France / Espagne : l’immigration espagnole au XXe siècle et la Confédération générale du travail (CGT)

   " Le 18 juillet 1936, la guerre civile espagnole éclate. Dès août 1936, elle entraîne un déplacement de population qui sera de grand ampleur. La CGT [Confédération générale du travail] sera à la pointe de la solidarité qui se met en place... " Source
   Lire également : L’immigration espagnole en France au XXe siècle

                                                      
 

Passage Boise, La Plaine Saint-Denis, vers 1926. Photographe ambulant © Collection particulière Marie Lopez. Source : Natacha Lillo



Famille espagnole de la La Plaine Saint-Denis au début des années 1930 © Collection particulière Angeles S. C. Source : Natacha Lillo

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La CGT et l’immigration espagnole au XXème siècle : une étude de cas

Phryné Pigenet, docteure en histoire
Rdv de l’histoire de Blois
2016 10 07

  Le thème de ces rencontres est partir. Encore faut-il trouver un lieu, des personnes qui vous accueillent. Le choix a été fait ici de parler de l’accueil des migrants espagnols par un syndicat la CGT sur presqu’un siècle. Dans une France en cours d’industrialisation et de modernisation et
marquée par une faible croissance démographique jusqu’au baby boom d’après-guerre, l’organisation syndicale a été confrontée au cours du XXème siècle à des vagues successives de migrants venus d’Europe et des colonies qu’il a fallu organiser et défendre contre le patronat et protéger des réactions xénophobes, perceptibles y compris dans ses propres rangs.
  Si la migration espagnole présente des analogies certaines avec les autres communautés de migrants, elle a aussi ses propres spécificités et a connu en trois quart de siècle des évolutions sensibles qui ont modifié l’attitude de la centrale syndicale. Trois périodes distinguent cette migration.

  • Avant les années 30, la population espagnole en France n’est pas la communauté étrangère la plus importante et régresse fortement avec la Grande Crise.
  • La guerre d’Espagne suscite néanmoins un immense élan de solidarité dont la CGT est partie prenante et s’achève par l’arrivée d’un demi-million de réfugiés fortement politisés et souvent déjà syndiqués.
  • À la fin des années 50 et jusqu’en 1968, fuyant la misère de l’Espagne franquiste, plus attirés par les opportunités qu’offre l’Europe en reconstruction que par celles, déclinantes, de l’Eldorado américain, les migrants espagnols deviennent la première communauté étrangère de France.

  La CGT s’est adaptée à ces évolutions. Jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, l’aide humanitaire et la solidarité marquent essentiellement son action. Avec l’arrivée des migrants des années 60, l’approche syndicale devient prépondérante. Sans abandonner le travail de solidarité à l’égard des opposants au régime franquiste, elle va pouvoir compter sur la présence numériquement importante des exilés de 1939 pour mener à bien la tâche d’information et d’encadrement syndical de la nouvelle migration économique.

Aide humanitaire et solidaire de la CGT avec le peuple espagnol durant le premier vingtième siècle
  On peut diviser en deux phases cette première partie du siècle : lors de la première, le flux de migrants ne cesse de grossir entre la 1ère Guerre Mondiale et l’instauration de la 2nde République espagnole. Tous ne sont pas des migrants économiques. Aussi, beaucoup de sensibilité républicaine et victimes de la crise qui sévit en France vont décider, à partir de 1931, de retourner en Espagne. La Guerre d’Espagne qui éclate en juillet 1936 réamorce le courant migratoire vers la France. Il connait son point culminant en février 1939 avec l’effondrement du front catalano-aragonais. Politique, cette nouvelle migration n’en est pas moins populaire et aura des répercussions sur la vie économique et sociale française, ne pouvant laisser indifférent un syndicat comme la CGT.

Caractéristiques de la première migration espagnole et rôle relativement efficace de la CGT
  En 1901, la France compte environ 80 000 Espagnols dont beaucoup de frontaliers, agriculteurs ou ouvriers agricoles installés dans les départements viticoles du sud ouest. Pendant le 1er Conflit Mondial, alors que l’industrie catalane, devenue fournisseur des belligérants profite à plein de la neutralité espagnole et à son tour devient une terre d’immigration, les besoins français en main d’œuvre essentiellement agricole attirent moins les frontaliers catalans de la première vague migratoire que les 250 000 paysans venus des régions plus pauvres d’ Extremadura ou de Murcie.   Après la guerre, la mauvaise santé de l’économie espagnole et les soubresauts politiques du régime espagnol alimentent un courant migratoire qui culmine en 1931 avec 351 000 Espagnols recensés.   Qui sont ces Espagnols ? Comment se répartissent-ils géographiquement et sociologiquement ?  D’après l’enquête de 1926 d’Albert Demangeon [1872-1940 ; géographe français] et de Georges Mauco [1899-1988 ; démographe et psychanalyste ; " pendant l'Occupation il participa aux travaux de la revue l'Ethnie française dirigée par Georges Montandon et à la Libération, masquant son passé d'adepte du racisme et antisémitisme, il réussit à se faire nommer par le général de Gaulle secrétaire du Haut Comité de la population et de la famille, ce qui lui permit à la fois de poursuivre ses activités de démographe et de créer les premiers centres français de psychopédagogie d'inspiration freudienne, destinés à la réintégration des enfants atteints de troubles scolaires. Par son action, il fut ainsi parfaitement intégré au mouvement freudien français comme membre de la Société française de Psychanalyse, SFP, entre 1953 et 1963, puis de l' Association psychanalytique de France, APF, jusqu'à sa mort. Georges Mauco fut le seul psychanalyste français à avoir eu des activités collaborationnistes. Non seulement il rédigea des textes d'inspirations nazie, mais il témoigna contre le " danger juif " en août 1941 devant la Cour suprême de justice à Riom... " ; source] sur 172 000 actifs espagnols recensés 55% travaillaient dans l’industrie, 30% dans l’agriculture et 15% dans les services, au grand regret des deux auteurs qui se plaignaient du passage rapide de ces travailleurs vers l’industrie alors qu’ils avaient été recrutés comme actifs agricoles. Selon l’étude de Natacha Lillo, les nouveaux migrants sont embauchés dans les secteurs délaissés par les Français, essentiellement la chimie et la métallurgie dans les départements de la Seine, du Rhône, des Bouches du Rhône et sur les chantiers de la Loire. Les nouveaux venus échappent aux organisations françaises et sont tenus en main soit par la mission espagnole, soit par les organisations syndicales de leur pays d’origine comme la CNT. Dans le sud, les migrants plus anciens se sont dotés de leurs propres mutuelles et centres de loisirs animés par des cadres républicains comme le Centro Español de Perpignan ou la colonia de Béziers dont les mutuelles peuvent regrouper jusqu’à 6500 membres dans le seul Roussillon.
  N’en concluons pas hâtivement à une absence d’intervention de la CGT. À Saint Denis et dans la banlieue rouge, la CGTU [Confédération générale du travail unitaire de 1921 à 1936] et les municipalités communistes font preuve d’un certain activisme. Ils accueillent les victimes de la répression lors de la Dictature de Primo de Rivera [régime politique de l'Espagne après le coup d'État et la prise du pouvoir, 1923, par le capitaine général de Catalogne, Miguel Primo de Rivera, qui finira par démissionner, 1930], leur trouvent du travail, organisent des meetings de solidarité, prêtent des salles pour des spectacles, intercèdent auprès des Autorités, profitant des connivences franc-maçonnes ou politiques pour éviter certaines expulsions. Ces efforts se révèleront payants pour la génération suivante qui participera aux grèves durant le Front Populaire [rassemblement des forces de gauche qui permit en France l'accès au pouvoir, en 1936, d'une coalition regroupant les socialistes, les communistes et les radicaux. Elle se disloqua dès 1937-1938 ; Larousse] et se syndiquera. À partir de 1936, la CGT réunifiée devient un des pivots essentiels de la solidarité avec le peuple espagnol.
  La guerre d' Espagne change la donne et la CGT s'implique complètement dans l'action humanitaire, de solidarité et de propagande en faveur des Républicains espagnols.
  Avant d’aborder l’action de la CGT en faveur des républicains espagnols, il faut rappeler deux aspects indispensables à la compréhension de l’engagement du syndicat. La CGT vient de se réunifier au congrès de Toulouse de mars 1936 et a renforcé son enracinement avec les grèves de
juin 1936. C’est devenu une force incontournable au sein du Front Populaire, mais une force qui n’est pas monolithique. Elle est traversée de courants. La non intervention participe de ses clivages.
  Alors que le gouvernement Léon Blum [1872-1950 ; chef de gouvernement du Front Populaire] opte au début du mois d’août pour la non intervention, le 21 août 1936, la Commission administrative de la CGT exprime sans ambiguïté sa solidarité totale avec le prolétariat et le peuple espagnol, rappelle le droit et le devoir des travailleurs de la CGT de venir en aide à leurs camarades espagnols par tous les moyens en leur pouvoir, exige que le gouvernement espagnol bénéficie des garanties du droit international afin de pouvoir se ravitailler librement pour sa défense contre les généraux rebelles et lance un appel aux ouvriers et ouvrières de France pour que tous participent par leur solidarité effective au triomphe de la démocratie et de la CO espagnole.
  Les positions de Jouhaux [Léon, 1879-1954 ; "... Arrêté en décembre 1941 par le gouvernement de Vichy, il est interné à Vals-les-Bains, mis en résidence surveillée à Cahors, puis livré aux nazis en mars 1943. Il connaît la vie des camps de concentration, puis est interné dans le Tyrol. Libéré le 5 mai 1945, il reprend ses activités : il est vice-président de la Fédération syndicale mondiale de 1945 à 1948, vice-président du conseil d'administration du B.I.T [Bureau international du travail] de 1946 à sa mort et président du Conseil économique de 1947 à sa mort également. Mais au sein de la C.G.T., il est désormais en minorité et il doit partager le secrétariat général avec Benoît Frachon. En désaccord avec les positions de la C.G.T. face aux grandes grèves et au plan Marshall, il démissionne de cette organisation le 19 décembre 1947 et, avec ses amis groupés autour du journal Force ouvrière, qu'il a « fondé » en 1945, il participe à la fondation de la C.G.T-Force ouvrière, dont il devient le président : 14 avril 1948... " ; source] tête de file de l’ancienne CGT et de Benoît Frachon, à la tête de l’ancienne CGTU resteront proches durant toute la période, condamnant la non intervention du gouvernement de Front Populaire. Mais le courant « syndicat », constitué des ultra pacifistes de l’ancienne CGT et des syndicalistes révolutionnaires, ex minoritaires au sein de la CGTU s’oppose à la nouvelle majorité confédérale.
  D’autre part, comme son nom l’indique, il s’agit d’une confédération, ce qui veut dire que les fédérations et les syndicats jouissent d’une grande autonomie. La confédération propose, mais les syndicats disposent. Aussi, n’auront-ils ni la même approche, ni le même degré d’implication dans le
soutien à apporter à la République espagnole : les formes d’intervention varieront beaucoup d’un secteur à l’autre.
  Si certains, minoritaires, iront jusqu’à combattre en Espagne, à l’initiative surtout du PCF et non du syndicat, beaucoup au sein de la centrale pensent qu’il faut ravitailler le peuple espagnol en armes et munitions et lui fournir du matériel pour se battre. Toutes les fédérations ne répondent pas de la même manière. Les fédérations les plus dynamiques sont souvent celles dirigées par des anciens responsables de la CGTU. C’est le cas de la fédération des métaux, en particulier l’automobile et l’aviation qui multiplient les initiatives : envoi de matériel- tank chez Renault, mitrailleuses chez Hotchkiss, avion chez Hispano — collectes régulières sur les lieux de travail, grèves de soutien— le 7 septembre 1936 un débrayage d’une heure à l’appel de la fédération de la métallurgie « pour le pain et pour l’Espagne » est très suivi en région parisienne, à Marseille et à Lyon.
  La fédération de l’éclairage envoie deux ambulances à Barcelone et propose de jeter une ligne de haute tension à la Tour de Carol entre les réseaux électriques espagnols et français pour alimenter en courant les usines d’armement républicaines. Les dockers, les marins, les cheminots, les douaniers favorisent le transport clandestin des armes pour échapper aux contrôles organisés par la commission de non intervention.
  D’autres fédérations sont plus en retrait. Ainsi la fédération du sous sol, favorable à la « non intervention » ne donne aucune consigne, mais ses syndicats, en liaison avec certaines UD [Union départementale] et municipalités ou en raison de la présence de mineurs espagnols comme dans le Gard, organisent des réunions pour collecter « des vivres, des vêtements, des médicaments » qui sont envoyés par camions pour ravitailler les combattants et les populations civiles.
  Néanmoins, pour tous, le commun dénominateur s’organise autour de l’aide humanitaire aux populations civiles. C’est le cas de la fédération de l’enseignement pourtant favorable à la non intervention, mais qui n’hésite pas à participer à l’accueil des enfants espagnols. C’est pourquoi, nous insisterons plus sur ce volet de la solidarité qui a impliqué le plus grand nombre de syndiqués.
  Rappelons que la CGT n’agit jamais seule, mais en association avec d’autres organisations politiques ou humanitaires. Ainsi, dès le 3 août 1936, elle participe à « une Commission de solidarité du rassemblement populaire pour l’aide au peuple espagnol » constituée des partis de Front Populaire, PCF, SFIO [Section française de l'Internationale ouvrière ; parti politique français constitué lors du congrès de Paris, en avril 1905, par la fusion du parti socialiste français, PSF, du parti socialiste de France, du parti ouvrier socialiste révolutionnaire et de plusieurs fédérations autonomes ; Larousse] Parti Radical, d’associations humanitaires comme le Secours Rouge, de la Ligue des Droits de l’Homme et du Mouvement Amsterdam Pleyel. Mais c’est elle qui prend l’initiative de créer un « comité d’accueil aux enfants d’Espagne » en décembre 1936, soutenue par l’ensemble des syndicats qui la composent,

  • Ce comité reçoit le patronage de la Ligue des Droits de l’Homme, de la fédération des Coopératives de consommation, de la Chambre consultative des associations ouvrières de production, de la Ligue de l’enseignement, de la Fédération de l’enseignement, du SNI, de l’enfance coopérative,
  • la collaboration d’associations espagnoles comme le Centro Español ou la Colonia de Béziers ou étrangères comme les Comités suisses, anglais ou néerlandais
  • et le soutien des municipalités ouvrières.

