire quand ils auront lieu. Par contre, on peut tendre la main, même si ça peut parfois paraître inefficace, parce que cette main tendue sera peut-être acceptée un jour. Andreas Malm dit qu’à plus 6 degrés, cela deviendra moins incongru pour beaucoup de gens de saboter un pipeline… Ce n’était pas encore le moment, mais on n’est jamais à l’abri d’une surprise. C’est donc une bonne chose de le faire dans la séquence actuelle, sans naïveté ni romantisme. Ce sont des mouvements sociaux, certes, mais avec quand même majoritairement un éthos de droite assez marqué sur un tas de questions. Il faut insister aussi sur le fait qu’il y a une vraie souffrance, à laquelle personne ne devrait rester insensible. En revanche, c’est une chose de dire que les agriculteurs souffrent, c’en est une autre d’affirmer que, pour cette raison, il faut les autoriser à détruire les rares haies et bosquets qui restent encore sur leurs exploitations, afin d’y produire quelques tonnes supplémentaires de viande ou de céréales.

Un mouvement corporatiste, donc, qui contraste avec des coalitions larges qui se sont constituées en opposition, par exemple, aux méga-bassines…
   Nous en revenons encore à la question de la classe et des revenus. La FNSEA parle de travail, mais cette notion est toujours polysémique. Il faut s’en méfier. Une émission de France Inter qui parlait du revenu des agriculteurs, annonçait des chiffres qui ont fait bondir des auditeurs : 50 000 euros de revenu annuel moyen en 2022. Mais, premièrement, c’est une moyenne qui gomme de grandes inégalités et, deuxièmement, le revenu d’un agriculteur, ça n’est pas un salaire, c’est difficilement comparable. La FNSEA — en ça malheureusement suivie par de nombreux agriculteurs — ne dit pas « il faut rémunérer mon travail », mais « laissez-moi être le chef d’une entreprise florissante qui accumule du capital ». Ce n’est pas exactement la même chose. D’ailleurs, on propose aujourd’hui aux agriculteurs de poser des panneaux photovoltaïques dans leurs champs et d’être rémunérés par les opérateurs. Puisque votre travail ne paie pas, on va transformer votre revenu en de la rente ! La PAC qui est distribuée depuis le début des années 2000 à proportion de la surface des terres des fermes est déjà une rente : vous avez accumulé tant de terres, vous aurez tant d’euros. C’est complètement déconnecté du travail et de la production. Ce n’est pas anodin : on donne des aides à proportion des hectares, mais pour quel travail ? quelle qualité de travail ? Peu importe : nous allons vous payer, en suivant un calcul abstrait.

Vous évoquez dans Cultiver les communs la place que peut avoir l’agriculture pour la protection des milieux — la conservation de zones humides notamment. Vous faites une distinction entre le fait de donner une subvention ou rétribuer des agriculteurs parce qu’une zone humide se trouverait sur leur terrain, et le fait de les reconnaître comme des travailleurs qui participent aussi à la protection de l’environnement. En somme, des acteurs à part entière de cette protection. Cette distinction, primordiale, semble peu audible…
  L’économiste Jean-Marie Harribey part de la théorie de la valeur de Marx pour dire qu’effectivement, la plupart du temps, la valeur d’usage est sanctionnée sur un marché par une valeur d’échange, une valeur économique. Donc l’institution sociale qui sanctionne la valeur monétaire des biens, c’est le marché. Pourtant, un fonctionnaire touche un salaire et produit de la valeur économique, puisque celle-ci est rétribuée en argent. Ce n’est pas quelque chose de parasite pour l’économie capitaliste en soi, c’est une part très importante du PIB. Simplement, il y a d’autres manières de sanctionner la valeur que le marché. Ici, en l’occurrence, c’est un système administratif, public, qui peut d’ailleurs être fortement critiqué, mais qui permet de dire que la valeur de ce qui est produit par un fonctionnaire vaut tant et donc qu’il gagne tant. Si on tire le fil de ce côté-là, en envisageant une sortie du capitalisme vers un monde où on pourrait encore échanger des biens contre de l’argent sur des marchés, on pourrait imaginer que le travail des paysans, qui fournit des biens et des services publics, soit rémunéré par la collectivité à la hauteur de ce qui est nécessaire pour vivre dignement de l’agriculture.
 
