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Mexique : il était une fois la "Commune" d' Oaxaca...

La Commune, il y en a qui la commémorent, la racontent, la théorisent, s'en revendiquent, la souhaitent. Et puis, il y a celles et ceux qui la font, tout simplement...
Rien n'est plus mort qu'un révolutionnaire qui a réussi.
Jean Giono 
 

 
Le Mexique est une république fédérale constituée de 32 entités fédératives dont 31 ont le statut d'État CC BY-SA 3.0

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Il y a 15 ans : la commune d’ Oaxaca

Patrick Guillaudat

  Alors qu’en 2021 nous fêtons le 150ème anniversaire de la Commune de Paris, il y a quinze ans, en 2006, le Mexique connaissait un mouvement social d’une ampleur sans précédent depuis la révolution mexicaine de 1910. Une grève enseignante allait embraser l’État d’ Oaxaca pour déboucher sur une remise en cause globale du système politique mexicain. Cette lutte va élaborer des formes d’organisation et d’échanges puisées dans deux sources distinctes mais complémentaires. 
 
 
 
  D’une part, elle s’inspire du fonctionnement des communautés indigènes fondé sur la recherche du consensus dans la prise de décision, communautés par ailleurs particulièrement présentes dans cet État. D’autre part elle reprend à son compte une tradition issue des mouvements révolutionnaires en lutte pour l’émancipation, comme la Commune de Paris en 1871, la brève Commune de Canton en 1927, la révolte polonaise de 1980, celle de 1945 en Indonésie, etc.
  Mouvements fortement marqués par une identité de classe, mouvements des opprimés et exploités, qui posent tous les mêmes questions : une aspiration à l’égalité et à la construction d’une véritable démocratie. Ces traditions jalonnent l’histoire du Mexique, et ce n’est pas un hasard si, pas loin de l’ Oaxaca, au Chiapas s’est déclenchée en 1994 l’insurrection zapatiste, mélange de culture indigène et de multiples références, libertaires et marxistes.
  Cet anniversaire de ce que l’on désigne comme la Commune d’ Oaxaca doit être l’occasion de rappeler l’histoire de cette formidable lutte et de préserver sa mémoire.

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Au départ, une grève des enseignants
  Quand la grèves des enseignants se déclenche au Mexique en cette année 2006, le pays est dirigé pour la première fois par un président membre du PAN (Parti d’Action Nationale, droite néolibérale), mettant ainsi fin à une hégémonie politique du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) qui durait depuis 70 ans[1]. Le mouvement syndical, malgré l’opposition de quelques syndicats comme celui des électriciens, est largement encadré par le PRI. Depuis qu’il est passé dans l’opposition, ce parti ne voit plus d’un mauvais œil les revendications syndicales, dans la mesure où il garde les rênes des négociations et de la direction du mouvement. Mais il se trouve que la section 22 du syndicat des enseignants (SNTE), celle d’ Oaxaca, a rompu depuis 1982 avec le PRI et s’oppose à cette direction syndicale corrompue[2]. Le SNTE n’est pas une organisation syndicale « classique ». Puissant, avec plus d’un million d’adhérents, il est intrinsèquement lié au PRI et à sa politique éducative. C’est aussi ce qui explique l’imbrication entre les fonctions syndicales et les fonctions politiques au sein du PRI. La direction de ce syndicat gère une petite fortune, dont une partie a été détournée par sa présidente, et monnaye son soutien au PRI [3]. Mais l’arrivée du PAN au pouvoir change la donne et l’étau qui impose un suivisme des 61 sections du SNTE à la direction nationale du syndicat est desserré. La section 22, déjà dans l’opposition syndicale, a les mains libres pour organiser le mouvement dans l’État d’ Oaxaca. La grève des enseignants débute le 22 mai 2006 sur de simples revendications salariales, en lien avec les mesures néolibérales édictées par le gouvernement fédéral, suppression de la prime de trois mois de salaires, de la plupart des congés payés, ….

Il y a deux raisons essentielles à la naissance de ce mouvement.
  La première est la situation sociale de l’État de Oaxaca. Il s’agit de l’État le plus pauvre du Mexique, composé à majorité par une population indigène. 70% de la population n’a ni accès à l’eau potable, ni à l’électricité[4]. Les salaires sont en-dessous de la moyenne nationale avec un salaire minimum des plus bas du Mexique[5]. Pendant près de quatre-vingt ans, cet État, ainsi que d’autres états voisins comme le Guerrero, Puebla ou Veracruz ont servi de base solide pour l’implantation du PRI. Fait exceptionnel au Mexique, en Oaxaca, le PRI reconnait les autorités coutumières. Cela a deux conséquences majeures et apparemment contradictoires. D’un côté l’exclusion électorale des populations indigènes qui se désintéressent des autorités politiques et donc de leur élection. De l’autre l’organisation du vote d’allégeance en fonction des besoins du moment. Le PRI assoit ainsi son pouvoir par le clanisme et la constitution de bandes armées. Mais depuis quelques années, la crise du priisme libère des aspirations démocratiques dans tout le pays. En Oaxaca, elles ont été multipliées par le choc des politiques néolibérales sur les populations indigènes et le réveil de cette population marginalisée socialement et politiquement.
  La deuxième raison de l’explosion de ce mouvement social, c’est la tenue lors de la journée nationale du maitre [d’école], de la traditionnelle négociation qui a lieu chaque 15 mai. Depuis une trentaine d’années, le syndicat enseignant négocie sur les moyens octroyés à l’enseignement et à chaque fois il y a signature d’un compromis[6]. Mais en 2006, le gouverneur, membre du PRI, refuse toute discussion et renvoie les revendications au niveau fédéral dans les mains du ministre de l’éducation, membre du PAN. La grève est alors décidée. Au Mexique, le maitre d’école a une forte autorité morale. Elle est accentuée par son rôle d’alphabétiseur notamment dans l’État d’ Oaxaca qui connait un fort taux d’analphabétisme. C’est la combinaison entre cette autorité morale et l’exaspération sociale qui va permettre au mouvement enseignant de fédérer les mécontentements.

Contre l’intransigeance du pouvoir, l’extension de la lutte

  Face à l’intransigeance des autorités, la section 22 du SNTE décide d’envahir le centre-ville et de s’y installer à partir du 2 juin. Profitant d’un moment de baisse de l’intensité de la mobilisation, le 14 juin 2006, le gouvernement va réprimer de manière sanglante le mouvement. Mais le même jour, le SNTE appelle à une grève nationale, relançant ainsi le conflit. La répression policière est d’une telle violence que l’ensemble des organisations sociales d’ Oaxaca appellent à soutenir le mouvement. Le lendemain, le 15 juin, le centre-ville est réoccupé mais avec l’appui de la population et des organisations sociales. Afin de discuter des suites de l’action et pour réclamer le départ du gouverneur, le 17 juin est convoquée à l’université Autonome d’ Oaxaca une Assemblée Populaire du Peuple d’ Oaxaca (APPO). Y sont invitées les organisations sociales dites indépendantes du pouvoir politique.
  Silvia Bolos et Marco Estrada Saavedra en dressent une liste détaillée[7]. Nous retrouvons un mélange d’organisations politiques, indigènes, de droits humains, syndicales, de quartiers, de femmes, éducatives,…. Pour preuve de l’ampleur de la mobilisation qui dépasse largement les organisations traditionnelles, vont s’y adjoindre des groupes de jeunes, de banlieue, des organisations de quartiers et de voisins, qui ont surgi dans le cadre de cette mobilisation.
  Pendant ce processus, de nouvelles organisations émergent comme la Coordinadora de Mujeres d’ Oaxaca et la Coordinadora Estudiantil.
  Au total ce sont 365 organisations qui constituent l’ APPO[8].
  Cette diversité converge sur un mot d’ordre : la démission d’ Ulises Ruiz, gouverneur d’ Oaxaca. La méthode de lutte priorisée par l’ APPO est une habile combinaison de sit-in et de barricades plus ou moins temporaires dont le but est de paralyser l’activité administrative et les institutions de l’État et de la capitale. Il s’agit de rendre ingouvernable la ville et l’État de Oaxaca[9]. Plusieurs dizaines de milliers de personnes participent à ces actions. Une mobilisation massive, quand on pense que l’agglomération compte environ 260 000 habitants.
  L’extension géographique de la lutte est réelle. Si l’ APPO organise le combat dans la ville d’ Oaxaca et représente nationalement la partie la plus visible de cette lutte, dans de nombreuses villes de l’État la crise politique s’amplifie et prend la forme de lutte pour le pouvoir. L’ APPO annonce régulièrement, lors de ses réunions, la mise en place d’assemblées populaires du même type dans de nombreuses villes de l’État comme San Andrés Chicahuaxtla, Yuxia, La Laguna Guadalupe, mais aussi au-delà comme dans l’état du Michoacan.