  Ce comité a pour but « d’accueillir et d’héberger le plus grand nombre possible d’enfants espagnols que la guerre civile a privé d’asile ou rendus orphelins. » Selon Celia Keren, 10 000 enfants de la zone républicaine furent admis en France. Tous ne furent pas pris en charge par le comité d’accueil de la CGT. Les enfants basques furent contrôlés par le gouvernement d’ Euzkadi [gouvernement basque] et les réseaux catholiques. Le 4 mai 1938, en dehors de ceux qui avaient été placés dans des familles françaises, la représentation du gouvernement espagnol avançait le chiffre de 50 centres hébergeant 2689 enfants confiés au Comité d’accueil. À leur arrivée, les enfants souffrant souvent de malnutrition et dans un état sanitaire critique étaient vaccinés, suivis médicalement et mis en observation dans des centres supervisés par du personnel éducatif et médical français et espagnol. La période d’observation passée, ils étaient soit confiés à des familles françaises, soit hébergés dans des colonies dont les locaux avaient été mis à disposition par les divers composants du comité d’accueil. Si « la Jeunesse au Plein Air » les accueillit dans certains de ses centres de vacances, si les anciens migrants espagnols mirent également leurs locaux à la disposition des petits Espagnols, les syndicats CGTistes et les municipalités ouvrières de la région parisienne apportèrent la plus forte contribution : depuis les dockers du Havre de tendance syndicaliste révolutionnaire jusqu’aux métallurgistes qui ouvrirent leur centre de santé de Vouzeron aux enfants, en passant par les UD comme celle de la Haute-Garonne qui firent fonctionner la colonie de la « Glacière » pour ne citer que quelques exemples. Au total, 22 départements comptèrent des colonies infantiles. Les locaux étaient prêtés par les organisations qui composaient le comité d’accueil. Si le gîte était assuré, il fallait aussi prévoir le couvert, l’encadrement, le suivi médical et l’éducation de ces enfants. Les préfets passaient des conventions avec ces centres et l’Etat finançait une partie des dépenses de nourriture et d’enseignement à parité avec le gouvernement républicain espagnol que complétaient les collectes d’argent, de vivres, de vêtements, de jouets sur les lieux de travail, dans les quartiers, lors des meetings ou des séances de cinéma. Et là je voudrais ouvrir une parenthèse sur le rôle nouveau que joue le cinéma comme support de la propagande et moyen d’information. Tant les communistes que les anarchistes, tant la CGT que le Secours rouge devenu Secours Populaire vont faire appel à une génération de jeunes cinéastes engagés pour sensibiliser l’opinion sur les conséquences de la guerre et de la non intervention pour la population civile soumise aux bombardements et à l’absence de
ravitaillement ainsi que pour valoriser les effets positifs de la solidarité.
  Au départ la solidarité joue à plein et le comité peut faire face aux besoins des centres et financer les dépenses de ceux qui sont en famille d’accueil. Mais la détérioration du climat politique et social en France, les divisions au sein du Gouvernement républicain espagnol se traduisent  par une baisse sensible des collectes. Les appels au secours des centres départementaux en témoignent. Prenons quelques exemples.
   Le 28 mai 1938, l’ UD du Lot envoie au comité un courrier qui rend compte de la lassitude
  400 Espagnols sont arrivés dan un dénuement complet. Or les gens se lassent de donner. Notre département est très pauvre, les ouvriers peu nombreux et nos paysans ont presque toujours la haine des étrangers.
   Le comité de Montbéliard lance un appel à l’aide au mois de décembre 1938 car
  les derniers mouvements ouvriers ont créés certaines divergences entre ouvriers et nombreux parrains quittent notre organisation par suite de sanctions ou de licenciements.
  L’arrivée des centaines de milliers de réfugiés achève de faire basculer ce fragile équilibre car il faut aussi secourir les femmes et les enfants regroupés dans les centres d’accueil. Désormais ce ne sont plus 10 000 enfants, mais 70 000 en février 1939 qui sont réfugiés sur le territoire français et qu’il faut secourir avec de moins en moins de moyens. La déclaration de guerre porte le coup fatal. Les colonies doivent fermer les unes après les autres. Ainsi la colonie Francisco Ferrer [Francisco Ferrer Guardia, 1859-1909 ; pédagogue ; "...  Grâce à la fortune d'une sympathisante de ses idées, il fonde l'École moderne à Barcelone (1901). En 1908, il n'y a pas moins de dix de ces écoles à Barcelone ; d'autres s'établissent dans le reste de l'Espagne. L'école moderne est une école primaire mixte, « rationnelle et scientifique », non religieuse, centrée sur la liberté des déplacements de l'enfant, l'absence de compétition directe et d'examens, l'éducation physique et sexuelle. Les parents la financent, proportionnellement à leurs revenus. Elle inspirera Céleste Freinet [...] critique vivement l'école officielle et la monarchie espagnoles, est l'objet d'un retentissant procès et doit s'exiler à Londres. Rentré à Barcelone pendant l'insurrection contre l'expédition militaire espagnole au Maroc, 1909, il en est rendu idéologiquement responsable, est arrêté, sommairement jugé et fusillé. Son procès sera révisé, 1911, et sa condamnation reconnue erronée : 1912 ; source] du Havre ferme ses portes dès le 3 septembre 1939. Quant aux syndicats ou UD qui ont avancé des crédits au comité, conscients des mauvais jours qui s’annoncent, ils réclament un remboursement immédiat.  Avant que lui-même ne tombe sous la vindicte du régime pétainiste, jusqu’au bout, le syndicat fera preuve de solidarité avec les réfugiés envoyant des colis dans les camps, proposant que soient octroyés des contrats de travail aux internés pour les extraire des camps, prenant en charge directement les cadres syndicaux espagnols et leur famille.

À partir des années 50, si la solidarité antifranquiste ne faiblit pas, la volonté de syndicalisation
passe désormais au premier plan
Le soutien aux exilés victimes de la Guerre Froide [état de tension qui opposa, de 1945 à 1990, les États-Unis, l'URSS et leurs alliés respectifs qui formaient deux blocs dotés de moyens militaires considérables et défendant des systèmes idéologiques et économiques antinomiques ; Larousse]
  Jusqu’à la fin des années 40, les réfugiés espagnols encore installés en France espèrent la disparition de la dictature et un retour rapide dans leurs foyers après la défaite des principales dictatures fascistes. Aussi ne cherchent-ils pas l’intégration. Ils ont leurs propres organisations, y compris syndicales. Pour mémoire rappelons que, en dehors des partis politiques, la CNT [Confédération nationale du travail] d’obédience anarchiste et l’ UGT [Union générale des travailleurs, Espagne] majoritairement socialisante encadrent une grande partie du peuple réfugié. Leurs divisions  — politiques et syndicales, l’incapacité à présenter un projet unitaire pour remplacer la dictature, la peur de l’installation d’un régime communiste au sud de l’Europe chez les puissances anglo-saxonnes, la capacité de Franco [1892-1975 ; général ; "... Soutenu par la Phalange de José Antonio Primo de Rivera et par les forces de l'Allemagne hitlérienne, → Guernica, Franco entre à Madrid le 28 mars 1939 et obtient la reddition sans condition des chefs républicains. Il parvient à réunir sous sa coupe monarchistes, phalangistes, carlistes, → carlisme et militaires [...] Considérant l'épuisement de l'Espagne au lendemain de la guerre civile, Franco préfère se maintenir dans la neutralité au début de la Seconde Guerre mondiale, bien qu'il croie, à cette époque, à la victoire des régimes nazi et fasciste — l'Allemagne et l'Italie ont été les premières à reconnaître son gouvernement : 1936. En 1940, il rencontre Hitler à Hendaye et occupe Tanger. En février 1941, il est l'hôte de Pétain. En 1941 il envoie une division de volontaires — la Division bleue, División azul – combattre sur le front oriental contre les Soviétiques. Mais il revient bientôt à la neutralité et évacue Tanger. Ce revirement ne suffit pas à lui gagner la faveur des Alliés [...] Fragilisé tant sur la scène extérieure qu'intérieure, le Caudillo concentre tous les pouvoirs dans ses mains, soutenu par un parti unique aux composantes disparates — le Movimiento Nacional : Mouvement national. Il gouverne avec l'appui de l'armée, de l'Église catholique d'Espagne, de la Phalange et des grands propriétaires [...] En 1942, il met en place les Cortes, assemblée dont les représentants sont nommés par le gouvernement ou élus par les corporations. Le 26 juillet 1947, la loi de succession, stipulant que l'Espagne est une monarchie dont Franco est le chef habilité à nommer son successeur quand il le jugera opportun, est approuvée par référendum [...] les États-Unis et la Grande-Bretagne considèrent que l'Espagne, dont la stabilité politique est garantie par la ferme autorité de Franco, constitue le meilleur rempart contre le communisme. Cette conviction débouche sur la signature d'un accord hispano-américain : en 1953, le Caudillo accepte l'établissement sur le sol espagnol de bases nord-américaines et reçoit en contrepartie une aide substantielle des États-Unis. Cet accord est renouvelé en 1958, puis en 1969, et suivi d'un « accord d'amitié » en 1970. En 1953, Franco signe avec le Vatican un concordat qui rétablit ce qui avait été aboli par la République et resserre donc les liens entre l'Église et l'État. En 1955, l'Organisation des Nations unies, ONU, accueille l'Espagne parmi ses membres, suivie, en 1958, par l'Organisation européenne de coopération économique : OECE [...] Le régime incarné par le Caudillo est alors l'un des plus contestés qui soient, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur : Franco est, en effet, considéré par les uns comme un dictateur pérennisant des méthodes condamnées par les démocraties modernes, par les autres comme étant le seul homme capable d'assurer à l'Espagne, encore marquée par les séquelles d'une atroce guerre civile, son intégration dans l'Europe... " ; source] L'opposition est bannie et la répression sévère. à jouer de ces peurs et le contexte de Guerre Froide vont anéantir tous les espoirs de retour victorieux. Pire ! Alors qu’ils avaient pris une part active dans la Résistance et la Libération de la France, leur détermination durant cette période, leurs capacités à mener une guerre de guérilla se retournent contre eux dès lors que la diplomatie française décide de rétablir des relations normales avec son voisin espagnol qui réclame à cor et à cri la fermeture « des écoles de terrorisme » installées dans le sud de la France.
  Inquiets de l’activisme des espagnols durant les grèves de 1947-1948, enfermés dans les délires de Guerre Froide, les autorités françaises cherchent le premier prétexte pour en finir avec la nébuleuse communiste espagnole. En septembre 1950, elles lancent « l’opération Boléro Paprika ». Outre l’interdiction de la mouvance communiste, celle-ci se solde par plus de 200 décrets d’expulsion transformés en assignation à résidence en Corse et en Algérie et la plongée des organes communistes dans la clandestinité. Désormais, les communistes espagnols en France n’agissent plus publiquement que derrière le paravent d’organisations françaises. Ordre leur est donné de ne plus se mettre en première ligne. Les travailleurs espagnols communistes ou sympathisants ne militent plus au sein de leurs propres syndicats, mais prennent leur carte à la CGT, tandis que cénétistes et ugétistes adhèrent à FO [Force ouvrière, centrale syndicale française issue d'une scission de la CGT en avril 1948, menée par des militants hostiles aux options communistes des dirigeants cégétistes ; source] voire se désyndicalisent.
  Si communistes et anarchistes continuent clandestinement à mener une politique antifranquiste, républicains et socialistes optent pour la neutralité. Il est vrai que le temps des manifestations trop politiques est également passé et après le conflit algérien, les revendications syndicales reprennent leurs droits. En attendant, l’expression politique des exilés espagnols passe par les « organisations amies » : PCF, CGT, Mouvement de la Paix pour les uns, SFIO, CNT française ou FO pour les autres qui deviennent les principaux informateurs des luttes en Espagne et dénonciateurs de la répression franquiste. Cependant, il est clair qu’il ne s’agit que de prête-noms car le public qui se presse dans les meetings ou les réunions publiques est très largement un public espagnol.
  Reste qu’à ce moment là, nous sommes encore dans une démarche plus politique que syndicale. Le contexte français et espagnol change à la fin des années 50 et transforme l’action de la centrale
ouvrière.