 3I janvier 2024, Rungis, tentative de blocage du marché de Rungis.

Mais pas à la manière d’une rente ?
  Non ! Prenons l’exemple d’un marais. C’est un milieu riche en biodiversité et un écosystème très anthropisé, qui tient, entre autres, par l’action des humains. On ne va pas payer la valeur des services écologiques rendus par la « nature ». Cela n’a pas de sens. Par contre, il peut y avoir matière à rémunérer les humains qui font partie de cet écosystème, dans le cadre d’une économie humaine, d’une relation sociale humaine, en reconnaissant que le travail qu’ils fournissent bénéficie aux humains et à l’écosystème — admettre en somme que les humains qui vivent dans cet écosystème vont rémunérer les travailleurs qui en prennent soin. Ce type de réflexion marche pour l’agriculture, mais vaut aussi pour d’autres secteurs de la société. Je pense que les mouvements sociaux ont intérêt à s’emparer de ça. Le discours sous-jacent aux aides distribuées pour compenser les manques à gagner, comme les aides environnementales de la PAC, renforce l’idée selon laquelle l’écologie va contre l’économie.

C’est aussi ce que semble avoir entériné les débats suscités par la mobilisation agricole…
  C’est une vision délirante de la société ! Ça laisse croire qu’on pourrait totalement s’abstraire de toute considération écologique. On dit parfois de l’écologie qu’elle est « punitive » lorsqu’elle conduit à l’interdiction de telle ou telle pratique. Mais l’écologie punitive, n’est-ce pas plutôt continuer à faire comme si de rien n’était et devoir immanquablement faire face grandes sécheresses ? En plus de rémunérer le travail environnemental des agriculteurs, on pourrait les subventionner, les aider à changer de système de production. C’est une question d’investissement. À court terme — on n’est pas sortis du capitalisme, et on est toujours dans la Ve République — ça pourrait être intéressant de proposer des aides fléchées pour les gens qui ne sont pas en capacité de réaliser, aujourd’hui, ce travail d’entretien écologique, mais qui aimeraient pouvoir le faire à dans un avenir proche. Il faut leur tendre la main économiquement, pour qu’ils puissent parvenir à un stade où ils seraient en mesure de réaliser un travail écologique méritant rémunération.

La plupart des observateurs s’accordent sur le fait que l’écologie a été la grande perdante de cette séquence. Qu’en pensez-vous ?
  Tous les acteurs qui interviennent dans le débat public et qui veulent garder du pouvoir au sein de ce débat sont obligés de parler d’environnement. Ils ne peuvent pas s’en abstraire. Dans les discours, nous n’assistons pas à un affrontement entre écolos et anti-écolos, mais entre différentes visions de l’environnement. C’est quelque chose qui se cristallise aujourd’hui mais qui existe depuis les années I970. Avec, en filigrane, la question de savoir si la technologie va nous sauver ou s’il faudra faire confiance à nos yeux et à nos mains pour faire certaines choses. Un exemple me fait bondir : on entend que pour interdire le glyphosate, il faudrait trouver une molécule de substitution. Mais il n’y aura pas de molécule chimique ayant les mêmes effets que le glyphosate sans pollution. Le problème du glyphosate, c’est qu’il tue tout. Mais l’intérêt du glyphosate, c’est aussi qu’il tue tout ! Voilà où on en est dans ce débat : techno-solutionnisme ou pas, capitalisme vert ou pas. La politique agricole a embarqué les agriculteurs dans le grand récit de la modernisation et ceux qui restent sont très majoritairement ceux qui adhèrent à ce récit. Les autres ont été évincés. Il y a très certainement des centaines de milliers de gens à la campagne, à la retraite ou en maison de retraite, qui pourraient raconter une autre histoire de l’agriculture. Mais les rares gagnants de cette histoire-là, ceux qui restent seuls sur leur île déserte, puisqu’il n’y a plus de haies, plus d’oiseaux, ont baigné dans ce récit. Voilà où réside toute la difficulté.

