dimanche 31 mai 2020

La démocratie, comme tout autre système, préfère aussi ...les "moutons"

(...) " Pour continuer à fonctionner de façon optimale, un système social a intérêt à ne pas avoir dans sa population trop d’agents enclins à s’informer sur le système et à réfléchir sur son fonctionnement. Le clair-obscur, la pénombre, la demi-teinte à défaut d’obscurité totale, c’est l’ambiance qui convient au bon accomplissement des automatismes de reproduction des rapports sociaux."

TENIR TÊTE, FEDERER, LIBERER
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Il y a 20 ans comme hier, Alain Accardo concluait : « Que le journalisme puisse contribuer, non pas à l’émancipation du genre humain mais à la victoire d’un nouveau totalitarisme, voilà un beau sujet de réflexion qu’il faudrait donner à méditer à tout le monde en général et à ceux et celles qui se proposent de devenir journalistes. »

  Quand on parle de soutien ou d’adhésion au système, on a tellement l’habitude d’adopter spontanément le point de vue intellectualiste et finaliste dont je parlais plus haut qu’on n’imagine pas qu’on puisse adhérer et soutenir autrement que de façon délibérée, lucide et volontaire. L’idée qu’on se fait généralement de l’adhésion des agents sociaux au monde social environnant est déformée par ce qu’on pourrait appeler le « biais politiciste ». Ce biais, particulièrement fort dans les sociétés où règne la démocratie politique et qui de surcroît sont atteintes de sondagite aiguë, consiste à penser que tout accord, ou tout désaccord, avec l’ordre établi est affaire d’opinion réfléchie pouvant s’exprimer de façon explicite. On peut voir le paradigme de cette conception intellectualiste-finaliste dans la campagne électorale s’achevant par un vote.
  Sans vouloir diminuer si peu que ce soit l’importance du suffrage universel pour le fonctionnement de la société, il faut quand même avoir conscience qu’il s’en faut et de beaucoup pour que le fonctionnement d’une formation sociale puisse se ramener à des interactions délibérées entre des agents prenant des décisions réfléchies pour atteindre des objectifs concertés. Mais l’intérêt presque exclusif et médiatiquement entretenu pour le jeu politique et pour ce type d’adhésion démocratique empêche de s’interroger sur des mécanismes plus fondamentaux et plus dissimulés par lesquels toute formation sociale s’assure l’adhésion durable de sa population.
  Le concept de « socialisation » recouvre l’ensemble des processus d’inculcation et de façonnement par lesquels les individus sont conduits à intérioriser sous forme de structures de la subjectivité personnelle les structures objectives externes qui leur préexistent dans tous les domaines de la pratique. Le travail de socialisation a ainsi pour résultat d’instaurer une sorte d’isomorphisme très stable entre les propriétés objectives d’un système et les dispositions subjectives des agents conditionnés par ce système, de sorte que ces agents sont désormais en mesure de réagir de façon appropriée et en toute spontanéité aux situations qu’ils rencontrent dans leurs divers domaines d’activité, en n’ayant qu’exceptionnellement besoin de réfléchir. Nous savons au moins depuis Leibniz que nous sommes des automates dans les trois quarts de nos actions. Notre rapport aux différents aspects de notre environnement social est le plus souvent non intentionnel, non délibéré et non explicite. La socialisation instaure entre le monde extérieur et la subjectivité interne, au moins initialement, une sorte d’adéquation qui permet au sujet d’être en connivence spontanée avec son environnement objectif. Ce qui revient à dire que la socialisation a pour effet d’inscrire en chaque individu un inconscient social qui est le principal auteur, et souvent le seul, de ses pratiques.
  En conséquence, plus les individus sont conduits par les circonstances à réfléchir à ce qu’ils étaient et à ce qu’ils faisaient jusque-là sans y réfléchir expressément, et plus la réponse automatique appropriée risque de devenir problématique, voire impossible à la limite. Pour continuer à fonctionner de façon optimale, un système social a intérêt à ne pas avoir dans sa population trop d’agents enclins à s’informer sur le système et à réfléchir sur son fonctionnement. Le clair-obscur, la pénombre, la demi-teinte à défaut d’obscurité totale, c’est l’ambiance qui convient au bon accomplissement des automatismes de reproduction des rapports sociaux.
  À cet égard le champ journalistique est plutôt bien protégé. Du fait des critères de recrutement utilisés et de la minceur voire de l’absence totale de formation en sciences sociales, les journalistes sont pour la plupart assez mal outillés théoriquement pour penser les structures sociales et leurs modes de fonctionnement. En conséquence, les pratiques journalistiques font l’objet chez la plupart d’une maîtrise pratique bien plus que théorique et restent livrées pour l’essentiel aux dispositions acquises qui sont en l’occurrence fondamentalement conformistes et conservatrices. Cela ne signifie pas que les journalistes se comportent comme de purs robots sans états d’âme. On voit s’effectuer çà et là des prises de conscience, on entend des critiques s’élever, mais il est extrêmement rare que ces velléités réflexives critiques dépassent le stade de l’accès de mauvaise humeur, du doute passager, ou au pire du malaise personnel durable et de la conscience malheureuse. Toutes ces réactions restent individualisées, sporadiques, circonstancielles, et non seulement elles ne sont pas de nature à provoquer des mobilisations contre le système mais elles sont incapables d’en remettre en question la vision enchantée et de faire cesser la connivence profonde de l’habitus journalistique avec le système qui l’a façonné.

