Affichage des articles dont le libellé est Société. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Société. Afficher tous les articles

SOURIEZ, VOUS ÊTES FILMÉS... MÊME AU SUPERMARCHÉ

  Au nom de la protection et de la sécurité de nos vies face aux menaces grandissantes du monde, les dirigeants démocrates restreignent progressivement nos libertés et notre droit à circuler librement, dans l'espace public. En effet, la surveillance omniprésente ne se limite plus aux rues, aux lieux et réunions publics, elle s'étend désormais aux... supermarchés ! Espérons que les images capturées dans ces lieux ne se retrouvent pas sur les réseaux sociaux, car cela pourrait nous faire perdre toute dignité dans cet acte aussi simple que de pousser un chariot de courses !...[i]
  " ...Or, c'est bien ici que réside l’illusion politique : croire que le citoyen par la voie politique pourrait maîtriser ou contrôler l'État, pourrait le changer. (...) la démocratie n'est plus un moyen de contrôler le pouvoir, mais un moyen d'encadrer les masses... "
  ELLUL Jacques, L'illusion politique, Éditions de la Table Ronde, Paris, I965.
 
[i]. Le chariot de notre supermarché a été inventé en I937, par GOLDMAN Sylvan, I898-I984, Américain, épicier de l’Oklahoma; c’était une structure pliable qui permettait de transporter deux paniers, l’un en haut, l’autre en bas.
 

php
 
***

Veesion et surveillance en supermarchés : vraie illégalité, faux algorithmes ?

 Le vendredi 21 juin, le Conseil d’État a rendu une ordonnance de référé passée presque inaperçue concernant Veesion, la start-up française de surveillance algorithmique des « vols » en supermarchés. Bien qu’il s’agisse d’une procédure toujours en cours —l’affaire doit encore être jugée au fond, la justice administrative a conforté ce que nous soulignons depuis 3 ans : l’illégalité du logiciel conçu par la start-up de surveillance.
  Autre fait passé inaperçu : la délocalisation à Madagascar d’une partie de travail de Veesion — et la possible remise en cause de l’authenticité de son algorithme.
  La surveillance algorithmique, ce n’est pas que pour nos rues, villes, espaces publics. Comme les caméras, ces dispositifs de surveillance s’étendent, se normalisent et s’insinuent petit à petit dans nos quotidiens. Veesion est une start-up française qui vend un logiciel de surveillance algorithmique pour soi-disant détecter les vols en supermarché.
  Concrètement, il s’agit d’installer sur les caméras des supermarchés un algorithme repérant des gestes considérés comme suspects pour détecter les « mauvaises intentions de possibles voleurs à l’étalage » : pour reprendre l’expression d’un publi-reportage de la société par le journal d’extrême-droite le JDD.
  L’objectif est purement financier : promettre à ses clients — des grandes ou petites surfaces — une réduction de « plus de 60% des pertes liées au vol à l’étalage » et de sauver « 1 à 3% du chiffre d’affaires » qui leur serait subtilisé. Dans sa présentation en 2021 — sur un post Medium aujourd’hui supprimé, le créateur de Veesion allait plus loin : son logiciel devait protéger la grande distribution des troubles sociaux à venir du fait de la détresse sociale, comprendre : protéger les grandes surfaces des populations pauvres poussées au vol par la situation économique.
  Le problème est double. Non seulement, Veesion se vante de faire du business sur la détresse sociale mais leur logiciel est également illégal. D’autant qu’il n’est pas certain que cet algorithme existe réellement.
 
Une start-up multiprimée, subventionnée… et purement illégale
  La Quadrature du Net avait tiré la sonnette d’alarme dès le début : en surveillant les gestes de ses clients, la start-up analyse des données comportementales — dites biométriques — particulièrement protégées au niveau du droit français et européen. Un tel traitement est par principe interdit par l’article 9 du RGPD et l’article 6 de la loi Informatique et Libertés, et les exceptions à cette interdiction sont strictes. Or, aucune de ces conditions n’est applicable au dispositif de Veesion, qui bafoue donc cette interdiction.
  Nous n’étions pas les seul·es à relever l’illégalité de Veesion : la CNIL l’avait dit, via plusieurs médias, — en se fondant sur un motif d’illégalité différent, tout comme le ministère de l’intérieur. Même Veesion le savait. Bref, tout le monde savait que le logiciel développé par Veesion ne respectait pas le droit en vigueur : pour plus de détails, voir notre analyse de 2023.
  Veesion n’a pourtant pas semblé être inquiétée le moins du monde. Pire encore, ces dernières années, elle attire des subventions, reçoit des prix, fait de la publicité dans les journaux, récupère des centaines de clients… Sur son site, Veesion parle même de milliers de commerçants. Un des co-fondateurs, Benoît Koenig, passe sur les plateaux de BFM, affirmant la légalité de son dispositif. En mars 2023, la start-up lève plus de 10 millions d’euros. En juin 2024, elle annonce plus de 150 salariés et plus de 8 millions de chiffre d’affaires. 

Le capitalisme de surveillance n’a pas peur du droit
  Après plusieurs années d’indécence, la récente ordonnance du Conseil d’État vient révéler que la CNIL a engagé une procédure contre Veesion en raison de l’illégalité de son logiciel. La CNIL a notamment souhaité en alerter l’ensemble de ses clients en obligeant à afficher dans les magasins concernés une information sur une telle infraction à la loi. Veesion a essayé de faire suspendre en urgence cette procédure et le Conseil d’État a rejeté la requête le 21 juin dernier.
  Prenons les bonnes nouvelles où elles sont : c’est un petit coup d’arrêt à la vidéosurveillance algorithmique dans les supermarchés. À la veille des Jeux Olympiques, célébrations de la normalisation de l’ algorithmisation de la surveillance publique, c’est un point positif à conserver.
  Difficile néanmoins d’être entièrement convaincu·es.
  Si nous n’avons pas accès à la décision de la CNIL, il est fort probable que celle-ci ait considéré le logiciel de Veesion illégal uniquement parce que les client·es des magasins ne peuvent pas s’opposer au traitement de leur image. Ce motif d’illégalité était déjà rappelé par la CNIL dans sa position de 2022 sur la VSA mais nous parait très limité sur le plan politique. C’est en effet une bien faible victoire qui empêche de remettre en cause le fondement même de l’algorithme et son aspect disproportionné et problématique. Non seulement la décision du Conseil d’État est une décision prise dans une procédure d’urgence, — il reste à attendre la décision sur le fond de l’affaire qui arrivera dans plusieurs mois, — et, de surcroît, Veesion a annoncé depuis que la CNIL avait pour l’instant suspendu sa décision en attente de nouveaux éléments de la part de l’entreprise.
  Cette décision ne mettra de toute façon pas à terre plusieurs années de normalisation de ce logiciel. Personne ne demandera aux fondateurs de Veesion et à leurs associés de rembourser l’argent qu’ils ont touché sur leur business sordide. Personne ne viendra compenser les droits et libertés des personnes qui auront été espionné·es ou identifi·eés par cet algorithme. Alors même que les garde-fous contre la surveillance s’amenuisent petit à petit, les maigres barrières qui nous restent sont allégrement méprisées par ces entreprises de surveillance.
  C’est d’ailleurs sans aucun doute une stratégie réfléchie, avec laquelle l’écosystème du business numérique s’accorde bien : normaliser une pratique illégale pour créer et asseoir un marché puis attendre du droit qu’il s’adapte à un état de fait, arguant de la création d’emplois et de l’innovation apportée. Lors de la consultation publique lancée par la CNIL sur le sujet en 2022, Veesion plaidait pour sa cause et expliquait à quel point cela serait un drame économique que de freiner cette technologie, sans jamais questionner ses conséquences sur les libertés.
  Veesion semble être aussi passée à autre chose et cherche déjà à s’exporter aux États-Unis où le droit à la vie privée et la protection des données personnelles sont encore moins respectés. Médiatiquement, la décision du Conseil d’État ne semble aussi faire que peu de bruit, — alors même que les supermarchés clients de Veesion sont nombreux, comme Carrefour, Leclerc ou Biocoop. 

Délocalisation de la surveillance en supermarché à Madagascar

  Un autre problème pour Veesion a été soulevé par les recherches effectuées par deux sociologues, Clément Le Ludec et Maxime Cornet, chercheurs à Télécom Paris, spécialistes sur le domaine de l’intelligence artificielle. Dans un article sur France Info passé lui-aussi relativement inaperçu, décidément, les deux chercheurs sont revenus sur la sous-traitance à des travailleur·euses sous-payé·es dans des pays comme Madagascar par l’écosystème de l’IA. Les chercheurs s’inquiètent en particularité de la précarité de ces « travailleurs en bout de chaîne ».
  L’article de France Info va plus loin : des personnes ayant été employées à Madagascar pour une société semblable à celle de Veesion disent avoir pour travail de repérer des vols en supermarchés directement sur le flux de vidéosurveillance des magasins : « Notre objectif c’est de trouver les vols. Ce sont eux qui envoient les vidéos, nous on les traite juste. En direct, en temps réel. Nous on envoie juste l’alerte et eux ils font l’arrestation des suspects ». Même si la société s’en défend, Veesion elle-même ne semble pas chercher à Madagascar des personnes pour améliorer un algorithme existant, mais au contraire pour « signaler des vols (…) dans les magasins le plus rapidement possible » ou pour « avertir le magasin d’un comportement douteux ».
  En d’autres termes : il est possible que, pour une partie des clients de Veesion, il n’y ait pas vraiment d’algorithme pour repérer des comportements suspects dans un supermarché… mais seulement un·e travailleur·se précaire à l’autre bout du monde chargé·e de visionner le flux de caméra en direct et de repérer « à la main » ces gestes suspects, en imitant l’algorithme. En somme, la fable du turc mécanique.
  Cela rejoint le travail des mêmes chercheurs publié en 2023 concernant une société de surveillance en supermarché non explicitement nommée mais qui ressemble beaucoup à Veesion. Clément Le Ludec et Maxime Cornet révèlent, concernant cette société, que les personnes employées à Madagascar « agissent avant tout comme des agents de sécurité à distance, détectant les vols presque en temps réel ».
  À noter que Veesion s’appuie sur une double exploitation. Si une grande partie repose sur des personnes exploitées à Madagascar, les caissières et caissiers deviennent aussi des « travailleurs du clic ». Comme l’avait écrit lundimatin dans son article sur l’entreprise, le gérant du magasin conserve en effet le détail des interactions sur les écrans des employé·es, afin de vérifier leur réactivité aux alertes du logiciel : « Libre à lui alors de sommer ses employés d’être plus attentifs aux alertes de la machine en cas de non-retour de leur part ».
  Il y a dans la société Veesion le concentré des dérives des start-ups sur le marché du numérique : banalisation des technologies de surveillance, non-respect affiché du droit, dépendance à de la main d’œuvre exploitée à l’autre bout du monde, et forte approximation autour de l’effectivité de son logiciel. Un tel exemple vient interroger l’effectivité du droit comme encadrement. Ces entreprises ne le respectent pas et récoltent pourtant une importante aide financière et médiatique.
  Quand un cadre juridique n’est ni respecté par les entreprises concernées, ni appliqué par l’autorité qui en est responsable, — ici, la CNIL agit mollement plusieurs années après la mise en œuvre du logiciel, c’est bien l’interdiction explicite de ces systèmes de surveillance qui doit primer.
 
  Alors pour agir et vous informer contre la VSA, rendez vous sur laquadrature.net/vsa ou aidez-nous si vous le pouvez en nous faisant un don
 
 
  Cet article est l'œuvre de la source indiquée. Les opinions qui y sont exprimées ne sont pas nécessairement celles de Les vues imprenables et PHP.  
 


L' ASSURANCE CHÔMAGE : LA VÉRITÉ EST TOUJOURS PLUS DIGNE QUE LE MENSONGE * OU LA VRAIE SITUATION DES DEMANDEURS D'EMPLOIS

  L'association Finances Publiques et Économie, Fipeco, et, plus particulièrement son président, ECALLE François, auteur des textes publiés sur le site Internet du même nom, Fipeco, aiment à partager leur savoir et leurs informations afin d' instruire les Béotiens que nous sommes; qu'ils en soient chaleureusement remerciés ! Grâce à eux, nous bêlons moins avec le troupeau !.... 