Il y aurait donc une sorte de contre-histoire de la modernisation agricole à élaborer ?
  Absolument. Il y a certes une question économique et technique, mais il y a aussi une question de récits à construire, pour raconter autant le passé que l’avenir agricole. Malheureusement, aujourd’hui, on ne peut que constater que ceux que nous proposons ne sont pas attractifs pour les gagnants de la modernisation agricole. Mais l’enjeu majeur est-il de convaincre les agriculteurs actuels de changer sur le champ et d’engager une transition ? La plupart d’entre eux seront partis à la retraite dans I0 ou 20 ans. Ce qu’il faudrait peut-être avant tout, c’est travailler au renouvellement des générations en misant sur installant les bonnes personnes et les bonnes pratiques. Même si, bien entendu, il faut tenter de convaincre tout le monde. Il ne faudrait pas que les gens qui arrivent aujourd’hui dans l’agriculture accusent la génération précédente n’a voir fait que des erreurs — ils auront certainement des choses à apprendre d’elle. Il faut arriver à élaborer un récit pluraliste dans lequel tout le monde pourrait se retrouver, un récit qui permettrait de poser les bonnes questions : qu’est-ce que la société attend des producteurs ? qu’est-ce que les producteurs attendent de la société ? comment tout cela s’articule, fonctionne et dans quel écosystème ? pour quel projet de société ? Si le projet c’est de permettre à Intermarché de dire : « on lutte vraiment contre la vie chère », je pense qu’on n’embarquera pas grand monde…
 
 29 janvier 2024, Argenteuil, blocage de l'autoroute AI5 par une cinquantaine d'agriculteurs.

Vous mentionnez la multiplication des usages et des pratiques agronomiques comme une piste de résistance…
  Si on tire le fil de l’économie politique marxiste, un des effets du capitalisme, c’est de tout substituer par de l’argent, de tout rendre équivalent et de tout simplifier. Ce n’est pas facile de prendre un écosystème complexe et de dire : on va le faire rentrer dans un modèle où chaque élément de l’agrosystème sera échangeable contre de l’argent et du capital. L’économie capitaliste transforme matériellement le champ. Il devient un simple substrat, un sol avec trois indicateurs chimiques — azote (N), potassium (K), phosphore (P) —, une profondeur, un taux de matière organique, un PH mesurant l’acidité du sol, rien de plus. Ce réductionnisme opéré par le capitalisme constitue l’un des points de lutte les plus importants. Même si ça peut paraître simpliste, partout où on réussira à multiplier les usages et les fonctions accueillis par la terre, partout où on parviendra à rendre les choses un peu plus complexes, le capital aura plus de mal à s’immiscer. On pourra retrouver et créer d’autres mondes. Bien entendu, ce n’est pas le seul moyen de sortir du capitalisme. Il ne faut pas oublier la question du rapport de force, qu’on peine aujourd’hui à mettre en place. C’est un angle mort à travailler. Même si nous pouvons imaginer des alliances, on a du mal à voir encore comment elles pourront faire basculer les choses. Reste qu’un des axes de résistance possibles consiste à dire que l’agroécologie est complexe et qu’il faut assumer et reconnaître cette complexité. Ce qui en retour signifie qu’il faut rester humble, accepter qu’on ne maîtrise pas tout et qu’on ne connaît pas tout. En bref, envisager une agriculture post-capitaliste.

Toute la question reste de savoir comment changer d’échelle, de passer d’initiatives exemplaires mais marginales, à des transformations globales.
  Nous sommes d’accord. Simplement, il n’y a pas de solution miracle. Pour ma part, je pars des travaux du sociologue américain Erik Olin Wright, qui a forgé le concept d’ »utopies réelles » et envisage d’éroder le capitalisme. Ou de ceux de David Graeber qui disait qu’au XVe siècle les gens ne se rendaient pas compte que c’était le début du capitalisme, et donc que peut-être nous non plus nous ne nous rendons pas compte qu’autre chose est à l’œuvre aujourd’hui. Les changements historiques ne se font pas qu’à travers des épisodes insurrectionnels, même si, évidemment, ça précipite les choses. Il faut avoir une certaine humilité par rapport à notre position dans l’histoire. Aujourd’hui, en France, il existe dans la gestion administrative des terres des lois et des institutions qui sont, si ce n’est anticapitalistes, du moins a‑capitalistes, au sens où elles ne suivent pas simplement la logique de l’accumulation du capital et du marché. Est-ce qu’on peut s’en saisir et les subvertir pour construire l’étape d’après ? Une étape qui ne serait peut-être pas complètement post-capitaliste, mais au moins en rupture radicale avec ce qui se passe aujourd’hui, un peu à la manière de la sécu en I946. L’idée n’est pas de se dire que la sécu, c’était la sortie du capitalisme; c’est simplement d’affirmer que c’était assez inspirant pour envisager la marche suivante. Effectivement, si on ne fait que des AMAP [Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, ndlr] et des paniers solidaires, ça ne va pas suffire à changer le système alimentaire. Néanmoins, ça laisse présager d’autres façons d’envisager le monde, d’autres façons de manger : il faut les préserver, mais sans s’en satisfaire. C’est par un tel aller-retour entre la pratique actuelle et l’horizon idéal que l’on peut aujourd’hui imaginer rompre avec le capitalisme, et avec toute cette méga-machine industrielle qui nous détruit, nous et les écosystèmes auxquels on appartient.
 