L’Assemblée Populaire revendique le pouvoir

  Dès le mois d’août, l’ APPO prend le contrôle des installations de télévision et de radio et bloquent tous les bâtiments administratifs. Pour contrer la répression de leur mouvement, l’ APPO dresse de 500 à 2 000 barricades dans la ville[10]. Cette lutte dépasse les frontières de la ville d’ Oaxaca et des grèves avec manifestations et tentatives de blocages ont lieu aussi dans d’autres villes de l’État. Partout la répression est sévère et se solde le plus souvent par des morts parmi les manifestants, comme à Jamiltepec, et dans la région de Mixteca. Une violence que l’on peut attribuer aux forces de répression de l’État et à des groupes paramilitaires, comme cela a été le cas après la reprise de la télévision occupée par l’ APPO.
  Ce mouvement, qui a débuté comme un conflit syndical, s’est transformé en une lutte populaire globale où se sont mêlées des revendications démocratiques, anti-corruption et sociales. L’ APPO a tenté de proposer une politique alternative globale en se substituant aux institutions légales. Elle n’a pas uniquement joué un rôle de centre de discussion, mais elle a aussi cherché à organiser et structurer les contestations. Il en est de même avec le mouvement des femmes qui a organisé des mobilisations qui lui sont propres. Le premier août, une marche des casseroles défile à Oaxaca pour exiger la démission du gouverneur mais aussi l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Cette manifestation se dirige vers les installations de la télévision publique qu’elle occupe et transforme en outil d’information alternative. Cette occupation va durer trois semaines, jusqu’à l’attentat organisé par des groupes paramilitaires contre les antennes de diffusion le 21 août 2006. Ce choix d’intervention des supplétifs du PRI est stratégique car c’est par le canal des médias audio-visuels que le gouvernement dénigre jour après jour le mouvement social et tente de regagner la bataille de l’opinion. Tous les moyens sont bons, passant de l’infiltration de l’ APPO, aux violences des groupes paramilitaires liées au PRI attribuées par les médias aux grévistes, et aussi en faisant « témoigner » des mères de famille indignées par le conflit des enseignants.
  Sur le terrain culturel, l’ APPO a réussi à empêcher la tenue de la fête traditionnelle de Guelaguetza, la plus populaire de l’État, devenue une fête commerciale à la gloire du gouvernement. Elle a été remplacée par une fête alternative, où les cultures traditionnelles et indigènes ont été mises en valeur. Parallèlement les revendications s’étoffent et touchent l’ensemble des domaines comme le salaire minimum, les droits à l’autonomie des peuples indigènes, les droits des femmes, le logement, la corruption, etc, etc..
  Dès le mois d’août et surtout en septembre, l’ APPO définit plus clairement son projet politique. Dans une déclaration du 29 septembre 2006,
  « L’ APPO ne recherche ni le progrès, ni le développement, mais seulement le bonheur pour tous les Oaxaqueños, c’est-à-dire qu’elle ne recherche aucun développement illusoire qui, de fait, affecte la vie de la planète, mais bien une vie en harmonie avec la nature, ce qui implique d’en finir avec l’économie capitaliste d’échange et d’accumulation, qui inclut le pouvoir de la propriété privée et qui est la cause de l’extrême pauvreté (…) le but de notre communauté est la production pour le bien commun. »[11]
  Cette résolution est centrée sur une notion extrêmement présente dans les pays d’Amérique latine où les peuples indigènes mènent des luttes importantes. C’est notamment le cas en Bolivie et en Équateur : il s’agit des notions de bien commun, de refus du mode de développement productiviste, du « bien vivre », etc … Nous retrouvons aussi une forte critique du capitalisme qui ira en s’approfondissant dans les réunions ultérieures de l’ APPO.
  Consciente que le gouvernement cherche à réprimer et à laisser pourrir la situation, la section 22 du SNTE et l’ APPO réalisent une marche qui met 19 jours pour atteindre le 9 octobre le Zócalo de Mexico[12]. Les représentants du syndicalisme de lutte, qui a rompu tout lien avec le PRI, comme le SME (Syndicat Mexicain des Électriciens), le syndicat des salariés de l’ UNAM, etc …participent au meeting central Cette marche vers la capitale permettra de sortir le conflit d’ Oaxaca de l’isolement médiatique dans lequel il est plongé.

De l’ APPO aux comités de quartier
  Mais fin octobre, la situation change. Le 27 octobre, trois manifestants sont tués, notamment un journaliste américain, William Bradley Roland, ainsi que deux autres personnes Esteban Zurrita et Emilio Alonso Fabian. Tout semble indiquer, notamment les enregistrements effectués par le journaliste lui-même, que ce sont des paramilitaires liés au PRI qui ont agi en lien avec la police locale. Bien que l’armée fédérale soit déjà présente sur la région côtière de l’État, le gouvernement priiste d’ Oaxaca finit par demander l’intervention de la Police Fédérale Préventive (la PFP), soutenu par le patronat local et la hiérarchie catholique qui exigent d’une même voix le retour à l’ordre. Elle occupe la ville à partir du 29 octobre 2006, en lien avec les groupes paramilitaires et détruit toutes les barricades. Il lui faudra deux semaines pour en venir à bout en raison de la résistance déterminée des manifestants. D’abord en commençant par le zocalo, place centrale d’ Oaxaca, puis en attaquant l’université, où se sont repliés de nombreux manifestants. Restent que les habitants des « colonias », les banlieues d’ Oaxaca, ont réussi à contenir l’avancée de la PFP. Cette intervention ne va pas mettre un terme à l’ APPO, mais va réussir à l’empêcher de se réunir pendant des semaines.
  Pourtant, depuis sa création, les semaines passant, et suite au brassage tous azimuts de la vie politique et sociale des habitants, et même si au départ elle s’est constituée en réaction à la violence policière, l’ APPO se pose la question du pouvoir. Les 16 et 17 août 2006 avait été organisée une rencontre « pour une nouvelle démocratie et gouvernabilité dans l’ Oaxaca ». L’objectif était de commencer à structurer une demande autour du projet d’une nouvelle constituante, organisée par les peuples, notamment en intégrant les peuples indigènes. Ce forum s’était conclu par un appel à une nouvelle constitution pour le 5 février 2007, né de la conscience acquise par la gestion directe de plusieurs quartiers grâce à la mobilisation ; une expérience tendant à démontrer qu’un autre pouvoir était non seulement possible mais nécessaire.
  Car l’ APPO a su s’appuyer sur la mobilisation et les organisations populaires car dès la mise en place des barricades, ce sont en effet les comités de quartier qui les gèrent, tant pour assurer la sécurité des habitants face à la police et aux bandes armées du PRI, que pour prendre en main directement la gestion et l’organisation du conflit. Le nombre de ces barricades s’est renforcé en août avec la multiplication des exactions des paramilitaires qui circulaient principalement de nuit dans ce qui a été appelé la « caravane de la mort ». Elles étaient tenues nuit et jour.
  Ainsi, la démocratie nouvelle s’organise autour de deux axes. D’un côté l’ APPO qui coordonne et débat des orientations politiques, élabore et peaufine les revendications, et propose des actions. De l’autre, les centaines de barricades qui sont structurées par quartier ou pâté de maisons où les décisions sont prises démocratiquement et où la vie quotidienne est organisée et coordonnée. Ces deux faces de la démocratie sont essentielles pour aussi bien éviter une autonomisation de l’ APPO qui pourrait s’éloigner de la volonté populaire, que pour coordonner et donner une orientation globale à chaque barricade.
  Mais cet embryon de double pouvoir est sujet à des tensions internes.

Premières divisions

  Rapidement trois grandes orientations vont entrer en confrontation, notamment parce que le contexte politique national va changer en juillet 2006. L’élection présidentielle du 2 juillet voit la victoire de Felipe Calderón, du Parti d’Action Nationale, avec une très faible avance sur Andrés Manuel López Obrador, le représentant de la Coalition pour le Bien de Tous, regroupement de la gauche autour du PRD. Or, ce résultat est très fortement contesté et les accusations de fraudes contre le PAN créent une situation de mobilisation permanente contre la corruption et la fraude électorale. La Coalition réclame un nouveau décompte des voix et refuse de reconnaitre le résultat. Pendant les mois qui suivent, l’essentiel de l’activité des partis politiques de gauche se concentrera sur la remise en cause de l’élection de Calderón. Ce qui a des conséquences au sein même de l’ APPO.
  D’un côté des militants politiques, souvent liés au PRD et à la gauche mexicaine, qui veulent trouver une issue politique dans le cadre des institutions et qui réclament avant tout le départ du gouverneur et la tenue d’élections sans fraude. L’objectif assumé est d’unifier la gauche nationale au travers de la CND (Convention Nationale Démocratique) constituée comme alternative au pouvoir récemment élu de Calderón. De l’autre plusieurs mouvements sociaux, souvent accompagnés par des militants d’extrême gauche qui, considérant que rien n’est négociable, veulent la mise en place d’autres structures, indépendantes de l’État actuel et de ses institutions. Un troisième courant est représenté principalement par des permanents de la section 22 du SNTE, qui considèrent que le mouvement est allé trop loin et qui étaient prêts à négocier la fin du mouvement dès le mois de juin[13]. D’ailleurs cette section 22 a été invitée après le 14 juin à négocier indépendamment de l’ APPO par le ministère de l’éducation. La mobilisation était tellement forte que la majorité des structures de base du syndicat continuaient à exiger la démission du gouverneur, se désolidarisant de fait de ces négociations et imposant aussi le maintien du syndicat au sein de l’ APPO.
  Dans le fond, cette division sur les perspectives politiques est grandement causée par l’évolution de la lutte elle-même. La militarisation de l’État de Oaxaca, le retranchement des bases militantes de l’ APPO dans les banlieues et à l’université, affaiblissaient le mouvement, faisant apparaitre au grand jour des divergences stratégiques sur l’avenir. Le grand écart entre, d’un côté la profondeur de la mobilisation qui réclame un changement complet de régime politique et des mesures sociales, et de l’autre la violence de la répression associée à l’intransigeance du gouverneur, porte toute une série de questionnements stratégiques.
  Mais, preuve de la profondeur de la crise et surtout de l’ampleur du soutien populaire au mouvement, l’ APPO continue à vivre et se structure malgré la répression. Elle va d’ailleurs renforcer son cadre organisationnel. Les textes de son Assemblée de novembre 2006 définissent l’ APPO comme un nouveau mouvement politico-social à l’échelle de l’État, dont les membres, individus comme structures, organisations ou peuples, sont régis par une autonomie d’action. Sur le terrain politique national, l’ APPO ne choisit pas entre la gauche « classique » qui a créé la CND et le mouvement zapatiste qui milite « pour une autre campagne ». Elle affirme sa volonté de participer aux deux et soutien tout ce qui remet en cause les institutions mexicaines. Sur le terrain idéologique, l’ APPO se définit comme anti-impérialiste, antifasciste et anticapitaliste.
  En termes d’organisation, l’ APPO crée 23 commissions de travail, et met sur pied un conseil national de 218 membres représentant les secteurs géographiques, les métiers, les organisations, syndicales, etc…, les communautés ecclésiastiques de base, les commerçants, artisans, etc… Ce conseil fonctionne au consensus.