Le rôle des classes moyennes

...La suite

Un journalisme de classes moyennes (III) Le maintien de l'ordre « démocratique »

Agone 
20 mai 2020


samedi 30 mai 2020

Le réseau électrique, une autre victime de l'essor des EnRi

" Les mesures de stabilisation du réseau ont gagné en importance ces dernières années en raison de l’évolution du paysage de la production, qui se caractérise par une augmentation des énergies renouvelables intermittentes. Depuis 2015 on observe une hausse importante des interventions pour la stabilisation du réseau. En cause la lente modernisation du réseau électrique qui ne suit pas le rythme de développement des énergies renouvelables.
   De janvier à mars 2019, les gestionnaires des réseaux ont dû écrêter l’électricité produite par des énergies renouvelables, principalement éoliennes, beaucoup plus fréquemment qu’au cours de la même période de l’année précédente : 3,27 milliards de kWh d´électricité n’ont pu être injectés dans le réseau. Pour les gestionnaires de réseaux, l´écrêtement de l’électricité – ce que l’on appelle le « Feed-in management » – est une des dernières mesures à prendre pour stabiliser le réseau.
   Les coûts du maintien de la stabilité du réseau électrique pourraient atteindre un nouveau record en 2019. Dans les 3 premiers mois les coûts avaient déjà atteint près d’un demi-milliard d’euros, soit + 33% par rapport au premier trimestre 2018."
   L´Agence Fédérale des Réseaux (Bundesnetzagentur) a publié récemment les rapports de l´année 2018 et du premier trimestre 2019 relatifs aux mesures et aux coûts du maintien de la stabilité du réseau électrique en Allemagne /1/.
   Il y a plusieurs mesures possibles :
"



...La suite

Interventions des Gestionnaires des Réseaux de Transport dans l´année 2018 et au premier trimestre 2019 pour le maintien de la stabilité du réseau
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vendredi 29 mai 2020

Haute-Marne : sécheresse + méthaniseurs et les troupeaux crèvent la dalle?

(...) "Il signale l'absence de paille pour le prochain hiver des éleveurs [...] Le syndicat [la Confédération paysanne] aborde aussitôt le sujet qui fait débat : la méthanisation."
Source : jhm.fr

   Tiens, les questions commencent à se poser au sein du monde agricole sur la filière méthanisation? Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir été "averti" par l'expérience d'Outre Rhin.
   Et, en effet, si il y a de quoi s’inquiéter pour les animaux, il en va de même pour la santé des futurs riverains humains de ces machines industrielles.
(...) "Au delà des odeurs, du "paysage défiguré", de la "dévaluation du foncier", il y a "le risque sanitaire".
Source : https://augustinmassin.blogspot.com/2019/02/agriculture-entre-promesse-de.html

   Sans oublier, le fort risque d'accidents, et le PORTEFEUILLE du contribuable ; Tous ces projets n'étant viables que grâce aux aides de l' Etat via l’Agence de la transition écologique, ex ADEME, qui finance depuis 2007 les projets de méthanisation à travers le fonds déchets.
Or, ces machines industrielles vont... se multiplier.
"La programmation annuelle de l’énergie (PPE) prévoit un premier objectif de puissance installée pour les installations de méthanisation de :
- 137 MW pour fin 2018
- entre 237 et 300 MW pour fin 2023.
Évolution du parc (puissance en MW)
"



Source : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/biogaz


Exemple avec la Haute-Marne, fin 2016 :
- 7 unités de méthanisation en fonctionnement, dont :
- 6 installations 100 % agricole, 1 traite des déchets d’ IIA
- Puissance de 150 à 340 kWé pour les 6 unités en cogénération
- Débit de 120 Nm3/h pour l’unité en injection de biométhane
- 6 unités en voie humide et 1 en voie sèche
- 5 unités individuelles et 2 collectives




Source : https://haute-marne.chambre-agriculture.fr/methanisation/

Mai/2020



Haute-Marne, unités de méthanisation à la ferme, centralisée © 2003 - 2020 SINOE®
 
Et si demain, toute la filière agricole fait le même choix, que se passera-t-il ?

Nos sols méritent mieux, nos vaches méritent mieux, le temps des hommes mérite mieux, notre région mérite mieux !

Lire sur le même sujet
https://augustinmassin.blogspot.com/search/label/m%C3%A9thanisation



@jhm.fr

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jeudi 28 mai 2020

Haute-Marne : une ZI d'éoliennes en plein coeur du Parc national

  En plein coeur du nouveau Parc national, 11ème du nom, la préfecture autorise une zone industrielle d' éoliennes!
  Il n'y a vraiment plus de limites!
  Ce pays est perdu.
http://www.haute-marne.gouv.fr/content/download/15548/102107/file/Ap%2052-2020-05-186%20AE%20Le%20Langrois.pdf

Rappelons les propos de Mme le préfet (06/2019)
:
   "C'est binaire, soit le dossier est bon du point de vue environnemental, soit il ne l'est pas"
Expliquez-nous, Madame le préfet, comment une zone industrielle d'aérogénérateurs peut être bon d'un point de vue environnemental? Cela nous intéresse.

  Devant l’inquiétude exprimée par J.M Rabiet au sujet de la déferlante éolienne qui s'abat sur le territoire, un des très rare élus à se mobiliser pour la protection et la préservation du "Pays de l'eau", pour le bien-être de ses habitants, pour la sauvegarde de ses atouts culturels et patrimoniaux et pour son attractivité touristique, Elodie Degiovanni a justifié l'éolien, mais "les projets doivent se faire de façon raisonnable." Le même argument déjà usité par ces deux prédécesseurs, M. Celet et Mme Souliman.