  Photos : Nno Man
   Sur le Web

TERRITOIRES, MONDE AGRICOLE : DE QUOI LA FÉDÉRATION NATIONALE DES SYNDICATS D'EXPLOITANTS AGRICOLES, FNSEA, EST-ELLE LE NOM ?

  Au-delà de la petite histoire passionnante de la FNSEA, qui, en réalité, se présente comme une entreprise capitaliste traditionnelle prônant " l'exploitation de l'homme par l'homme ",😉 il est essentiel de pointer du doigt le monde des exploitants agricoles. Ses acteurs, pour la plupart, s'attribuent un pouvoir quasi divin, au nom de faire fructifier leur business, de modifier profondément les paysages et, par conséquent, d'accélérer la détérioration de la qualité de vie de la population résidente qui, pour le coup, ne peut rien faire que subir ! Au quotidien, cette dégradation se traduit à travers des pratiques telles que la destruction de haies, la conversion de prairies en champs, les coupes à blanc, l' accueil sur leurs parcelles d'usines éoliennes, d' unités de méthanisation, de l' agrivoltaïque, etc.
  Ce monde d'exploitants agricoles, dont les actions sont assumées, validées et subventionnées par les institutions étatiques, signe la mort lente de ce qui constitue la véritable richesse et l'attrait authentique de nos villages et horizons, qui séduisent tant le goût des autres. 
  Mais la question demeure : n'est-il pas déjà trop tard ?
 
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Comment expliquer la domination de la FNSEA parmi les agriculteurs·rices ?


  Alors que mouvement de contestation dans le monde agricole a semblé mettre en avant des agriculteurs et des organisations parfois non affiliés au syndicat majoritaire, la FNSEA, Alexandre Hobeika, chercheur en science politique, dont la thèse était consacrée à la FNSEA, relativise les risques de discrédit que pourrait courir cette organisation, tant son implantation et sa structure lui permettent d’absorber un certain nombre de critiques qui apparaissent dans les mobilisations en cours.

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  La mobilisation des agriculteurs français de 2023-2024 n’a cessé d’étonner, par son ampleur et ses innovations tactiques, ainsi que le soutien quasi-unanime de l’opinion et des partis politiques qui ont vu dans les agriculteurs mobilisés une figure fantasmée du petit paysan d’antan pour certains, du travailleur modeste en révolte contre l’État et les appareils établis de représentation pour d’autres.
  Mais le plus surprenant est peut-être l’éléphant dans la pièce : comment est-il possible qu’un mouvement parti d’éleveurs fragiles financièrement soit finalement mené par des grands céréaliers qui gagnent mieux leur vie que 90% des travailleurs en France[I] ? Comment expliquer que la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles, FNSEA, parvienne à piloter un mouvement aussi large, alors qu’elle est fortement contestée, qu’elle donne le spectacle de sa proximité avec l’État et l’agro-industrie, et qu’elle est dirigée depuis l’an dernier par un grand céréalier diplômé d’école de commerce et dont la ferme est immense ?
  Comprendre ces paradoxes invite à s’intéresser aux mécanismes de légitimation du leadership de la FNSEA, donc aux rapports entre les agriculteurs et les cadres de cette organisation, et à son fonctionnement interne.