L’ APPO, le zapatisme et le rôle trouble du PRD
  Outre ces trois courants fondamentaux, une ombre planait pendant tout le conflit : l’ EZLN [ Armée zapatiste de libération nationale ; espagnol : Ejército Zapatista de Liberación Nacional, EZLN)] Bien que le Chiapas soit à proximité de l’état d’ Oaxaca, et malgré les attentes de nombreux mouvements partie prenante du mouvement social en Oaxaca, l’ EZLN a toujours gardé ses distances avec l’APPO. La principale critique des zapatistes porte sur son « assembléisme », c’est-à-dire le fait que dans des réunions de plusieurs centaines de personnes, en définitive c’est celui qui maitrise l’oral qui tend à l’emporter, réduisant la portée démocratique de ce processus. Critique largement insuffisante quand on sait que la recherche du consensus a été la clef du fonctionnement de l’ APPO et que, surtout, c’est l’aile radicale qui a poussé au mouvement, appuyée par les collectifs de quartiers et les représentants des barricades, contre les « beaux parleurs » du PRD ou du SNTE. La deuxième explication au faible engagement de l’ EZLN auprès de la Commune d’ Oaxaca se trouve dans un texte de cette organisation de septembre 2006[14]. Il y est expliqué que l’ EZLN soutient ce mouvement mais qu’elle n’ira pas au-delà pour deux raisons :
« l’une est qu’il s’agit d’un mouvement intrinsèquement complexe, un soutien plus direct pourrait causer du «bruit», de la confusion et des doutes; l’autre est que plusieurs fois le mouvement du peuple d’ Oaxaca a été accusé d’avoir des liens avec des groupes armés, notre présence directe augmenterait la campagne médiatique qu’ils mènent déjà à son encontre »[15].
  Cette position correspond avant tout à un repli stratégique de l’ EZLN sur ses territoires du Chiapas, impliquant un refus d’intervenir en dehors de cet État.
  Pourtant, l’ EZLN est en train de mener « l’autre campagne », vaste mobilisation nationale qui tient à se démarquer de la campagne électorale menée par une grande partie de la gauche, tirée par le PRD, derrière son candidat Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) et qui appelle à l’abstention. L’ APPO a décidé de soutenir ces deux mobilisations, aussi bien celle de l’ EZLN que celle du PRD, estimant qu’elles étaient légitimes et qu’il fallait maintenir l’unité de l’ APPO, marquant ainsi un profond désaccord avec l’ EZLN[16].
  Autre problème pour le zapatisme, dès 2007, à la suite de la répression extrêmement violente menée par le gouverneur et l’État fédéral dans la totalité de l’État d’ Oaxaca afin de rétablir l’ordre, se crée une municipalité autonome à San Juan Copala, sur le modèle des communautés autonomes zapatistes du Chiapas. Cette ville, habitée principalement par le peuple Triqui, va être harcelée par des bandes armées issues du MULT (Mouvement d’Unification et de Lutte Triqui), lié au PRI[17]. Dans l’ Oaxaca, la politique spécifique du PRI s’est traduite par la création d’organisations indigéno-politiques soumises à ce parti, luttant contre toute opposition au régime priiste. C’est une difficulté supplémentaire pour une éventuelle implantation de l’ EZLN dans cet État.
  Face à la Commune d’ Oaxaca, l’ EZLN a été confrontée à deux problèmes politiques. Le premier c’est sa contestation de l’organisation choisie par le mouvement social. Le deuxième c’est l’existence d’une population indigène dans l’ Oaxaca fortement encadrée par le PRI. Car si stratégiquement, l’ EZLN a choisi de s’implanter dans ces populations, considérées comme les plus exploitées, socialement, culturellement, et racialement, mais aussi porteuses d’une pratique de rupture avec l’ordre dominant, tant sur le rapport à la nature que sur l’exercice de la démocratie, elle estime ne pas avoir les moyens politiques de contester cette domination du PRI dans cet État.
  Autant de problèmes qui feront que l’ EZLN, bien que présente dans tous les esprits, sera relativement absente du combat mené par la population d’ Oaxaca.
  Quant au PRD, il faut rappeler qu’il est né d’une scission du PRI de 1989. Social-démocratie, adhérent de l’Internationale Socialiste, son candidat à l’élection présidentielle du 2 juillet 2006, Andrés Manuel Lopez Obrador, surnommé AMLO, obtient 35,31% contre 35,89% à son concurrent du PAN, Felipe Calderón. Or, la fraude est reconnue comme massive. Raisonnablement, le PRD conteste le résultat des élections et décide de mener une campagne nationale pour la reconnaissance de la victoire d’ AMLO et contre la fraude. Une coalition, la CND, est créée pour organiser la mobilisation. Cette campagne culmine avec une consultation organisée par la CND à laquelle participe plus de 1 millions de personnes afin d’élire un gouvernement « légitime ». Réunie sur la place du Zocalo, place centrale de Mexico, la CND proclame AMLO élu et annonce son installation comme président le 20 novembre 2006[18].
  Parallèlement, les zapatistes mènent « l’autre campagne » et se démarquent aussi des aspirations populaires à lutter contre la fraude qui a coûté l’élection à AMLO. Position politique de l’ EZLN qui sera fortement critiquée à gauche, y compris parmi des personnalités qui la soutiennent.
  Dans l’État d’ Oaxaca, la situation se complique avec un PRD local qui a gardé des liens avec les caciques du PRI et dont la direction soutient du bout des lèvres l’ APPO. Il faudra l’intervention de la direction nationale du PRD pour imposer une rupture des liens entre la direction locale et le gouverneur Ulises Ruiz dans la gestion des affaires.
  Ce qui n’a pas empêché le PRD local d’exclure méthodiquement de ses listes de candidats en position éligible pour la députation de la chambre de l’État d’ Oaxaca, tous ceux qui avaient des liens avec l’ APPO tout en en maintenant quelques-uns uniquement dans des circonscriptions ingagnables par le PRD. Malgré cela, l’ APPO afficha son soutien à un vote « anti-Ulises Ruiz » et a cherché à maintenir l’unité de sa structure dans laquelle s’exprimaient aussi bien des partisans de la participation électorale que des partisans du boycott ou de l’abstention. Mais au regard de la crise politique, notamment la corruption et le clientélisme électoral, l’ APPO a dénoncé le processus électoral comme anti-démocratique et exprimé sa défiance vis-à-vis des partis politiques.
  La corruption et le comportement du PRD local comme celui des caciques locaux du PAN ou du PRI ont provoqué une vague d’abstention de plus de 60% lors des élections législatives locales du 5 août 2007, en particulier dans les campagnes et les communautés indigènes, où il y a eu parfois moins de 10% de votants[19]. Preuve que la « normalisation » promise par la répression de la révolte populaire de 2006 n’est pas acquise mais aussi que les promesses de rupture du PRD et de ses alliés n’ont pas convaincu.

Ce qu’il reste de la Commune d’ Oaxaca
  À la différence de la Commune de Paris, ce que l’on appelle la commune d’ Oaxaca n’a jamais réellement dirigé et organisé la ville. L’ APPO a réussi, grâce à la force de la mobilisation, à paralyser les institutions locales, et a pu protéger partiellement la population de la répression. Mais il s’agissait d’un double pouvoir en gestation qui n’a pu être contré qu’avec l’envoi des forces de répression du gouvernement fédéral. Pourtant, face à la répression et au vide politique, l’ APPO a fait un pas vers sa substitution au pouvoir en place puisqu’elle a mis en place une Policia Magisterial de Oaxaca, (la POMO) et une sorte de police populaire chargé de lutter contre l’insécurité. Mais cela a été de courte durée.
  L’ APPO n’a pas eu la possibilité politique de dépasser cette dualité. Plusieurs raisons à cela. D’abord, en interne, toutes les forces politiques et toutes les organisations n’étaient pas prêtes à sauter le pas. Ensuite, la ville d’ Oaxaca était isolée sur le plan national, ce qui rendait une confrontation à venir très risquée. D’autant qu’une bonne partie de l’opposition au gouvernement fraichement élu de Calderón était polarisée par la question de la fraude électorale.
  Mais ce mouvement a construit un corpus idéologique que nous retrouvons depuis la fin des années 1990 dans toute l’Amérique latine, corpus enrichi par l’expérience zapatiste. D’abord, l’ APPO se définit clairement anticapitaliste, mais pas dans le sens développementiste professé par nombre de courants de la gauche traditionnelle, comme le mouvement communiste ou socialiste. Au contraire, nous retrouvons, greffés sur les revendications sociales, les ingrédients d’une pensée écosocialiste. L’ APPO intègre aussi dans sa réflexion des règles de fonctionnement et des principes qui correspondent à l’héritage des peuples autochtones, le consensus, le respect de la nature et le bien vivre.
  Même si la « vie normale » a repris son cours à Oaxaca, suite à la répression et au manque de débouché de cette expérience, des années plus tard l’ APPO constitue une référence en Oaxaca et continue de vivre, certes, partiellement vidée d’une participation populaire massive, mais en gardant les principes acquis par cette lutte.
  Elle a bousculé les traditions politiques établies depuis plus de soixante-dix ans dans le pays. Jusqu’à présent, c’était le PRI qui dirigeait l’État d’ Oaxaca sans discontinuité. Mais fruit de la radicalisation et du ras-le-bol contre ce parti-Etat, les élections qui ont suivi cet impressionnant mouvement social ont donné la majorité à un front anti-PRI regroupant la droite néolibérale avec le PAN et la gauche avec le PRD. Si cette lutte populaire n’a pas abouti à une recomposition de la gauche mexicaine de transformation sociale, la Commune d’ Oaxaca reste une référence pour la gauche radicale, notamment pour toutes les tentatives de construction d’une telle gauche. C’est par exemple le cas avec l’expérience tentée par le Syndicat Mexicain des Électriciens pour créer une organisation anticapitaliste ouverte, l’Organisation du Peuples et des Travailleurs dont un des objectifs est d’articuler les résistances parcellaires, locales ou régionales, en leur donnant un débouché politique national[20].
  Au-delà du Mexique, la Commune d’ Oaxaca doit être resituée dans une période particulière, celle de la remise en cause planétaire du néolibéralisme au tournant du millénaire, principalement avec le « virage à gauche » de l’Amérique latine.
  C’est la période où s’ouvrent les Forums Sociaux Mondiaux dont le premier se tient du 25 au 30 janvier 2001 à Porto Alegre, municipalité gérée par l’aile gauche du Parti des Travailleurs, ville pilote du budget participatif. C’est aussi la période où vont se succéder sur ce continent toute une série de victoire de candidats de gauche, parfois considérés comme « antisystèmes », Chávez en 1998 au Venezuela, Lula en 2002 au Brésil, Kirchner en 2003 en Argentine, Tabaré Vásquez en 2003 en Uruguay, Evo Morales en 2005 en Bolivie, Manuel Zelaya en 2005 au Honduras, Rafael Correa en 2007 en Équateur, Fernando Lugo en 2008 au Paraguay, etc…
  Victoires qui ne naissent pas de rien. Elles sont souvent l’expression et le débouché de très fortes luttes sociales. Mais il se trouve que sur le continent, l’exaspération populaire contre le néolibéralisme se déroule après la chute du Mur de Berlin. Les partis de la gauche traditionnelle ne portent plus de légitimité « naturelle » pour mener des luttes. Les partis communistes sont désavoués par l’effondrement du stalinisme et la social-démocratie est engluée dans son virage néolibéral. Les conflits se déroulent souvent hors du champ traditionnel et développent leurs propres expressions. Mais que ce soit pendant la guerre de l’eau en Bolivie, les mobilisations indigènes en Équateur, le mouvement des entreprises récupérées en Argentine, ou lors de la Commune d’ Oaxaca, il y a une constante universelle : une forte aspiration à l’émancipation. Elle s’exprime d’abord par la recherche de la démocratie la plus large, la plus égalitaire et la plus universelle. Elle s’exprime aussi par une volonté de rompre avec « l’ancien monde », celui de l’argent-roi, des inégalités et de l’injustice.
  La Commune d’ Oaxaca a concentré toutes ces aspirations et parce qu’elles sont toujours d’actualité, son combat doit être rappelé dans la mémoire collective.