  Madame le préfet considère donc l'éolien " bon du point de vue environnemental"! Mais... de façon raisonnable.😂😟😡


  "De façon raisonnable"?  Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire?
  • Demande-t-on au cancer de nous détruire de "façon raisonnable"?  
  • Demande -t-on au patron qui nous licencie de le faire de "façon raisonnable"?  
  • Demande-t-on à l'huissier qui nous saisit de le faire de "façon raisonnable"?
  • Demande-t-on aux voleurs, de nous emprunter nos valeurs de "façon raisonnable"?
  Maladie, angoisse, misère, "le malheur obscurcit le plus bel horizon*" 
Sans nuance! Et l'éolien en fait partie. 
* Pierre-Claude-Victor Boiste, 1765-1824, Dictionnaire de la langue française,1800


  À la vérité, Mme le préfet, tout comme ses prédécesseurs, a le petit doigt sur la couture du pantalon, appliquant à la lettre la Transition énergétique, favorisant, à travers la Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), l'implantation d'aérogénérateurs. Ses décisions sont facilitées par une passivité notoire et coupable des Hauts-Marnais, une collaboration active de nombreux élus dans l'aboutissement de projets et... le fait qu'elle n'est que de passage sur notre territoire. En moyenne, un préfet reste en poste... 34 mois. Mme le préfet a pris ses fonctions le 30/10/2018. Bientôt sur le départ?

Rappel

  Novembre 2010
"La Champagne-Ardenne figure d'ores et déjà parmi les régions les mieux pourvues en matière d'énergie éolienne puisqu'elle a déjà atteint l'objectif 2020 fixé à l'échelle national pour notre région. "
Source : Schéma Régional Eolien de Champagne-Ardenne
 


 Depuis, la situation a empirée
- 196 éoliennes en activité,
- ~200 éoliennes
autorisées, ou en construction, ou en instruction,
- sans oublier les projets non déclarés officiellement!

Lire sur le même sujet
Haute-Marne, projet ZI d'éoliennes dit "Le Langrois" : l'enquête pour possibles conflit d’intérêts ou/et prise illégale d’intérêts est close


Haute-Marne, Nord : l'équivalent de 315 terrains de football de terres agricoles ou forestières bétonnées en 10 ans, série en cours!

En France, l’éolien est une erreur ruineuse, sans profit pour le climat
 


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Covid-19, pandémie : "ON" est tous responsables, vraiment?

(...) " bien que le climat soit un des paramètres de notre rapport à la nature, il n'y a pas de raison qu'il fasse "régime". Il est d'autant plus important de le signaler que la plupart des solutions technologiques prônées pour lutter contre le réchauffement sont d'énormes consommatrices de nature. Injonction est faite aux gestionnaires d'espaces naturels de contribuer à l'effort de mitigation des changements climatiques, et il ne serait pas surprenant qu’au nom de l’urgence climatique des installations d’énergies dites renouvelables fassent progressivement concurrence à la nature au sein même des aires protégées. Plus grave encore, la fausse solution des agrocarburants, présentée comme une façon de réduire la consommation d’énergie fossile, nécessite des surfaces agricoles toujours plus importantes pour la culture de colza, sans parler de l’importation massive d’huile de palme, première destructrice des forêts tropicales en Asie du Sud-Est et maintenant également dans le bassin du Congo.
Les changements climatiques sont certainement l’une des plus grandes menaces qui pèsent sur les populations humaines et sur la nature. Mais abordés du point de vue de nulle part, à la façon dont le conçoivent les anthropocénologues, cet enjeu se voit internalisé dans le système néolibéral dominant.
Ainsi, sans soucis pour les peuples et moins encore pour la nature, la « transition énergétique » fait peser une pression supplémentaire sur les espèces sauvages et sur ce qui reste de milieux non accaparés par l’humain.

Virginie Maris, La part sauvage du monde, pp. 233-234, Seuil, 2018

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« La pandémie n’est pas une vengeance de la Terre, c’est le résultat de notre rapport à la nature »

Barnabé Binctin
28 mai 2020




Vue d’une exploitation de sables bitumineux en Alberta (Canada)

Le nouveau virus, issu d’un contact entre l’humain et l’animal, pose la question de notre rapport au monde vivant. La philosophe Virginie Maris s’intéresse depuis longtemps à ces sujets : dans un livre passionnant, La Part sauvage du Monde (Seuil, 2018), elle interroge les voies d’une possible cohabitation entre humains et non-humains, en rappelant qu’il faut pour cela « restreindre notre territoire ». Première partie de cet entretien.

Basta ! : Une certaine interprétation de la crise du Covid-19 consiste à y voir une forme de « vengeance » de la Terre, comme si l’émergence du virus agissait comme une rébellion face aux destructions environnementales imposées par les activités humaines… Que vous inspire la tonalité de ces propos ?

Virginie Maris [1] : Il y a deux lectures possibles à cette parabole. La première revient à dire que ce qui se joue relève d’une régulation naturelle et d’une certaine nécessité écologique, eu égard à notre niveau de consommation des ressources et à notre densité de population. En biologie, c’est un phénomène bien connu : on sait que les populations se maintiennent à un certain niveau de compatibilité avec ce qu’on appelle la « capacité de charge des milieux », la capacité des ressources à se régénérer d’elles-mêmes. À l’inverse, au-delà d’une certaine densité, il y a le risque d’une surexploitation des ressources, également l’augmentation de la transmission des pathogènes à cause d’une fréquentation trop rapprochée. Tout cela finit par induire une surmortalité de la population.