* DOSTOÏEVSKI Fiodor Mikhaïlovitch, I82I-I88I, Les Démons, I87I.
php
***

8) L’assurance chômage

  Il existe deux régimes d’indemnisation du chômage en France : le « régime d’assurance » et le « régime de solidarité ».
  Le régime d’assurance est géré par les partenaires sociaux au sein de l’union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce : Unédic. Il indemnisait 2,5 millions de demandeurs d’emplois à la fin de 2022.
  Le régime de solidarité est géré par l’État. Il verse notamment une « allocation de solidarité spécifique », ASS, aux personnes privées d’emploi qui ne bénéficient plus du régime d’assurance. Les chômeurs indemnisés par le régime de solidarité étaient 0,35 million à la fin de 2020. L’ ASS fait partie des « minima sociaux » qui sont traités dans une autre fiche.
  La présente fiche ne porte que sur le régime d’assurance dont elle présente les principales caractéristiques juridiques et financières ainsi que des éléments de comparaison internationale.

A) Les caractéristiques juridiques
  I) La gestion de l’ Unédic
  Créée en I958, l’ Unédic est une association relevant de la loi de I90I, donc un organisme privé mais chargé d’une mission de service public, la gestion de l’assurance chômage. Cette association rassemble, à parité, les représentants des organisations syndicales de salariés et d’employeurs. Le bureau de l’association en nomme le directeur général.
  Tous les deux ou trois ans, les partenaires sociaux fixent les conditions d’indemnisation des chômeurs et les modalités de prélèvement des cotisations dans une « convention d’assurance chômage » qui doit être agréée par l’État pour avoir force obligatoire, notamment pour que l’ Unédic puisse prélever des cotisations sur toutes les entreprises et tous les salariés. En pratique, l’ Unédic bénéficiait jusqu’à 20I8 d’une assez grande autonomie pour conclure cette convention et, s’il essayait parfois d’orienter ses décisions, l’État refusait rarement d’agréer des accords majoritaires.
  Cette relative autonomie a été mise en cause par la loi « avenir professionnel » du 5 septembre 20I8 qui étend le bénéfice de l’indemnisation, sous des conditions assez strictes, aux travailleurs indépendants et à un plus grand nombre de salariés démissionnaires et qui prévoit la substitution d’une fraction de CSG aux cotisations salariales d’assurance chômage dans le financement de l’ Unédic à partir de l’automne 20I8. Cette loi donne plus de pouvoirs à l’État pour encadrer la négociation des conventions, notamment du point de vue financier. Il s’est ainsi substitué au printemps 20I9 aux partenaires sociaux, qui n’ont pas réussi à adopter une nouvelle convention conforme à ses orientations, pour décider de nouvelles réformes : dégressivité dans le temps de l’indemnisation des cadres ; durcissement des conditions d’ouverture des droits, nouveau mode de calcul des allocations, modulation des taux des cotisations des entreprises de certaines branches en fonction de leur gestion des contrats à durée déterminée…
  Les cotisations dues à l’ Unédic sont prélevées par l’ ACOSS,[Agence centrale des organismes de sécurité sociale] avec les cotisations au régime général de sécurité sociale, qui les lui reverse.
  Les allocations sont, en application d’une loi de 2008, payées par l’ Unédic à Pôle Emploi qui les attribue aux chômeurs après avoir vérifié leur éligibilité à l’assurance chômage et calculé leurs droits. L’ Unédic reverse également 11 % du produit des cotisations d’assurance chômage à Pôle Emploi, qui est un établissement public de l’État, pour financer une partie de ses dépenses de fonctionnement.
  L’ Unédic assure la gestion financière du régime : gestion de la trésorerie, établissement des comptes, prévisions financières, emprunts etc.

 2) Les ressources
  L’assiette des contributions à l’assurance chômage est la même que celle des cotisations sociales au régime générale de sécurité sociale, sous réserve d’un plafond spécifique égal à quatre fois celui de la sécurité sociale : soit I4 664 € en 2023.
  Jusqu’à 20I7, les salariés devaient s’acquitter d’une cotisation de 2,4 % sur leur rémunération brute. Cette cotisation a été supprimée en 20I8 et remplacée par l’affectation d’une fraction de la CSG sur les revenus d’activité à l’ Unédic. Cette fraction est fixée par la loi de financement de la sécurité sociale. Elle correspond à I,47 point de CSG en 2023.
  Le taux des cotisations dues par les employeurs est de 4,05 % en 2023. Il s’y ajoute une contribution de 0,I5 % à l’association qui gère la garantie de versement des salaires en cas de redressement ou liquidation judiciaire d’une entreprise.
  Depuis le début de 20I9 et le remplacement du CICE par des allègements de charges sociales, les entreprises n’ont plus à payer de cotisations d’assurance chômage sur les salaires au niveau du SMIC. Cet allégement diminue ensuite jusqu’à I,6 SMIC où le taux de 4,05 % est appliqué. Les pertes de recettes de l’ Unédic sont compensées par l’ ACOSS.
  La loi du 5 septembre 20I8 prévoit une modulation du taux des cotisations patronales des entreprises de plus de 11 salariés entre 3,0 et 5,05 %, le taux normal étant 4,05 %, dans sept branches à partir de 202I. Le taux appliqué, à l’intérieur de cette fourchette, devrait dépendre du « taux de séparation » de l’entreprise, qui est défini comme le nombre de salariés l’ayant quittée, après un CDI ou un CDD, et s’étant inscrits à Pôle Emploi dans les trois mois, rapporté à son effectif total. Les sept branches retenus sont celles où les taux de séparation sont les plus élevés : hors intermittents du spectacle. Le taux de cotisation devrait être modulé en fonction de l’écart entre le taux de séparation de l’entreprise et le taux médian de la branche. Ces taux devraient être lissés sur trois ans. Le décret d’application de cette réforme a été annulé par le conseil d’État pour un vice de forme puis repris et la réforme a été mise en œuvre à partir de septembre 2022. Elle est applicable jusqu’à août 2024.

3) Les allocations
  La principale prestation versée par l’ Unédic est « l’allocation d’aide au retour à l’emploi » : ARE. Elle est versée dans les conditions suivantes en 2023.
  Pour en bénéficier, il faut être inscrit comme demandeur d’emploi à Pôle Emploi, avoir travaillé au moins I30 jours au cours des 24 derniers mois, avoir été involontairement privé de son emploi, notamment ne pas avoir démissionné, sauf cas particuliers, être en recherche active et permanente d’un emploi, être physiquement apte à reprendre un emploi et résider en France.
  L’ARE est journalière et elle est égale à un pourcentage du « salaire journalier de référence » : SJR. Celui-ci est égal aux salaires perçus au cours des 24 derniers mois divisés par le nombre de jours calendaires pendant la période de travail : le nombre de jours non travaillés étant lui-même plafonné.
  Le montant journalier de l’ ARE est la somme d’une partie fixe égale à I2,7I € et d’une partie égale à 40,4 % du SJR. Il ne peut pas être inférieur à 57 % du SJR, ou à 3I,0 €, ni supérieur à 75 % de celui-ci. Il est soumis à la CSG, au taux de 6,2 %, et à la CRDS.
  La partie du salaire brut supérieure à I4 664 € ne donne lieu ni à contribution ni à allocation.
  L’indemnisation commence au terme d’un délai d’attente de 7 jours, allongé par des « différés d’indemnisation » qui dépendent des indemnités compensatrices de congés payés et des indemnités de rupture reçues par le demandeur d’emploi.
  La durée d’indemnisation est égale à la durée d’affiliation, selon la règle « 1 mois d’indemnités pour un mois de travail », sans pouvoir être inférieure à I82 jours ni supérieure à 730 jours calendaires : 24 mois. L’allocation, si elle est supérieure à 4 766 € par mois, est réduite de 30 % à partir du 7ème mois de versement : dégressivité temporelle.
  La réforme de l’assurance chômage votée en 2022 conduit à une réduction de 25 % de la durée d’indemnisation lorsque le taux de chômage est inférieur à 9,0 % et n’a pas progressé de plus de 0,8 point sur un trimestre. C’est le cas en 2023 et la durée d’indemnisation est donc au maximum de 548 jours calendaires.
  Depuis 20I4, les droits sont « rechargeables », ce qui signifie que, si le chômeur reprend un emploi avant la fin de la période d’indemnisation puis perd involontairement cet emploi, la période d’indemnisation est prolongée en fonction du temps passé à travailler.
  Il est désormais possible de reprendre un emploi moins bien rémunéré et de cumuler l’ ARE et le nouveau salaire, à condition que ce cumul de revenus ne conduise pas à dépasser le SJR précédent.
  Des règles particulières s’appliquent à certaines catégories de demandeurs d’emplois, notamment ceux qui ont plus de 53 ans, les intermittents et les intérimaires.

B) Les comptes de l’ Unédic
I) Les comptes en 2021-2022
  a) Le compte de résultat


  Les cotisations sociales, acquittées désormais par les seuls employeurs, constituent le plus important des produits techniques, mais les impôts, CSG, en représentent plus du tiers. Les allègements de cotisations patronales sur les bas salaires donnent lieu à un remboursement à l’euro près par l’ ACOSS et le montant des cotisations sociales intègre ce remboursement. Les recettes de l’ Unédic ont augmenté de I0,7 % en 2022.
  Les allocations de chômage, 33,4 Md€, sont les allocations de retour à l’emploi, ARE, pour l’essentiel, et des allocations aux chômeurs en formation ou aux chômeurs créateurs d’entreprise. L’ Unédic a également financé en 2022 le tiers des indemnités d’activité partielle : 0,2 Md€. Les sommes versées aux régimes complémentaires de retraite au titre de la validation de points de retraite pour les chômeurs représentent 2,2 Md€. Les frais de gestion comprennent surtout le financement des dépenses de fonctionnement de Pôle Emploi : 3,9 Md€. Au total, les dépenses ont diminué de I8,8 % en 2022.
   Le résultat de l’ Unédic est redevenu excédentaire : + 4,3 Md€ en 2022 après – 9,3 Md€ en 202I.

b) Le bilan
  La situation nette de l’ Unédic à la fin de 202I était fortement négative, - 63,2 Md€, ce qui résultait de l’accumulation de résultats annuels déficitaires. L’association était endettée à hauteur de 68 Md€ et son endettement net bancaire, dette nette des placements et disponibilités, était de 64 Md€. Ce dernier a été ramené à 6I Md€ à la fin de 2022. Ses emprunts sont garantis par l’État.

Le bilan de l’ Unédic fin 202I : Md€


2) L’évolution du résultat
  Le résultat de l’ Unédic est très sensible à la conjoncture économique. En effet, ses recettes dépendent fortement de l’activité économique, comme celles des autres administrations publiques, et, en outre, ses dépenses sont elles aussi très dépendante de la conjoncture.



  Les évolutions de son solde financier dépendent également des mesures de hausse et de baisses des allocations ou des cotisations. D’importantes mesures de redressement ont ainsi été prises à la suite de la dégradation de sa situation financière au début des années I990 et ont conduit à des excédents dans les années I994 à I997. Elles ont été suivies de mesures de hausse des allocations et de baisse des cotisations qui se sont traduites par un déficit dans les années 2003 à 2005. De nouvelles mesures de redressement ont alors été prises mais les excédents dégagés en 2007-2008 ont fondu avec la crise de 2009. De 20I0 à 20I9, le déficit de l’ Unédic est resté aux environs de 0,I % du PIB. En 2020, la baisse des recettes et la hausse des dépenses, majorées par la prise en charge d’une partie des indemnités d’activité partielle, a creusé le déficit jusqu’à plus de 0,7 % du PIB. Un redressement a été permis en 202I et 2022 par le rebond de l’activité économique et un excédent de 0,2 % du PIB a été constaté en 2022.

C) Les comparaisons internationales
  Les paramètres de calcul des allocations de chômage sont nombreux et le tableau suivant n’en retient que quatre mais sa lecture peut être complétée par celle du document de l’ Unédic de mai 2022 dont il est tiré.

Les paramètres de calcul des allocations de chômage en Europe au Ier janvier 2022


  Sur le Web

REQUIEM ÆTERNAM DONA EIS DOMINE* POUR LES BABY-BOOMERS

 " Je plains celui qui fait payer à autrui ses propres dettes en les aggravant du prestige de la fausse vacuité "
CHAR René, Feuillets d' Hypnos, I943-I944, n° I7I, NRF, Poésie/Gallimard, I962, P. I26.