Notes

[1] Le PRI, créé en 1946, est l’héritier du Parti National Révolutionnaire créé en 1929, se revendiquant de la révolution mexicaine de 1910, lui-même devenu Parti de la Révolution Mexicaine en 1938 sous Lazáro Cardenas. Le PRI se constitue autour d’une alliance entre mouvement syndical, institutions étatiques et forces armées. Le PRI est par construction un parti-État. À noter que le PRI est membre de l’Internationale Socialiste.

[2] Cette section est membre de l’opposition interne à ce syndicat, structurée nationalement, la CNTE (Coordination Nationale des Travailleurs de l’Éducation). Pour contrer l’influence politique de cette section 22, le SNTE va créer de toute pièce en 2006 une nouvelle section, la section 59, toute acquise au PRI.

[3] La présidente du syndicat national des enseignants (SNTE), Elba Esther Gordillo de 1989 à 2013, a été aussi secrétaire générale du PRI jusqu’en septembre 2005. Elle a été condamnée et emprisonnée pour détournements de fonds en 2013.

[4] Voir l’article de Inés González, Oaxaca, un pueblo en resistencia ciclica. Asamblea Popular de los Pueblos de Oaxaca, APPO, 2006 écrit le 22 septembre 2006.

[5] Le salaire minimum n’est pas le même suivant les États du Mexique.

[6] Voir l’article de Silvia Bolos et Marco estrada Saavedra, Conflicto y protesta : la Asemblea Popular de los Pueblos de Oaxaca (2005-2010), publié dans la revue Estudios Sociologicos, n°82 de 2010.

[7] Silvia Bolos et Marco Estrada Saavedra, op. cit.

[8] Voir l’article en forme de questions-réponses de la BBC du 31 octobre 2006. Il est fait mention aussi du soutien de l’ EZLN et de l’ancien candidat à présidence du Mexique pour le PRD (Parti Révolutionnaire Démocratique) Andrés Manuel Lopez Obrador, surnommé « AMLO ».
 
[9] Voir par exemple l’article de Luis Hernández Navarro, Oaxaca : sublevación y crisis de un sistema regional de dominio, paru dans la revue OSAL n° 20 d’août 2006.

[10] Voir l’article de Marco Antonio Estrada Saavedra, L’État et les mouvements sociaux durant la transition à la démocratie (2000-2012) paru en 2014 dans le n°89 de la revue Problèmes d’Amérique Latine

[11] Citation reprise de l’article de Pauline Rosen-Cros, Quand le Mexique s’insurge encore, paru dans l’ouvrage Amériques latines : émancipations en constructions.

[12] Voir le n°56 de la revue Trabajadores d’octobre 2006.

[13] Après la décision prise par le Sénat le 19 octobre 2006 jugeant que la demande de destitution du gouverneur était infondée, la section 22 du SNTE négociait en secret des revalorisations de carrière et des salaires. S‘appuyant sur cette décision, elle appelle immédiatement après à la fin de la grève, s’épargnant ainsi de son obligation de consulter les adhérents de son syndicat.

[14] Cuarta parte de L@s zapatistas y la Otra: los peatones de la historia, signé du Sous-Commandant Marcos.

[15] Il est fait référence à d’anciennes résistances armées dans l’État d’ Oaxaca, notamment le soulèvement de 1959 ou la lutte de l’ EPR (Armée Populaire Révolutionnaire) à la fin des années 1990, dernière manifestation de lutte armée. En 2006, cette forme de lutte a disparu depuis une dizaine d’années dans cet État.

[16] L’ APPO a fixé une règle : il était possible de participer aux élections locales ou nationales, mais à condition, soit de ne pas être un conseiller de cette Assemblée, soit d’en démissionner.

[17] Cette construction d’organisations politiques de peuples indigènes dans le camp du PRI est le résultat de la récupération des luttes traditionnelles par ce parti qui, dès 1995, à travers le code électoral d’ Oaxaca, puis en 1998 avec la loi du droit des peuples pour finir en 2001 avec la reconnaissance constitutionnelle des droits des peuples indigènes, a échangé des droits contre des bulletins de vote.

[18] Alors qu’Hugo Chávez annonce ne pas reconnaitre l’élection de Calderón, Evo Morales, président de la Bolivie, déclare que « même s’il y a eu fraude, le vainqueur doit être reconnu », position ratifiée le 14 septembre 2006 par le ministre des affaires étrangères et futur vice-président David Choquehuanca.

[19] Voir l’article édifiant sur les conditions de vote et de corruption, Gana abstencionismo en Oaxaca, publié dans le quotidien El Universal du 5 août 2007. Sur 42 sièges, le PRI en obtint 25 et le PRD 6…

[20] Voir par exemple l’interview de Humberto Montes et Oca Luna paru dans la revue Inprecor, n°622 de décembre 2015.

Mexique, énergie : éolien et solaire, fin de partie!

Ainsi il suffit qu'un président le décide pour que les EnRi soient débranchées. À peine croyable tant l' Etat français affirme le contraire.

ZERO EOLIENNE ET BASTA!
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Le Mexique débranche l'éolien et le solaire

IER
12/06/2020

  Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a qualifié les éoliennes de "ventilateurs", affirmant qu'elles ne produisaient pas beaucoup d'énergie, et il cesse de soutenir l'éolien et le solaire, y compris les connexions au réseau. Il aurait déclaré que le gouvernement cesserait de délivrer des permis pour les nouveaux projets éoliens qui interfèrent avec l'environnement et provoquent une "pollution visuelle".
  Alors que le Mexique est sur le point d'entrer dans sa pire récession de ces derniers temps, le président López Obrador réduit et arrête les subventions à l'énergie intermittente du vent et du soleil qui ont fait augmenter le coût de l'électricité pour sa population. Reconnaissant que l'électricité éolienne et solaire industrielle n'apporte que peu ou pas de valeur aux réseaux électriques, le Mexique s'efforce d'éviter les hausses de prix de l'électricité que connaissent l'Allemagne, le Danemark, la Grande-Bretagne, l'Australie du Sud, la Californie et d'autres gouvernements qui ont fortement subventionné et rendu obligatoire leur approvisionnement en énergie éolienne et solaire.

Le vent au Mexique
  Oaxaca est un État du sud du Mexique qui contient environ deux tiers de la capacité éolienne du pays. Les avantages initialement promis de ces installations éoliennes ne se sont pas matérialisés. Par exemple, les emplois n'ont pas répondu aux attentes et les améliorations promises aux routes ou aux écoles ne se sont pas concrétisées.
  Selon le documentaire de Michael Moore, la destruction écologique causée par l'extraction des minéraux précieux nécessaires à la construction des installations éoliennes et solaires a rendu les terres inhabitables et sans valeur pour les plantes et les arbres. La dépendance à l'égard de la Chine pour les minéraux de terres rares, dont les panneaux solaires et les éoliennes ont besoin, fait de l'énergie propre une proposition coûteuse du point de vue de la sécurité nationale.
  Le Centre national de contrôle de l'énergie du Mexique, ou Cenace, a indiqué qu'il suspendrait les connexions au réseau des nouveaux parcs solaires et éoliens en raison de l'intermittence de la production d'énergie solaire et éolienne, ce qui pourrait compromettre la sécurité énergétique du Mexique en période difficile, comme lors de la pandémie de coronavirus. Selon Cenace, la production intermittente des centrales éoliennes et solaires photovoltaïques affecte la fiabilité du système électrique national, ce qui a un impact sur la suffisance, la qualité et la continuité de l'approvisionnement en électricité.
  Certains pensent que la solution à l'intermittence de la production d'électricité est le stockage de l'énergie, qui tarde à arriver au Mexique - probablement en raison de son coût. Fin 2018, le Mexique a reçu sa première installation de stockage de batteries dans une usine automobile. Un an plus tard, la première installation de batteries derrière le compteur, qui dispose également de capacités de régulation de fréquence, a été mise en service à Puebla.

Électricité et pauvreté
  Les besoins de M. López Obrador en énergie fiable et abordable peuvent être mieux compris dans le livre de Robert Bryce, "Question of Power : Electricity and Wealth of Nations", où il note qu'environ 3,3 milliards de personnes, soit environ 45 % de la population mondiale, vivent dans des endroits où la consommation d'électricité par habitant est inférieure à 1 000 kilowattheures par an, soit moins que la quantité utilisée par un réfrigérateur. Environ 4 personnes sur 10 sur la planète vivent dans ce que Bryce appelle le "monde débranché". Selon Bryce, environ 1,2 milliard de personnes vivent dans des endroits où la consommation d'électricité par habitant est inférieure à 400 kilowatts-heure par an.
  En 2018, la consommation d'électricité par habitant au Mexique était de 2 632 kilowattheures, soit 16 % de moins que la moyenne mondiale et 80 % de moins que la moyenne américaine, selon le graphique de Bryce ci-dessous.