  C’est, d’une certaine façon, une lecture assez « charitable », puisqu’elle s’appuie sur une considération biophysique parfaitement documentée par les sciences naturelles. Pour autant, cette lecture ne me convient pas du tout, car l’humain ne se comporte justement pas comme les autres espèces animales. Dans les sociétés humaines se développe une aversion à la mort et à la souffrance. Il me semble donc tout à fait odieux de justifier l’élimination des surnuméraires de la population humaine sur la base de processus naturels ! C’est d’ailleurs une idée qu’on retrouve dans une certaine version « fascisante » de l’écologie, ou dans la bouche d’écologues extrêmement misanthropes. Cela fait directement écho à la pensée de Garrett Hardin [2], et à sa métaphore du lifeboat ethics, l’éthique du radeau de sauvetage, en français : si on laisse monter trop de monde sur le radeau, à la fin, tout le monde finira par couler. Il y a là une forme de réduction biologique d’un problème social et politique, celui de la surconsommation et de la répartition inégalitaire des richesses.

Et la deuxième interprétation possible ?

  Ce serait une version qui attribue une intentionnalité à la Terre. Autrement dit, l’émergence de ce virus ne serait pas neutre, répondant à un phénomène strictement écologique, mais dépendrait d’une volonté de « Gaïa » ou de mère-Nature de nous punir. Là non plus, je ne suis pas vraiment sensible à ce genre d’interprétation, qui s’apparente à une version contemporaine du châtiment divin, avec un péché et une expiation. C’est ainsi qu’ont été interprétées toutes les grandes épidémies, par le passé.
  Même en admettant qu’il faille effectivement « expier des péchés », la forme du coronavirus ne me paraît pas du tout appropriée pour cela : s’il y a bien eu, ici ou là, quelques symboles dignes d’une sorte d’ironie du sort – comme c’est par exemple le cas avec le trafic aérien, qui se retrouve figé alors qu’il est directement impliqué dans les émissions de CO2 – la réalité nous montre aujourd’hui que les principales victimes, les morts et ceux qui souffrent le plus de la situation actuelle, ne sont absolument pas celles et ceux qui en sont les responsables. Dans les deux cas, cette fable d’une « vengeance de la Terre » ne me paraît pas éclairante pour penser correctement la situation.

Peut-on néanmoins considérer que les activités humaines ont une responsabilité dans cette pandémie ? L’origine concrète du virus reste encore incertaine à l’heure actuelle, mais quelle que soit l’hypothèse envisagée, tout concorde à y voir l’influence de l’anthropisation…

  Cette question de la responsabilité est essentielle, et il faut garder cela à l’esprit : on se déclare victime alors qu’on est en partie responsable. Ce « on » est justement très trompeur, car tous les humains ne sont pas dans le même bateau. Les responsabilités, entre les sociétés et à l’intérieur d’elles entre les individus, sont très différenciées. C’est le risque de cette fable d’une Nature vengeresse de l’humanité : nous faire croire que nous sommes tous également responsables de la situation actuelle, alors qu’en réalité, tout le monde ne participe pas de la même façon à la dégradation des milieux naturels ni aux processus politico-économiques qui ont fait de la transmission de ce virus une pandémie ! Ce sont certaines sociétés, et certains acteurs dans ces sociétés-là, qui portent le plus gros poids du fardeau.

Qu’est-ce qui est en cause, selon vous ?
  La pandémie met à nu toutes les pathologies de notre société contemporaine. La destruction effrénée des milieux naturels, notamment la disparition des forêts tropicales, ainsi que la réduction de la biodiversité sont directement liées à un rapport productiviste et extractiviste à la nature, dans un contexte de surconsommation globalisé.
  Il reste en effet des choses à éclaircir concernant ce Covid-19, mais on sait qu’il y a eu d’autres zoonoses par le passé et qu’il y en aura d’autres à l’avenir. Le monde sauvage est un réservoir fantastique de pathogènes, avec lesquels nous n’avons aucune histoire commune, que nous n’avons jamais rencontrés. Dès lors que nous multiplions les contacts avec eux – que ce soit nous-mêmes directement, ou par l’intermédiaire de nos animaux domestiques – cela ne peut que conduire à l’augmentation de ce genre de situation. Parmi ces pathogènes, il y en a plein qui restent inoffensifs ou qui ne passent pas la barrière de l’espèce. Une fois de temps en temps, ça finit cependant par donner le SRAS, Ebola, Zika, et toutes ces maladies qu’on appelle « émergentes »…

Cela dit-il quelque chose de notre rapport au vivant ? A-t-on oublié la complexité inhérente à son évolution et à nos interactions avec lui ?