* Requiem de la liturgie catholique : Introït, Introitus
   " Requiem æternam dona eis, Domine et lux perpetua luceat eis.
   Te decet hymnus Deus in Sion et tibi reddetur votum in Jerusalem.
   Exaudi orationem meam, ad te omnis caro veniet.
   Requiem æternam dona eis, Domine et lux perpetua luceat eis.
"
   " Seigneur, donne-leur le repos éternel et fais luire pour eux la lumière sans déclin.
   C’est de Sion que notre louange doit s’élever vers toi et de Jérusalem qu’il faut t’offrir nos sacrifices.
   Exauce ma prière, toi vers qui iront tous les mortels.
   Seigneur, donne-leur le repos éternel et fais luire pour eux la lumière sans déclin
. "

php

***

Les Trente Glorieuses, ce n’était pas une sinécure

  Les trois premières décennies d’après-guerre furent baptisées « les Trente Glorieuses » par Jean Fourastié en raison de la forte croissance et des progrès sociaux qui les caractérisa. Elles sont souvent vues dans les débats publics comme un âge d’or dont les générations nées juste après-guerre, les fameux boomers, auraient profité aux dépens des générations suivantes, comme le titrait Atlantico juste avant la pandémie, « Accusé boomer, levez-vous ! » Mais les Trente Glorieuses, et même les deux décennies qui suivirent, était-ce vraiment du gâteau ?

 
« Sur le berceau de cette génération s’étaient penchées quatre fées »
  Il faut reconnaître que les changements survenus en France entre I949[I] et le début des années I970 donnent à rêver lorsqu’on les compare à ceux de toute période précédente ou ultérieure. De I949 à I974, année du premier choc pétrolier qui marqua le ralentissement de la croissance dans tous les pays industrialisés, le revenu par habitant corrigé de l’inflation tripla quasiment en France, soit une croissance moyenne de 4,3% par an, 5,3% pour le PIB, en rupture saisissante avec la stagnation de l’entre deux guerres, où le PIB ne crût que de I,8% par an[2] entre I920 et I939. Le taux de chômage fluctuait entre I% et 3%, niveau alors considéré comme élevé ! Le volume d’investissement logement des ménages, une mesure qui prend en compte la qualité des constructions, augmenta de 750% alors que la population ne croissait que de 26%. Le nombre de bacheliers sextupla et l’espérance de vie des femmes, moins sujettes aux aléas des guerres que celles des hommes, passa de 67 à 77 ans, une progression encore jamais connue.
  Cet épanouissement économique se produisit également en Allemagne, croissance moyenne du PIB égale à celle de la France, 5,I%, où on le qualifia de miracle, Wirtschaftwunder, en Suisse, 5,2%, en Italie, 5,5%, où l’on parlait aussi de miracle, en Espagne, 6%, ou au Japon : plus de I0%. En revanche, la croissance des États-Unis fut plus faible, 3,5%, le niveau de productivité initial étant bien plus élevé que dans toute autre région. Chaque pays témoin du miracle économique l’expliquait à sa manière, cherchant à y voir l’expression de sages politiques économiques et du génie national. Jean Fourastié, qui avait bien compris que les Trente Glorieuses n’étaient pas propres à la France, y voyait l’aube d’une ère nouvelle : « L’élévation de l’espérance de vie, la réduction de la morbidité et des souffrances physiques, la possibilité matérielle pour l’homme moyen d’accéder aux formes naguère inaccessibles de l’information, de l’art, de la culture, suffit, même si cet homme moyen s’avère souvent indigne de ces bienfaits, à nous faire penser que la réalisation au XXe siècle du Grand Espoir de l’humanité est une époque glorieuse dans l’histoire des hommes ». Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible, I979.
  À sa façon légèrement ironique, Jean-François Sirinelli exprime la même idée : « Il était une fois une génération singulière, à nulle autre pareille. Sur son berceau s’étaient penchées quatre fées : la paix, la prospérité, le plein emploi et le progrès. » Génération sans pareille, 20I5.
  Le monde rêvé, — ou, avec le recul, cauchemardesque, — par Jack London dans « Goliath », une de ses plus curieuses nouvelles d’anticipation, où une découverte technique en possession d’un ancien syndicaliste adepte de la manière forte finit par libérer l’humanité de l’obligation de travailler, ne semblait plus si loin : « La capacité productive de l’humanité, grâce à l’ Energon et à l’utilisation socialement rationnelle qui en fut faite fut telle que les plus humbles disposaient de temps de loisir et d’opportunités de vie en quantités immensément plus grandes que n’en disposaient les plus aisés dans le vieux système ». « Goliath », The Red Magazine, I908
  À l’émerveillement succéda la désillusion, puis le procès. En 2004, Anne Vidalie écrivait dans L’Express : « Les uns ont été gâtés par le sort. Ce sont les baby-boomers, rejetons des Trente Glorieuses. Jobs à gogo, salaires et pouvoir d'achat ascensionnels, libération sexuelle : ils ont tout eu. En prime, ils ont pris leur destin à bras-le-corps, ébranlé la société du haut des barricades de Mai 68, façonné les trois dernières décennies du XXe siècle. (…) Les autres ont été malmenés par le destin. Ce sont les trentenaires, nés avec les Vingt Piteuses, les années de crise économique et de chômage qui ont suivi le premier choc pétrolier ». « Les trentenaires, victimes des baby-boomers ? », avril 2004.

Vues par le cinéma et les statistiques, ce n’était pas la fête

  La réalité économique et sociale des Trente Glorieuses comme des années de crise qui suivirent le premier choc pétrolier, — c’est depuis cette date et la montée du chômage associée qu’on ne cessa de parler de crise chez les politiques et les commentateurs,— n’était pourtant pas rose.
  Le cinéma d’après-guerre en donne une idée. Les tribulations du très jeune Antoine Doinel dans Les 400 coups de Truffaut, I959, la misère sordide qui enserre Yvonne et Serge dans Le Beau Serge de Chabrol, I958, la vie à l’usine dans Coup pour coup de Marin Karmitz, I972, suggèrent une réalité peu romantique : misère, insalubrité, cadences infernales. En les revoyant, on est frappé par les conditions de vie et de logement des milieux populaires. Pour un larcin, le vol d’une machine à écrire, Antoine fait connaissance avec l’éducation surveillée, euphémisme pour centre de redressement dont Truffaut fit l’expérience. Le Beau Serge, tourné à Sardent dans la Creuse, là où Chabrol vécut durant la guerre, montre l’abime qui sépare le faubourg Saint-Germain d’où revient François, et la campagne profonde de son ami d’enfance Serge, ses masures à une pièce, sans sanitaires et mal chauffées. Douze ans plus tard, les ouvrières grévistes d’une usine textile qui jouèrent leur propre rôle dans le film militant de Karmitz, nous semblent travailler dans une fabrique du Bangladesh plutôt qu’une usine moderne. Ce ne sont que des films, dira-t-on. Mais les données sociales et économiques ne les contredisent pas, bien au contraire.
  Lorsque, le Ier février I954, l’Abbé Pierre lança son célèbre appel en faveur des sans-abris, « Mes amis, au secours ! », plus de 40% des logements n’avaient pas l’eau courante, 27% seulement disposaient d’un WC intérieur et I0% d’une douche ou d’une baignoire, note Alain Jacquot dans l’édition 2006 des « Données sociales » de l’Insee. L’effort de construction de logements fut considérable, culminant à 550 000 nouveaux logements achevés en I972, partant de I20 000 en I954 : à comparer avec environ 350 000 en 2022. La qualité des nouveaux logements, sanitaires, nombre de pièces, surface, progressait continûment, mais le stock fut lent à s’améliorer. Le nombre de pièces par personne varia peu entre I954, 0,96, et I975, 1,2, ne s’élevant significativement qu’ensuite, pour atteindre I,72 en 2004. L’enjeu de l’espace vital dans le logement dépasse le confort de vie : Marie Gouyon a montré le lien entre le fait de disposer de sa propre chambre et la réussite scolaire, dans le bilan des Données sociales de l’Insee déjà cité.
  En I949, alors que la reconstruction du pays battait son plein, la mortalité infantile ne se mesurait pas pour mille naissances, mais en pourcentage : 6% en I949. Logements insalubres, alimentation défectueuse sinon insuffisante, difficultés d’accès à des soins médicaux de qualité inégale expliquent ce niveau difficilement concevable aujourd’hui, où seuls les pays classés « fragiles et en situation de conflit » par la Banque Mondiale ont des taux comparables. Si le risque de décès à la naissance était très élevé pour les boomers, il avait déjà fortement chuté pour la génération suivante, à I,4% en I975 pour se stabiliser autour de 0,5% ces dernières années.
  Les statistiques d’accidents du travail sont tout aussi révélatrices. Selon l ’INRS, le taux d’accidents avec arrêt était de II8 pour I000 salariés en I955, 82 en I975, 47 en I994. Il s’est stabilisé un peu au-dessus de 30 ces dernières années. Le nombre d’accidents mortels dépassa 2000 en I965. Il en était encore proche en I975, et ce n’est que dans les années 90 qu’il passa en dessous de I000, tombant à 645 en 202I. Pour les hommes nés en I950, la probabilité d’atteindre 90 ans était de 26% tandis que pour ceux nés en I980, elle était de 50%, selon les projections de l’Insee.
  Par ailleurs, et contrairement aux idées reçues, la société des Trente Glorieuses était plus inégalitaire qu’aujourd’hui, en France du moins, car aux États-Unis, ce serait plutôt l’inverse. Selon la World Inequality Database, dirigée par Thomas Piketty et Gabriel Zucman, la part des I0% les mieux lotis en patrimoine atteignait 7I% en I949, contre 59% en 2020.
  Enfin les parents des baby-boomers, mais aussi ces derniers quoique dans une moindre mesure, travaillaient plus que les individus des générations suivantes. Selon les Comptes nationaux de l’Insee, le nombre d’heures annuelles travaillées par salarié est passé de I823 en I950 à I653 en I975 pour tomber à I420 en 2019. En se fondant sur le nombre d’années de cotisations nécessaires pour une retraite à taux plein, passé en plusieurs étapes de 37,5 ans avant I993 à 43 ans en 20I4, on peut estimer que le nombre d’heures de travail sur une vie est passé de 65 800 pour la génération née en I950 à environ 60 500 pour la génération I978, une baisse équivalente à trois années et neuf mois de travail à temps complet dans les conditions de 20I9, alors même que l’espérance de vie augmentait de huit ans.
  Pour résumer, comparées à celles nées après I975, les générations des Trente Glorieuses, y compris les boomers, vivaient moins longtemps, mouraient plus souvent au travail, avaient plus de chance de perdre leurs bébés, vivaient dans des logements plus petits et plus insalubres, souffraient d’une pollution industrielle plus élevée et, pour comble, travaillaient bien plus. Non, les Trente Glorieuses et les premières années de crise, ce n’était pas vraiment du gâteau.

Et pourtant, dès I949, les Français étaient bien plus optimistes qu’aujourd’hui !

  Peu après la Libération, les joies de la liberté retrouvée ne firent pas oublier l’extrême difficulté de la vie de tous le jours : tickets de rationnement, manque de charbon pour cuisiner et se chauffer, usines délabrées par le pillage des allemands et les bombardements, difficile retour des déportés, comme en témoigne Marguerite Duras dans La Douleur. Rémy Pawin, qui a consacré sa thèse aux représentations du bonheur en France entre I944 et I96I, écrivait dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine : « Dès les premiers beaux jours, les perceptions sont majoritairement pessimistes : la France a été battue et de nombreux Français regrettent la perte de la grandeur; ils craignent un nouveau conflit mondial et éprouvent maintes difficultés. » Les enquêtes du Service des Sondages et Statistiques citées par Pawin montrent qu’en I946 et I947, plus de 75% des sondés considéraient que les conditions de vie s’étaient détériorées. Mais dès janvier I949, l’avenir paraissait nettement meilleur, avec un solde d’opinion sur les conditions de vie toujours négatif, mais proche de l’équilibre. En la matière, ce n’est pas tant le niveau absolu de l’opinion qui importe, — sur longue période, les Français sont pessimistes, par principe pourrait-on dire, — que ses variations qui apportent de l’information. Et celle-ci est claire : « les choses », pour reprendre le mot d’une des questions posées dans le sondage de I948, vont nettement mieux.
  À partir de I970, on dispose d’un outil précieux pour juger de la façon dont les Français jugent leurs conditions de vie : l’enquête de conjoncture mensuelle auprès des ménages de l’Insee. Son évolution est cohérente avec l’une des thèses de Rémy Pawin, selon laquelle, des Trente Glorieuses il n’y aurait eu que « Treize heureuses », de I962, fin de la guerre d’Algérie, à I975 : année de récession post choc pétrolier. Les réponses à la question sur l’évolution du niveau de vie passé en France montrent clairement une césure : solde positif, +9, en moyenne entre I970 et I974, ce qui est exceptionnel dans les enquêtes françaises, fortement négatif ensuite : -I6 entre I975 et 2004, -39 entre 2005 et 2022. Le record d’optimisme fut atteint en mai I973, +29, quelques mois avant l’embargo pétrolier qui signa la fin des Trente Glorieuses. Le point le plus bas est tout récent : -83 en juillet 2022, probablement en raison de la résurgence de l’inflation, pourtant bien bénigne à l’aune de celle des années I970 !
  Les éléments économiques, niveau de vie, chômage, inflation, ne sont pas les seuls à influencer l’opinion sur ses conditions de vie en général. Malgré une nette amélioration des fondamentaux économiques, le vécu des Français fut assombri par la guerre d’Algérie, surtout après I956, où elle se combinait avec l’humiliation de l’échec de l’expédition franco-britannique à Suez. Aussi peut-on émettre l’hypothèse que, sans l’ombre de la guerre d’Algérie, l’opinion des Français sur leurs conditions de vie aurait été bien plus positive avant I962. Qu’il s’agisse des indicateurs objectifs ou de ceux qui mesurent le vécu de la population, il y a bien une rupture entre la période I949-I974 et les décennies qui suivirent.