Importance des combustibles fossiles
  Plus de 6 000 produits proviennent des dérivés du pétrole brut, y compris des pièces de panneaux solaires et d'éoliennes. Les combustibles fossiles sont nécessaires à la fabrication d'équipements éoliens et solaires, à leur transport et à leur construction. Les combustibles fossiles fournissent souvent de l'électricité de secours lorsque le vent ne souffle pas et que le soleil ne brille pas. Les installations éoliennes et solaires nécessitent actuellement d'énormes quantités d'acier et de béton, dont les processus de fabrication nécessitent du pétrole et du gaz naturel. La construction d'une éolienne nécessite 900 tonnes d'acier, 2 500 tonnes de béton et 45 tonnes de plastique. La quantité d'acier nécessaire pour que l'énergie éolienne et solaire remplace les combustibles fossiles dépasse la capacité mondiale de production pendant des décennies.
  Et, comme la pandémie de coronavirus nous l'a montré, les énergies renouvelables ne peuvent pas produire des équipements médicaux essentiels tels que les systèmes à ultrasons, les ventilateurs, les systèmes de tomodensitométrie, les rayons X, les médicaments, les masques, les gants, le savon et les désinfectants pour les mains pour les hôpitaux, et les équipements de protection pour les médecins et les infirmières. Ces produits sont fabriqués à partir du pétrole brut.
  Le Mexique dispose de ressources pétrolières avec 8 milliards de barils de réserves. Le président López Obrador a promis une augmentation substantielle de la production pétrolière d'ici la fin de son mandat. Cependant, la crise du prix du pétrole due au coronavirus rend actuellement la production de pétrole difficile.

Conclusion
Le président mexicain López Obrador met fin aux subventions et aux interconnexions au réseau des parcs solaires et éoliens intermittents afin de maintenir les prix de l'énergie à un niveau abordable et de garantir une électricité fiable à la population mexicaine. La consommation d'électricité par habitant au Mexique est inférieure à la moyenne mondiale et M. López Obrador se concentre sur l'augmentation de la production pétrolière du pays, malgré le défi que représente la faiblesse des prix du pétrole due aux verrouillages des coronavirus qui réduisent la demande.

Mexique, Transition énergétique : l'armée éolienne française balaye tout sur son passage

Toute ressemblance avec des méthodes existant ou ayant existé en France, serait purement fortuite voulue.
Comme au Mexique et partout dans le monde, l'Union européenne, les gouvernements et le lobby éolien créateurs et porteurs de la Transition énergétique, font de nous, ruraux, des indigènes de seconde zone. Et ce, dans une quasi indifférence générale de l'opinion publique et un désert médiatique.
"Un immense fleuve d'oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom"
 Ernest Renan

"l’énergie produite dans l’isthme n’a jamais servie à éclairer les maisons de ses habitants [...] la réalisation de la dite « consultation indigène préalable, libre et informée » pour pouvoir clôturer la phase informative et commencer les travaux. [...] Cette consultation est forcément un simulacre [...] dans la mesure où cela fait deux ans que EDF s’accapare des terres communales sans le consentement de leur assemblée, et qu’elle a consolidé et renforcé ses relations avec les petits propriétaires, passant sous silence le caractère communal du territoire : un mépris de plus envers les droits concernant les terres communales et la libre détermination. [...] EDF détient déjà tous les contrats de location des terres qu’elle a obtenu auprès des petits propriétaires terriens moyennant finances.[...] achètent la population en promettant des emplois futur dans les parcs, en investissant dans la réparation d’espaces publics ou en organisant des fêtes privées pour les propriétaires tous frais payés avec bières, botanas (tapas) et musique à volonté.[...] La présentation du projet se fait dans les termes les plus longs et techniques possibles afin de garantir son inaudibilité. [...] De plus, les entreprises promettent du travail dans les parcs éoliens, mais il n’y en a que très peu.[...] un campus technologique régional a ouvert une unité académique à Union Hidalgo dont le seul cursus présentiel proposé s’intitule « ingénierie énergie renouvelable » [...] L’installation de ces projets est incompatible avec le respect des droits humains des peuples originaires [...] La tenue d’une consultation qui offrirait les conditions d’un vrai débat est contraire aux objectifs des entreprises [...] constituer en un bloc de communautés indigènes de villages frères par la douleur, l’abandon, le saccage, et la corruption systématique de la classe politique dans le pays.[...] cette consultation, était de montrer que le gouvernement était près à s’exécuter face à un refus du peuple, si celui ci s’exprime dans le cadre proposé par ce même gouvernement.[...] il est très certain que ces mêmes communautés ne pourront bénéficier d’aucunes ressources créées par le développement de la région, comme c’est le cas depuis 15 ans avec l’électricité produite par les parcs éoliens.

ZERO EOLIENNE ET BASTA

VIVE LA SOCIALE!
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La danse de la mort d’EDF dans le sud-est du Mexique

lundimatin
30 mars 2020 

Des nouvelles de l’isthme de Tehuantepec
Une fidèle lectrice de lundimatin bloquée au Mexique par la crise du coronavirus en a profité pour nous transmettre ce reportage depuis l’isthme de Tehuantepec. Depuis plusieurs années, cette bande de terre est le lieu d’une invasion massive de projets de développement industriels, au premier rang desquels se trouvent des parcs éoliens d’EDF ainsi qu’un vaste plan de corridor interocéanique, ou transisthmique. Face à cela et à un président qui déclare à qui veut l’entendre la mort du néolibéralisme : la résistance des communautés de l’isthme s’organise.
En France, montagnes, vallées, plaines et mers sont envahies petit à petit par les éoliennes d’EDF. Nos horizons, ici et ailleurs, sont des pales d’aérogénérateurs qui s’étendent à l’infini, des réseaux électriques de très haut voltage qui emmènent l’énergie on ne sait où, et des nuits qui clignotent rouge comme des mauvais rêves. Nous savons déjà que l’implantation du renouvelable en remplacement de l’énergie fossile permet d’établir un marché mondial de crédit carbone et permet au gouvernement de légitimer en parallèle le renouvellement de ses centrales nucléaires, tout en détruisant les territoires et les formes de vies diverses qui les habitent. Ceux qui luttent contre les parcs éoliens et leur méga-réseaux électriques, comme l’ Amassada [1] en Aveyron, en témoignent depuis plusieurs années déjà.
Si l’on regarde au-delà, on s’aperçoit que la carte d’implantation des projets en énergie renouvelable d’EDF Renouvelables s’étend sur toute la surface du globe. Au Mexique, l’isthme de Tehuantepec, une des régions les plus venteuses du monde, en paye les frais depuis une quinzaine d’années. Là-bas, les pales des aérogénérateurs sont comme les croix d’un immense cimetière qui retient ceux qui se sont battus pour défendre l’usage de leur territoire contre la voracité des entrepreneurs. L’isthme de Tehuantepec est une région de Mésoamérique qui s’est illustrée par sa résistance millénaire face à la colonisation avec notamment la conservation de sa langue et de ses fêtes malgré des campagnes de métissage forcé depuis 500 ans. Malgré les multitudes de concessions minières qui attendent pour ouvrir la terre et les milliers d’éoliennes entre lesquelles paissent les troupeaux de vaches désorientées, la résistance ne s’arrête pas et durera tant que les convoitises colonialistes des entreprises transnationales dureront. En 2014, Alessi Dell Umbria nous avait déjà fait parvenir via son documentaire « Le vent de la révolte » les échos de la bataille victorieuse des Pueblos de pêcheurs contre une entreprise d’éoliennes dans le sud de l’isthme. Parce que la ritournelle du capitalisme vert est plus que jamais d’actualité, il convenait de faire le voyage à nouveau pour prendre des nouvelles et comprendre comment les luttes continuent dans cette région. D’autant plus qu’une gauche qui se prétend anti-néolibérale est au gouvernement depuis 2018 pour la première fois de l’histoire du Mexique. Comment ce même gouvernement qui déclare la mort du néolibéralisme peut-il justifier ce genre de projets ?


La danse de la mort d’EDF dans le Sud-est Mexicain

La filiale d’EDF Renouvelables, Eolicas de Oaxaca s’apprête à commencer les travaux de son quatrième parc éolien dans la région du sud-est mexicain, l’isthme de Tehuantepec.


 

 


« Dans ce contexte de privation, violence, violations, omissions et complicités exacerbées ; pour ouvrir la voie aux compromis et aux accords, signés avec les entreprises néolibérales dans le dos des peuples indigènes doyens des terres ; les gouvernements étatiques et fédéraux, exécutent ensemble la danse de la mort par dessus notre sol, mer, et ciel. » [2]

Depuis 2016, EDF Renouvelables et sa filiale Eolicas de Oaxaca, tente d’imposer son quatrième parc éolien dans l’isthme de Tehuantepec, cette fois dans le municipio de 15 000 habitants de Union Hidalgo, o Ranchu Gubiña en langue Diidxazá du peuple Binnizá (Zapotèque) [3]. EDF s’est implanté dans la région depuis 2009, aux côtés d’entreprises espagnoles, allemandes et danoises comptant au total 28 parcs éoliens et environ 2 000 éoliennes. Alors que la mesure de l’électricité produite est toujours annoncée en nombre de personnes bénéficiaires, l’énergie produite dans l’isthme n’a jamais servie à éclairer les maisons de ses habitants : elle est revendue directement aux grandes entreprises comme Coca Cola ou Grupo Bimbo, numéro un de l’agroalimentaire au Mexique.



L’entreprise française exploite déjà 3 parcs éoliens totalisant 189 aérogénérateurs pour une puissance de 390 MW. Le nouveau projet, cyniquement nommé Gunaa Sicarù, « a femme jolie » en référence à la devise de Ranchu Gubiña, « Tierra de las mujeres bonitas » est bien plus ambitieux que les précédents avec une puissance de 342 MW pour 62 aérogénérateurs. La capacité de chaque turbine a considérablement augmenté en passant de 2,5 MW à 4,84 MW pour le nouveau projet. Ce dernier s’étend sur la commune d’Union Hidalgo et La Venta sur une surface totale de 4 708 ha. Deux projets en plus de celui-là sont en attente d’autorisation de la part de la Commission de Régulation de l’Énergie. Dans la région de l’isthme, le vent souffle parfois si fort que les éoliennes doivent être à l’arrêt et les camions poids lourds s’effondrent sur la route Panaméricaine. Malgré cela, ici, la voracité et la dévastation n’ont pas de limite.