  Je ne sais pas si on peut dire qu’on avait « oublié ». Les scientifiques le savent très bien, l’OMS aussi, les écologues également, nombre de revues documentent cela. J’ai plutôt l’impression que du côté de la communauté scientifique, on a parfaitement conscience des risques. Plus qu’oublié, je dirais donc qu’on a occulté, comme si on ne souhaitait pas avoir la mémoire des grandes épidémies. En soi, cela interroge assez peu notre rapport au vivant, cela a plus à voir avec une certaine psychologie de masse et un phénomène de déni, notamment du côté des pouvoirs publics.
  En revanche, je pense qu’il y a une incapacité à penser en termes épidémiologiques, c’est-à-dire à penser la santé humaine comme un processus écologique. Une infection par exemple, on la considère essentiellement au niveau de l’organisme, qui est attaqué par un ennemi et contre lequel il faut avoir la bonne arme. Le coronavirus nous invite à ne plus penser la santé humaine seulement comme une question parlant du corps d’un individu vis-à-vis de son extérieur, mais au contraire à replacer les corps dans les groupes, et replacer les groupes dans leur environnement. Autrement dit, la santé humaine dépend directement des habitudes sociales, de la santé animale et de la santé écosystémique. C’est un décalage important. Dès lors qu’on accepte que la santé humaine – et donc, un accès de fièvre ou un besoin de respirateur artificiel par exemple – est liée à cet ensemble complexe d’interactions entre individus au sein d’un groupe social, et d’échanges entre le groupe social et son milieu, on comprend la situation actuelle de façon plus juste, me semble-t-il.

Ce qui en fait d’ailleurs une très bonne raison de défendre la biodiversité, puisqu’elle est une arme très efficace contre les virus…

  La diversité du vivant nous protège des pathogènes à de multiples niveaux : d’abord en multipliant les hôtes potentiels – plus on a un nombre important d’espèces pouvant héberger le virus, moins grand est le risque qu’il s’acharne sur nous – et aussi à travers la diversité des pathogènes eux-mêmes. C’est quelque chose que l’hygiénisme a complètement occulté : il vaut bien mieux avoir une grande diversité de pathogènes peu virulents plutôt qu’une absence totale, car il suffit qu’un seul surmonte nos précautions pour qu’alors il occupe tout l’espace ! La diversité des pathogènes les contraint à se limiter entre eux par la compétition. Et la diversité des populations, humaines et animales, permet des réactions différentes selon les hôtes.
  C’est tout l’enjeu de l’antibiorésistance, qui pourrait bien être la source de la prochaine grande crise sanitaire mondiale. La surconsommation d’antibiotiques, pour la santé humaine mais surtout dans l’élevage, produit de vraies poudrières. L’antibiotique est un biocide qui tue toutes les bactéries, mais le vivant est toujours plus rapide et plus inventif que les compagnies pharmaceutiques, donc les bactéries détournent les antibiotiques et développent des hyper-résistances très dangereuses. Or l’industrialisation de l’élevage a complètement homogénéisé les espèces produites et on se retrouve avec des populations très vulnérables dès que des individus sont malades.

Quand on pense à la déforestation, on pense d’abord à la disparition d’un volume et d’une surface, qui s’amenuisent au profit d’espaces aménagés par l’humain. L’enjeu, c’est donc aussi la diversité et l’hétérogénéité qui composent ces milieux ?

  Il suffit de regarder le front « colonial » de l’Asie du Sud-est : là-bas, non seulement l’humain s’avance sur la forêt tropicale, qui est un joyau de biodiversité avec une incroyable diversité spécifique au m2, mais il la remplace par des plantations d’huile de palme, qui est probablement l’écosystème le plus pauvre, le plus homogène, le plus unifié qu’on puisse imaginer. On remplace un cortège innombrable de micro-organismes, végétaux et animaux, avec des étages de vie qui sont autant de petites planètes à elles seules, par une culture totalement monolithique. Le sol s’appauvrit, il n’y a qu’une espèce végétale, et quasiment plus aucune espèce animale qui puisse vivre dans ce paysage-là. Au front d’accaparement s’ajoute donc un front d’homogénéisation. D’une certaine façon, l’histoire de l’huile de palme raconte assez bien combien la colonisation humaine de l’espace induit un appauvrissement radical de sa diversité.

Certains ont qualifié le coronavirus de maladie de « l’Anthropocène » [3], un terme et une grille de lecture que vous critiquez : pour quelles raisons ?
  Je n’en fais pas un ennemi conceptuel, mais cela revient à nouveau à désigner les humains dans leur ensemble au lieu de distinguer des responsabilités différentielles. Plutôt que d’homogénéiser avec le terme « anthropo », des auteurs suggèrent des concepts alternatifs qui identifient les rapports de domination à l’œuvre : capitalocène, plantationocène qui désignent plus précisément les bouleversements engendrés par le capitalisme ou par l’esclavagisme [4]. De par leur terminologie, ces concepts portent une charge critique contre le caractère dépolitisant de l’anthropocène.
  Par ailleurs, l’idée d’anthropocène peut avoir pour effet de renforcer encore notre terrible arrogance et ce narcissisme consistant à penser que nous sommes vraiment, absolument, le centre du monde. On a souvent évoqué l’anthropocentrisme dans le domaine de la morale – avec l’idée qu’il faudrait être capable de penser la valeur morale d’entités autres que les êtres humains – mais il y a aussi un anthropocentrisme épistémique : on a beaucoup de difficultés à considérer le monde autrement que tournant autour de nous-mêmes. C’est un véritable handicap pour penser le monde naturel, et la possibilité d’avoir des relations un peu harmonieuses avec lui. En mettant à ce point l’emphase sur les activités humaines, les discours de l’anthropocène peuvent contribuer à entériner encore davantage cette centralité de l’action humaine, laissant penser que tous les maux viennent des humains mais aussi que c’est exclusivement par le génie humain que nous pourrons sortir de cette crise.

Vous expliquiez auparavant que les êtres humains ne se considèrent pas comme une population animale comme les autres et qu’à bien des égards, il fallait se féliciter de ce que cela avait permis – le refus de la loi de la jungle, le rejet de la souffrance, etc. – et donc éviter les lectures trop « biologisantes ». Mais cette spécificité ne porte-t-elle pas en elle dès le départ un certain sentiment de supériorité ?