Plus pauvres mais plus optimistes, les raisons du paradoxe

  Les enquêtes d’opinion ont la sagesse d’interroger sur les évolutions du niveau de vie, pas sur son niveau absolu, qui serait difficile à interpréter. C’est l’explication du paradoxe entre situation économique difficile et relatif optimisme. Lorsque l’économie et le pouvoir d’achat s’améliorent d’année en année, que les conditions de logement, la capacité d’acheter des biens durables, équipements ménagers, automobiles, télévision…, changent de façon tangible, ce n’est pas le point de départ qui compte, mais l’espoir raisonnable que « les choses » iront mieux demain. Avec le ralentissement de la productivité et, in fine, du revenu par habitant après I975, il devint de moins en moins raisonnable de croire que les choses iraient mieux demain. La fin toujours annoncée de la crise,— Jacques Chirac apercevait « le bout du tunnel » dès I974, Raymond Barre en I976, Mitterrand en I985, — on finit par ne plus y croire. La montée du chômage, de 3,2% en I975 à 9,3% en I987 jusqu’à I0,7% en I997 paraissait inéluctable et les périodes de baisse conjoncturelle semblaient l’exception plutôt que la règle. De situation exceptionnelle, le chômage est progressivement devenu une des modalités de l’emploi, certes déplorable mais normale, ce qui pourrait expliquer que sa baisse continue depuis dix ans ne semble guère avoir eu d’effet sur l’opinion.
  C’est bien la croissance du revenu, ou plus précisément du pouvoir d’achat du revenu, qui fait la différence entre les Trente Glorieuses et les décennies qui suivirent, à la fois dans les enquêtes d’opinion de l’Insee et dans les données économiques. On peut tirer de ce constat quelques leçons :
  La décroissance prônée par certains pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ne ferait qu’exacerber le ressentiment, déjà vif, de la population, au risque de graves conséquences politiques. Mieux vaut chercher du côté d’un relèvement de la productivité, qui n’est en rien incompatible avec la réduction des émissions de CO2, bien au contraire : voir à ce sujet « Une critique de la raison décroissantiste » dans Telos.
  Pour cela, les recettes des Trente Glorieuses, analysées en détail dans le classique ouvrage de Carré-Dubois-Malinvaud, La Croissance française, I972, ne seront pas d’un grand secours. Au-delà de facteurs classiques comme l’allocation de l’épargne vers l’investissement, le transfert de la main d’œuvre de l’agriculture verts l’industrie, plus productive, le rôle de la concurrence internationale ou la fluidité du marché du travail, les auteurs parviennent à une conclusion troublante : 50% de la croissance exceptionnelle de la productivité dans l’après-guerre n’était pas explicable par l’augmentation du capital par travailleur.
  L’un des secrets des Trente Glorieuses, c’était la part non-explicable de la productivité, naguère baptisée « progrès technique ». On en sait plus aujourd’hui : l’élévation du capital humain, que ce soit par l’éducation ou l’apprentissage sur le tas, le fameux « learning by doing » observé par Kenneth Arrow durant la guerre dans les usines aéronautiques américaines, et les innovations aussi bien technologiques que managériales expliquaient l’essentiel du bond de productivité.
  Qu’il fût observé dans la plupart des pays industrialisés à l’exception des États-Unis est cohérent avec l’idée que les transferts de technologie et de savoir-faire en provenance d’Amérique furent le moteur principal des miracles économiques d’après-guerre. Une fois le rattrapage technologique accompli pour l’essentiel, il reste encore du chemin à faire en ce qui concerne la France, on ne peut plus compter que sur ses propres forces pour soutenir la croissance de la productivité. Est-ce possible ? Certains, comme Robert Gordon, sont pessimistes à ce sujet, considérant que la révolution numérique a déjà donné ses fruits. D’autres comme David Autor sont plus optimistes, et pensent même que les développements technologiques, y compris l’intelligence artificielle, ne sont pas défavorables à l’emploi. Mais tous s’accordent à reconnaître que la productivité future dépendra de la qualité du capital humain et de l’innovation. Et c’est là qu’un reproche collectif pourrait être adressé aux boomers : n’avoir pas compris suffisamment tôt que l’importation des gains de productivité, c’était fini, et que, plutôt que de financer la croissance par l’endettement, il aurait mieux valu miser à fond sur le développement du capital humain et renoncer au rêve de Jack London de travailler toujours moins.

[1] Les années qui suivirent immédiatement la libération ne sont pas représentative de la tendance d’après-guerre : retour des prisonniers de guerre augmentant presqu’ instantanément la force de travail, reconstruction en urgence, contrôle puis libération partielle des prix ont créé un environnement macroéconomique atypique.
[2] Les données statistiques historiques, économiques et sociales, ont été puisées dans les séries des comptes nationaux de l’Insee, et dans l’extraordinaire base de données macroéconomiques historiques de la France, remontant parfois au début du I9e siècle, patiemment construite par Pierre Villa, Insee-CEPII, dans le cadre rigoureux de la comptabilité nationale, et disponible sur le site du CEPII.

  Sur le Web

 

JO 2024 : nous allons apprendre à aimer l'oeil sécuritaire

  " Depuis les années 2000, les caméras de vidéosurveillance et de vidéoprotection ont envahi notre paysage urbain. Cette nouvelle manière de protéger la population fait couler beaucoup d’encre. Or les prismes dominants, sécurité versus liberté, et les images mobilisées, du Panoptique à Big Brother, en passant par Minority Report, en disent plus sur les fantasmes collectifs que sur les réalités concrètes de ce dispositif.
[...] l’auteure montre que les usages de la vidéosurveillance sont loin d’être conformes à sa réputation de « couteau suisse de la sécurité » ou de « reine des preuves ». Mais ces limites cachent d’autres dérives bien réelles, comme la banalisation d’une idéologie qui construit progressivement notre vision sécuritaire du monde social...
"
L’œil sécuritaire, Mythes et réalités de la vidéosurveillance, Élodie LEMAIRE

L'oeil sécuritaire - Élodie LEMAIRE

  Et si le terroriste, le délinquant, le trafiquant, l'incivilité, etc., étaient les meilleurs alliés de la politique autoritaire et du lobby sécuritaire?
  Va savoir, Charles!

php

***

JO 2024 : la frénésie sécuritaire


La quadrature du net
2021 10 15

  En 2024, Paris organisera les Jeux Olympiques d’été, l’occasion pour le gouvernement français et les industriels de s’allier pour tester, déployer et normaliser leur arsenal de nouveaux dispositifs de surveillance : drones, reconnaissance faciale, analyses de comportements… On revient ici sur ce que l’on sait aujourd’hui de ce projet dystopique, sur ce qui a déjà été testé et sur la résistance qui s’organise.

 https://www.laquadrature.net/wp-content/uploads/sites/8/2021/10/JObis-scaled.jpg

 
Les Jeux Olympiques, accélérateurs de surveillance
  Les Jeux Olympiques sont depuis longtemps l’occasion d’une intensification des outils de surveillance de la population. Cela avait été le cas pour Pékin en 2008, avec un déploiement massif de caméras dans les rues et dans les transports en commun. Mais aussi à Rio de Janeiro où dès 2010, en préparation des JO de 2016, l’entreprise IBM profitait de cette occasion pour développer son Integrated Operation Centre, « Centre de commande et de coordination ». Ce centre de commande visait à agglomérer les données de la municipalité, des collectivités, des transports publics, de la météo, etc., dans le but d’obtenir de l’information en temps réel et de construire des modèles prédictifs de gestion de la ville. C’est le début du fantasme du pilotage à distance de la ville.
  Enfin, les JO de Tokyo 2020 —qui ont finalement eu lieu à l’été 2021 — se positionnent comme les Jeux Olympiques ayant employé le plus de gadgets technologiques, voitures autonomes, robots, etc., et les premières utilisations de la reconnaissance faciale. Cette dernière était prévue pour filtrer l’accès à certains lieux, en scannant les visages des athlètes, des journalistes, etc., à l’aide d’un système fourni par l’entreprise japonaise NEC et la française Atos, également présente aux JO 2024. Plusieurs associations avaient ainsi dénoncé, en juillet 2021, le danger de la surveillance biométrique déployée à Tokyo. Si à Tokyo la reconnaissance faciale a été mise en place sur un public fortement limité par la crise sanitaire, les JO de Paris 2024 seraient le premier grand événement à déployer ce type de dispositif sur des millions de visiteurs et visiteuses.
  Voici que les grands évènements deviennent des accélérateurs et transformateurs de la sécurité. Ils permettent de faire entrer dans le droit commun certaines technologies et pratiques jusqu’alors illégales, faisant ainsi sauter le verrou qui en bloquait la massification. En plein vote, la loi Drone 2 est à replacer dans le contexte des futurs Jeux Olympiques : le ministère de l’Intérieur a déjà acheté
600 drones et il voudrait pouvoir les utiliser pour les Jeux Olympiques.

Industriels et gouvernement main dans la main
  Le gouvernement français ne compte pas non plus rater son rendez-vous de 2024. Michel Cadot, le délégué interministériel aux Jeux, considère ainsi que « la question de la sécurité est prioritaire » quand, de son côté, le préfet Pierre Leutaud souligne que « les innovations technologiques seront un atout majeur ». En septembre dernier, Jean-Michel Mis, député de la majorité, a rendu au Premier ministre un rapport tout entier destiné à la légalisation de ces nouveaux dispositifs de surveillance poussant à l’adoption d’une loi facilitant la surveillance biométrique pour les Jeux.
  C’est encore plus franc du côté des industriels de la sécurité, qui se sont regroupés dans un comité intitulé « GICAT » — « Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestre et aéroterrestre » —, un lobby de pression sur les pouvoirs publics visant à faciliter le déploiement de leurs dispositifs de surveillance. Son délégué, Gérard Lacroix, n’a aucun problème à souligner que les JO seront un enjeu essentiel pour les entreprises françaises et qu’il compte bien faire comprendre aux parlementaires la nécessité de « faire évoluer certains textes » trop restrictifs. Comprendre : les textes qui protègent les libertés.
  Autres lobbies, ceux du « Comité Filière Industrielle de sécurité » pour « COFIS », sorte de lien institutionnel entre les principales industries sécuritaires et le gouvernement, et du « Safe Cluster », un « pôle de compétitivité des filières sécurité et sûreté », tous deux directement à l’origine d’un site de lobby « J’innove pour les JO ».
  Signalons enfin que l’État a déjà commencé à soutenir financièrement ces projets. Comme nous l’écrivions ici, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) a déjà financé à hauteur de plusieurs millions d’euros des expérimentations de vidéosurveillance automatisée, surveillance des réseaux sociaux, mouvements suspects, reconnaissance faciale, alors même que la plupart de ces projets
sont purement illégaux.