Selon l’agenda de l’entreprise le projet devait initialement être opérationnel pour le mois de juin 2019. C’est pour cela que depuis 2017, elle tente d’imposer via la Secretaria de Energia (SENER), la réalisation de la dite « consultation indigène préalable, libre et informée » pour pouvoir clôturer la phase informative et commencer les travaux. Depuis lors les opposants au projet représentés par les comuneros [4] d’Union Hidalgo et autres collectifs n’ont cessé de dénoncer l’absence de conditions adéquates pour la tenue de cette consultation, des menaces répétées envers ceux qui exprimaient un refus aux profonds dommages causés par le séisme de magnitude 8,2 qui ravagea la région le 7 septembre 2017.



Cette consultation est forcément un simulacre, comme le signalent les compañeras :
« Les comuneros signalent que la procédure de consultation n’a pas respecté le caractère « préalable » qu’elle doit avoir, dans la mesure où cela fait deux ans que EDF s’accapare des terres communales sans le consentement de leur assemblée, et qu’elle a consolidé et renforcé ses relations avec les petits propriétaires, passant sous silence le caractère communal du territoire : un mépris de plus envers les droits concernant les terres communales et la libre détermination. Ce désaccord entre comuneros et petits propriétaires est grave et connaît des antécédents. En 1964, la Résolution Présidentielle concernant la Titulation de Biens Communaux reconnaît et attribue 68.112 ha à la municipalité zapotèque de Juchitán de Zaragoza et ses annexes : Xadani, La Ventosa, El Espinal, Chicapa de Castro et Unión Hidalgo. » [5]
L’assemblée des comuneros est l’autorité propriétaire des terres communales, représentée légalement par son commissaire des biens communaux. Les comuneros y décident quel sera l’usage des terres et règlent les différents problèmes qui se posent à eux comme par exemple les conflits sur les limites de terres entre différentes communautés.
Seulement, à Juchitan, l’âge d’or de l’assemblée fût de courte durée. Dans les années 1970, de violents conflits opposèrent les paysans au régime corporatiste du Parti Révolutionnaire Institutionnel (Partido Revolucionario Institucional, parti-État issu de la révolution mexicaine, au pouvoir pendant 70 ans). Le violence atteignit son apogée avec d’une part la disparition forcée de Victor Yodo en 1978, qui fût le dernier commissaire des biens communaux de Juchitan et d’autre part le massacre d’enfants et de paysans. Ces années de troubles ont vu les terres de Juchitan se démanteler. L’affaiblissement des autorités communales les dernières décennies a eu pour conséquence l’établissement d’actes de propriété via des cabinets notariaux sur les terres d’usage communal, le tout appuyé par les administrations municipales. Cette procédure est illégale au regard du droit agraire des communautés et de la résolution présidentielle de 1964. Malheureusement, peu à peu, au fil des années, l’idée d’une assemblée administrant l’usage des terres communales s’est éteinte dans l’esprit des habitants. Très peu de personnes se souviennent du statut de ces terres aujourd’hui, les comuneros sont environ 200 et pour la plupart des personnes âgées. Tout cela augmente la difficulté et l’isolement de leur tâche de défense des biens communaux. Ainsi, EDF détient déjà tous les contrats de location des terres qu’elle a obtenu auprès des petits propriétaires terriens moyennant finances. Cela fait déjà plusieurs années que des entreprises comme EDF ou Demex, entreprise espagnole qui possède entre autres un parc éolien sur les terres d’Union Hidalgo, achètent la population en promettant des emplois futur dans les parcs, en investissant dans la réparation d’espaces publics ou en organisant des fêtes privées pour les propriétaires tous frais payés avec bières, botanas (tapas) et musique à volonté.

"Plus de travaux sociaux pour Union Hidalgo ; DEMEX-Renovalia continue d’aider cette communauté, cette fois ci avec le goudronnage de 2 256 mètre carré de la rue Ignacio Allende, 5e section. Union Hidalgo, Oaxaca, septembre 2019"

Il y a quelques mois, l’ONG en défense des droits humains Prodesc [6], qui accompagne juridiquement les opposants au projet éolien à Union Hidalgo, saluait la courageuse sentence d’une juge de la cour fédérale en faveur de la communauté indigène de Ranchu Gubiña. Ainsi l’entreprise EDF Énergie Nouvelle était mise en demeure pour son non-respect de la loi française sur le devoir de vigilance votée en 2017. L’électricien était accusé de violation des droits humains au Mexique pour non respect de la mise en place de la consultation dans les conditions de sécurité et d’informations adéquates. Malheureusement, on constate aujourd’hui que, malgré le fait nouveau qu’une consultation soit supervisée par une juge fédérale, celle-ci se poursuit dans des conditions d’exercice des droits humains déguisées pour satisfaire les institutions.



L’art de la « consultation »
Des réunions sont tenues simultanément dans 5 sections du village d’Union Hidalgo et en langue zapotèque afin que « toute » la population puisse y avoir accès. Cela permet à la Secretaria de Energia de légitimer à nouveaux frais le processus démocratique de consultation puisque toutes les organisations gouvernementales chargées d’administrer les questions indigènes peuvent donner leur accord à la clôture de la phase informative et au commencement des travaux. Et ce malgré le fait évident que la plupart des personnes qui assistent aux réunions sont ramenées par les groupes de petits propriétaires, ou alors sont des employés de la municipalité et étudiants de l’université en énergie renouvelable forcés d’y assister sous peine de licenciements. L’entreprise, qui menace les propriétaires de la perte de bénéfices si le projet venait à être annulé, les oblige à ramener chacun 10 personnes. Mais on a tellement fait croire aux habitants que l’affaire des éoliennes ne concernait que les propriétaires, que les autres habitants, par peur ou apathie, ne se déplacent qu’en échange de 250 pesos par réunion. En échange de cet argent, ils viennent faire acte de présence pour huer ou menacer ceux qui voudraient émettre quelques objections. Ainsi les différentes autorités présentes à la tribune peuvent apprécier passivement les conséquences du climat qu’elles ont instauré et observer les propriétaires défendre aveuglement leur intérêt face à des opposants isolés.
La présentation du projet se fait dans les termes les plus longs et techniques possibles afin de garantir son inaudibilité. Une amie présente se plaint : « le traducteur est mauvais. Et puis ils parlent toujours de la manière dont ils vont exploiter le territoire mais jamais des usages qui vont se perdre ». Les arguments sont ridicules : pour atténuer l’impact du tassement des sols du à la construction des routes pour les machines, l’étude d’impact environnemental recommande aux entreprises de diminuer la vitesse de leur véhicule sur place. Ou alors ils rassurent en affirmant que seulement 2,5 % de la surface totale du projet sera occupée par les tours, les méga-transformateurs électrique et les chemins. La vie en dessous pourra continuer dans le respect des traditions agricoles, même avec la pollution auditive, la disparition des oiseaux, la disparition des poissons dans la lagune due aux vibrations provoquées par les turbines dans le sol et à sa contamination par l’huile qui dégouline le long des tubes !



Énergie du crime et crime de l’énergie
L’arrivée d’entreprises étrangères dans la région est génératrice de tensions extrêmes entre les pobladores, notamment au sein des mafias du secteur de la construction qui se battent pour obtenir les autorisations de travaux. L’année dernière, six personnes qui venaient postuler pour travailler dans un parc éolien à la Venta furent assassinées à l’entrée du village par un commando armé [7]. Un leader d’un syndicat de travailleur présent lors de la fusillade avait été menacé quelques mois plus tôt par le biais d’une banderole dont le message le pressait de quitter le village dans les douze heures. Il y a peu de ça, le 31 janvier 2020 à Union Hidalgo, était assassiné en pleine rue et en plein jour un ingénieur qui travaillait à la réfection d’un rue [8]. Des conflits naissent aussi entre les mafias et les propriétaires des terres louées aux parcs éoliens. Ces derniers, se sentant floués du peu de bénéfices octroyés par la location de leur terrain, souhaitent bénéficier davantage des travaux. De plus, les entreprises promettent du travail dans les parcs éoliens, mais il n’y en a que très peu. À Union Hidalgo, le parc éolien existant de Piedra Larga comptant 152 aérogénérateurs n’embauche que par contrat très court et les travailleurs sont envoyés ensuite dans d’autres États du pays, comme à Puebla. Il y a quelques années, un campus technologique régional a ouvert une unité académique à Union Hidalgo dont le seul cursus présentiel proposé s’intitule « ingénierie énergie renouvelable » [9]. La promesse de travail dans les parcs éoliens pour la centaine d’élèves n’est donc qu’un rêve, et ceux-ci devront migrer pour trouver du travail plus au nord comme c’est malheureusement le cas pour beaucoup de jeunes istmeños. Ces tensions s’exacerbent dans un contexte où les habitants de l’isthme se relèvent à peine du terrible tremblement de terre de septembre 2017. Les rues sont encore parsemées de tas de gravats, certaines maisons ne sont pas reconstruites et des fractures profondes ont émergées à cause de la mauvaise gestion des aides financières et de son détournement par des organisations ou des municipalités.