Le basculement dans les années 60
  Un nouveau contexte espagnol et français
  Jusqu’à la fin des années 1950, l’Espagne est un pays isolé marqué par l’immobilisme économique. À partir de 1959, à l’instigation du FMI [Fonds monétaire international ; organisme international de coopération monétaire et financière, fondé le 27 décembre 1945 en application des accords de Bretton Woods ; Larousse] les technocrates de l’Opus Dei [Institution de l'Église catholique, fondée le 2 octobre 1928 par un prêtre espagnol, Josemaría Escrivá de Balaguer, pour donner à ses membres le moyen de pratiquer les conseils évangéliques à travers leurs occupations familiales, professionnelles, sociales, politiques ; Larousse] écartent les phalangistes et appliquent une politique à la fois libérale et planifiée à coups de plans de développement : ce que l’on appelle « el desarollisme » [le développement]. Fondée sur l’assainissement des dépenses publiques, les investissements étrangers et le gel des salaires elle profite au secteur industriel qui connaît des taux de croissance de 10 à 15% par an, au tourisme et s’accompagne de fortes concentrations dans l’agriculture, mais provoque une envolée du chômage que le régime résoudra en exportant ces « sans travail » dans essentiellement trois pays européens : la France, l’Allemagne et la Suisse. Si le mouvement s’amorce à la fin des années 50, c’est en 1967 que les 640 000 Espagnols recensés atteignent un pic et deviennent la première communauté étrangère en France.
  La fracture économique et sociale qui en résulte provoque une montée en Espagne même de l’opposition qui débute par la grève des mineurs asturiens en 1962 qui fera tâche d’huile au Pays basque et en Catalogne.
  La rencontre de l’opposition religieuse, confortée par Vatican 2 [deuxième concile du Vatican dit... ; concile œcuménique qui s'est tenu à Rome, en quatre sessions, de 1962 à 1965] et d’un mouvement communiste en pleine expansion permet la constitution des Commissions ouvrières, CCOO [Comisiones obreras, Commissions ouvrières ; les commissions ouvrières apparaissent pour la première fois au Pays basque lors des grandes grèves du début des années 1960 en tant qu'organisations clandestines dans un pays soumis à la dictature du général Franco et ne reconnaissant pas la liberté syndicale... ; Larousse] au sein des syndicats verticaux, fers de lance de la contestation contre le régime dans tous les secteurs de la société. Le régime ne sait y répondre que par la répression, unanimement condamnée par toutes les organisations de gauche en France.
  La gauche française divisée et anesthésiée après le retour de De Gaulle et l’installation de la Vème république retrouve le chemin de l’unité. Les protestations contre la répression franquiste participent à la montée d’un front commun. L’exécution de Julian Grimau [Julián Grimau García, 1911-1963 ;  fonctionnaire du gouvernement républicain et membre du comité central du parti communiste ; " Contrairement à ce qu'attendaient la plupart des observateurs, le conseil de guerre " sumarisimo " qui a siégé jeudi à Madrid a condamné Julian Grimau, membre du comité central du parti communiste, arrêté en novembre dernier, à la peine de mort pour " délit continu de rébellion militaire ", le procureur militaire a fondé la plus grande partie de ses accusations sur les activités " perverses " de M. Grimau pendant la guerre civile, tandis que le défenseur, qui a sollicité pour l'accusé une peine de prison de trois ans, ne considère comme délit que ses tentatives pour réorganiser dans la clandestinité le parti communiste espagnol. Au début de l'après-midi un porte-parole du ministère de l'information annonçait que la sentence de mort prononcée contre M. Grimau avait été confirmée par " l'autorité juridique compétente ", c'est-à-dire le capitaine général de la première région militaire. Seul le chef de l'État peut désormais accorder la grâce après avis du conseil des ministres ; source] en 1963, les persécutions contre les anarchistes en Catalogne déclenchent dans les rangs de la gauche française une riposte unitaire et la création de comités de soutiens formés de toutes ses composantes comme le sera le Comité Toulousain pour l’Espagne. La grève victorieuse des mineurs français en 1963 réactive la conflictualité sociale. Celle-ci ne peut se comprendre sans l’apport des centaines de milliers d’étrangers qui sont venus travailler sur le territoire français soit introduits officiellement par la voie de conventions entre l’ ONI [Office National d'Immigration, devenu en 1987 Office des Migrations Internationales, O.M.I. ; Larousse] et le pays de départ, soit venus de leur propre initiative comme ce sera le cas pour 43% des migrants espagnols.
  La direction confédérale réagit rapidement. Dès le début des années 60, elle impulse les initiatives pour intégrer la main d’œuvre immigrée qu’elle considère comme une pièce importante dans le développement des luttes syndicales et un moyen de faire reculer les tentations xénophobes d’une partie de la classe ouvrière française, effrayée par les risques de concurrence potentielle.

Instruments et moyens d'intervention
   La direction confédérale joue un rôle majeur pour stimuler le travail en direction des immigrés.
  Elle crée une commission MOI nationale. Celle du 16 novembre 1963 se fixe plusieurs objectifs

  • impulser là où elles n’existent pas des commissions locales au niveau des fédérations, des UD, voire des entreprises, partout où travaillent et sont concentrés des travailleurs immigrés et nommer un responsable MOI au sein de chaque direction fédérale ou départementale.
  • Faire participer les immigrés non seulement à la vie des organisations syndicales, mais aussi à la direction du mouvement, ceux qui étaient titulaires de la carte de résidents privilégiés pouvaient être électeurs, mais aussi éligibles
  • développer la presse en langue étrangère. Sur le plan confédéral, il existait déjà Lavoro en direction des Italiens, des bulletins en espagnol et en portugais, un supplément d’Antoinette en espagnol.
  • faire remonter toutes les initiatives qui impliquent la mobilisation de travailleurs étrangers.

  Au-delà des commissions MOI, la centrale syndicale organise des journées nationales d’études sur l’immigration en général ou sur les groupes de langue — italiens, nord africains, espagnols — dans lesquelles sont pris en compte les problèmes spécifiques de chaque nationalité.
  Celle du 28 novembre 1970, consacrée aux Espagnols, avance quelques revendications spécifiques. Certaines en direction de l’émigration politique comme la reconnaissance pour le calcul des pensions du temps passé dans les camps de concentration, les CTE [compagnies de travailleurs étrangers ; "... création [...] en France à la fin de la Troisième République. Par un décret-loi du 12 avril 1939, environ 55 000 réfugiés espagnols furent contraints au travail obligatoire, principalement au service des armées, dans l’agriculture et dans l’industrie de l’armement ; source], les temps d’incarcération pour faits de Résistance... D’autres en direction des nouveaux migrants portant sur les contrats des saisonniers, les conditions d’introduction, de séjour et de travail, mais aussi se préoccupant des problèmes d’apprentissage de la langue maternelle pour les enfants et du français pour les adultes, des loisirs sportifs.

Une bonne syndicalisation en dépit de rapports ambigus avec l'ancienne migration politique
  Au début des années 1960, les résultats sont au rendez-vous. Les Espagnols participent aux grèves dans les secteurs où ils sont présents comme la métallurgie, parfois les animent comme à Toulouse dans le bâtiment ou à Perpignan à l’usine de Poupées Bella, se syndiquent, y compris dans des secteurs habituellement plus difficiles à organiser comme les saisonniers agricoles. Le secrétaire de la Fédération de l’Agriculture, Mestre, lui-même espagnol, peut faire état dans ce secteur d’un bilan extrêmement positif. Les unions départementales du sud ouest entreprennent dès l’année 1961 d’organiser des réunions, distribuer des bulletins et quand c’est possible organiser des fêtes avec les saisonniers dont le but est double : les informer de leurs droits tout en rappelant les positions de la CGT en matière d’émigration et faire campagne pour l’amnistie en Espagne. En 1963, cette politique se révèle payante : les premières grèves de saisonniers vendangeurs partent des PO. L’obtention de meilleurs contrats permet leur extension à d’autres départements et à d’autres secteurs agricoles : rizières de Camargue, betteraves dans le Nord etc.
  Le taux de syndicalisation parmi les Espagnols est le plus élevé parmi les communautés immigrées. L’ancienne émigration politique y a une part prépondérante. C’est elle qui le plus souvent anime en langue espagnole les réunions et les meetings et n’oublie jamais de rapprocher la lutte syndicale et l’opposition politique au franquisme. Le pouvoir gaulliste ne s’y trompe pas. Soucieux de maintenir des rapports de bon voisinage avec le dictateur espagnol afin qu’il n’héberge pas les activistes de l’OAS [Organisation Armée Secrète ; Organisation clandestine civilo-militaire opposée à l'indépendance algérienne après l'échec du putsch militaire d'Alger d'avril 1961 ; Larousse] il ne cesse de réprimer toute opposition au franquisme en France. Au mépris des droits syndicaux et de la liberté de la presse, il va interdire successivement les trois périodiques syndicaux en langue espagnole, obligeant Georges Gosnat [1914-1982 ; membre du Parti communiste français, devint sous-secrétaire d'État à l'Armement et fut élu député en Charente-Maritime, de la Seine et du Val-de-Marne] à interpeller le ministre de l’Intérieur. Le directeur de publication d’ UNIDAD [mensuel de la CGT pour les travailleurs espagnols : 1967-197] est condamné, provoquant la colère de Georges Seguy [syndicaliste français, 1927-2016 ; ouvrier typographe, déporté à Mauthausen pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient secrétaire de la Fédération C.G.T. des cheminots en 1949 et entre au comité central du parti communiste français en 1954. Il est secrétaire général de la C.G.T. de 1967 à 1982 ; Larousse] De nombreux arrêtés d’expulsion sont également pris au milieu des années 60 contre les délégués syndicaux espagnols. Ils ne sont pas les seuls à subir la vindicte du pouvoir gaulliste : les organisations des jeunes libertaires sont également dissoutes et leurs journaux interdits. Notons cependant que dans ce cas, ce n’est pas l’activité syndicale, mais politique qui est visée.
  Si l’activisme politique contre le régime franquiste n’est pas récusé par la CGT, en revanche les critiques se multiplient sur le manque d’implication des exilés politiques dans l’encadrement syndical. Reconnus comme de très bons militants, il est cependant rare — Mestre est ici une exception — qu’ils acceptent, malgré leur expérience, de devenir cadres de l’organisation. Comme le dit un responsable confédéral lors de la journée d’études de juin 1977 :
  S'il est bien normal que nos camarades espagnols immigrés en France tournent leur regard par-dessus les Pyrénées, s'il est tout à fait juste qu'ils agissent solidairement avec leurs frères d'Espagne, il est non moins évident qu'ils travaillent et vivent en France, que leur devoir est de prendre plus largement en charge les problèmes aigus qui exposent leurs frères immigrés qui eux aussi sont victimes de l'exploitation capitaliste.
  Cette critique souvent réitérée par la direction CGTiste n’est pas exagérée. Les intéressés eux-mêmes le reconnaissent. La salle JP Timbaud, propriété de la Fédération de la métallurgie, qui réunissait en fin de semaine des milliers de jeunes Espagnols servait plus de moyen de propagande politique que syndical. Néanmoins, un responsable politique espagnol, organisateur de la grande grève du bâtiment à Toulouse rappelle que l’on peut organiser la quasi-totalité des migrants espagnols à la condition qu’ils puissent se retrouver entre eux. L’union départementale en tiendra compte et organisera de grandes fêtes qui regrouperont jusqu’à 10 000 personnes.
  En dépit des réserves exprimées, cette capacité à lier les revendications sociales en France et les luttes contre la dictature en Espagne profite tant à la CGT qui bénéficie d’un taux de syndicalisation élevé parmi les travailleurs espagnols qu’au PCE [Parti communiste espagnol, né en 1921, de deux scissions au sein du parti socialiste ouvrier espagnol] qui ne cesse d’accroître son influence parmi la nouvelle migration. En revanche, la faible activité en France des organisations de la mouvance socialiste en attente de changements imposés de l’extérieur et soumises au devoir de neutralité, contribue à leur déclin. Le cas de la CNT est différent. L’absence d’organisations amies ou leur faiblesse ne lui permet pas, malgré ses efforts, de recruter chez les nouveaux migrants ou de conserver son ancien potentiel militant.
  Il ne faudrait pas en conclure que ces résultats furent acquis facilement. Le régime espagnol s’appuyait à la fois sur les missions espagnoles  — à vocation humanitaire et de loisir — qui se multiplièrent dans l’Hexagone, partout où il y avait des concentrations d’Espagnols et sur les syndicats phalangistes pour essayer de soustraire les nouveaux venus à l’influence cégétiste et des organisations exilées et les soumettre à son contrôle. Nous avons vu aussi que les syndiqués espagnols furent un enjeu dans les relations bilatérales franco-espagnoles. Au sein même de l’organisation, la solidarité internationaliste n’allait pas de soi.
  Lors des conférences nationales, les délégués espagnols mettaient l’accent sur la nécessité de lutter contre le racisme y compris dans l’organisation. Plusieurs exemples montrent qu’il ne s’agit pas d’une simple vue de l’esprit. Dès 1965, devant le renforcement du chômage, des voix s’élèvent parmi les ouvriers du bâtiment de l’Hérault pour demander le licenciement en priorité des travailleurs immigrés. Les manifestations d’hostilité peuvent aussi prendre d’autres formes. Suite au licenciement d’un ouvrier espagnol à la SOLLAC en Moselle, seul son atelier a accepté de se mettre en grève, les autres n’ont pas suivi et l’ouvrier a été licencié. D’autres faits témoignent de l’hostilité d’une partie de la base contre les immigrés. Certaines sections syndicales refusent de diffuser du matériel ou de signer des pétitions en faveur de l’égalité de droits entre travailleurs français et étrangers. Après la crise de 1973, les réactions xénophobes se renforcent. En 1977, lors des élections professionnelles, les têtes de liste CGT immigrés sont rayés et des réflexions comme « Pourquoi tant d’immigrés comme délégués ? » ou encore « le pécule n’est pas si mal que cela » se multiplient.
  Conclusion : la confédération n’a jamais cédé aux tentations xénophobes aussi bien dans le passé que dans le présent comme le prouve l’actualité récente dans l’organisation des « sans papiers ». Elle a dû pour cela vaincre les réticences ou l’indifférence de ses propres troupes, contourner les obstacles de tous ceux qui ne partageaient pas son souhait d’émancipation et d’égalité de tous les travailleurs. On comprend mieux dans ce contexte les récriminations contre les militants espagnols exilés. Consciente de leurs qualités pour mener à bien cette tâche, toujours solidaire de leur combat, elle a eu beaucoup de mal à accepter que leur horizon d’attente se trouve au-delà des Pyrénées : dans le combat politique et non dans le combat syndical.