Prégnance de l’identité sociale d’agriculteur
  Un premier facteur est l’hégémonie de la notion d’agriculteur comme référent identitaire commun. La majorité des agriculteurs se définissent comme agriculteurs voire paysans, et pas comme appartenant à une classe sociale, ni comme céréaliers ou éleveurs. Cette construction subjective a plusieurs sources. Devenir agriculteur passe encore largement par une transmission familiale du capital, qui est aussi celle du métier et du statut social. Dans les villages ruraux, la structure sociale est marquée par la division et la hiérarchie entre agriculteurs et ouvriers, les premiers étant détenteurs de capital, du statut d’indépendants, et d’une sur-représentation politique. L’image de soi est plus déterminée par la position dans les espaces sociaux locaux qu’à travers la comparaison avec des agriculteurs d’autres régions.
  La formation professionnelle des agriculteurs contribue également à leur vision du monde. Celle-ci est dominée par des savoirs productifs et comptables, supports d’une représentation de l’agriculteur comme chef d’entreprise. L’entrée dans le métier passe par un accompagnement par les organisations agricoles dominantes, comme les Chambres d’agriculture, le Crédit agricole, le syndicat Jeunes agriculteurs, JA, qui amènent les candidats à l’installation à se conformer à une logique d’entreprise et d’endettement. Une partie des sociabilités professionnelles sont assurées par les JA, qui proposent d’un côté des activités syndicales classiques, de l’autre des sociabilités festives, utiles étant donné leur rareté dans les campagnes d’aujourd’hui. Le syndicat instille aussi une identité commune d’agriculteurs plus qu’il n’insiste sur les différences interne au groupe.

Des cadres syndicaux fortement connectés à leur base
  Si la distance socio-économique entre le président de la FNSEA et la moyenne des agriculteurs saute aux yeux, la très grande majorité des cadres de ce syndicat sont beaucoup plus proches de leur base. Souvent installés après une reprise de la ferme familiale et des études techniques agricoles dans un lycée de la région, ils sont à la tête d’exploitations dont les dimensions économiques se situent plus haut que la moyenne départementale mais dépassent rarement le double de cette moyenne. Ils habitent dans leurs villages depuis des dizaines d’années, et sont engagés dans des mandats municipaux, dans des associations sportives locales, ou des organisations à vocation sociale.
  Ce sont également des syndicalistes expérimentés, qui maîtrisent une large gamme de registres militants. Engagés initialement aux JA, puis à la FNSEA, ils disposent souvent de plus de dix ans d’expérience de responsabilités. Ils apprennent tôt les relations directes avec les autorités administratives et politiques départementales, et sont aussi à l’aise en réunion avec un préfet ou un député que dans les sociabilités agricoles.
  Ils peuvent également servir d’intermédiaires entre des agriculteurs et les organisations agricoles. Ils sont tôt familiarisés avec des savoirs économiques et réglementaires sur la conjoncture de leur secteur, qu’ils peuvent expliquer aux adhérents. Ils ont l’habitude d’organiser des actions protestataires, auprès des pouvoirs publics ou des entreprises de l’agroalimentaire et de la grande distribution. Leur rhétorique interne, valorisant l’intérêt économique individuel, flattant la compétence technique des membres de la FNSEA, et répondant aux arguments politiques par un discours de réalisme économique, leur permet de maîtriser un large ensemble de critiques.
  Les dirigeants territoriaux de la FNSEA font bien sûr l’objet de contestations. Ils appartiennent aux fractions supérieures des milieux agricoles locaux, qui fréquentent peu les franges les plus populaires. Ils défendent également certains intérêts, prioritairement l’agriculture conventionnelle vendant à l’industrie agro-alimentaire, les exploitations moyennes et grandes au détriment des plus petites, ainsi que les agriculteurs issus de familles locales. L’exercice de leur pouvoir sur le marché des terres, qu’il soit ou non teinté de soupçons de clientélisme, leur occasionne aussi des inimitiés. Il n’en reste pas moins qu’ils appartiennent bel et bien à leurs groupes professionnels locaux.