  Je ne vois pas tant de contradictions à cette situation : on peut tout à fait penser notre spécificité humaine, socialement et psychologiquement, sans en déduire pour autant que l’on soit supérieur. Les questions de la spécificité et de la hiérarchie sont, pour moi, complètement indépendantes l’une de l’autre. Au contraire, on pourrait aussi constater que l’une des spécificités humaines, c’est cette incroyable capacité cognitive à penser un monde à l’extérieur de soi, et donc à faire de la science. En réalité, la science n’est devenue le corollaire de la puissance et de la maîtrise que tardivement, dans l’histoire – c’est la révolution moderne qui associe le savoir au pouvoir.
  Les fourmis ne s’intéressent pas à l’astrophysique : la curiosité à l’égard du monde extérieur et la capacité à y déceler des règles qui ne dépendent ni de notre volonté ni de nos représentations – ce qui constitue précisément la démarche scientifique – voilà bien une spécificité humaine qui devrait nous aider à nous décentrer pour réaliser que la nature et l’univers fonctionnent dans une totale indifférence à nos desseins et à nos désirs… Il me semble qu’il s’agit là d’une bonne façon de réconcilier l’idée d’une spécificité humaine, avec l’idée que nous ne sommes ni le centre du monde, ni le sommet de la pyramide.


Notes

[1] Virginie Maris est philosophe, chercheuse en philosophie de l’environnement de l’unité Biodiversité et conservation du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive à Montpellier.

[2] Biologiste américain connu pour avoir popularisé la « tragédie des communs », dans les années 60

[3] Voir par exemple Dominique Bourg, dans cette interview accordée à Contexte

[4] Pour approfondir ces réflexions, voir par exemple cette synthèse de Donna Haraway




mercredi 27 mai 2020

Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode VIII

Précédemment
Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode I
Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode II
Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode III
Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode IV
Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode V
Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode VI  

Haute-Marne : il était une fois la ville de Fayl-Billot et des villages du canton, Épisode VII


Claude-Jules Briffaut est né à Vicq, le 25 août 1830. Ordonné prêtre à Langres le 3 mars 1855, il fut nommé vicaire à Fayl-Billot le 16 mars de la même année et occupa cette fonction jusqu'au 1er septembre 1866, date à laquelle il devint curé de Pierrefaites-Montesson. Le 17 février il fut nommé curé de Bussières-les-Belmont. Sous une apparence sévère, il se dévoua toute sa vie pour les pauvres et les malheureux, allant même jusqu'à créer un hôpital. La paralysie qui le frappa deux ans avant sa mort, survenue le 7 avril 1897, à Bussières-les-Belmont, lui interdit ensuite toute activité, à son plus grand désarroi.

Les villages du canton

Belmont
   Belmont, Bémont ou Beaumont, appelé autrefois Belmont-les-Nonnes, Belmont-les-Dames et Belmont-les-Bussières, tire son nom de la montagne au bas de laquelle il est situé et d'où la vue embrase un vaste horizon, Bellus mons.


@Jean-François Feutriez

[ À noter que c'est en ce lieu historique que
souhaite s’installer le projet de zone industrielle dit "Sud Vannier", 9 éoliennes dont 6 à Belmont et 3 à Tornay]

   Ce village doit son origine à un monastère de filles, dépendant de l'abbaye de Tard (23), ordre de Cîteaux, et placé sous le patronage de la très-sainte-Vierge et sa glorieuse Assomption.



De l'Abbaye, il reste aujourd'hui la Chapelle abbatiale agrandie au XIXe siècle pour devenir paroisse, des morceaux du bâtiment conventuel, des traces de l'enceinte du XVIIIe, la Maison des Hôtes et son verger. Propriété privée ne se visite pas; vue de l'extérieur. @Jean-François Feutriez