Les préparations en amont : expérimentations en folie
  Les JO se préparent de longue date et la coupe du monde de Rugby en 2023 semble se profiler pour être une sorte de répétition générale sécuritaire. Mais avant cela, il faut mettre au point les technologies, former les agent·es qui les utiliseront et anticiper les réactions du public. Il s’agit d’abord de financer, d’expérimenter en grandeur nature des technologies illégales. Alors que le cadre législatif n’autorise en aucun cas – pour l’instant – ce type de traitement des données biométriques, les industriels et les pouvoirs publics passent par le procédé très commode des « expérimentations ». Celles-ci, de par leur cadrage temporel et spatial, rendraient la surveillance, et la violation de la loi, plus « acceptable » – c’est d’ailleurs tout l’angle pris par Jean-Michel Mis dans son rapport technopolicier.
  Ainsi, dès 2020, des expérimentations étaient prévues et confirmées en France, notamment pour essayer des dispositifs de reconnaissance faciale. À Metz, en 2020, un dispositif de reconnaissance faciale a ainsi été testé à l’entrée du stade, s’attirant les critiques de la CNIL, pour l’illégalité du projet, et des supporters.
  Ce fut aussi le cas lors du tournoi Roland Garros, à l’automne 2020, où la Fédération Française de Tennis (FFT), en partenariat avec le Comité Stratégique de Filière « Industries de Sécurité » et
l’équipe de marque des JOP 2024, a accueilli plusieurs expérimentations, comme annoncé au Sénat.

Les municipalités en profitent pour s’inscrire dans l’agenda sécuritaire
  Au-delà de ces expérimentations, plusieurs collectivités s’organisent pour transformer en profondeur leur arsenal sécuritaire. C’est le cas d’Élancourt qui accueillera certaines compétitions des JO et qui a signé en 2019 un contrat avec l’entreprise GENETEC pour expérimenter de nouveaux types de vidéosurveillance. L’objectif de la ville est même de devenir une « vitrine » pour l’entreprise, avec un nouveau commissariat pour 2024.
  C’est également le cas de Saint-Denis, où un centre de supervision urbain (CSU) flambant neuf a vu le jour en 2021. Le parc technique, aujourd’hui doté de 93 caméras, va être élargi pour atteindre les 400 caméras d’ici 2024 en vue des Jeux Olympiques. Et les élus planifient déjà de doter la vidéosurveillance d’intelligence artificielle pour automatiser la constatation des infractions.
  Ainsi, les élu·es en profitent pour renouveler leurs dispositifs de surveillance et accélérer
l’installation de technologies, surfant sur la vague sécuritaire.

Lutter contre les Jeux Olympiques et le monde qu’ils incarnent
  Depuis longtemps, les Jeux Olympiques soulèvent réticences et contestations de la part des habitant·es des villes accueillant les épreuves, fissurant l’image parfaitement polie produite par le CIO et les métropoles. Au fil des années, les luttes contre les Jeux Olympiques et le monde qu’ils représentent se multiplient et se coordonnent à travers le monde.
  En France, les collectifs NON aux JO 2024 et Saccage 2024 mettent l’accent sur le pillage social, écologique et sécuritaire que sont les JO 2024. La lutte s’était cristallisée autour des Jardins ouvriers d’Aubervilliers et du plan prévoyant leur remplacement par un solarium attachée à une piscine d’entraînement. Une occupation des terres avait même été lancée. Jusqu’à l’expulsion des militant·es et de la destruction de ces jardins, quelques jours avant qu’une partie du projet ne soit déclarée illégale par la justice. Des événements s’organisent, comme ici, à Aubervilliers, le 16 octobre, pour faire face à l’agression olympique qu’il s’agisse du cas d’Aubervilliers, d’autres villes ou plus
généralement des questions de surveillance, lire la tribune « Non au Big Brother Olympique ».

Conclusion
  La semaine prochaine s’ouvrira à Paris le salon Milipol, un des plus gros salons internationaux de sécurité intérieure. Un rendez-vous international de la répression. La crème de la technologie française s’exposera : Thalès, Evitech, Two I, Atos ou encore Idémia. Au programme notamment, un retour sur le G7 de Biarritz, considéré comme un modèle à suivre en termes de gestion de grands événements. Des inspirations pour les JO 2024 ?

Décroissance : système étatique obligeant la population à préférer la fin du monde à la fin du mois! Qué qui n'en veut?

  Attention, Futur, les utopies ont le vie dure! 
  À la décroissance, préférons... des croissants! Heu! désolé!😞 
php

***

Une critique de la raison décroissantiste

Éric Chaney
2021 09 20

  En 1972, le rapport Meadows prônait la croissance zéro pour éviter que l’épuisement des ressources naturelles ne conduise à une catastrophe pour l’humanité. Intégrant croissance économique et utilisation des matières premières dans un même modèle, l’équipe réunie par le Club de Rome offrait une version moderne de la contradiction entre croissance exponentielle et finitude des ressources déjà notée par Thomas Malthus en 1798. Bien que les conclusions catastrophistes du rapport Meadows aient fait long feu, l’école de pensée malthusienne est toujours vivace. Elle se retrouve chez les partisans de la « décroissance », vue comme seule alternative crédible à une régulation économique mondiale réputée incapable de prévenir les catastrophes écologiques à venir. Nourrie d’analyses technologiques, économiques et sociales, l’école décroissantiste souffre pourtant du même travers que le rapport Meadows : une profonde sous-estimation de la dynamique des économies de marché, de leur sensibilité aux variations de prix relatifs et de leur capacité à innover.  Et, face à l’impérieuse nécessité de réduire drastiquement les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), et même de les inverser à terme dans les pays industrialisés, les propositions décroissantistes ne sont pas crédibles dans le cadre des démocraties libérales. En sous-estimant, voire en dénigrant le rôle de l’innovation, en ignorant la dématérialisation des économies modernes engagée depuis vingt ans, elles minent les chances de parvenir à réduire les émissions sans chute des niveaux de vie.

 

 
Le rapport au Club de Rome se trompait mais il a toujours ses fans

  Le rapport Meadows ne manquait pas de mérite, si l’on considère les moyens dont disposaient les chercheurs à la fin des années 1960. Son originalité était d’intégrer dans un cadre dynamique de stocks et de flux la croissance démographique, la production par tête, agricole et industrielle, la pollution industrielle et l’exploitation des ressources naturelles. Plusieurs scénarios furent explorés grâce à l’utilisation du modèle de simulation sur calculateur Word3 créé à cette fin au MIT [Massachusetts Institute of Technology]. Si les extrapolations du modèle à l’échelle macro, population, PIB mondial…, furent relativement robustes jusqu’à l’orée du 21e siècle, l’indigence de sa modélisation économique et ses conclusions catastrophistes l’ont largement discrédité. Ainsi, le scénario de base, dans lequel les tendances économiques et les réserves de matières premières restaient inchangées, anticipait un pic, puis un effondrement des productions industrielle et alimentaire mondiales au cours de la première décennie du 21e siècle. Rien de tel ne s’est produit : depuis l’an 2000, la production industrielle mondiale a progressé de 54%[1] et la population de 28%, soit une augmentation de la production par habitant de la planète de 22%. La production de céréales par habitant a augmenté de 17% entre 2000 et 2018, alors que le modèle anticipait une chute vertigineuse, annonciatrice de famines.
  Si le rapport Meadows et la méthodologie sous-jacente ont perdu leur crédit auprès de la majorité des chercheurs en économie, y compris environnementale, il est resté populaire au sein de la mouvance écologiste. Par exemple, Jean-Marc Jancovici, spécialiste reconnu de l’énergie et du changement climatique, membre du Haut Conseil pour le Climat, défend la méthodologie du rapport dans une recension approfondie mise à jour en 2009, et le considère supérieur « aux modèles économiques qui guident les politiques publiques », affirmation surprenante comme nous le verrons.
  Deux arguments viennent cependant à la rescousse de l’équipe Meadows. D’une part, on ne peut pas demander à un modèle, aussi subtil soit-il, de fournir des projections précises à un horizon de cinquante ans. D’autre part, le rapport a fait prendre conscience de la forte non-linéarité des évolutions : à une période de croissance régulière,donc exponentielle, peut succéder un ralentissement progressif, puis une chute brutale, lorsque les contraintes de matières premières ou environnementales se resserrent. Un des mérites de Word3 était en effet d’intégrer la pollution industrielle dans les variables du système.

Du danger de négliger les prix et l’innovation: les mésaventures du «peak oil»
  Le modèle du MIT fournissait une version moderne de l’analyse malthusienne des cycles démographiques, pris en tenaille entre la dynamique exponentielle de la population, et celle, linéaire, des ressources alimentaires. Dans son article de 1967, « Population et croissance économique », l’économiste statisticien et historien Simon Kuznets avait pourtant observé que la contrainte malthusienne avait été historiquement désamorcée par les innovations à l’origine de l’augmentation de la productivité. L’équipe du MIT avait bien tenté de tenir compte du progrès technologique et de la productivité, mais de façon mécanique. C’était justement là que le bât blessait : en adoptant une modélisation inspirée de la physique, l’équipe Meadows négligeait des dynamiques fondamentales de l’économie de marché comme l’évolution des prix relatifs et leur impact sur l’offre et la demande, ou les incitations à innover. Pratiquement, lorsqu’une ressource se fait rare, son prix augmente, ce qui encourage à la fois la recherche de nouveaux gisements et celle de substituts, par l’innovation technologique en particulier.
  Un bon exemple est fourni par les mésaventures de la théorie du « peak oil » développée par le géophysicien King Hubbert pour la production américaine de pétrole. Comme Hubbert l’avait remarquablement anticipé dès 1956, le pic de production fut atteint en 1970, suivi d’un déclin rapide. Tout allait bien pour l’idée du «peak oil» … jusqu’à ce que la flambée des prix des années 2000 ne stimule l’innovation technologique et relance la production américaine au point que le pic de 1970 fut dépassé en 2014.

Les zéro-croissantistes ont ignoré les travaux de Nordhaus
  Le mouvement écologiste des années 1970 conclut du rapport Meadows qu’il fallait renoncer à la croissance. Ce furent les belles années du thème de la croissance zéro. Il se trouve que la croissance de la productivité, donc du revenu par habitant, commença à fléchir peu après dans les pays industrialisés, surtout en Europe, où, en plus du choc pétrolier de 1973, la période de reconstruction et de rattrapage technologique vers les États-Unis – les « Trente Glorieuses » – touchait à sa fin. « Crise » et « croissance zéro » purent coexister dans les débats, même si ceux qui dénonçaient la première était souvent qualifiés de productivistes par les adeptes de la seconde. Notons que les mouvement écologistes de cette époque n’étaient guère intéressés par le risque de changement climatique dû aux émissions anthropogéniques de gaz à effet de serre, et que ni le CO2 ni le méthane ne figuraient dans les variables de Word3.
  Pourtant, l’économiste et futur prix Nobel William Nordhaus travaillait déjà à l’intégration dans un modèle économique mondial de la dynamique d’accumulation du CO2 dans l’atmosphère. Dans son article « Pouvons-nous contrôler le dioxyde de carbone? » paru en 1975, il faisait remarquer que si le thème de la pollution était très débattu, il restait vu comme un problème local, alors que l’effet de serre causé par l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère est une menace globale. Les modèles DICE développés par Nordhaus et repris depuis par de nombreuses institutions étaient, du point de vue du changement climatique, plus avancés et plus rigoureux que celui du rapport Meadows. Surtout, ces modèles permettaient une estimation du coût économique des dommages causés par les émissions, ce qui les rend bien plus adaptés aux arbitrages et aux décisions publiques que celui du rapport Meadows[2].
  On doit bien admettre qu’estimer le prix virtuel du carbone, qui permet d’en évaluer les externalités, c’est-à-dire le coût des dégâts futurs des émissions, est plus ingrat et fait moins de bruit que d’appeler à stopper la croissance.

De la croissance zéro à la décroissance
  De l’objectif croissance zéro, une partie du mouvement écologiste en est venu à prôner la décroissance économique. C’est le cas de la candidate aux primaires EELV Delphine Batho, dont le programme affichait la décroissance économique comme premier pilier, et seul principe politique cohérent avec le dernier rapport du GIEC. Elle résumait ainsi l’argumentation décroissantiste lors du débat organisé par LCI le 8 septembre : « La croissance économique du PIB égale l’augmentation de la consommation d’énergie, égale l’augmentation de la consommation de matières premières. C’est donc la base même de la négation des limites planétaires ».
  Delphine Batho a le mérite de la clarté et de la cohérence, là où ses concurrents, sans critiquer ni vraiment soutenir la thèse décroissantiste, préfèrent botter en touche en discutant des instruments de mesure de la croissance économique, débat certes important, mais qui élude le sujet.
  Il est donc intéressant de suivre le raisonnement de Delphine Batho, d’autant plus qu’il est aussi avancé par Jean-Marc Jancovici, lequel, s’appuyant sur les données de PIB et de consommation d’énergie mondiaux des soixante dernières années, remarque que « historiquement, la relation entre PIB et énergie est quasi-proportionnelle ». Il en déduit que « marier croissance et préservation du climat semble un pari impossible à tenir ».