Union des républiques socialistes soviétiques, URSS : oui, Iossif Djougachvili, dit Soso, puis Koba, et enfin, Staline, a été...jeune!

  " Jeunesse : l'âge du possible "
  Ambrose Bierce, 1842-1914, Le Dictionnaire du diable

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Un nouvel éclairage sur le jeune Staline

Tom Twiss
Tom Twiss est bibliothécaire émérite à l’Université de Pittsburgh. Il est l’auteur de Trotsky and the Problem of Soviet Bureaucracy, Haymarket, 2015, et coauteur avec Dianne Feeley et Paul Le Blanc de Leon Trotsky and the Organizational Principles of the Revolutionary Party : Haymarket, 2014.
  Publié initialement sur https://againstthecurrent.org/atc217/new-light-on-the-young-stalin/

  À propos de : Stalin: Passage to Revolution, par Ronald Grigor Suny, Princeton University Press, 2020, 857 pages

  “ Considérez l’improbabilité qu’ Iossif Djougachvili, un enfant petit et nerveux dont les centres d’intérêt tournaient autour du chant, des sports de combat, de la poésie, de l’orthodoxie géorgienne et du nationalisme, qui aurait pu mourir du typhus, du gel sibérien ou d’une balle parvienne, après avoir surmonté les adversités et les revers, au sommet du pouvoir dans un État révolutionnaire chancelant."


Staline en 1902 ; Public domain media

  C’est la première étape de ce voyage improbable que raconte Ronald Suny dans sa récente biographie du jeune Staline, un ouvrage pour lequel l’auteur a reçu à juste titre le prestigieux Isaac Deutscher Memorial Prize. Ronald Suny, professeur d’histoire William H. Sewell Jr. à l’Université du Michigan, est un universitaire prolifique qui a beaucoup écrit sur l’histoire de l’Union soviétique et en particulier sur le Caucase du Sud[1].
  C’est l’intérêt que Suny porte à cette région, ainsi que son profond intérêt pour « le marxisme et en particulier l’histoire abîmée et déformée de la social-démocratie russe et surtout du bolchevisme » qui l’ont attiré vers ce projet il y a plus de 30 ans[2]. Mais c’est l’ouverture ultérieure des archives en Russie et en Géorgie et la disponibilité récente de mémoires qui ont permis la publication de cette remarquable étude.
  Dans un essai historiographique à la fin du livre, Suny note que de nombreuses biographies occidentales de Staline se sont concentrées presque entièrement sur la psychologie dans leur recherche insaisissable de la clé unique qui expliquerait la volonté de pouvoir et la brutalité de leur sujet. D’autres, se concentrant essentiellement sur le contexte, n’ont pas pris au sérieux le développement émotionnel et intellectuel de Staline.
  Évitant les deux extrêmes, Suny explore l’évolution psychologique de Staline, traitée comme « l’interaction entre le caractère en développement du garçon de Géorgie et les environnements sociaux et culturels » dans lesquels il évoluait ; p. 4. Ce qu’il a produit est bien plus qu’une biographie : c’est une riche histoire politique, éclairée par les convictions socialistes de Suny, du développement du mouvement socialiste dans le Caucase du Sud et dans tout l’empire russe au début du siècle dernier.



Jeunesse et radicalisation
  Le récit de Suny commence en 1879 avec la naissance d’ Iossif, Soso, Djougachvili du pauvre cordonnier géorgien Beso Djougachvili et de son épouse religieuse Keke Gueladzé, dans le petit village de Gori. D’abord chétif, le jeune Soso devint un athlète, particulièrement doué pour la lutte et la boxe ainsi que pour le chant.
  Dès son plus jeune âge, il connut les abus d’un père alcoolique. De nombreux biographes considèrent que cela a influencé de manière décisive le développement ultérieur de Staline. Mais pour Suny, une influence encore plus grande a été l’ambition indomptable de Keke qui, combinée aux grandes capacités de son fils, a permis à Soso d’être admis à l’école religieuse de Gori, puis au séminaire théologique de Tiflis, dans la capitale géorgienne.
  Au cours de ses deux premières années au séminaire, Soso, profondément religieux, obtient régulièrement de bonnes notes tout en écrivant des poèmes pour des journaux nationalistes géorgiens. Cependant, observe Suny, « le séminaire de Tiflis s’est avéré être autant le creuset de révolutionnaires que de prêtres. » ; p. 61.
  Avec les autres étudiants géorgiens, il subit le mépris des prêtres russes pour sa langue et sa culture géorgiennes et la discrimination pour son statut de paysan et ses origines provinciales.
  C’est ainsi qu’en troisième année, Soso est attiré dans des groupes d’étude pour la lecture de littérature interdite, dont les œuvres de Marx et Engels. Rapidement, ses engagements passent de la religion à la révolution et il rejoint le mouvement social-démocrate clandestin.

Militantisme, exil et évasion
  Après son expulsion du séminaire en 1899, soi-disant pour avoir manqué ses examens finaux, Soso a multiplié ses activités de révolutionnaire professionnel, rencontrant régulièrement les travailleurs dans les centres clandestins de Tiflis et organisant de nouveaux centres dans la ville portuaire torride de Batumi. Il écrit également des articles pour des journaux socialistes, participe à la création d’imprimeries clandestines, conseille les travailleurs en grève et organise des manifestations.
  Ses performances dans ces activités ont reçu des critiques mitigées. Suny note que ceux qui ont travaillé le plus étroitement avec Soso l’ont perçu comme « un homme du peuple, simple, direct et profondément engagé envers les travailleurs. »
  Mais son radicalisme et ses franches critiques à l’égard de la direction le mettent de plus en plus en conflit avec les vétérans marxistes, en particulier avec leur chef Noe Zhordania. Pour eux, Djougachvili était un intrigant imprudent. D’après le récit de Suny, certains aspects de ces deux images semblent avoir été exacts.
  Une indication de l’imprudence de Soso est son plaidoyer vigoureux en faveur d’une manifestation devant la prison de Batumi en mars 1902. Dans le massacre qui s’ensuit, 13 travailleurs sont tués et des dizaines d’autres sont blessés. La manifestation a entraîné également l’arrestation de Djougachvili par la police et son exil en Sibérie orientale.
  Ce sera le premier de six exils qu’il connaîtra et son évasion ultérieure en janvier 1904 sera la première de cinq, ce qui en dit long sur la porosité de l’exil sibérien tsariste.

Bolchevisme, révolution et groupes armés
  À son retour dans le Caucase, Soso, qui se fait appeler « Koba » d’après le héros d’un roman géorgien d’Alexandre Kazbegui, trouve une organisation sociale-démocrate déchirée par les factions. Le deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe, POSDR, en 1903, s’était divisé entre la majorité bolchevique de Lénine, qui préconisait un parti « plus étroitement identifié à l’organisation de révolutionnaires professionnels sociaux-démocrates » et la minorité menchevique de Julius Martov, qui « voulait que le parti s’identifie plus largement au mouvement ouvrier. »[3]
  En Géorgie, une grande majorité de socialistes, dont Koba, se rallient initialement à la position bolchevique. Suny nous dit que pour Djougachvili, c’était presque inévitable étant donné son « sens élevé du rôle du leadership dans la génération de la conscience politique. »
  Au cours des années suivantes, les mencheviks géorgiens réussiront à gagner la majorité des sociaux-démocrates, en grande partie en convainquant les travailleurs que les bolcheviks préconisaient la domination du mouvement par les intellectuels. Koba restera cependant fidèle aux bolcheviks, consacrant une énergie considérable au militantisme du parti, devenant une figure de proue de sa faction.
  Dans la plupart des biographies de Staline, la période turbulente de la révolution de 1905 et immédiatement après est apparue comme un « espace vide ». Suny démontre cependant qu’au cours de ces années, Koba était pleinement engagé dans l’activité interne du parti, tout en écrivant abondamment pour la presse bolchevique et en dirigeant un groupe armé clandestin.
  À cette époque, tant les bolcheviks que les mencheviks du Caucase organisaient des groupes de combat armés d’ouvriers et de paysans pour résister aux attaques de l’armée et de la police. Au fil du temps, ces groupes se sont métamorphosés en unités de guérilla qui ont assassiné des fonctionnaires ennemis et commis des braquages pour financer la lutte.
  Koba a certainement contribué à l’organisation de ces braquages et assassinats. Suny affirme cependant que sa participation à la plus célèbre de ces actions, le sensationnel braquage d’une banque à Tiflis, ne fut que « périphérique ».

Bakou et la question nationale
  Compte tenu de la domination menchevique du parti en Géorgie, Koba s’installe en juin 1907 à Bakou, l’actuelle capitale de l’Azerbaïdjan – ndlr, le centre pétrolier de la mer Caspienne. Là-bas, la poussée révolutionnaire de 1905 avait ouvert des possibilités pour un mouvement ouvrier légal.
  Profitant de cette opportunité, de nombreux militants du parti se sont lancés dans une activité syndicale ouverte. Cependant, les vétérans du « comité », dont Koba, ont résisté à cette tendance et ont continué à se concentrer sur le travail clandestin, y compris les luttes intestines entre factions. Le style abrasif de Koba, ses méthodes douteuses et son immense ambition ont généré des tensions au sein de sa propre faction, mais ses efforts ont néanmoins contribué à la domination bolchevique à Bakou.
  Finalement, les succès du mouvement ouvrier entraînent même Koba dans l’activité syndicale. Suny note que ces années sont parmi les rares où il s’est impliqué directement dans les luttes économiques quotidiennes de la classe ouvrière. Mais l’expérience semble l’avoir beaucoup affecté et avoir influencé sa position concernant les débats au sein du parti élargi.
  À cette époque, les « liquidateurs » parmi les mencheviks plaidaient pour l’abandon du travail clandestin, tandis que les « oztovistes » parmi les bolcheviks rejetaient le travail dans les institutions légales et exigeaient le rappel de leurs délégués de la Douma russe.
  En tant que vétéran de la clandestinité, Koba s’est immédiatement opposé au liquidationnisme, mais il s’est également joint avec enthousiasme à Lénine pour prôner le plein usage de toutes les possibilités légales « depuis le parquet de la Douma et les syndicats jusqu’aux sociétés coopératives et aux fonds funéraires. »
  L’activité de Koba dans le Caucase se termine brusquement avec son arrestation en mars 1910 et son nouvel exil en Sibérie. Mais après sa libération, une arène plus large s’est ouverte, avec sa cooptation au Comité Central par la direction bolchevique, au début de l’année 1912.
  Chargé d’être un agent itinérant travaillant avec des militants locaux dans toute la Russie, il participa également à la rédaction du nouveau journal bolchevique, La Pravda, tout en écrivant également pour d’autres publications. C’est à cette époque que le pseudonyme « Staline », ou « homme d’acier », apparaît pour la première fois dans les pages du Sotsial-Demokrat.
  Après une nouvelle arrestation et une évasion, Staline se voit confier les tâches supplémentaires d’organiser les élections bolcheviques à la Douma et de guider les activités des députés bolcheviques. En janvier 1913, il « avait rejoint le cercle intérieur de la faction bolchevique » et était désormais « l’un des principaux lieutenants de Lénine. »
  En cette qualité, il est chargé par Lénine de rédiger une importante déclaration sur le problème des nationalités. À cette époque, la « question nationale » était vivement débattue par les socialistes dans tout l’empire ainsi qu’au niveau international.
  Les socialistes d’extrême gauche s’opposaient à toute concession au nationalisme ; les groupes de droite subordonnaient la lutte pour le socialisme aux besoins nationaux ; entre les deux extrêmes se trouvaient ceux qui prônaient l’autonomie culturelle nationale. Rejetant toutes ces positions, Lénine préconisait l’autonomie régionale et le droit à l’autodétermination, y compris le droit à la sécession, pour tous les groupes nationaux.
  C’est cette position que Staline a défendue dans son ouvrage « Le marxisme et la question nationale ».  L’ouvrage fut plus tard décrit par Trotsky comme étant entièrement inspiré par Lénine, écrit sous sa supervision et révisé par lui, une évaluation qui, pour Suny, bien que « peu généreuse », rendait compte de la « dette intellectuelle, voire littéraire, de Staline envers Lénine. »

Exil, guerre et 1917
  L’arrestation définitive de Staline à la fin de février 1913 et son exil de quatre ans l’ont éloigné de la direction des bolcheviks et de leurs débats concernant la Première Guerre mondiale. Suny note la propre position anti-guerre et internationaliste de Staline, mais suggère qu’il n’a pas entièrement soutenu l’appel radical de Lénine à la défaite de la Russie.
  Si c’est le cas, c’est l’une des nombreuses questions sur lesquelles il était en désaccord avec Lénine. Sa position à l’égard du gouvernement provisoire en 1917 en est un autre.
  Libéré de son exil par la révolution de février, Staline retourne à Petrograd où il prend place au sein du Bureau russe des bolcheviks. Là, tout en exprimant sa méfiance à l’égard du gouvernement provisoire, Staline préconise de faire pression sur lui pour mettre fin à la guerre, une position en désaccord avec l’opposition de Lénine à tout soutien au gouvernement, quel qu’il soit. Mais Staline se rallie rapidement à la position de Lénine.
  Comme Staline n’était pas très présent sur la scène publique pendant la révolution, l’historien menchevik Soukhanov l’a qualifié de « flou gris ». En outre, des biographes ultérieurs l’ont même caractérisé comme « l’homme qui manqua la révolution« [4].
  Suny fait valoir avec force que cela sous-estime sérieusement l’importance de Staline. Bien qu’il n’ait été ni un orateur populaire ni un grand stratège, ses contributions en 1917 ont été majeures. Il s’agit notamment d’articles clés dans la presse bolchevique, d’une variété de missions politiques importantes, de ses responsabilités dans des négociations cruciales et, peut-être de manière plus significative, de son rôle pivot en tant que chef central du parti bolchevique pendant l’été 1917 alors que Lénine, Zinoviev, Kamenev et Trotsky se cachaient ou étaient en prison.