Comme nous le disent les compañeras istmeñas :
« Face au changement climatique, l’énergie éolienne est perçue dans le monde comme une mesure écologique et alternative. En d’autres termes, ce qui était sensé être une transition écologique, a, de fait, ouvert la brèche à tout un marché de crédits-carbone. La crise environnementale, quasi incontrôlable, que nous connaissons annonce non seulement la catastrophe vers laquelle nous allons, mais elle reste aussi accrochée au colonialisme structurel qui domine dans les pays du « premier monde » à l’égard des pays du troisième monde, ou des pays dits « émergents ». C’est le cas des investissements de l’entreprise EDF, dont l’État français est actionnaire majoritaire, qui ont entraîné une violence génocidaire contre le peuple Binnizá (Zapotèque). (…) Concrètement, nous faisons référence à la forme sous laquelle se déploie le capital français dans l’isthme de Tehuantepec, intensifiant ainsi une économie du crime qui trouve son reflet dans les assassinats produits des conflits entre caciques locaux. À ce sujet, on peut affirmer de manière catégorique que le capital français fait bien partie de la violence structurelle qui s’exerce actuellement contre les peuples de l’isthme. Vu sous cet angle, ce que l’on suppose être une alternative à la catastrophe écologique apparaît non seulement comme une tartuferie du capitalisme vert, mais elle se trouve aussi profondément imbriquée dans une économie de guerre. En effet, dans la mesure où le capital français exaspère les disputes locales, il donne des arguments à l’État mexicain pour légitimer une intervention militaire et déployer des Bases d’Opérations Mixtes, qui ne sont rien d’autres que des manœuvres pour l’occupation des routes fédérales, des entrées et des sorties des communautés. » [10]
Pour faire face aux menaces constantes que les luchadores reçoivent, les organisations en défense des droits humains proposent des mesures de protection spéciales appelées « medidas cautelares » mises en places par la Secreteria de Gobierno, Secrétariat du gouvernement, pour les journalistes et défenseurs des droits humains au Mexique. En substance, il s’agit d’un dispositif de sécurité qui comprend la mise en place de caméras de vidéo-surveillance, de grilles et de portails au domicile de la personne menacée, ainsi que la remise d’un « bouton de panique » GPS à activer en cas d’attaque. Des policiers viennent régulièrement au domicile faire signer un document qui permet de vérifier la présence de la personne et recenser les éventuelles menaces qu’elle aurait reçu. Ce type de mesure, qui ressemble à un contrôle judiciaire, pose plusieurs problèmes comme la connaissance par la police de chaque déplacement des personnes protégées alors que cette même police est bien souvent aux premières places du système de corruption. Mais aussi on peut s’inquiéter de la détention par le gouvernement d’un fichier des personnes menacées. Ainsi que des risques de tension à l’intérieur des luttes quant à ces traitements privilégiés. Enfin, l’inefficacité de ce genre de mesures est patente : en témoigne les récents assassinats de membres du CNI, dont celui du rappeur Tio Bad en décembre 2019. Quel intérêt le gouvernement aurait-il de protéger ceux qui luttent contre sa politique à part celui de faire croire à une absence de collusion avec les commandos et autres sicarios, tueurs à gage, protégeant les intérêts des entreprises et donc de l’État lui même ?

Se défendre : par les droits humains ou depuis le droit agraire ? Quelles stratégies de résistances ?
L’installation de ces projets est incompatible avec le respect des droits humains des peuples originaires, Pueblos originarios. La tenue d’une consultation qui offrirait les conditions d’un vrai débat est contraire aux objectifs des entreprises. Réclamer le respect des procédures de consultation en vertu de l’article 169 de l’ OIT (Organisation Internationale du Travail) peut permettre de gagner du temps mais le risque est qu’à chaque fois les entreprises adaptent leur stratégie pour se blanchir face aux injonctions des institutions en défense des droits des peuples indigènes. Dans le cas de l’isthme de Tehuantepec, région clé qui sépare le Sud du Nord du continent et qui relie l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, les intérêts transnationaux et la corruption sont si importants que la défense des droits est une œuvre infinie : quoi qu’il arrive ils seront outrepassés ou déviés pour laisser le passage aux machines. C’est aussi une source de travail infinie pour les ONG spécialisées dans la défense des droits fondamentaux. Et même si au terme des procédures le projet se concrétise, on saluera l’action des ONG pour le travail qu’elles ont accompli afin que les droits humains soient respectés. La présidente de l’organisation Prodesc qui accompagne les comuneros à Union Hidalgo, Alejandra Ancheita Pagaza, est une des personnalités les plus primées du Mexique en vertu de son action en défense des droits. En 2019, l’université Paris Nanterre lui octroyait même le Doctorat Honoris Causa, prix discerné tous les cinq ans a des personnalités, comme ça avait été le cas pour le Dalaï Lama en 1984. Que le Sénat de la République mexicaine reconnaisse publiquement son rôle en tant que défenseures des droits humains en 2015, montre bien que cette œuvre, aussi louable soit-elle, ne permet pas d’empêcher la voracité des multinationales dans leur dévastation des territoires indigènes. Entrer dans le jeu de réclamer une vraie consultation concernant des projets de cette ampleur peut avoir sa logique en terme de respect des procédures démocratiques mais ne permet pas de déployer un rapport de force pour un refus catégorique du projet. La consultation ne devrait pas avoir lieu. Ici, le seul droit qui permettrait réellement d’arrêter ces projets est le droit agraire dont bénéficient les communautés indigènes. Pour cela, un avocat rédigea un amparo agraire [11] qui permettrait de faire valoir l’autorité des terres de la communauté agraire de Juchitan, dévoilant l’illégalité des procédures de privatisation des terres depuis des années. L’utilisation de ces recours par les communautés est une des armes les plus utilisées et efficaces pour stopper un projet, ou au moins de ralentir considérablement le temps de la procédure. Récemment, un amparo déposé contre le projet du Tren Maya [12] fût gagné par la communauté de Calakmul (Campeche), interdisant les travaux de s’effectuer dans son territoire. Les communautés Chontal dans l’État de Oaxaca ont également gagné récemment un amparo suspendant les opérations d’une concession minière canadienne dans leur territoire.



À la dernière réunion de consultation, le 27 février 2020, la Secretaria de Energia a clairement laissé entendre sa volonté imminente de clôturer la phase informative du projet. Leur intention est de commencer les travaux en juillet 2020. Face à cette accélération, les comuneros d’Union Hidalgo se prononcèrent le vendredi 6 mars 2020 lors d’une conférence de presse à Juchitan, avec l’assemblée des peuples de l’isthme en résistance pour se « constituer en un bloc de communautés indigènes de villages frères par la douleur, l’abandon, le saccage, et la corruption systématique de la classe politique dans le pays. » Ils continuaient en affirmant :
« La division des pueblos [13] est un héritage avec lequel les gouvernements locaux et fédéraux nous ont historiquement frappés. Nous voyons une réalité et un contexte qui se répètent encore une fois dans nos communautés. Ils lacèrent nos droits et condamnent nos enfants et nos pueblos à mendier ce qui est notre. Pourquoi devons nous leur permettre de décider de notre futur ? Pourquoi ne pouvons nous pas exercer nos droits avec autonomie ? Pourquoi devons-nous leur demander l’autorisation de nous réorganiser ? ».
La résistance des peuples de l’isthme s’articule depuis des années, et le jour de la conférence de presse à Juchitan, les pobladores d’Alvaro Obregon et San Dionisio del Mar étaient présents, ceux-là mêmes qui avaient réussi à empêcher l’installation d’un parc éolien de la multinationale Mareña Renovable en 2014 [14].
Le samedi 14 mars 2020, la phase informative du projet fut officiellement clôturée et ouverte la phase délibérative dans une ambiance délétère. Pour les comuneros et habitants d’Union Hidalgo, opposants au projet d’EDF Énergie Nouvelle Gunaa Sicarú, tout va se jouer dans les trois prochains mois.


Le vieux rêve néolibéral du corridor Inter-océanique
L’enjeu de défendre les terres communales de l’isthme de Tehuantepec est d’autant plus important que le gouvernement actuel de gauche a déjà annoncé vouloir mettre en œuvre le pharaonique et historique projet de corridor inter-océanique, qui portait aussi avant sa réactivation en 2018 le nom de Transístmico. Ce projet vieux de presque deux siècles prévoit de connecter le golfe du Mexique à l’océan Pacifique par « voie sèche » : en l’espèce, par la réhabilitation de la ligne de train qui traverse l’isthme, une des régions les plus étroite du continent. L’idée est d’augmenter la capacité de fret du train, d’agrandir les ports de Salina Cruz et de Coatzacoalcos, de construire une autoroute et un ensemble conséquent de pôles industriels tout au long de son parcours. La position stratégique de l’isthme de Tehuantepec agit comme un goulot qui sépare le sud du nord. Il a déjà été annoncé que les infrastructures du corridor inter-océanique serviront de « mur de contention » pour contrôler et gérer la progression des vagues migratoires d’Amérique centrale vers les États Unis, prêtant main forte au mur de Trump. Selon le président Andrés Manuel Obrador, dit AMLO : « la consultation a été faite et les gens sont favorables au projet du Transístmico, parce que les gens veulent du travail et du bien-être » [15].



À ceux qui s’opposent aux méga-projets d’infrastructures et dénoncent des consultations frauduleuses, le président rétorque :
« Écoutez, radicaux de gauche, pour moi vous n’êtes rien de plus que des conservateurs » [16].
Il fit cette déclaration le 8 février 2019, concernant les opposants à la centrale thermo-électrique de la Huexca, à Cuautla, dans l’État de Morelos lors d’une de ses fameuses mañaneras, ses allocutions matinales dans lesquelles il « s’adresse au peuple ». C’est notamment à Amilcingo, dans ce même État de Morelos que Samir Flores, également membre du CNI, luttait contre cette centrale et fût assassiné le 20 février 2019, quelques jours à peine après la déclaration du président. Encore une fois en janvier 2020, le président accusait les opposants au projet du Tren Maya d’agir comme des conservateurs :
« Ils veulent nous contrer. L’extrême gauche et l’extrême droite agissent ensemble. ». « Déjà beaucoup affirment qu’il n’est pas possible de s’opposer à un gouvernement qui travaille pour servir le peuple ; s’il s’agissait d’un gouvernement corrompu et oppresseur, ils auraient raison, mais nous représentons un gouvernement démocratique et humaniste. Nous n’allons commettre aucun arbitraire. » [17]
Le président de gauche AMLO prétend opérer la 4e Transformation mexicaine, dite 4T, après l’Indépendance, la Réforme, et la Révolution. Depuis son élection en 2018, il appuie de manière féroce l’imposition de méga-projets économiques dans les régions indigènes tout en déclarant simultanément la mort du néolibéralisme, comme dans cette annonce du 17 mars 2019 : « Nous déclarons formellement depuis le Palais National la fin de la politique néolibérale, cette politique économique de pillage, anti-populaire et corrompue » [18].