Le lien énergie-croissance mondiale est fort…
  M. Jancovici a raison sur un point : la relation positive entre production et consommation d’énergie mondiales est robuste, et clairement causale : produire des biens ou des services consomme de l’énergie. La relation au niveau mondial agrégé est bien établie dans sa dimension temporelle, mais elle ressort également des comparaisons entre pays à date donnée : la consommation d’énergie par habitant est en moyenne une fonction croissante du PIB par habitant.
  La moyenne cache cependant des disparités et des évolutions qui n’ont pas suffisamment attiré l’attention des décroissantistes. Si la corrélation entre PIB et consommation d’énergie par habitant est significative, de l’ordre de 46% [3] , les disparités entre pays sont néanmoins éloquentes, expliquées en partie seulement par des facteurs climatiques ou par le niveau de développement. À revenu équivalent, les Européens du Nord consomment sensiblement moins d’énergie que les Américains. Dans la tranche de revenu immédiatement inférieure, le Royaume-Uni, la France et le Japon sont plus frugaux que l’Australie, la Corée du Sud, l’Arabie Saoudite ou le Canada.

… mais s’est inversé aux États-Unis et plus encore en Europe

  Mais le plus intéressant est l’évolution de la consommation d’énergie par tête dans le plus énergivore des grands pays, les États-Unis. Elle a baissé de 15% au cours des vingt dernières années alors que le PIB par habitant augmentait de 25%, les mesures étant prises entre 2000 et 2019 pour éviter les données perturbées de 2020. C’est l’inverse de la tendance mondiale ! Le lien entre consommation d’énergie et PIB n’est pas la loi d’airain invoquée par les décroissantistes.  L’innovation technologique, le renchérissement des hydrocarbures, l’évolution des prix relatifs favorisant le gaz par rapport aux autres hydrocarbures, ont produit une spectaculaire amélioration de l’efficacité énergétique de l’économie américaine.
  L’évolution est encore plus frappante en Europe, probablement parce qu’en sus des retombées de l’innovation, les objectifs politiques de réduction des émissions de CO2 y sont pris plus au sérieux. Alors qu’aux États-Unis, la consommation absolue d’énergie était pratiquement stable entre 2000 et 2019, ce qui implique bien une forte baisse par habitant, elle baissait de 5,6% dans l’Union européenne et de façon plus spectaculaire au Royaume-Uni, - 19%, en Italie, - 14%, ou en France, - 12,5%. La relation PIB-énergie s’est donc complètement inversée en Europe, réalisant au cours des vingt dernières années ce que Mme Batho propose comme objectif à venir.

La consommation de métaux et d’engrais est en chute libre aux US
  La seconde affirmation de Mme Batho, « la croissance du PIB égale la croissance de la consommation de matières premières », est également démentie par les faits, en ce qui concerne les pays les plus avancés. Dans son livre More from Less publié en 2019, Andrew McAfee, professeur au MIT, montre que, comme pour l’intensité énergétique, la consommation primaire nette, tenant compte des échanges extérieurs, de métaux comme l’aluminium, le nickel, le cuivre ou l’acier a baissé aux États-Unis depuis le pic de 2000, alors que la croissance se poursuivait. Pour le cuivre, souvent cité comme un sujet d’inquiétude, la chute fut de 40% de 2000 à 2015, la consommation d’aluminium baissant, elle, de 32%.
  McAfee attribue ce retournement – au cours des 19e et 20e siècles, l’affirmation de Mme Batho était juste – qu’il qualifie de dématérialisation, à l’innovation technologique, que ce soient les technologies de l’information et la rationalisation qu’elles permettent, ou les avancées en sciences des matériaux, les deux étant d’ailleurs liés. Plus inattendu, le même constat vaut pour l’agriculture américaine : alors que les récoltes de céréales ont significativement augmenté depuis 1999, le tonnage d’engrais utilisés a baissé de 25% et la quantité d’eau pour l’irrigation de 22%. Là aussi, il s’agit d’un renversement par rapport aux tendances antérieures, attribuable à la montée en puissance des biotechnologies et à la rationalisation des pratiques agricoles permises par les technologies de l’information. Il est difficile d’obtenir des données comparables pour l’Europe, en raison des disparités de sources statistiques, mais il y a fort à parier que le même renversement a eu lieu.

Émissions de CO2 : la grande divergence ignorée des décroissantistes
  Le 6e rapport du GIEC ne laisse plus aucun doute : le changement climatique va se poursuivre, avec une augmentation de l’intensité et de la fréquence d’événements climatiques extrêmes, et, si les émissions mondiales de gaz à effet de serre n’étaient pas réduites à zéro d’ici 2050, le dérèglement climatique deviendrait encore plus chaotique. Aux yeux des décroissantistes, la fermeté du GIEC renforce leur thèse : puisqu’on est entré dans la zone rouge, la seule façon d’éviter la catastrophe est d’inverser le processus à l’origine des émissions, c’est-à-dire la croissance économique. Ce faisant, on réduirait la consommation d’énergie et, ipso facto, les émissions.
  Or, comme on vient de le voir, croissance et consommation d’énergie ont commencé à diverger dans les pays les plus avancés il y a une vingtaine d’années. Pour les émissions, la divergence est encore plus forte. Ainsi, les émissions territoriales ont baissé de 33% entre 2000 et 2019 au Royaume-Uni, de 24% en Italie, de 22% en France, 21% en Allemagne et de 12,5% aux États-Unis. Pour l’ensemble des pays de l’OCDE, elles ont baissé de 7,5% alors que le PIB augmentait de 42%[4]. Dans les pays industrialisés, croissance économique et baisse des émissions vont de pair depuis vingt ans. Si l’on s’intéressait à l’empreinte carbone, qui, en sus des émissions territoriales prend en compte le contenu en carbone des importations nettes, un concept plus rigoureux mais moins facilement mesurable, on arriverait à des conclusions similaires.
  Si les émissions mondiales ont augmenté de 44% sur la même période, une progression alarmante, c’est qu’elles ont bondi de 106% hors OCDE, les plus fortes augmentations parmi les gros émetteurs venant de Chine (+192%), d’Inde (+157%), du Kazakhstan (+137%), d’Indonésie (+124%), d’Arabie Saoudite (108% ou d’Iran (106%). Il y a bien entendu un lien entre croissance des émissions et croissance économique, et, comme celle-ci est plus forte pour les pays à plus faible revenu que pour les pays riches, la dichotomie y trouve une part d’explication. Si, comme on l’a fait pour la consommation d’énergie, on rapproche le PIB par habitant des émissions de CO2 par habitant, la corrélation est moins nette, tout en restant significative (43%) : en moyenne, les émissions croissent bien avec le niveau de vie mesuré par le PIB par habitant.
  L’écart entre la relation moyenne PIB/émissions et les données d’un pays donné apporte d’intéressantes informations. Parmi les pays qui , en 2019, se situaient largement au-dessus de la relation moyenne en termes d’émissions, citons, par ordre de revenu par habitant croissant : l’Iran, l’Afrique du Sud, le Kazakhstan, la Russie, la Corée du Sud, l’Arabie Saoudite, le Canada, l’Australie et les États-Unis. Parmi les pays qui se situaient nettement en dessous, donc plus vertueux : les Philippines, le Sri-Lanka, la Roumanie, l’Italie, la France, le Royaume-Uni, la Suède et le Danemark.
  Résumons. La relation entre croissance économique d’un côté, consommation d’énergie et de matières premières et émissions de CO2 de l’autre, s’est inversée au cours des vingt dernières années dans les pays industrialisés, plus en Europe qu’aux États-Unis et plus en France que pour la moyenne européenne. La croissance des émissions mondiales provient essentiellement de la Chine, de l’Inde et des pays producteurs d’hydrocarbures. Et à l’avenir, l’Afrique deviendra une source majeure d’émissions, comme on commence à le voir en Afrique de l’Est.

La décroissance ferait-elle baisser les émissions plus rapidement?
  Les décroissantistes feront remarquer à juste titre que la baisse des émissions des pays industrialisés se fait à partir d’un niveau très élevé, et qu’elle est trop lente au regard des objectifs. Mais que se produirait-il si la croissance venait à s’inverser, comme ils le souhaitent ? Imaginons que la baisse du revenu par habitant puisse se faire sans plonger la société dans le chaos – certains décroissantistes prônant d’y associer une redistribution massive des richesses. La probabilité d’y parvenir dans une démocratie libérale paraît faible, mais suivons néanmoins cette hypothèse.
  Il est probable que les émissions baisseraient plus vite dans un premier temps, comme on a pu le constater en 2020, où la paix sociale fut financée par l’endettement. Mais, à mesure que les ressources financières s’amenuiseraient, l’intensité technologique de l’économie diminuerait, et avec elle le facteur à l’origine de la dématérialisation de l’économie et de la baisse des émissions. Les ressources allouées à l’innovation énergétique se tariraient faute de revenu, fermant la porte aux futures énergies décarbonées – on songe à la fusion nucléaire – ou d’extraction du CO2 atmosphérique. Au bout du compte, il n’est pas sûr que les émissions baissent plus vite que si la croissance s’était poursuivie, avec un renforcement des politiques de décarbonation de l’économie par des investissements publics et des incitations économiques comme un prix élevé et croissant du carbone. On aurait opté pour une baisse du niveau de vie et probablement opéré un virage illibéral, sans aucune garantie que le résultat visé – une baisse plus rapide des émissions – soit au rendez-vous.
  Mais il y a pire. On a vu que, dans les pays en rattrapage économique, la relation entre croissance économique et émissions était positive. Or, comme le remarquait Nordhaus il y a cinquante ans, les émissions de CO2 créent une externalité négative mondiale, pas locale. Si la France réduisait ses émissions à zéro demain, pratiquement rien ne changerait pour le climat. Donner la possibilité aux pays en rattrapage d’inverser la relation croissance/émissions est donc crucial pour réduire les émissions mondiales. En optant pour une stratégie peau de chagrin dans les pays riches, on leur ôterait les moyens de transférer les technologies bas-carbone existantes et surtout à venir, faute de
ressources financières suffisantes.

La décroissance, un marché de dupes

  La stratégie décroissantiste prise au pied de la lettre apparaît donc comme un marché de dupes. Pour éviter la catastrophe existentielle dont parle Mark Carney, on réduirait les niveaux de vie au prix de dérives autoritaires, on briserait le moteur d’innovation vers des technologies décarbonées, et on ne laisserait aux pays les moins développés d’autre choix que d’utiliser leurs abondantes ressources en charbon pour satisfaire leurs besoins croissants en énergie, comme les économistes et dirigeants indiens le font souvent remarquer. Et l’on ne parviendrait probablement pas à réduire les émissions.
  Pour conclure sur une note positive, formons le souhait que la mobilisation de chercheurs venus de disciplines différentes et réunis sous la bannière décroissantiste apporte des méthodes innovatrices, bouscule des idées reçues et mal fondées, et, ainsi, fasse avancer le débat sur les stratégies les mieux à même de réduire rapidement les émissions mondiales, sans recours à la décroissance.

Annexes : Consommation d’énergie et PIB – Émissions de CO2 et PIB, 77 pays

                                                             



                                                             

[1] Selon les données de juin 2021 du CPB hollandais.
[2] Avec James Tobin (prix Nobel en 1981), Nordhaus avait écrit en 1972un article qui devrait intéresser les décroissantistes d’aujourd’hui : « Is Growth Obsolète ? » (NBER 7620). Les deux économistes s’intéressaient déjà à la critique de la croissance, proposaient une « mesure du bien-être économique » alternative au PNB, et intégraient les ressources naturelles dans une fonction de production. Ils faisaient remarquer que l’objection des environnementalistes, formalisée dans le rapport Meadows, revenait à considérer qu’il n’y avait pas de substitution possible aux dites matières premières. Leurs propres estimations indiquaient au contraire que la substitution entre ressources d’un côté, capital et travail de l’autre, était élevée.
[3] Coefficient de corrélation entre PIB/habitant et consommation d’énergie primaire/habitant pour un échantillon de 70 pays communs aux bases de données de la Banque mondiale et de l’Annuaire statistique BP 2020. Les calculs portent sur la période 2014-2019.
[4] Selon les données de « BP Statistical Review of World Energy », juillet 2021.