Les germes du stalinisme
  L’historien Stephen Cohen a observé que le bolchevisme de 1917-1928 « contenait d’importantes « graines » de stalinisme », mais aussi « d’autres graines importantes, non staliniennes » et que les « graines » du stalinisme « se trouvaient aussi ailleurs »[5].
  De même, nous pourrions dire que la personnalité et l’orientation politique de Staline en 1917, telles que décrites par Ronald Suny, contenaient de nombreuses graines différentes, dont certaines seulement ont contribué à la croissance de la mauvaise herbe nuisible que nous connaissons sous le nom de stalinisme.
  Il faudra des années de décisions, d’actions, d’événements et d’influences pour nourrir ces graines et en éradiquer d’autres. Il faudra toute une série de facteurs supplémentaires, extérieurs à Staline, pour favoriser ce développement.
  Ceci une autre histoire, une histoire que nous espérons que Ronald Suny écrira. Il a déclaré ailleurs : « Peut-être, si je vis assez longtemps, j’écrirai le deuxième volume. Nous verrons bien. Inch Allah ! « [6] Inch Allah en effet.

Notes
[1] Parmi les précédents ouvrages importants de Suny figurent The Baku Commune, 1917-1918, 1972 ; Armenia in the Twentieth Century, 1983 ; The Making of the Georgian Nation, 1988, 1994 ; The Revenge of the Past : Nationalism, Revolution, and the Collapse of the Soviet Union, 1993 ; The Soviet Experiment : Russia, the USSR, and the Successor States, 1998, 2011, et They Can Live in the Desert but Nowhere Else : A History of the Armenian Genocide : 2015.
[2] Event : « Staline : Passage to Revolution », Wilson Center, 12 avril 2021. https://www.wilsoncenter.org/event/stalin-passage-revolution
[3] Par la suite, des différences stratégiques plus profondes sont apparues, les mencheviks préconisant un partenariat entre la classe ouvrière et la bourgeoisie libérale pour réaliser la révolution démocratique bourgeoise et les bolcheviks appelant à une alliance prolétarienne-paysanne pour une révolution bourgeoise plus radicalement démocratique.
[4] L’expression est tirée du titre de la biographie de Robert M. Slusser, Staline in October : The Man Who Missed the Revolution : 1987.
[5] Stephen F. Cohen, « Bolshevism and Stalinism », Stalinism : Essays in Historical Interpretation, édité par Robert C. Tucker : New York, 1977, 12.
[6] Chris Maisano, « How Josef Stalin Became a Bolshevik : An Interview with Ronald Suny » Jacobin, 29 mai 2021. Traduction sur le site de Contretemps, publié prochainement.

 

Haute-Marne, Chantraines : l’ Autorité environnementale, Ae, s’interroge sur " la pertinence de la création de ce parc éolien dans ce secteur "

  Qu'ont-ils fait de la Haute-Marne? ils l'ont patiemment gâchée!

  Dans l' " Enfer au nord " éolien près Chaumont, Chantraines, est la prochaine cible d'un " cueilleur-chasseur de subventions publiques " du vent, qui sévit ardemment et durablement sur le secteur ; " après avoir recueilli l'accord du conseil municipal... ", celui-ci a initié des études de faisabilité technique et environnementale ; il s'en est suivi le dépôt en préfecture d'un dossier de demande d'autorisation environnementale, 2019 ; la procédure suivant son cours, c'est, aujourd'hui, un arrêté préfectoral, n° 52-2022-04-00114, en date du 22 avril 2022, qui autorise la tenue d'une enquête publique ; celle-ci se déroulera du lundi 16 mai au mardi 14 juin inclus. Comme le veut la législation, les communes, plus ou moins impactées par ce projet d'usine éolienne, seront invitées à donner leur avis, ainsi que le Conseil communautaire de la communauté de communes de Meuse-Rognon et la Communauté d'Agglomération de Chaumont.

 
 

 Source

    À la tête de ces deux dernières Collectivités, on retrouve deux caciques du monde politique chaumontais :

  Quand on sait le pouvoir d'influence dont ils jouissent au sein de ce microcosme, quand on sait, que tous les deux ne sont pas, à proprement parlé, des opposants à la colonisation éolienne, c'est un euphémisme de l'écrire, peut-on, alors, espérer autre chose qu'un avis favorable, de la part de ces deux assemblées? Posez la question, c'est déjà un peu y répondre, non?

 

 https://2.bp.blogspot.com/-_urdBc6YzcY/WniKCe6qY5I/AAAAAAAAHbU/zfOkBkwVc14ztL0iepV3E0NDmcFUeaq6QCLcBGAs/w345-h640/affranchi%2B2018%2B02%2B05.jpg



"... Comment expliquer que M. Lacroix, le nouveau " patron " de la Haute-Marne n'est pas cité dans sa liste à la Prévert de " ce qui est mauvais pour l'image de la Haute-Marne ", la colonisation éolienne et ses dégâts irréparables à vie?,...
 Source

"... Le sentiment de Stéphane Martinelli, président de l’Agglo, est qu’en matière d’énergies renouvelables, “ deux facteurs d’évolution entrent en jeu ”. Il évoque les bases et les taux qui sont maîtrisés par l’Etat. La question est de connaître la future répartition des IFER et de savoir si l’Etat ne serait pas tenté d’en récupérer une partie...
Source :  jhmQuotidien 2022 04 19

  Intéressons-nous maintenant, au conseil municipal de la commune, qui a donc donné son accord, lors de la mandature précédente, 2014-2020 ; résultats de l'élection municipale de 2020 :
  • tous les élus sortants candidats ont été réélus ; de là à penser qu'une majorité de Chantrainoises et de Chantrainois sont d'accord avec leurs élus...😒
  • 2 tours ont été nécessaires pour élire les 11 conseillers ; 
  • une forte diminution du nombre d'inscrits : 160 en 2014, 146 en 2020. Pour rappel, la commune compte 224 résidents à l'année.
Conseil municipal 2020-2026
- Arnaud van Coppenolle, maire, contremaîtres, agents de maîtrise,
- Jean-Louis Denizot, anciens employés,
- Laurent Dormoy, professions intermédiaires administratives de la fonction publique,
- Alexandre Noris, ouvriers non qualifiés de type industriel,
- Guy Noris, employés de commerce,
- Stéphane Trouttet, professeurs des écoles, instituteurs et assimilés,
- Lydia Dehais, employés civils et agents de service de la fonction publique,
- Frédérique Dormoy, professions intermédiaires administratives de la fonction publique,
- Guy Graillot, agriculteurs sur moyenne exploitation,
- Romain Pierret, professions intermédiaires administratives de la fonction publique,
- Pascal Rimbault, contremaîtres, agents de maîtrise,
  En gras, les réélus en 2020

- inscrits : 146 / 160 en 2014
- abstentions : 26 / 18
- votants : 120 / 142
- blancs ou nul : 3 / 4
- exprimés : 117 / 138
Source

L' Avis de l' Autorité environnementale
  Mais qu'est-ce que cette " autorité " ?
   " En application de la directive européenne sur l’évaluation environnementale des projets, tous les projets soumis à évaluation environnementale, comprenant notamment la production d’une étude d’impact, en application de l’article R.122-2 du code de l’environnement, font l’objet d’un avis d’une « autorité environnementale » désignée par la réglementation. Cet avis est mis à disposition du maître d’ouvrage, de l’autorité décisionnaire et du public.
  En application du décret n°2020-844 du 3 juillet 2020 relatif à l’autorité environnementale et à l’autorité en charge de l’examen au cas par cas modifiant l’article R.122-6 du code de l’environnement, l’autorité environnementale est, pour le projet d’exploitation d’un parc éolien à Chantraines porté par la société Chantraines Énergie la Mission régionale d’autorité environnementale,
MRAe, Grand Est, désignée ci-après par l’Autorité environnementale, Ae, du Conseil général de l’environnement et du développement durable : CGEDD. Elle a été saisie pour avis par le préfet de Haute-Marne le 28 janvier 2022. "
   Après étude du dossier de l'usine de 4 éoliennes, de 150 mètres de hauteur, en bout de pale, et d’un poste de livraison , l' Ae a rendu son avis, par l’intermédiaire de son président, le 28 janvier 2022. 
  Et celui-ci est sans appel
   "... L’ Ae estime que les mesures d’évitement proposées ne sont pas opérantes, car le projet se trouve à l’intérieur de deux couloirs migratoires des oiseaux, dont un est avéré et qualifié de principal et dans un site à forte présence de chauves-souris.
 
[...]

   L’ Ae déplore cette situation et ne peut que recommander en premier lieu au pétitionnaire d’étudier des alternatives de choix de site permettant d’éviter une implantation dans des couloirs migratoires et des sites à forte présence d’espèces menacées, d’éviter de porter atteinte au cadre de vie sur le plan paysager et de reprendre son dossier en conséquence.

[...]

  Pour la reprise de son dossier, l’ Ae recommande principalement au pétitionnaire de :
• présenter une étude complète de solutions alternatives de choix de site au sens de l’article R.122-5-II-7° du code de l’environnement ;
• déplacer l’éolienne RAI4 afin de l’éloigner du couloir de migration principal ;
respecter la distance de 200 m à l’extrémité des pales entre les éoliennes RAI1 et RAI2 et les boisements, ces espaces étant des zones de chasse privilégiées par les oiseaux et les chauves souris ;
• reprendre l’étude de cohérence ou de compatibilité avec les SCoT et PLUi approuvés et de s’assurer que le projet s’intègre correctement dans l’étude « Capacité des paysages à accueillir le développement éolien en Haute-Marne ».
  Les autres recommandations de l’ Ae figurent dans l’avis détaillé ci-après.
 L’ Ae recommande à l’Autorité préfectorale de :
ne pas lancer l’enquête publique sur la base du dossier actuel, étant donné ses insuffisances en matière d’impact sur la biodiversité et le paysage ;
dans le cas où le projet serait accordé malgré l’absence de recherche de véritables mesures d’évitement, prescrire un suivi comportemental post-implantation durant les périodes de migration des oiseaux et la période active des chauves-souris, en plus du suivi de leur mortalité, afin de vérifier de quelle manière est impactée la faune volante et de s’assurer de la suffisance des mesures proposées.
  L’ Ae recommande aux services de l’État en charge des questions d’aménagement du territoire, de la préservation de la biodiversité et de l’énergie, de mener, en lien avec les collectivités locales, une étude spécifique de l’impact de ces grands pôles éoliens sur les oiseaux, de favoriser la diffusion de la connaissance des modifications des couloirs de migration du fait de la densification de ces pôles et d’en tenir compte pour la mise à jour de la définition des zones favorables au développement de l’éolien dans le Grand Est, voire en France si la question se pose de la même façon dans d’autres régions.
"

   Dans le détail, morceaux choisis :
  "... Au regard des impacts du projet sur la biodiversité, le pétitionnaire propose des mesures destinées à éviter la mortalité des oiseaux et des chauves-souris. L’ Ae constate que le projet se trouve à l’intérieur et dans le prolongement de couloirs migratoires principaux et notamment la traversée du couloir migratoire de la Vallée du Rognon au nord-est et secondaires, aire d’étude immédiate, du Milan royal. Le projet se trouve aussi dans une zone à forte présence de chauves-souris. Il n’est dès lors pas possible d’affirmer que les impacts du projet sont faibles ou moyens pour ces espèces.
   La mesure d’évitement la plus importante présentée par le dossier et que l’ Ae estime plutôt être une mesure de réduction, est celle consistant à ne pas réaliser les travaux de construction durant la période principale de nidification. Plusieurs espèces protégées d’oiseaux risquent des perturbations durant cette phase essentielle pour la stabilité des populations visées par cette mesure. Concernant les chauves-souris, la mesure de réduction consiste à forcer le bridage nocturne d’avril à octobre.