La FNSEA comme outil et ressource
  Ces différents paramètres évoluent sur le long terme dans un sens de l’augmentation des contestations de la FNSEA. Toutefois, celles-ci ne conduisent pas à un éclatement de la FNSEA.
  Premièrement, les leaders des groupes agricoles locaux tendent à se détacher de la FNSEA. La plupart d’entre eux se sont investis dans des alternatives au modèle « standard » défendu par le syndicat majoritaire, car plus rentables depuis les réformes de la Politique agricole commune des années I992 à 2003 qui ont dissocié les aides publiques des productions. Certains sont engagés dans des syndicats minoritaires mais beaucoup sont simplement non-encartés. Ces leaders locaux étaient un des socles de la légitimité de la FNSEA, et même s’ils sont peu nombreux numériquement, ce sont des leaders d’opinion.
  On peut faire l’hypothèse que cette tendance explique la montée des contestations de la FNSEA dans les mobilisations agricoles depuis vingt à trente ans. Cependant, ces leaders professionnels sont dispersés en termes de styles d’agriculture et de d’affiliations. Les syndicats minoritaires, Confédération paysanne et Coordination rurale, ont des idéologies et cultures peu compatibles actuellement. Il est possible que JA, à vocation œcuménique, devienne un des vecteurs d’expression de leur critique de la FNSEA, comme il l’a pu être dans les années I960 dans un moment qui a préfiguré la formation de la Confédération paysanne.
  Deuxièmement, si les équilibres politiques internes à la FNSEA reposaient depuis les années I960 sur une répartition du pouvoir entre céréaliers et éleveurs bovins, depuis une dizaine d’années les éleveurs ont perdu une grande partie de leur pouvoir politique. Non seulement la présidence de la FNSEA a été récupérée par les céréaliers, en 20I0-20I6 et à nouveau en 2023, mais elle tend à devenir subordonnée à celle du groupe Avril, consortium agro-alimentaire détenu par une branche céréalière de la FNSEA. Les éleveurs de bovins sont aussi fragiles économiquement, et la conjoncture risque de se dégrader avec la baisse de la consommation de leurs produits en Europe et l’arrivée des industriels de la viande de synthèse.
  Pourquoi ne prennent-ils pas leur autonomie ou ne se joignent-ils pas à un autre syndicat ? En réalité, la structure de la FNSEA est duale : elle possède une branche territoriale et sociale, regroupant les fédérations départementales où se font les adhésions et où sont représentées les catégories d’agriculteurs : locataires de terres, propriétaires, femmes, etc.; et une branche dite économique, regroupant les syndicats spécialisés par productions, blé, lait, viande bovine, etc., auxquels presque tous les agriculteurs cotisent de façon quasi-obligatoire.
  Ces branches économiques sont peu visibles mais sont les plus puissantes à la FNSEA. Elles ont leur autonomie en termes de financement, de capacités d’expertise technico-économique, et de lobbying. La branche sociale lui apporte une légitimité démocratique mais elle ne lui est pas indispensable. Ainsi, même s’ils n’ont pas le pouvoir sur la branche territoriale et sociale, les éleveurs peuvent continuer à défendre les intérêts de leurs filières via leurs syndicats spécialisés par produits. Sous cet angle, la FNSEA apparaît comme une ressource et une structure flexible, que les syndicats minoritaires sont loin de pouvoir remplacer en termes d’expertise et de lobbying.
  En conclusion, s’il est vrai que la légitimité de la FNSEA à représenter l’ensemble des agriculteurs s’effrite, il serait hasardeux de parier à court terme sur une fragmentation ou un effondrement. Sa forte implantation locale, sa structure relativement souple combinée à la puissance de sa branche économique, ainsi que le soutien de l’État, permettent de comprendre qu’elle ait traversé de nombreuses crises en ne subissant que des scissions qui ont abouti à des syndicats minoritaires faiblement institutionnalisés. À la limite, elle pourrait même suivre le chemin de plusieurs syndicats patronaux en Europe dans les dernières décennies, délaissant leur branche sociale pour se concentrer sur l’expertise et le lobbying.

Note
[I] Rapport du CGAAER n° 21040 : Évolution du revenu agricole en France depuis 30 ans, facteurs d’évolution d’ici 2030 et leçons à en tirer pour les politiques mises en œuvre par le Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, p. 25. ; et INSEE, Niveau de vie moyen par décile.

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