Borne domaniale de l'abbaye

  Sous l'épiscopat de Guillenc d' Aigremont, en 1127, Guy et Philippe d' Achey et Girard de Conflens ou Coublanc donnèrent à Marie, prieure de Tard, et à Pétronille, leur soeur, toute la montagne dite Belmont pour y construire une abbaye, et dans le cas où cet espace de terrain ne suffirait pas pour cinq charrues, ils y ajoutèrent une partie de la terre de Bussières. Les témoins de cette libéralité furent Foulques, Humbert et Burseot de Fouvent, dans la maison desquels on dressa l'acte. Girard de Coublanc donna la combe de la Vachère et tout ce qu'il avait là en terres, prés, bois et moulins en présence de Hugues de Coublanc, Guyard de Verseilles, Thierry, maître d'Aumonières, etc. Son fils Richard, seigneur de Coublanc, approuva, pour le repos de son âme et de celles de ses prédécesseurs, cette aumône faite à Dieu, à la Bienheureuse Marie et aux religieuses de Belmont, et jura, la main sur les saints Évangiles, de leur en maintenir la possession. Les témoins de son serment étaient Guy, seigneur de Rosoy, Ponce de Senaide, Gilbert de Genevrières, Durant, chapelain de Bussières, Richard, chapelain de Coublanc, et Pierre de Belfont.
   Une multitude d'autres seigneurs du voisinage exercèrent aussi leur munificence envers le nouvel établissement. Citons-en quelques-uns. Girard et Guy de Fouvent donnèrent ce qu'ils avaient à Louvières. Renaut et Eudes de Grancey, Ebaut, comte de Saulx, et Guy son fils, Valet et Amasit de Montsaugeon abandonnèrent ce qu'ils avaient à Baigneux. Thierry et Ulric son frère cédèrent tout ce qu'ils avaient sur le territoire de Bussières, depuis les villages de Frettes et de Genevrières jusqu'à Corgirnon (24). Robert de Frettes donna des prés, des terres et un moulin ; un autre nommé Odile, ce qu'il avait à Courcelles ; Renaud de Cusey, une vigne à Velles ou Velleine ; Renaud de Saint-Broing, tout ce qu'il possédait à Seuchey depuis la colline de Baigneux. Enfin l'évêque, Godefroy de Rochetaillée, successeur de Guillenc, donna l'église de Grenant. On voit intervenir comme témoins de ces diverses libéralités les personnages suivants : Josselde, prêtre de Coublanc, Girard d' Achey, Pierre de Pressigny, Eudes de Jussey, Eudes, prévôt de Champlitte, et ses fils Ponce, chevalier, et Eudes, clerc, Guillaume d' Arc, Richard de Chatoillenot, dame Adèle de Saint-Broing, Arnaud de Grenant, Girard de Laferté avec son épouse et ses fils, Hubert de Grenant, Hugues de Montigny, Garnier de Chaumont, Thierry, doyen de Pierrefaite, Valon, doyen de Dampierre, Guy, chapelain de Gilley, Rodolphe, chapelain de Champlitte, Durand, prêtre de Baissey, Hubert de Saint-Andoche, Hugues de Morey, Velfrid, chapelain de Grenant, Pierre de Belfont, Hubert, chapelain de Bussières, Durand de Poinson, etc.
  Les évêques Guillenc et Godefroy approuvèrent ces pieu dons des seigneurs. Mais, pour affermir davantage leur institution, les religieuses supplièrent le souverain pontife de la sanctionner par son autorité apostolique. Bernard de Pise, ancien moine de Clairvaux, disciple bien-aimé de saint Bernard, venait de monter sur la chaire de saint Pierre, sous le nom d' Eugène III. Il leur accorda une bulle qui montre sa paternelle sollicitude pour les monastères, et dans laquelle il foudroie de ses anathèmes quiconque ne respecterait pas les droits de Belmont. Nous traduisons cette lettre.
"Eugène, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chères filles en Jésus-Christ, Pétronille, abbesse de Belmont, et ses sœurs présentes et à venir, ayant fait profession de la vie religieuse, à perpétuité.
  " Il convient à la clémence du Gouvernement Apostolique de chérir les maisons religieuses et de les favoriser du rempart de sa protection. C'est pourquoi, chères filles en notre-Seigneur, nous consentons avec bienveillance à vos justes demandes, et ce monastère dans lequel vous avez été consacrées au service de Dieu, nous le prenons sous la protection du Bienheureux Pierre et l' affermissons par le privilège de la présente lettre. Nous voulons que toutes les propriétés, tous les biens en dîmes, champs, vignes, prés, terres cultivées, incultes ou autres que ce lieu possède actuellement selon la justice et les canons, ou qu'il pourra acquérir, avec la grâce de Dieu, par la concession des Pontifes, la bienfaisance des rois ou des princes, l'offrande des fidèles ou d'autres manières équitables, demeurent fermes et inviolables pour vous et pour celles qui vous succéderont.     

  Parmi ces biens nous avons cru devoir-mentionner en propres termes ceux-ci, savoir où l'abbaye a été fondée par la donation de Girard et de certains autres ; la combe de la Vachère, depuis le chemin de voitures qui va à Genevrières jusqu'au ruisseau ; toute la prairie qu' a donnée Alinard ; la plaine qui est devant l'abbaye, depuis les murs jusqu'au ruisseau ; toute la terre que vous avez Champsevraine ; toute la terre que vous possédez depuis le seuil de la même abbaye jusqu'à la roche ; tout ce que vous tenez à Banois de la libéralité de Guy et de Philippe d' Achey ; la contrée de Celsoy et l'église de Grenant et toutes les propriétés que vous avez en prés et en terres, et tout ce que vous avez en pâturage et en bois ; la vigne que vous avez à Velles ; tout ce que vous avez à Louvières et à Bussières ; les deux moulins donnés par Paganus et ses fils. En conséquence nous déclarons qu'il est défendu à toute homme de troubler témérairement ledit monastère, ou de lui enlever ses possessions, ou de les retenir, diminuer ou attaquer de quelque manière que ce soit. Mais que tous ces biens soient conservés dans leur intégrité pour servir à tous les usages de celles pour l'entretien et la sustentation desquelles ils ont été concédés, sauf l'autorité du siège Apostolique et la justice canonique des évêques diocésains. Si donc, à l'avenir, quelque personne ecclésiastique ou séculière, connaissant cette page de notre constitution, a la témérité d'essayer d'y contrevenir, et qu'avertie deux ou trois fois elle ne se corrige pas en faisant une satisfaction convenable, qu'elle soit privée de la dignité de sa puissance et de son honneur, qu'elle sache qu'elle est coupable au tribunal de Dieu de l'iniquité qu'elle a commise, qu'elle soit éloignée du sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'au jugement dernier elle subisse une sévère vengeance. Pour ceux qui défendront les droits du même monastère, que la paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec eux, de telle sorte qu'ils jouissent ici-bas du fruit de leur bonne action et qu'ils trouvent auprès du juste juge les récompenses de l'éternelle paix.
" Donné à Auxerre par le ministère de Guy, cardinal-diacre et chancelier de la sainte église romaine, le quatrième jour d'octobre, indication onzième, l'an de l'Incarnation du Seigneur onze cent quarante-sept, et le troisème du pontificat du pape Eugène III.
Eugène, évêque de l'église catholique.