Smart city, rôle du citoyen lambda : " producteur de données non rémunéré" et financeur obligé du système via les impôts

"L'homme moderne est l'esclave de la modernité : il n'est point de progrès qui ne tourne pas à sa plus complète servitude."
Paul Valéry, 1871-1945

php

***

La vérité sur les villes intelligentes : Au final, elles vont détruire la démocratie

Steven Poole
2014 12 17

 

Songdo en Corée du Sud : une "ville intelligente" dont les routes et les réseaux d'eau, de déchets et d'électricité sont truffés de capteurs électroniques. Photo : Hotaik Sung/Alamy

   Pour de nombreux penseurs urbains, la ville intelligente n'est qu'une expression à la mode qui a fait son temps : "une mauvaise idée présentée de la mauvaise manière aux mauvaises personnes". Alors pourquoi cela s'est-il produit - et qu'est-ce qui va venir à sa place ?
  Une femme se rend en voiture à la périphérie de la ville et monte directement dans un train ; sa voiture électrique se met alors en route pour se garer et se recharger. Un homme fait une crise cardiaque dans la rue ; les services d'urgence envoient un drone équipé d'un défibrillateur qui arrive quelques minutes avant l'ambulance. Une famille de robots d'entretien volants vit au sommet d'un immeuble d'habitation, capable de réparer de manière autonome les fissures ou les fuites et de dégager les feuilles des gouttières.
  Ces visions urbaines utopiques contribuent à alimenter la rhétorique de la "ville intelligente" qui, depuis une dizaine d'années, est promulguée avec le plus d'énergie par les grandes entreprises de technologie, d'ingénierie et de conseil. Ce mouvement repose sur l'omniprésence du haut débit sans fil et sur l'intégration de capteurs informatisés dans le tissu urbain, de sorte que les supports à vélos et les lampadaires, les systèmes de vidéosurveillance et les feux de signalisation, ainsi que les appareils domestiques "geek" tels que les réfrigérateurs Internet et les systèmes de chauffage télécommandés, deviennent partie intégrante de ce que l'on appelle "l'internet des objets", dont le marché mondial est désormais estimé à 1,7 milliard de dollars. L'amélioration de la vie par la biochimie fait place au rêve d'une amélioration de la vie par les données. Vous pouvez même suivre un master en "Smart Cities" à l' University College de Londres.
  Mais il existe aussi des critiques dystopiques de ce que cette vision de la ville intelligente pourrait signifier pour le citoyen ordinaire. L'expression elle-même a déclenché une bataille rhétorique entre les techno-utopistes et les flâneurs postmodernes : la ville doit-elle être un panoptique [ se dit d'un bâtiment, pénitentiaire, hospitalier, etc., dont, d'un pont d'observation interne, on peut embrasser du regard tout l'intérieur, Larousse] optimisé ou un creuset de cultures et d'idées ?
  Et quel rôle le citoyen jouera-t-il ? Celui de producteur aux données non rémunéré, alimentant volontairement en informations une base de données urbaine qui sera monétisée par des entreprises privées ? Le citadin est-il mieux représenté sous la forme d'un pixel se déplaçant en douceur, se rendant au travail, dans les magasins et rentrant chez lui, sur un écran graphique 3D coloré ? Ou le citoyen est-il, à juste titre, une source imprévisible de demandes obstinées et d'affirmations de droits ? "Pourquoi les villes intelligentes n'offrent-elles que des améliorations ?" demande l'architecte Rem Koolhaas. "Où est la possibilité de transgression ?"

 

Des débuts intelligents : une foule observe l'installation de nouveaux feux de circulation automatisés à Ludgate Circus, à Londres, en 1931. Photo : Fox Photos/Getty Images

  On peut soutenir que le concept de ville intelligente remonte au moins aussi loin que l'invention des feux de circulation automatisés, qui ont été déployés pour la première fois en 1922 à Houston, au Texas. Leo Hollis, auteur de Cities Are Good For You,  estime que la seule réalisation incontestablement positive de la pensée de la ville intelligente à l'époque moderne est le tableau indicateur des trains dans le métro de Londres. Mais au cours de la dernière décennie, grâce à l'essor de l'omniprésence de la connectivité Internet et à la miniaturisation de l'électronique dans des dispositifs désormais courants comme les étiquettes RFID, le concept semble s'être cristallisé en une image de la ville comme un vaste robot efficace - une vision qui, selon Adam Greenfield  de LSE Cities [centre de recherche de la London School of Economics and Political Science] est née avec des entreprises technologiques géantes comme IBM, Cisco et Software AG, qui espéraient toutes tirer profit de gros contrats municipaux.
  "La notion de ville intelligente dans sa forme contemporaine complète semble être née au sein de ces entreprises", note Greenfield dans son livre de 2013 intitulé Against the Smart City, "plutôt qu'avec un parti, un groupe ou un individu reconnu pour ses contributions à la théorie ou à la pratique de l'urbanisme."
  Des villes entières, comme Songdo en Corée du Sud, ont déjà été construites selon ce modèle. Ses bâtiments sont dotés d'un système de climatisation automatique et d'un accès informatisé ; ses routes et ses réseaux d'eau, de déchets et d'électricité sont truffés de capteurs électroniques qui permettent au cerveau de la ville de suivre et de réagir aux mouvements des habitants. Mais ces lieux conservent un aspect étrange et inachevé pour les visiteurs, ce qui n'est peut-être pas surprenant. Selon Antony M Townsend, dans son livre Smart Cities publié en 2013, Songdo a été conçu à l'origine comme "une arme pour lutter contre les guerres commerciales" ; l'idée était "d'inciter les multinationales à s'installer en Asie à Songdo... avec des taxes moins élevées et moins de réglementation".

 

 Illustrations promotionnelles pour un projet de nouvelle ville intelligente à Dholera, en Inde.

 
  En Inde, pendant ce temps, le Premier ministre Narendra Modi a promis de construire pas moins de 100 villes intelligentes  - une réponse compétitive, en partie, à l'inclusion par la Chine des villes intelligentes comme principe central de son grand plan urbain. Pourtant, à court terme du moins, les sites de la véritable "créativité des villes intelligentes" restent sans doute les métropoles établies de la planète, comme Londres, New York, Barcelone et San Francisco. En effet, nombreux sont ceux qui pensent que Londres est actuellement la ville la plus intelligente de toutes - Duncan Wilson, d'Intel, la qualifie de "laboratoire vivant" pour les expériences technologiques.
  Quels sont donc les défis auxquels sont confrontés les technologues qui espèrent tisser des réseaux et des gadgets de pointe dans des rues vieilles de plusieurs siècles et dans des habitudes sociales et des modèles de déplacement profondément ancrés ? Tel était le thème central du récent "Re.Work Future Cities Summit", qui s'est tenu dans les Docklands de Londres et pour lequel les billets d'entrée pour deux jours coûtaient 600 £.
  L'événement était structuré comme une série accélérée de conférences TED, avec des présentations de 15 minutes destinées aux investisseurs et portant sur tous les sujets, de la "cartographie émotionnelle" aux bâtiments d'inspiration biologique. Pas un seul ordinateur portable autre que celui d'Apple n'a pu être repéré dans l'assistance, et au moins un participant a été vu portant avec confiance les Google Glass sur sa tête [ programme de recherche et développement lancé par Google sur la création d’une paire de lunettes avec une réalité augmentée]
  "Au lieu d'un téléphone intelligent, je veux que vous ayez tous un drone intelligent dans votre poche", a déclaré un amusant chercheur en robotique, avant de lancer dans l'auditorium un drone équipé d'une caméra qui bourdonnait comme un moustique de la taille d'un poing. Les orateurs se sont enthousiasmés pour l'application de transport Citymapper, et pour la façon dont la ville de Zurich est à la fois futuriste et remarquablement civilisée. Ils ont parlé de "l'énorme opportunité" que représente l'augmentation des budgets municipaux pour les "solutions" technologiques.




Le projet Thingful d' Usman Haque est présenté comme un "moteur de recherche pour l'internet des objets"

  Il est toutefois frappant de constater que de nombreux intervenants ont pris soin de dénigrer l'idée même de ville intelligente, comme s'il s'agissait d'une expression à la mode qui n'avait plus lieu d'être. C'est ce qu'a fait de manière très amusante Usman Haque , du cabinet de conseil urbain Umbrellium. Il a souligné que la rhétorique des villes intelligentes était axée sur l'efficacité, l'optimisation, la prévisibilité, la commodité et la sécurité. "Vous serez en mesure d'arriver au travail à l'heure ; il y aura une expérience d'achat sans faille, la sécurité grâce aux caméras, etc. Toutes ces choses rendent une ville supportable, mais elles ne lui donnent pas de valeur."
  Alors que les entreprises technologiques soumissionnent pour des contrats, observe Haque, la véritable cible de leur publicité est claire : "Les personnes à qui cela s'adresse vraiment sont les gestionnaires de la ville qui peuvent dire : "Ce n'est pas moi qui ai pris la décision, ce sont les données."
  Naturellement, ces intervenants qui ont rejeté l'idée corporative et descendante de la ville intelligente faisaient eux-mêmes la démonstration de leurs propres initiatives technologiques pour rendre la ville, eh bien, plus intelligente. Le projet Thingful de Haque, par exemple, est présenté comme un moteur de recherche pour l'internet des objets. Il pourrait être utilisé le matin par un cycliste : en jetant un coup d'œil à un tableau de bord personnalisé de données locales, il pourrait vérifier les niveaux de pollution et le trafic local, et voir s'il y a des vélos disponibles dans le support de location voisin.
  "La ville intelligente était une mauvaise idée, présentée de la mauvaise manière aux mauvaises personnes", a suggéré Dan Hill, de Future Cities Catapult, un organisme d'innovation urbaine. Elle n'a jamais répondu à la question suivante : "Comment cela va-t-il affecter de manière tangible et matérielle la façon dont les gens vivent, travaillent et se divertissent ?". Son propre travail comprend Cities Unlocked , une interface audio innovante pour smartphone qui peut aider les personnes malvoyantes à s'orienter dans les rues. Hill est impliqué dans l'initiative actuelle de Manchester en faveur d'une ville intelligente, qui comprend des choses apparemment peu glorieuses comme la refonte du couloir d'Oxford Road - un morceau de "tissu urbain horrible". Ce "matériel intelligent", me dit Hill, "n'est plus seulement de l'informatique - ou plutôt l'informatique est trop importante pour être appelée informatique. C'est tellement important qu'on ne peut pas vraiment le ghettoïser dans une ville informatique. Une ville intelligente peut être une ville à faible émission de carbone, une ville où il est facile de se déplacer, ou une ville avec des emplois et des logements. Manchester l'a reconnu."
  L'un des messages à retenir de la conférence semble être que, quelle que soit la ville intelligente, elle sera acceptable tant qu'elle émergera de la base : ce que M. Hill appelle "l'approche ascendante ou dirigée par les citoyens". Mais bien sûr, les éléments qui permettent cette approche - un vaste réseau de capteurs représentant des millions d'oreilles, d'yeux et de nez électroniques - permettent aussi potentiellement à la future ville d'être une vaste arène de surveillance parfaite et permanente par quiconque a accès aux flux de données. 