[...]

   La commune de Chantraines, sur le territoire de laquelle est prévu le projet de parc éolien des Rainettes, est une commune rurale de 224 habitants, INSEE 2020, située à 18 km de Chaumont et sur l’axe reliant Chaumont à Neufchâteau : Vosges. Chantraines fait partie de la communauté de communes Meuse Rognon.

[...]

   Le projet éolien s’inscrit dans un projet d’extension des parcs éoliens de la Crête et de la vallée du Rognon. Il vient s’insérer dans un espace ouvert situé à moins d’un kilomètre d’un parc de 3 mâts déjà existant, en vert sur la carte ci-dessous et à proximité de 2 parcs autorisés en attente de construction : en bleu. Les parcs éoliens proches du site du projet, déjà en exploitation et en projet se caractérisent par leur petite dimension en nombre d’éoliennes : entre 3 et 6 mâts par parc éolien.   Depuis le dépôt de la demande relative au parc éolien des Rainettes, la société JPEE, en association avec l’exploitant éolien H2AIR, porte également le projet éolien de la Haie du Moulin prévu à 3 km du projet des Rainettes et dont la demande d’autorisation a été déposée en 2021. L’ Ae en conclut que le projet de parc éolien des Rainettes s’insère dans cet ensemble de parcs éoliens sans qu’il n’y ait de continuité stricte entre l’existant et les parcs en projet.

Inévitablement, les usines, en activité sur le secteur, massacrent déjà l'avifaune et les chauves-souris ; comment pourrait-il en être autrement? Rappel, que, selon une étude de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), 2017, chaque éolienne en France tue entre 0,3 et 18 oiseaux par an!
 

  Aucun site Natura 2000 n’est impacté dans la zone immédiate du projet éolien. Dans un périmètre de 20 km autour de la ZIP, l’étude des incidences Natura 2000 recense 14 zones Natura 2000, une ZPS et 13 ZSC. 4 sites Natura 2000 sont recensés dans un rayon proche de la ZIP, dont le plus proche est situé à 2,2 km du parc éolien des Rainettes.

[...]

   L’étude d’incidences Natura 2000 conclut à des incidences potentielles du projet sur les zones Natura 2000 proches de la ZIP, jusqu’à 11 km, en raison notamment de la présence du Milan royal et du Milan noir. Le projet de parc éolien impactera fortement des espèces protégées d’oiseaux : Cigogne noire, Cigogne blanche, Milan royal, Milan noir, Grue cendrée, Faucon crécerelle, et de chauves-souris, Petit Rhinolophe, Grand Rhinolophe, Grand Murin, Murin de Beschtein.
   Dans un périmètre de 20 km autour de la ZIP, l’évaluation environnementale recense 58 ZNIEFF de type 1 et 7 ZNIEFF de type 2. L’étude d’impact environnemental précise la présence de 8 espèces de chauves-souris, ainsi que le Milan royal, le Milan noir, la Cigogne noire et la Pie-grièche écorcheur dans les ZNIEFF de type 1. Les ZNIEFF de type 2 comptent 10 espèces de chiroptères et la présence de Milan royal et de Milan noir.
 
[...]

   Les études menées sur le terrain relèvent la présence de nidifications d’espèces d’oiseaux, Milan royal, le Milan noir, le Hibou moyen duc, l’Effraie des clochers et le Faucon crécerelle, inscrits sur la liste rouge des espèces menacées en France dans un périmètre de 10 km autour de la ZIP.
   Ainsi, le Milan royal ne niche pas à proximité directe de la ZIP, préférant la vallée du Rognon et les boisements des secteurs de vallées, mais il utilise la ZIP comme territoire de chasse immédiat : 2 à 3 km, puis 5 km puis 10 km ou plus en fonction de la phase de reproduction de l’espèce. La Cigogne noire niche au sein des boisements de la commune de Roches-Bettaincourt à 6,5 km de la zone d’étude, mais elle utilise les prairies de la commune de Chantraines comme terrain de chasse. Les sites de nidification les plus proches de la ZIP correspondent aux nids de Buse variable.
   Les inventaires confirment également la nidification de quatre espèces de rapaces nocturnes, Hibou Moyen-Duc, Chouette hulotte, Chevêche d’Athéna, Effraie des clochers, ainsi que de Faucon crécerelle et de Buse variable.

[...]

   Bien que présentée comme une solution de moindre impact environnemental, l’ Ae s’étonne du choix de la ZIP qui s’avère in fine avoir un impact fort sur les Oiseaux et notamment le Milan royal.

[...]

   L’ Ae conclut que les enjeux conséquents sur les espèces protégées ne sont pas correctement pris en compte...

[...]

   En conclusion, les incidences les plus fortes portent sur les communes de Chantraines, d’ Andelot-Blancheville, de Mareilles et de la vallée Châtillonnaise.

[...]

   L’ Ae relève que ce projet se situe dans un secteur où l’éolien est déjà présent.   L’analyse paysagère et patrimoniale et notamment le tableau de synthèse de l’étude d’encerclement indiquent que le projet éolien des Rainettes engendrera des effets cumulés forts et aura un impact conséquent sur les aspects liés au paysage, au cadre de vie et aux monuments historiques en contribuant à aggraver une situation déjà considérée comme dégradée par le SRE en termes de densité et de respiration.
Compte tenu de cette nouvelle atteinte à l’environnement du secteur, l’ Ae s’interroge à nouveau sur la pertinence de la création de ce parc éolien dans ce secteur
"
  Lire l' Avis en son entier, c'est ICI

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Paris pendant la Terreur, rapports des agents secrets du Ministère de l' Intérieur, épisode XXIX

Précédemment
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Cette personne m'a dit qu'elle avait été fort surprise de voir que le sieur Doyen donne bal paré, et du luxe insolent que tous y étalent, car des diamants y sont aussi communs que du temps de la ci-devant Cour.
  Dans un endroit où je me suis trouvé, l'on parlait de pénurie de comestibles et du manque de viande. Un citoyen dit : " N'ayant pu avoir de la viande chez le boucher, je passai devant un traiteur qui est rue de la Jussienne, vis à vis le dépôt de pompiers. J'ai demandé à ce traiteur s'il voulait me vendre deux livres de mouton, car il en avait plusieurs quartiers de pendus. Il me répondit qu'oui, qu'il m'en céderait à 30 sols la livre. Je n'en voulus pas. "

Rapport de Prevost, W 112
  Les citoyens se plaignent très amèrement de ce qu'ils ne peuvent avoir pour se sustenter. Ils disent très ouvertement qu'il n'y a pas besoin d'ordonner un carême civique, qu'ils n'en ont jamais eu comme celui qu'ils font journellement ; leurs femmes ne sont occupées qu'à courir de marchand en marchand, et ne peuvent pas travailler ; qu'effectivement les ouvriers sont bien payés, mais que, payant les subsistances un prix exorbitant, ils ne peuvent aller au bout.
  Plusieurs citoyens étant au café Petit, près les Italiens, disaient qu'il était étonnant combien on avait incarcéré de citoyens sur chaque section, par des dénonciations souvent très vagues ; qu'il serait très à propos que le Comité de sûreté générale nomme des commissaires à l'effet de faire l’examen des pièces de conviction concernant les motifs de l'arrestation de chaque individu. Ils donnent pour raison que les citoyens incarcérés coûtent beaucoup à la République et qu'ils peuvent se rendre utiles.
  Il serait très à propos de faire (sic) tous les marchands qui amènent de nuit des denrées ; il est à présumer que les marchandises ne vont pas à la Halle, elles sont accaparées en route ; la preuve en est plus que certaine, puisqu'il a été trouvé une très grande quantité de volailles dans une fosse de commodité, rue de Thionville.
  On parle beaucoup de la seconde réquisition552, ce qui paraît donner beaucoup d'inquiétude et fait murmurer bien des citoyens.

Rapport de Rolin, W 112
  On assure que des voituriers amenant à Paris une voiture chargée de volailles de toutes espèces, venant de la ci-devant Gascogne, furent arrêtés en route pendant dix jours, et qu'étant enfin arrivés ici, les volailles se sont trouvées gâtées, et qu'on fut obligé de les jeter à l'eau.
  L'affiche553 de la Commission de subsistances a fait une grande sensation dans le public ; tout le monde convient qu'il faut que les malades, les femmes en couches et les infirmes soient servis de préférence aux citoyens en bonne santé ; mais on se récrie sur la pénurie des autres denrées, comme beurre, œufs, graines, légumes, etc. Il ne s'en trouve point dans les marchés, et encore le peu qu'il y a est-il d'un prix exorbitant.
  Les murmures circulent comme le vent. De tous côtés, on entend se plaindre relativement aux marchandises pillées. Il serait peut-être sage que le Comité554 des subsistances pour l'approvisionnement de Paris envoie une invitation à toutes les communes qui voudraient se charger approvisionner cette ville, d'écrire au Comité à dix lieues au moins de Paris [~48km] pour le prévenir de l'arrivée de telle ou telle marchandise, afin que le Comité puisse prendre des mesures pour protéger l'arrivée de ces marchandises à Paris, et, par ce moyen, éviter et déjouer les projets des ennemis de la République.
  On renouvelait aujourd'hui les plaintes amères, déjà mille fois répétées, sur l'arrestation et incarcération de beaucoup de citoyens qu'on assure être bons patriotes, et par conséquent victimes de l'ambition, de la cupidité, de la jalousie, en un mot de toutes les passions humaines. Je ne sais s'il n'y a point là quelques intrigants qui, profitant des circonstances, cherchent à émouvoir le peuple, et le porter à faire quelques démarches peu dignes de sa gloire ; mais ils ne réussiront point, leurs masques tomberont, et ils seront traités comme ils le méritent.
  On assurait dans plusieurs groupes qu'il y aurait quelque chose à Paris, que les têtes se montaient, que, si on n'y prenait garde, sous peu on serait victime de scélérats ; mais cependant l'espoir ne paraît point éteint ; les bons citoyens paraissent prêts à saisir les coupables.
  On se plaint qu'il existe une quantité d'individus dans cette ville qui n'ont l'air d'appartenir à qui que ce soit, et qui vivent dans une oisiveté indigne de vrais républicains.

Rapport de Siret555, W 112
  [Des denrées apportées à Paris viennent d'être pillées, sur la route de Vincennes. S'il n'y promptement obvié [obvier : prendre les dispositions nécessaires pour faire obstacle à quelque chose, parer à un mal possible ; Larousse] la capitale va finir par être affamée.]

6 ventôse an II556, 24 février 1794


Rapport de Bacon, W 112
  L'assemblée populaire de la section des Gravilliers était si nombreuse qu'à peine pouvait-on entrer. Un artiste a fait l'hommage à la société du buste de Rousseau [Jean-Jacques, 1772-1778, Suisse ; écrivain et philosophe ; les œuvres majeures : Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761, Du contrat social et Émile ou De l’éducation , 1762 ; Projet de Constitution pour la Corse, 1765 : " La Corse, libérée de la tutelle génoise en 1730, se cherche une Constitution. Pasquale Paoli, élu général de la nation, fait demander à Rousseau un projet de Constitution. Rousseau accepte sans se rendre dans l’île ; il propose une forme de Constitution permettant de conserver l’agriculture comme une activité économique de subsistance et comme une éducation politique de la liberté. Le régime politique sera une démocratie tempérée sur le modèle des cantons suisses avant le dépeuplement des campagnes et le développement du commerce. ", etc. ; source]. Applaudi.



Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville. Gravure anonyme ; Musée Jacquemart-André, Paris. Ph. Jeanbor © Archives Larbor

On a parlé longtemps des denrées, et des moyens à prendre pour que Paris fût mieux approvisionné. On a rédigé une adresse à la Commune, dans laquelle on dévoile les causes du déficit des denrées ; on voulait qu'elle fût envoyée dès ce soir ; mais, comme il était onze heures, demain on se présentera à la Commune. Il a été arrêté que dès demain le comité révolutionnaire ferait des recherches exactes dans les maisons des gens riches, et dans les maisons de ceux qui, pour éviter d'aller en prison, se sont retirés dans leur campagne. Un membre a annoncé qu'on trouverait bien des choses cachées dont le peuple manque.
  Un citoyen, de retour du département du Calvados, a annoncé que le fédéralisme était mort, et que les Parisiens étaient reçus en frères par les patriotes : vifs applaudissements. On a parlé de la viande, et la séance a été occupée pour qu'on a[visât] promptement à procurer des denrées à Paris.
  La société populaire de la section du Faubourg-Montmartre était extrêmement nombreuse. On a parlé d'un fruitier chez lequel on a trouvé 46 fromages cachés dans sa cave, et dont la conduite a été renvoyée au comité révolutionnaire. On a aussi parlé de ces citoyens dont on a vendu les pommes de terre 50 sols le boisseau, rue des Capucines, et qui ont été sur le point d'être la victime de la fureur de quelques femmes. On a aussi dénoncé les citoyens de la section des Marchés qui sont presque tous marchands d' œufs, de beurre, etc., et qui sont une des premières causes qu'il n'y a que le riche dont la cuisine soit bien pourvue, par leur cupidité et l'empressement qu'ils ont d'aller au devant des marchands : on fera part de cette manœuvre au Comité des subsistances557. On a parlé longtemps des denrées ; et, après avoir entendu parler hommes et femmes sur un objet aussi essentiel pour Paris, la société a arrêté qu'on l'adresserait à la Commune pour que la capitale fût pourvue comme une ville en guerre : L'esprit public est bon.
  L'assemblée populaire de la section de Bonne-Nouvelle était peu nombreuse, et beaucoup de monde aux tribunes. Dès demain on s'occupera des jardins anglais ou de luxe, dans l' étendue de la section, afin que de suite ils soient mis en culture. Un citoyen a lu une longue lettre de son fils qui est à l'armée du Nord, par laquelle il annonce que tout va au mieux, et que d'avance les Républicains sont sûrs de terrasser les tyrans : vifs applaudissements. On a pris des arrêtés vigoureux, relatifs aux certificats de civisme. On a aussi parlé des denrées qui occupent dans ce moment-ci les citoyens : l'esprit public est bon.
  Rue Dominique, dans un cabaret, des femmes du petit peuple parlaient de la viande. Comme elles étaient ivres, voici ce qu'elles disaient : " Foutre, nous sommes républicaines, nous autres. Les aristocrates s'attendaient à quelque soulèvement, mais, tant que la Seine coulera et que nous aurons du pain, nous serons républicaines, et nous sommes foutues de l'être. " En parlant ainsi, elles frappaient sur la table, et criaient : Vive la République!
  Dans mes courses, du côté du Gros Caillou [quartier du " Gros Caillou " ; " ce nom viendrait du Moyen-Âge et désignerait une borne en pierre qui assurait la délimitation entre les terres concédées par le roi de France aux paroisses de Sainte-Geneviève et Saint-Germain-des-Prés. On ignore où se trouvait exactement cette borne, ni si elle ressemblait à un “ gros caillou ”, mais les habitants ont pris l’habitude de nommer leur quartier, situé à la limite entre ces deux censives, le “ faubourg du Gros-Caillou " [...] resté très rural jusqu’au XVIIIe siècle, les monuments les plus importants [en 1859, lors de la création des nouveaux quartiers administratifs] étaient une manufacture des tabacs appelée Manufacture du Gros-Caillou, et un édifice religieux, la petite Église Saint-Pierre-Gros-Caillou construite en 1738. ; aujourd'hui, c'est le quartier de la Tour Eiffel ; source], en causant avec des marchandes, elles m'ont fait part d'un abus qui se commet par des citoyens appelés jadis juifs. Elles m'ont donc dit que la plupart des juifs qui allaient au café du Commerce, rue Martin, faisaient l'agiotage des denrées ; que dernièrement, un a vendu un panier qu'on croyait rempli de poires, mais qui était tout rempli de lard, et les poires le cachaient. Ils vendent à un prix exorbitant ces denrées.

Le quartier de la Tour Eiffel, ex quartier du Gros Caillou. Source

Un autre abus qu'elles m'ont aussi communiqué, c'est que dans les hôpitaux on n'y consomme pas la moitié de la viande qu'on y envoie ; il y a des gens employés dans ces sortes d'administrations qui tirent parti de ces abus pour bien s'enrichir : j'ai cru [devoir] parler de ces deux objets.
  Au marché Jean, on a pillé une femme qui avait des pommes de terre. Il semble que toutes les cuisinières s'entendent pour dégoûter les gens de la campagne d'apporter leurs provisions à Paris.
  J'ai beaucoup couru, et rien d'extraordinaire pour la tranquillité.

Rapport de Beraud, W 112
  Le décret558 qui accorde des indemnités aux habitants du Cap-Français [ " À Saint-Domingue l’esclavage est caractérisé par l’arrivée constante de nouveaux esclaves du fait de l’ampleur de la traite. On évalue entre 500 000 à 700 000 leur nombre, pour 30 000 blancs et 50 000 mulâtres ou hommes de couleur libres. Soucieuse de l’activité économique des îles, la Révolution a donné tout pouvoir, en 1791, à des assemblées coloniales que dominent les propriétaires européens. Mais les rivalités qui sont dues aux inégalités sociales, entre les colons et les commerçants des villes, entre les blancs et les mulâtres puis les esclaves, se développent par suite de l’affaiblissement de la présence du pouvoir métropolitain et de la guerre étrangère.dont les propriétés ont été incendiées. Des troubles apparus en 1790 se transforment en insurrection générale. Le décret du 15 mai 1791 reconnaissant la citoyenneté des « gens de couleur nés de pères et mères libres » entraîne l’île dans l’anarchie totale. Une guerre civile atroce fait 10 000 morts dont 2 000 blancs. Devant la ruine de Saint-Domingue et l’émigration des grands colons [...] Le 24 juin 1793 [6 messidor an I], le Cap-français, aujourd’hui haïtien, situé sur la côte nord de l’île, n’est plus qu’incendie, pillage et massacre. [...] Le Cap, ville la plus prospère et la plus importante de la colonie, était une cité coloniale de grande ampleur qui, sans doute, apparaissait plus moderne par son urbanisme que beaucoup de villes de métropole. Conçue par des ingénieurs, dotée la première d’un plan quadrillé, elle avait été agrandie à plusieurs reprises mais toujours selon les mêmes axes de voies et les mêmes modules d’îlots. C’était une ville régulière aux rues alignées, souvent plantées d’arbres, aux places ornées de fontaines ; elle était pourvue d’hôpitaux et de casernes. Au premier plan, de multiples types de navires, de la barque au trois ponts évoquent son intense activité portuaire... ; source] dont les propriétés ont été incendiées semble faire des jaloux parmi les planteurs des autres parties de Saint-Domingue qui ont éprouvé le même sort. Le Cap, disaient plusieurs de ces derniers dans une grotte du Jardin-Égalité, devait avoir moins de faveur que nous ; car c'est là que l’aristocratie a commencé à aiguiser ses poignards, et qu'à peine avait-il arboré la cocarde tricolore que les autres villes de la colonie avaient planté l'arbre de la Liberté et essuyé le feu des émissaires des despotes. La Convention va bien être surprise quand elle saura que la députation qu'elle a si bien accueilli559 n'a été envoyée que par les agents de Pitt, et quand elle verra arriver de la Nouvelle-Angleterre celle prise parmi les vrais patriotes qui, pour se soustraire à une mort tyrannique, se sont réfugiés à Philadelphie.


Vue de l’incendie de la ville du Cap Français ; 21 juin 1793 [3 messidor an I]. © Archives départementales de la Martinique. Source

   Le mécontentement augmente de jour en jour parmi les volontaires de la première réquisition ; tous ceux qui étaient âgés de plus de vingt-cinq ans, gradés ou non, ont profité du décret560 qui les laisse libres de se retirer, et les simples volontaires, qui avaient de la confiance dans ces officiers qu'ils avaient nommés, répugnent d'obéir à ceux des bataillons ou régiments dans lesquels ils sont encadrés. " Ce décret, disait dans un groupe un volontaire arrivant des environs de Valenciennes, dégoûte, décourage, et beaucoup de mécontents, ne pouvant se retirer, se jettent dans les hôpitaux. Ce qu'il y a de particulier, ajoutait-il, c'est que, lorsqu'il y a un grade de vacant dans une compagnie, on en éloigne avec mépris, surtout dans ces régiments, ceux qui avaient les grades dans leurs premiers corps ; et les ouvrages les plus durs, par une injustice très marquée, leur sont distribués. — Il serait à désirer, a répliqué un citoyen, que le Comité de salut public prévînt ces abus, qui ne peuvent entraîner après eux qu'un découragement universel.
  Ce même volontaire, qui a parcouru plusieurs armées, a dit qu'en général les commandants maltraitaient ceux qui demandaient des décomptes de route et autres, et que les quartiers-maîtres, lorsqu'il s'agissait de régler avec les capitaines, trouvaient toujours des moyens pour s'absenter de leur corps.
  " Si la disette de légumes existe, disait un particulier, c'est que les fruitiers et les grainetiers ont des magasins qu'ils se gardent bien d'ouvrir. Si les commissaires aux accaparements faisaient des visites chez eux, ils en trouveraient beaucoup en faute ; mais la plupart se contentent de percevoir leurs appointements et se taisent sur le reste. "

Rapport de Charmont, W 112
  Il paraît que la Commune a pris le parti de former un étal par section pour les malades, de sorte que déjà on voit accourir une foule de femmes se disant malades, et avec des faux billets de chirurgien ; on en a déjà surpris.
  Les boulangers, au mépris des arrêtés de la Commune, ne marquent point leur pain et en font de plusieurs sortes. Les commissaires des comités de bienfaisance les menacent de les dénoncer, mais ils n'écoutent personne et n'en font qu'à leur tête.
  Les opérations du salpêtre se continuent avec force. La correspondance se manifeste de l'administration générale avec les ateliers des sections de manière que l'on peut assurer qu'avant qu'il soit quinze jours les sections auront fourni déjà un fameux contingent, et le tout pour commencer. La seule difficulté qu'il y a, c'est que les ateliers n'ont pas les objets nécessaires pour la fabrication du salpêtre, surtout dans la partie des chaudières et bassines.
  Les sociétés populaires commencent déjà à modérer leur activité révolutionnaire ; plusieurs se relâchent en tout jusqu'au point de ne plus tenir leurs séances tous les jours comme auparavant. Les certificats de civisme sont plus difficiles à avoir ; pour le peu (sic) que l'on ait quelques amis, tout de suite l'on passe sans être censuré. Les comités révolutionnaires se relâchent beaucoup.
  Les mœurs souffrent encore ; on voit partout des filles publiques dans les rues insulter à la pudeur des honnêtes femmes. Il paraît certain, disent les honnêtes citoyens, que les commissaires des sections ne font point leur devoir, car les rues sont infectes ; on ne nettoie nulle part. Ainsi ce sont deux vices très essentiels qui ne sont que trop fréquents dans Paris, et dont il est nécessaire de remédier très promptement.
  Il paraît que tout porte à croire que Westermann est un bon général ; car, s'il faut en croire le peuple, dans les groupes chacun lui rend témoignage sur sa conduite, ainsi que sur sa bravoure. Au café Manoury, on en parlait aussi avec avantage. La majorité des citoyens ont trouvé injuste sa destitution561. [il fut destitué en nivôse an II, janvier 1794, et condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, en germinal, avril, avec Danton, auquel il était lié. Il fut guillotiné à Paris le 16 germinal an II : 5 avril 1794 ; il fût inhumé au cimetière des Errancis, mars 1794-avril 1797, avant que ses restes ne rejoignent les catacombes à la fermeture du cimetière ; à noter que lors de son procès du 2 avril 1794, 13 germinal an II, Danton avait écrit : " On me parle aussi de Westermann, mais je n’ai rien eu de commun avec lui ; je sais qu’à la journée du 10 août, Westermann sortit des Tuileries, tout couvert du sang des royalistes, et moi je disais qu’avec 17 000 hommes, disposés comme j’en aurais donné le plan, on aurait pu sauver la patrie "

 
  " On trouve néanmoins de bien curieux documents en fouillant les fonds d’archives comme cette pièce isolée des Archives départementales de Vendée où il prend des otages en échange de pain (4) :
" St Maixent le 30 juin 1793 [12 messidor an I]
   Je pars général à l’instant avec ma troupe, je laisse ici le 6e bataillon de Paris composé de 160 hommes ; j’exécuterai le projet dont nous sommes convenus ; vous aurez souvent de mes nouvelles ; mais ne me laisser (sic) pas manquer de pain et de picques : j’emmène avec moi de St Maixent trois officiers municipaux, en écharpe, j’en ferai autant dans les différents endroits où je passerai.
Je vous embrasse
Westermann
"]
  Source



Plaque commémorative, 97 rue de Monceau, Paris 8e. « Emplacement de l'ancien cimetière des Errancis où furent inhumés du 24 mars 1794 au mois de mai 1795 les corps de 1 119 personnes guillotinées place de la Révolution. » Photo : JHvW

   On débitait dans ce même café et on assurait même que le roi de Prusse est totalement dégoûté de combattre les Français, et qu'il commence à faire à la diète de Ratisbonne [la Diète d’Empire est la rencontre des états d’Empire avec l’Empereur. Ancienne, mais formalisée en 1495, Réforme de l’Empire, la Diète est d’abord épisodiquement réunie dans diverses villes d’Empire, Augsbourg, Worms, Spire…, puis en 1663 devient permanente, à Ratisbonne. Elle est alors composée uniquement de représentants des états et du commissaire principal de l’Empereur alors que les Diètes du 16e et du premier 17e siècle étaient encore marquées par la présence de l’Empereur et de nombreux princes-électeurs et princes. La Diète s’ouvre sur une « proposition » de l’Empereur. Elle se clôt par un recès d’Empire. Elle seule peut décider de la levée d’impôts d’Empire. Mais la procédure ne cesse d’être plus formalisée et complexe, voir décision d’Empire et dictée publique, l’écrit occupe une place grandissante. des demandes qui annoncent très fort l'état de pénurie où il est réduit tant en hommes qu'en argent. ; source] des demandes qui annoncent très fort l'état de pénurie où il est réduit tant en hommes qu'en argent.
  Un politique de ce café assurait qu'il fallait se glorifier de la résolution562 que prend le parlement et le gouvernement de Pitt en Angleterre, qu'il est à croire qu'avant qu'il soit un an la révolution s'opèrera d'elle-même sans qu'il soit besoin qu'aucune Puissance ne s'en mêle ; les impôts seuls causeront tout, car, ce qu'il y a de plus difficile, ce sera la perception, et on verra comment le peuple payera.
  La Halle a été aujourd'hui assez bien fournie en œufs ; preque tout Paris en a eu une petite portion, et l'on espère que petit à petit l'abondance renaîtra.