➕Albéric, évêque d' Ostie.
"

   Peu de temps après la réception de cette bulle, Pétronille mourut. On choisit, pour lui succéder en qualité d’abbesse, Marguerite de Montelay (1148). L'évêque, Gauthier de Bourgogne, lui donna, pour les posséder à perpétuité, les deux églises de Frettes et de Tornay, à condition qu'elle pourvoirait à ce qu'elle ne restassent pas sans pasteurs. Après le décès du prélat, Robert, archidiacre, confirma cette donation (25). Un autre archidiacre, nommé Eudes, y donna son consentement, à condition que Thierry, doyen, posséderait ces églises pendant sa vie en donnant dix sous par an à l' église de Belmont, et qu'après sa mort, les dames en demeureraient légitimes propriétaires et collatrices, sauf le droit de l'évêque et de l'archidiacre. Il écrivit cet acte en présence de Robert, trésorier du Chapitre de Langres, Pierre, doyen de Bar, Thierry, doyen de Pierrefaite, Hugues, doyen de Fouvent, Henri Cordella, chanoine de Langres, Richard, chapelain de Coublanc, Velfrid, chapelain de Grenant, et Etienne chapelain de Rosoy.
  Vers la fin du XIIè siècle, Emeline, dite Chaumonda, épouse de Milon, seigneur de Chaumont, donna à l'abbaye vingt sous de Provins à percevoir chaque année dans son domaine. En 1215, les religieuses vendirent cette rente aux frères du Val-des-Ecoliers (26).
  Dans une lettre datée de 1217, Guillaume II, évêque de Langres, déclare que l'abbesse de Belmont a vendu au Chapitre de cette ville tout ce qu'elle avait à Perrogney, Voisines et Courcelles.
  En 1219, l'évêque accorda aux dames de Belmont les deux parts des revenus de l'église de Grenant.
  Le pape Honorius III, par une bulle de l'an 1222, défendit à tout légat du Saint-Siège de rendre, sans un mandement de sa part, aucune sentence d'excommunication, de suspension et d'interdiction contre l'ordre de Cîteaux. Une autre bulle de 1226 confirme les donations faites à l'abbaye, notamment le lieu où elle a été fondée, la grange de Louvières, la grange du Val et la grange du mont de Baigneux.
  Cette même année, Guy, seigneur du Pailly, fit une donation à l'abbaye.
  En 131, Girard de Fouvent, pour le remède de son âme et de celles de ses ancêtres, donna en pure et perpétuelle aumône à Dieu et à l'église Sainte-marie de Belmont la dîme qu'il avait à Frettes, savoir la huitième partie de touts les dîmes tant grosses que menues, du consentement de son épouse et de ses enfants. Gilote ou Geliotte, sa fille, vendit aux religieuses, en 1247, ce qu'elle possédait à Louvières.
  Au mois de novembre 1258, Clémence, dame de Fouvent, céda à l'abbaye trente-sept émines, froment et avoine, qu'elle percevait annuellement sur les dîmes de Frettes (27).

À suivre...

L'abbé Briffaut, Histoire de la ville de FAYL-BILLOT et notices sur les villages du canton, 1860, pp. 211-218, Monographies des villes et villages de France, Le Livre d'histoire-Lorisse, Paris 2012.


23. Ce monastère, situé près de Cîteaux et fondé en 1125, fut le premier de l'ordre et le chef de toutes les abbayes de femmes de l'observance de Cîteaux.

24. Theodoricus et Ulricus frater suus dederunt quiequid habebant in potestate de Buisseriiis à villâ quæ dicitur Frettes et ab illâ  quæ dicitur Genevreres usque ad Curigeneron.

25. Ego Robertus Lingonensis archidiaconus, omnibus præsentibus et futuris notum facio me annuere Margaritæ abbatissæ Bellimontis duas ecclesias de Fretis et de Tornaio, quas Galterus episcopus bonæ memoriæ eidem concessit et prædictæ abbatissæ in perpetuum possidendas, ità verò quod abbatissa, defuncto sacerdote, in ecclesiis illis alium trahat sacerdotem. Ut hoeratum habeatur in perpetuum, sigilli mei munitione confirmavi. Testes suni Jacobus Lingonensis canonicus, Bernadus canonicus, Lambertus clericus, Petrus decanus.

26. Ego abbatissa et coventus Bellimontis universis præsentes litteras inspecturis notum facimus quòd nos viginti solidos pruvinensium quos de eleemosynâ dominæ Chaumondæ singulis annis apud Calvum montem percipiebamus, fratibus de valle Scolarium vendidimus accipiendos in rantâ fori singulis annis post Pascha. Quod ut ratum permaneat, præsentem paginam siggili nostri munimine fecimus roborari.
Actum anno gratiæ millesimo ducentesimo decimo quinto, mense septembri.

27. Ego Clementia, domina Fontis Venæ notum facio omnibus præsentes litteras inspecturis quod ego quitto abbatissæ et conventui Bellimontis triginta septem eminas frumenti et avenæ per medium quas ego percipiebam ad vitam meam singulis annis in decimis de Fretis ; in cujus rei munimen præsentibus litteris sigillum meum apposui. Datum anno Domini millesimo ducentesimo quinquagesimo octavo, mense novembri.