Sa stratégie prétendument populaire pour imposer la réalisation de grands projets d’infrastructures est de mettre en place justement des simulacres de consultations via L’institut National des Peuples Indigènes (INPI) pour prouver que le peuple est d’accord. Une des promesses de campagnes du président Lopez Obrador était de mettre en place une consultation populaire qui déciderait si le projet d’aéroport très contesté Texcoco, à Mexico, près de la commune de San Salvador de Atenco,  se ferait ou non. Mais au moment de la consultation en février 2018, on demandait au peuple de voter en faveur de l’aéroport de Texcoco ou en faveur...d’un autre aéroport ! Il s’agit d’un nouveau projet, remplaçant celui de Texcoco, de construction d’un deuxième aéroport pour la ville de Mexico, qui serait le deuxième plus grand aéroport en construction après celui d’Istanbul (Turquie) [19]. La réponse donnait l’aval pour la construction d’un aéroport international à Santa Lucia, au nord de la ville de Mexico. Ce qui importait, à travers cette consultation, était de montrer que le gouvernement était près à s’exécuter face à un refus du peuple, si celui ci s’exprime dans le cadre proposé par ce même gouvernement. Cela permettait d’asseoir la légitimité du processus de consultation comme étant réellement démocratique. Tout ceci est clairement et de toute évidence une farce car l’aéroport longtemps contesté de Texcoco était déjà remis en question par des scientifiques en raison de l’instabilité des sols où il devait se construire. Et que le gouvernement appuyait déjà le projet d’un autre aéroport pour la ville de Mexico avec celui de Santa Lucia.



Comme le dit la déclaration de clôture de l’assemblée de la rencontre du CNI « El Istmo es nuestro » en septembre 2019 :
« Avec le mensonge de vouloir éradiquer la pauvreté du sud du Mexique, le gouvernement de Lopez Obrador, en pleine collusion avec les mafias entrepreneuriales, la délinquance organisée et les partis politiques de toutes les couleurs, reprend le vieux rêve de Porfirio Diaz, et les plans de tous les gouvernements néolibéraux depuis Salinas de Gortari, offrant le territoire national au capital global. […] Pour réaliser le vieux rêve du projet Transístmico, le gouvernement moreniste, du parti Morena, de AMLO et ses alliés entrepreneuriaux utilisent de vraies tactiques de contre-insurrection : avec ses programmes d’assistance individualisés, ses consultations truquées validées par le mal-nommé Institut National des Peuples Indigènes (INPI) avec ses leaders cooptés, ses campagnes de diabolisation des mouvements sociaux... » [20]
À l’inverse des consultations menées par la Secretaria de Energia dans le cas des parcs éoliens au sein des villages, les consultations de l’INPI se font de manière régionale, c’est à dire en une fois dans une localité pour toute la région.



Le projet du corridor inter-océanique faisait partie d’un vaste projet de Zones Économiques Spéciales jusqu’en avril 2019. On peut lire justement dans le texte « Habiter la fragmentation » à paraître dans la prochaine revue trans-océanique Liaisons2 :
« …[les] Zones économiques spéciales (ZES) [étaient] un ensemble de sept pôles de développement industriel dans le sud-est mexicain. Au cours de ses premiers mois de gouvernement, Obrador a décrété l’abandon des ZES, suscitant l’enthousiasme d’un grand nombre de ses partisans naïfs et progressistes. En réalité, comme le souligne l’un des principaux gestionnaires d’un autre des points névralgiques du Projet Mésoamérique au Mexique, le Corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec, l’idée des ZES n’a été abandonnée que parce que le gouvernement précédent n’avait pas su la faire passer au-delà du stade des intentions : à présent, elle va se concrétiser. Par ailleurs, le nombre de ZES posait précisément problème en raison de son caractère restrictif. Carlos González, membre et avocat du CNI, note qu’avec le gouvernement de Morena, c’est le territoire mexicain dans son ensemble qui est devenu une zone économique spéciale : plus un seul espace ne doit être épargné, tout doit être pillé. »
Pour appuyer l’industrialisation et la dévastation sans retour que ce projet prévoit dans l’isthme de Tehuantepec, le gouvernement prétend apporter ici une solution à l’une des régions les plus pauvres du Mexique : la création d’emploi massive. Mais il ne précise jamais comment ces emplois bénis vont se révéler contre-productifs pour les communautés avec la sur-exploitation des pobladores dans l’ hotêlerie et autres secteurs touristiques et tertiaires. Aussi, il est très certain que ces mêmes communautés ne pourront bénéficier d’aucunes ressources créées par le développement de la région, comme c’est le cas depuis 15 ans avec l’électricité produite par les parcs éoliens. Comme le dit la linguiste Ayuuk (Mixe) Yásnaya Aguilar dans un article paru en mars 2020 : « Les discours de l’inclusion montrent d’emblée une relation de pouvoir implicite : ceux qui parlent d’inclusion montrent qu’ils ont le pouvoir de l’appliquer. L’orientation de l’inclusion est éloquente : qui compte inclure qui ? (…) L’intervention de l’État au travers de l’ assistencialisme a eu pour effet aussi la création et le renforcement de réseaux clientélistes qui mettent en difficulté l’autonomie et la libre détermination. L’État crée les problèmes avec son intervention et sa prétention intégrationniste, par un exercice d’effacement par métissage et en prétendant résoudre ces problèmes avec plus de projets qui s’implantent depuis la question de l’inclusion. » [21]



Aujourd’hui, certains disent que les offres de travail pour les travaux commencent à arriver. En février 2020, le gouvernement fédéral attribuait à douze entreprises les cinq contrats pour la réhabilitation du train Transístmico [22]. De nombreuses concessions minières encore non exploitées attendent le lancement du processus d’industrialisation massive de l’isthme pour lancer leur opérations. D’autres disent que ce projet vieux datant du XIXe siècle ne verra jamais le jour. Mais c’est sans compter la popularité encore très forte du président AMLO et ses techniques d’achat des populations moyennant des bourses et programmes sociaux. Ce projet qui prévoit de passer au travers de 80 municipalités et 11 cultures indigènes différentes peut encore rencontrer une forte opposition ce qui n’arrangerait évidemment pas le pouvoir en place. Dans les prochains mois, les conflits pourraient se durcir dans le sud-est mexicain.




[1] https://douze.noblogs.org/

[2] Conférence de presse prononcée par l’Assemblée des Peuples de l’Isthme en Résistance le jeudi 6 mars 2020 à Juchitan

[3] L’ appellation « zapoteco » vient de la langue Náhuatl, de l’Empire Mexica pour se référer à ce peuple et sa langue. Les espagnols ont utilisé la terminologie utilisée par les Mexicas pour appeler les autres nations au lieu de chercher comme celles-ci se nommaient elles-mêmes. Plusieurs peuples originaires ne s’appellent pas eux-mêmes comme on les appelle couramment : Les Mixes se disent Ayuuk, les Tarahumaras se disent Rarámuris etc.

[4] Il s’agit d’une personne titulaire de droits agraires légalement reconnus qu’elle possède en comun avec les autres titulaires. Ces droits, transmis par lien familial, lui permet l’usage de ses parcelles et la cession de ses droits, et aussi le bénéfice des biens d’usage commun.

[5] Josefa Contreras y Andrea Manzo : https://espoirchiapas.blogspot.com/2019/12/mexique-megaparcs-eoliens-et-resistance.html

[6] Proyectos de Derechos Económicos, Sociales y Culturales (Projets de droits économiques, sociaux et culturels).

[7] https://www.elsiglodetorreon.com.mx/noticia/1578742.sepultan-a-5-victimas-de-multihomicidio-en-oaxaca.html

[8] https://imparcialoaxaca.mx/policiaca/401860/dos-personas-fueron-atacadas-a-balazos-en-union-hidalgo/

[9] https://www.facebook.com/unidadacademicaenergiasrenovables/videos/560638121089925/

[10] Josefa Contreras y Andrea Manzo : https://espoirchiapas.blogspot.com/2019/12/mexique-megaparcs-eoliens-et-resistance.html

[11] Régime particulier de protection juridique des comuneros et ejidatarios issu de la réforme agraire après la révolution mexicaine.

[12] Le tren Maya est un des projets phare de la présidence de Andres Manuel Obrador. Il consiste en la construction d’une ligne ferroviaire qui fait le tour de la péninsule du Yucatán, passant par les Etats du Chiapas, Tabasco, Campeche, Quintana Roo et Yucatán et traversant de nombreuses communautés indigènes. Le but affiché de ce train est de promouvoir un parcours touristique au travers des communautés pour étaler la concentration touristique et permettre le « développement » de ces régions pauvres dans le « respect » de l’environnement.

[13] Voici la définition du terme « pueblo » proposée dans le texte « Un pueblo, un monde » publié par la revue inter-océanique Liaisons :
« Comme dans plusieurs autres langues, le mot espagnol pueblo désigne autant une unité démographique, peuple,  qu’un pâté de maisons, village ; et autant une multitude d’individus dépossédés qu’un corps politique solide. Dans la langue mineure mexicaine, en revanche, il n’y a pas de telle confusion. À l’origine, le concept de pueblo tentait de traduire la forme par laquelle les Nahuas nommaient les lieux qu’ils habitaient : altépetl, qui est une espèce de simplification d’une métaphore double – in atl, in tépetl, « dans les montagnes, dans les eaux ». Peu importe s’il y a une plaza au centre d’un village ou seulement un ensemble de parajes dispersés sur une tranche de sierra. Le pueblo, c’est les montagnes, les vallées, les eaux et les grottes. Mais aussi, et par-dessus tout, le maillage complexe de relations auxquelles elles donnent lieu : les langues, les travaux, les assemblées, les fêtes, les conflits, les morts. Il n’y a pas de pueblo sans territoire, ni terre qui ne soit habitée. »

[14] http://www.article11.info/?Jours-de-baston-a-Alvaro-Obregon

[15] https://www.animalpolitico.com/2019/04/amlo-consulta-indigenas-corredor-transistmico/

[16] https://www.animalpolitico.com/2019/02/amlo-termoelectrica-morelos-radicales-izquierda/

[17] https://www.jornada.com.mx/2020/01/06/politica/003n1pol

[18] https://www.elsoldemexico.com.mx/mexico/politica/amlo-declara-el-fin-de-la-politica-neoliberal-3198476.html

[19] https://www.youtube.com/watch?time_continue=24&v=i3TT4R1189A&feature=emb_logohttps://www.youtube.com/watch?time_...16 https://radiozapatista.org/?p=32128

[20] https://www.animalpolitico.com/2019/02/amlo-termoelectrica-morelos-radicales-izquierda/

[21] https://elpais.com/elpais/2020/03/10/opinion/1583849731_517412.html

[22] https://eldiariodelnoroeste.mx/nacional/dan-cinco-contratos-de-tren-transistmico-20200207-1624791.html

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