Rapport de Dugas, W 112
  On a volé à un homme de la campagne sont portefeuille dans les tribunes de la Convention.
  Le beurre manque totalement ; les œufs ont été pillés à la Halle, qui n'a jamais été plus mal garnie.
  Le marché des ci-devant Quinze-Vingts était un peu mieux pourvu ; il y avait assez de poisson.
  Les grainetiers disent qu'ils n'ont plus de légumes secs. On trouve chez eux du riz, du vermicelle, et du macaroni, mais à un prix excessif.
  On disait à la Halle que la municipalité avait fait enlever les lentilles et les haricots, et qu'on voulait lui demander ce qu'elle en avait fait. " Que ferons-nous de lentilles et de haricots, répondait-on, si nous n'avons pas de beurre? "
  Les cordonniers se plaignent qu'ils sont sans travail faute de cuir, pendant qu'il y en a à Chartres, en réquisition, pour deux millions. Leurs garçons murmurent encore plus de n'avoir rien à faire dans un temps où les denrées sont si chères. " Que fait donc, disaient-ils, la Commission563 chargée des approvisionnements de Paris? "
  La séance des Jacobins564 n'a présenté que des discussions orageuses à la suite du scrutin épuratoire. Un membre a été conduit au Comité de sûreté générale, sur les observations de Collot d'Herbois qui a démontré combien il était suspect sous tous les rapports. Saint-Just et Lebas [Philippe François-Joseph, 1764-1794 ; avocat ; " Dans la séance du 9 thermidor [27 juillet], Lebas ne voulut pas abandonner ses amis Saint-Just et Robespierre, il demanda à partager le sort de ceux-ci ; [il] se suicida le 28 juillet 1794 [10 thermidor an II] ; source https://www.amis-robespierre.org/Philippe-Lebas-une-juste-et] ont été admis avec applaudissements. Faure [Balthazar, 1746-1805 ; représentant de Haute-Loire, Montagne : 1/ Dans le Cantal et la Haute-Loire, à la place de Reynaud, avec J.-B. Lacoste, par décrets du 9 et du 12 mars 1793 [19 et 22 ventôse an I], pour la levée des 300.000 hommes : II-298-317. Ils reçoivent du Comité des inspecteurs de la salle 6.000 livres pour frais de mission le 16 mars 1793 [26 ventôse an I] : AN, D* XXXVc 6. Retour à la fin d’avril 1793 [floréal an I], II-310 ; Rapport de Faure, an IV, BNF Le39 340. Fin officielle de la mission par le décret de rappel du 30 avril 1793 [11 floréal an I] : III-533. 2/ En Moselle, Meurthe, Haute-Marne et Vosges, par décret du 8 octobre 1793 [17 vendémiaire an II], pour la levée des chevaux : VII-298-303. Il reçoit du Comité des inspecteurs de la salle 5.000 livres pour frais de mission le 12 octobre 1793 [21 vendémiaire an II] : AN, D* XXXVc 7. Mission élargie à l’épuration des autorités de Moselle par décret du 14 brumaire an II, 4 novembre 1793 : VIII-225. Rappel par décret du 27 brumaire an II, 17 novembre 1793, qui fixe le terme de la mission au 10 frimaire an II, 30 novembre 1793 : VIII-490-492. Une circulaire du Comité de salut public du 7 frimaire an II, 27 novembre 1793, prolonge la mission, si elle n’est pas achevée, jusqu’au 20 frimaire, 10 décembre 1793 : IX-5. Il passe directement à la mission suivante. 3/ À l’armée de la Moselle, par décret du 27 brumaire an II, 17 novembre 1793, pour organiser la cavalerie : VIII-490-492. Rappel par lettre du Comité de salut public du 5 pluviôse an II, 24 janvier 1794 : X-421-422. Il est à Paris au plus tard le 15 pluviôse an II, 3 février 1794, X-646 ; source] représentant du peuple, a été ajourné, sur les dénonciations nombreuses qui se sont succédées contre lui. Il a été accusé d'avoir fait incarcérer les meilleurs patriotes de Nancy.
  On a donné des nouvelles satisfaisantes de la santé de Robespierre et de Couthon564.



Dessin à la mine de plomb sur papier calque de Philippe Le Bas, exécuté par Jacques-Louis David

Rapport de Latour-Lamontagne, W 112
  On parle toujours de cette misérable guerre de la Vendée. Nous n'en verrons donc jamais la fin? s'écrie-t-on de toutes parts. Les malveillants redoublent les alarmes en répandant les bruits les plus sinistres. Ils publiaient aujourd'hui que Nantes et 17 districts environnants sont en pleine insurrection, et que la Vendée renaît de ses cendres. On citait à l'appui de ces assertions plusieurs lettres, dont une, en particulier, datée de Paimbœuf, contenait ce qui suis : " Nous avons essuyé une déroute. Quoiqu'on dise qu'il n'y a plus de brigands, ils nous ont pris une pièces de canon et un caisson rempli de cartouches. Les généraux trahissent toujours ; nous n'avons ni armes, ni souliers...565 Les bataillons sont en quatre parties ; on met 300 hommes contre 8 à 900 brigands, ce qui fait la perte de la République. Nous payons tout au poids de l'or ; on nous donne du pain qui ressemble à de la colle, et on nous dit que nous ne méritons pas le pain que nous mangeons. Nous sommes détestés de toutes parts... " etc. " Hé quoi! s'est écrié un citoyen, le peuple sera donc toujours trahi? C'est donc ainsi qu'on disperse nos forces au lieu de les réunir? Quelle perfidie! Mettre 300 hommes contre 900! Comment le Comité de salut public ignore-t-il cette infernale manœuvre, qui prive la République de ses meilleurs défenseurs, car c'est toujours les plus zélés républicains qu'on envoie de préférence à ces sortes de boucherie? — Ne voyez-vous pas, a répliqué un autre citoyen, qu'il y a des hommes intéressés à ce que cette horrible guerre ne finisse pas de sitôt? Je n'en veux pas d'autre preuve que le soin avec lequel on écarte des armées les généraux le plus capables de les diriger. Westermann, par exemple, dont le nom seul faisait trembler les rebelles, est retenu depuis longtemps à Paris sous de frivoles prétextes566. C'est ainsi qu'on se défait peu à peu des meilleurs officiers, et qu'on verra bientôt dans les grades supérieurs que des intrigants sans courage, sans talents militaires, le plus souvent même sans patriotisme. Voilà ce qui met la République dans le plus grand danger. " On a paru frappé de ces réflexions, et quelques personnes ont dit en gémissant : " Il a raison. "

Rapport de Le Breton, W 112

  Il y a un arrêté de pris, dans plusieurs sections, pour déterminer les marchands de vin à afficher sur leur porte la quantité de vin qu'ils ont dans leurs caves, la qualité, le prix qu'ils l'ont acheté et celui qu'ils le vendent. Le peuple paraît très satisfait de cette mesure, et en témoigne son contentement aux comités.
  Hier, sur le Boulevard, dans un groupe, on agitait ce que devenait les suifs des bestiaux envoyés proche nos armées. Un particulier disait que c'était des pertes qu'éprouvaient les fournisseurs ; un autre répondait que c'était vendu dans les villes voisines, que rien ne se perdait, à moins, ajoutait-il, que la négligence ou la méchanceté ne fassent de cet article un objet d'abus comme toutes autres choses.
  Les perruquiers se plaignent que leur état ne va plus. Ils disent qu'il était fondé sur des objets de luxe, comme la poudre, la pommade, et que tout cela est trop cher pour qu'on en fasse usage ; que d'ailleurs personne n'aime plus la toilette, et qu'ils sont perdus. Un de leurs camarades les engageait à aller porter leurs bras habitués à caresser la fainéantise et la mollesse sur la frontière ou à la Vendée.
  On a lu hier, à la section de la Fontaine-de-Grenelle, une lettre d'un de nos frères d'armes qui est à l'armée du Rhin, qui écrit une lettre datée du Palatinat [désigne deux pays différents de l'ancien Saint Empire romain germanique : le Haut-Palatinat, Bavière et, le Bas-Palatinat ou Palatinat du Rhin, Haut-Rhin, de part et d'autre du Rhin ; capitale Heidelberg ; il fut dissous pendant les guerres de la Révolution : la rive gauche du Rhin fut incluse dans la République soeur de la République française, en Allemand : Cisrhenanische Republik, puis annexée en 1801 par le traité de Lunéville, tandis que la rive droite, capitale Mannheim, fut donnée au margraviat de Bade : (juridiction d'un margrave : titre donné depuis Charlemagne aux chefs militaires d'une marche ; dotés de fiefs, mais inférieurs aux ducs, les margraves devinrent au XIIe s. princes d'Empire ; Larousse) ; État du Saint-Empire romain germanique, 1535 à 1771, devenu le grand-Duché de Bade : 1806 ; à noter, que ce territoire avait déjà été ravagé par les troupes françaises, 1688-1689, sous le règne de Louis XIV, au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg] où il mande que dans ce pays nos troupes ont été obligées d'y sacrifier beaucoup de monde, et particulièrement des enfants.
  On dit que l'on va soumettre les restaurateurs de luxe à une certaine consommation, et que l'on obligera par là nos parasites à vivre sobrement. Il est de fait que depuis quelques temps, tel individu qui ne se souciait pas que l'on vît la dépense qu'il faisait chez lui allait chez le traiteur et y gaspillait.
  La ville m'a paru tranquille.
 
 
 

Rapport de Monic, W 112
  Dans le café Hotteau, sur la terrasse des Feuillants, plusieurs citoyens parlaient des comités révolutionnaires de Paris, disant que les intrigants qu'on a nommés et qui sont dans ces comités font un mal incroyable en vexant et emprisonnant les patriotes. " Le comité révolutionnaire de la Section de la Montagne est un de ceux qui devraient être épurés, dit un citoyen ; car je connais trois individus qui sont bien coupables de ses vexations , et qui ont fait incarcérer de bons citoyens plutôt par vengeance que pour servir la chose publique. J'ai été plusieurs fois au Comité de sûreté générale pour les dénoncer, mais jamais il ne m'a été possible d'y entrer. — Comment se nomment-ils les trois membres de ce comité que vous connaissez? dit un citoyen. — Ils se nomment, dit-il, Degoust, coiffeur, Ferté et Joubert ; et j'espère, que si l'on examine leur conduite de près, il y aura bien des choses à dire sur leur compte. Comme ces trois êtres ont beaucoup de babil [bavardage continuel, enfantin ou futile ; Larousse], et que les autres membres du Comité sont d'assez bonnes gens, ils sont sûrs d'avoir la majorité. — Voilà, dirent plusieurs citoyens indignés, des individus qui devraient être dénoncés à la barre de la Convention ; car la liberté et 'honneur des bons citoyens est trop précieuse pour la confier à de tels hommes. "

   À suivre...

   Pierre Caron, Paris pendant la Terreur, rapports des agents secrets du Ministère de l' Intérieur, tome IV - 21 pluviôse an II - 10 Ventôse an II, 9 février 1794 - 28 février 1794, La Société de l' Histoire de France, Librairie Marcel Didier, Paris, 1949, pp. 303-315.

552. Cf. t. III, p. 143, note 2.
553. Pas de renseignements.
554. " Comité ", non, ni " Commission ", cf. ci-après, p. 312. Il existe une " administration des subsistances " de la ville de Paris, composée d'officiers municipaux membres de la Commune.
555. Voir le texte de ce rapport dans : P. Caron, Rapports de Grivel et Siret... : Bulletin de la Comm. de l' hist. écon. de la Révol., 1907, p. 185.
556. C. A. Dauban a publié dans Paris en 1794 et en 1795, p. 90-92, le rapport de Monic, appelé : Moncey, du 6 ventôse, et des extraits de ceux de Bacon et de Pourvoyeur, même date.
557. Cf. ci-dessus, p. 304, note 3.
558. Sans doute celui du 8 septembre 1793 [22 fructidor an I] relatif aux " colons de Saint-Domingue qui se sont expatriés lors de l'incendie du Cap ".
559. Il s'agit, semble-t-il, de l’accueil fait le 11 nivôse [31 décembre 1793] à une députation des réfugiés de Saint-Domingue : Moniteur, réimp., t. XIX, p. 105.
560. Décret? non. Il n'y a pas trace d'une disposition législative conçue dans le sens qu'allègue Beraud.
561. Cf. t. II, p. 205, note 5.
562. De s'engager à fond dans la guerre avec la France.
563. Cf. ci-dessus, p. 304, note 3.
564. Cf. ci-dessus, p. 148, note 1.
565. Ces points de suspension et ceux qui suivent ci-après sont dans le texte.
566. Cf. t. II, p. 206, note 5.

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QUAND LE MOT " LIBERTÉ " S' ÉCRIT AU PLURIEL

Raymond Aron, 1905-1983 14 mars 1905   Naissance de Raymond Claude Ferdinand ARON, à Paris rue Notre-Dame-des-Champs. Dernier des trois gar...