Dans le centre des opérations de Rio de Janeiro : un panneau de contrôle de haute précision pour la ville entière". Photo : David Levene

  Il suffit d'observer le centre nerveux de haute technologie qu'IBM a construit pour Rio de Janeiro pour constater que cette vision du style 1984 se réalise déjà de manière alarmante. Il est truffé d'écrans, comme un centre de contrôle de la NASA pour la ville. Comme l'écrit Townsend : "Ce qui a commencé comme un outil pour prédire les pluies et gérer la réponse aux inondations s'est transformé en un panneau de contrôle de haute précision pour la ville entière." Il cite le maire de Rio, Eduardo Paes, qui se vante : "Le centre d'opérations nous permet d'avoir des gens qui regardent dans tous les coins de la ville, 24 heures sur 24, sept jours sur sept."
  De plus, si une ville entière dispose d'un "système d'exploitation", que se passe-t-il en cas de problème ? La seule chose qui est sûre avec les logiciels, c'est qu'ils se plantent. La ville intelligente, selon Hollis, n'est en fait qu'une "ville bêta perpétuelle". Nous pouvons être sûrs que des accidents se produiront : les voitures sans conducteur se planteront ; des bugs mettront hors service des sous-systèmes de transport entiers ou le réseau électrique ; des drones pourraient heurter des avions de ligne. Les architectes de la ville intelligente auront-ils alors l'air intelligent ?
  Une façon moins intrusive de rendre une ville plus intelligente pourrait être de donner à ceux qui la gouvernent un moyen de tester leurs décisions dans la réalité virtuelle avant de les infliger à des êtres humains vivants. C'est l'idée de la société de simulation de villes Simudyne , dont les projets comprennent des modèles informatiques détaillés pour la planification de la réponse aux tremblements de terre ou l'évacuation des hôpitaux. C'est comme le jeu de stratégie SimCity, mais pour de vraies villes. Et en effet, Simudyne puise désormais une grande partie de ses talents dans le monde des jeux vidéo. "Lorsque nous avons commencé, nous n'étions que des mathématiciens", explique Justin Lyon, le PDG de Simudyne. "Les gens regardaient nos simulations et plaisantaient en disant qu'elles étaient impénétrables. Il y a cinq ou six ans, nous avons donc développé un nouveau système qui permet de faire des visualisations - de jolies images." La simulation peut désormais être exécutée comme un monde de jeu immersif à la première personne, ou comme une vue descendante de type SimCity, où "vous pouvez littéralement déposer des politiques sur l'aire de jeu".
  Une autre utilisation sérieuse des "jolies images" est illustrée par le travail de ScanLAB Projects , qui utilise le Lidar et le radar à pénétration de sol pour réaliser des visualisations en 3D de lieux réels. Ces images peuvent être utilisées pour des installations artistiques et des divertissements : par exemple, la cartographie des souterrains de la Rome antique pour la BBC. Mais la façon dont une zone a été utilisée au fil du temps, à la fois au-dessus et au-dessous du sol, peut également être présentée comme un palimpseste historique stratifié, qui peut servir les objectifs de la justice archéologique et de la mémoire - comme dans le projet Living Death Camps de ScanLAB  avec Forensic Architecture, sur deux sites de camps de concentration en ex-Yougoslavie.




L'ancien pavillon allemand à Staro Sajmište, Belgrade - réalisé à partir d'un balayage laser terrestre et d'un radar à pénétration de sol dans le cadre du projet "Living Death Camps". Photo : ScanLAB Projects


  Dans le cas des simulations de Simudyne, les visualisations visent à "gamifier" les algorithmes et les données sous-jacentes, de sorte que chacun puisse jouer avec les conditions initiales et observer les conséquences. Y aura-t-il un jour une convergence entre ce genre de choses et les villes modélisées très réalistes qui sont construites pour les jeux vidéo commerciaux ? "Il y a absolument une convergence", répond M. Lyon. Une réalité virtuelle urbaine de pointe, telle que la reconstitution de Chicago dans le jeu Watch Dogs de cette année, nécessite un budget qui se chiffre en dizaines de millions de dollars. Mais, prévoit Lyon, "dans dix ans, ce que nous voyons aujourd'hui dans Watch Dogs sera très peu coûteux."
  Et si vous pouviez voyager dans une simulation de ville visuellement convaincante en portant le casque VR, l'Oculus Rift ? Lorsque Lyon en a essayé un pour la première fois, il dit : "Tout a changé pour moi". Ce qui suscite la pensée inconfortable que lorsque de telles simulations sont impossibles à distinguer de la réalité, hormis la possibilité nulle d'être agressé, certaines personnes pourraient préférer y passer leurs journées. La ville la plus intelligente du futur pourrait n'exister que dans nos têtes, alors que nous passons tout notre temps branchés sur une réalité métropolitaine virtuelle qui est tellement meilleure que tout ce qui est physiquement construit, et que nous ne remarquons pas que le monde qui nous entoure s'écroule.
  En attendant, lorsque vous entendez que les villes sont modélisées jusqu'aux personnes individuelles - ou ce que l'on appelle dans le modèle des "agents" - vous pouvez encore ressentir une secousse d'inquiétude, et insister sur le fait que le libre arbitre rend vos actions dans la ville imprévisibles. Ce à quoi Lyon répond : "Ils ont absolument raison en tant qu'individus, mais collectivement ils ont tort. Si je ne peux pas prédire ce que vous allez faire demain, je peux avoir, avec un certain degré de confiance, une idée de ce que la foule va faire, de ce qu'un groupe de personnes va faire. De plus, si vous obtenez des données en permanence, vous les utilisez pour informer les données des humains virtuels.
  "Disons qu'il y a 30 millions de personnes à Londres : vous pouvez avoir une simulation de ces 30 millions de personnes qui reflète très fidèlement Londres, sans en être une réplique exacte. Vous avez les 30 millions d'agents, et puis faisons un trajet normal comme d'habitude, faisons une tempête de neige, fermons quelques lignes de train, ou encore un incident terroriste, un tremblement de terre, etc.
" Selon Lyons, vous obtiendrez une idée très précise de la façon dont les gens, en masse, réagiront à ces scénarios. "Si je ne m'intéresse pas à un individu en particulier, je m'intéresse au comportement émergent de la foule."



La société Simudyne, spécialisée dans la simulation des villes, crée des modèles informatiques "avec de jolies images" pour faciliter la planification des interventions en cas de catastrophe.

  Mais qu'en est-il des organismes plus malfaisants qui s'intéressent à des individus spécifiques ? Alors que les citoyens s'acheminent vers un avenir où ils se promèneront dans une ville truffée de capteurs, de caméras et de drones qui suivront le moindre de leurs mouvements - même s'ils sourient, comme cela a déjà été testé au festival de jazz de Cheltenham, ou s'ils ont le cafard - il y a une bombe à retardement d'arguments sur la surveillance et la vie privée qui éclipseront toutes les conversations précédentes sur Facebook ou même, peut-être, sur les agences de renseignement gouvernementales qui scannent nos e-mails. Le spam publicitaire inévitable partout où vous allez, comme dans Minority Report, n'est que le désagrément potentiel le plus évident. Il y a déjà eu des "panneaux publicitaires intelligents" qui reconnaissaient les Minis passant devant et leur disaient bonjour. La ville intelligente pourrait être un endroit comme Rio sous stéroïdes, où vous ne pouvez jamais disparaître.
  "Si vous avez un téléphone portable et que les bons capteurs sont déployés dans toute la ville, les gens ont démontré qu'ils étaient capables de suivre ces téléphones individuels", souligne M. Lyon.  "Et rien ne vous empêche de visualiser ce mouvement dans un paysage semblable à celui de SimCity, comme dans Watch Dogs, où vous voyez un avatar se déplacer dans la ville et vous pouvez consulter son profil sur les réseaux sociaux. Si vous essayez de rechercher un très grand ensemble de données sur les déplacements d'une personne, il est très difficile de s'y retrouver, mais dès que vous lancez une visualisation de type jeu, il est très facile de voir : "Oh, c'est là qu'ils vivent, c'est là qu'ils travaillent, c'est là que leur maîtresse doit être, c'est là qu'ils vont boire beaucoup".
  C'est potentiellement un problème avec les initiatives d'open data comme celles actuellement en cours à Bristol et Manchester, qui met à la disposition du public les données qu'elle détient sur le stationnement en ville, les marchés publics et la planification, les toilettes publiques et les services d'incendie. La motivation démocratique de ce courant de pensée de la ville intelligente semble inattaquable : l'ensemble des données municipales étant financé par les impôts des citoyens, ceux-ci devraient donc avoir le droit de les utiliser. Lorsqu'elles sont présentées de la bonne manière - "traitées", si vous voulez, par la ville elle-même, avec un sens du caractère local - ces informations peuvent contribuer à ramener "le lieu dans le monde numérique", déclare Mike Rawlinson, du cabinet de conseil City ID, qui travaille avec Bristol sur ces plans.
  Mais dans quelle mesure les données ouvertes sont-elles sûres ? Il a déjà été démontré, par exemple, que les données librement accessibles du système de location de vélos de Londres peuvent être utilisées pour suivre des individuellement cyclistes.  "Il y a le potentiel de voir tout cela comme Big Brother", dit Rawlinson. "Si vous publiez des données et que les gens les réutilisent, dans quel but et avec quelle paternité le font-ils ?" Il faut, selon Hill, un "contrat social recadré".
  Parfois, au moins, il y a de bonnes raisons de suivre des individus particuliers. Le modèle d'évacuation de l'hôpital de Simudyne, par exemple, doit être relié à des données réelles. "Ces petites personnes que vous voyez [à l'écran], ce sont des personnes réelles, qui sont reliées à la base de données des patients", explique M. Lyon - parce que, par exemple, "nous devons pouvoir suivre ce pauvre enfant qui a été brûlé." Mais suivre tout le monde est une autre affaire : "Il pourrait bien y avoir un retour de bâton de la part des gens qui veulent littéralement se mettre hors réseau", dit Rawlinson. Citoyens intelligents mécontents, unissez-vous : vous n'avez rien d'autre à perdre que vos téléphones.

 

The interface of Simudyne’s City Hospital EvacSim

   En vérité, les visions concurrentes de la ville intelligente sont des substituts de visions concurrentes de la société, et en particulier de ceux qui détiennent le pouvoir dans la société. "Au final, la ville intelligente va détruire la démocratie", prévient Hollis. "Comme Google, ils auront suffisamment de données pour ne pas avoir à vous demander ce que vous voulez".
   On voit parfois chez les prophètes de la ville intelligente une sorte de présomption désinvolte que la politique telle que nous la connaissons est terminée. Un présentateur enthousiaste du Future Cities Summit est allé jusqu'à dire, avec un haussement d'épaules : "Internet mange tout, et Internet mangera le gouvernement." Dans une autre présentation, portant sur un nouveau type de "peinture autocatalytique" pour le mobilier urbain qui "mange" des polluants nocifs comme l'oxyde nitreux, un ingénieur, dans un clip vidéo, s'est plaint : "Personne ne perçoit vraiment la pollution comme un problème". Sauf que les gouvernements nationaux et locaux possèdent déjà la pollution en tant que problème, et ont le pouvoir de la taxer et de la réglementer. Les remplacer par de la peinture intelligente n'est pas nécessairement la chose la plus intelligente à faire.
   Et alors que certains défenseurs de la technologie célèbrent le pouvoir d'entreprises telles qu' Uber - le service de taxi sans licence basé sur les smartphones, désormais interdit en Espagne et à New Delhi, et poursuivi en justice dans plusieurs États américains - de "perturber" les infrastructures de transport existantes, Hill pose une question raisonnable : "Cette idéologie californienne qui sous-tend cette expérience utilisateur, doit-elle vraiment être copiée-collée dans le monde entier ? Ne rejetons pas l'idée de service universel à laquelle adhère Transport for London."
   Le plus intelligent des projets de ville intelligente ne doit peut-être pas dépendre exclusivement - ou même pas du tout - des capteurs et des ordinateurs. Lors de la conférence Future Cities, Julia Alexander, de Siemens, a désigné comme l'une des villes les plus "intelligentes" du monde la tristement célèbre Medellin, en Colombie, théâtre d'innombrables meurtres commis par des gangs il y a quelques décennies. Ses favelas problématiques ont été réintégrées dans la ville non pas avec des smartphones mais avec des installations sportives financées par l'État et un téléphérique les reliant à la ville. "Tout d'un coup", a déclaré Alexander, "vous avez des communautés qui interagissent" d'une manière qu'elles n'avaient jamais connue auparavant. L'année dernière, Medellin - désormais l'enfant-vedette souvent cité de l'"urbanisme social" - a été désignée ville la plus innovante du monde par l' Urban Land Institute.
   Un observateur sceptique des nombreuses présentations faites au Sommet des villes du futur, Jonathan Rez, de l'université de Nouvelle-Galles du Sud, suggère qu'"une manière plus intelligente" de construire les villes "pourrait être que les architectes et les urbanistes aient des psychologues et des ethnographes dans leur équipe". Ce serait certainement une façon d'acquérir une meilleure compréhension de ce que les technologues appellent "l'utilisateur final" - dans ce cas, le citoyen. Après tout, comme le demande l'un des tribuns à la foule dans la pièce Coriolanus de Shakespeare : "Qu'est-ce que la ville sinon le peuple ?"


MAREILLES : LE NOUVEAU PROJET ÉOLIEN RENFORCE L'ENCERCLEMENT DE LA COMMUNE

Épisode précédent : MAREILLES : AU MILIEU DES PROJETS MUNICIPAUX 2025, LES ÉOLIENNES SONT ACTÉES     La commune devient l'épicentre de ...