mardi 20 février 2018

Joseph Epstein, bon pour la légende - livre partie I

http://www.pascalconvert.fr
Pascal Convert
2007


Joseph Epstein



Joseph Epstein. Bon pour la légende. Lettre au fils
Editions Atlantica-Séguier, 300 pages, septembre 2007.


" L'homme qui, de loin, est le plus grand de nos officiers de toute la France, le plus grand tacticien de la guerre populaire, est inconnu du grand public. De tous les chefs militaires, il fut le plus audacieux, le plus capable, celui qui donna à la Résistance française son originalité par rapport aux autres pays d'Europe. Joseph Epstein, Le colonel Gilles, commissaire militaire aux opérations de la région parisienne, a dégagé, en effet, les formes nouvelles du combat dans les villes ".
Albert Ouzoulias Commissaire Militaire National des Franc Tireurs Partisans Français, adjoint de Charles Tillon.

"L’aventure de Joseph Epstein que Pascal Convert nous raconte en même temps qu’il l’a écrite à son fils est celle d’un combat qui se déroule principalement en France mais dont l’horizon est international. Ce combat internationaliste en France mené par un jeune homme venu de Pologne, chassé par l’antisémitisme mais aussi guidé par l’amour de la France, s’appuie de façon indissoluble sur l’organisation communiste de la décennie qui suit la révolution russe. L’histoire de Joseph Epstein, de son engagement et de ses actions, reconstituée par Pascal Convert résulte d’un travail impressionnant d’investigation et de documentation, croisant notamment ses sources afin d’approcher au plus près nombre d’épisodes qu’il a su articuler pour faire émerger au bout du compte la figure singulière d’un homme qui avait consacré une grande partie de son énergie et de son savoir à dissimuler ce qu’il était en raison même de son combat".
Serge Wolikow, historien.

Extrait du livre
" Le jeune soldat : Je n'admets pas ça, taisez-vous, je ne supporte pas l'injustice.
Mère Courage : Là, vous avez raison, mais pendant combien de temps ? Pendant combien de temps vous ne supporterez pas l'injustice ? Une heure ou deux ? Vous voyez, ça, vous ne vous l'êtes pas demandé, alors que c'est le principal, pourquoi, parce que dans les fers ça sera une misère si vous découvrez que vous supportez tout de même l'injustice.
"
Bertold Brecht
Mère Courage et ses enfants

Georges Duffau est né le 25 novembre 1941 à Paris XVème de Joseph Epstein (Epsztejn) et Perla Grynfeld. Quelques mois plus tard, en janvier 1943, à la veille de prendre la direction militaire des Francs Tireurs et Partisans Français (F.T.P.F.), Joseph Epstein prit soin de le protéger en le cachant avec sa mère à Grandchamp, un petit village dans l'Yonne. Georges Duffau a aujourd'hui soixante-cinq ans. Comme souvenir, il lui reste bien sûr des photographies. Mais il a conservé plus précieusement encore ce parfum d'oignons frais que croquait son père dans la lumière matinale. Cette odeur, c'était celle de la Pologne natale, de Zamosc, ville où sa famille avait vu le jour et avait cru en l'avenir. Assis sur le muret du jardin, ses yeux plissés des nuits sans sommeil, Joseph Epstein sourit, à son fils, son " petit microbe ", à sa femme Paula, savourant ces instants de bonheur passés ensemble, sachant qu'ils peuvent être les derniers, que la semaine prochaine son fils attendra peut-être en vain son " Papa car ".

Le 16 novembre 1943, comme chaque jour, le train de Paris s'est arrêté à Montargis. Dans la brume, avec ta mère vous guettiez depuis longtemps l'arrivée des globes lumineux de l'autocar au gazogène qui amenait les voyageurs de Montargis à Saint-Martin-sur-Ouanne. Là, au bout du chemin, tu cherchais pour courir vers lui à t'échapper des bras qui te hissaient pour mieux voir. Mais la silhouette tant aimée n'est pas venue. Ta mère t'a rassuré. Il viendrait demain, plus tard, un autre jour.
Durant des années, ses amis, ses compagnons n'oublieront pas ton père. Ils t'en parleront peu, comme pour te préserver d'une douleur qui était déjà en toi. C'est à toi, son fils, que j'ai décidé d'écrire cette lettre. Pour que l'enfant que tu as été sache que si son père est devenu une légende, cela ne tient pas à sa mort, aussi héroïque et édifiante qu'elle ait été. Mais à la générosité avec laquelle il a vécu.
Dans son parcours, aucune place pour le culte des martyrs. Ton père est mort simplement pour rester dans l'humanité des hommes. Et si oubli de ton père Joseph Epstein il y a eu, cet oubli ne juge que les vivants.

Si je suis tué ou fusillé

Ton père connaissait son destin. Quand d'autres vivraient malgré tout, il avait choisi de mener un combat sans repos contre le fascisme, l'antisémitisme, contre la haine. Pour toi, il rêvait d'un autre monde, un monde qu'il ne verrait pas mais dont il était certain.

" Ce testament est fait la veille de mon entrée dans l'organisation des francs-tireurs qui combattent les Allemands en France. Je me sers de faux papiers et il est possible que, si je suis tué ou fusillé, l'acte de décès sera dressé à ce nom (...) Il est possible que par la suite, selon les nécessités je me servirai d'autres papiers (...) Afin d'éviter toute confusion je précise : 1° que mon nom s'écrit de deux manières. Ceci provient du fait que l'alphabet russe, langue dans laquelle fut dressé mon acte de naissance, diffère de l'alphabet latin. 2° Je me suis marié étant soldat le 6 avril 1940 à la mairie de Paris XIIIème avec Paula Grynfeld, précédemment mariée avec Lucien Duffau et divorcée depuis le début 1940. Tous mes biens présents et à venir, en particulier ceux de la succession de mon père Szlama, reviendront à ma mort à ma femme Paula Grynfeld et notre fils Georges, Louis, Max Duffau né le 25.11.1941 à Paris. Ma femme vit actuellement sous le nom de Paula Duffau, nom de son premier mari, et mon fils a été déclaré sous ce nom pour échapper aux persécutions des autorités allemandes. J'expose ceci pour éviter toute contestation ou malentendu ". Deux dates figurent sur ce testament : " Fait de ma main le sept février mille neuf cent quarante trois à Paris " et " Paris le 8 février 1943 ". Et, agissant en juriste, métier qu'il s'était choisi même s'il n'eut pas de le temps de l'exercer, sous cette dernière date, ton père précise : " Ajoutés en deuxième page les mots « présents et à venir », une rature en troisième page " et il signe de nouveau. Ce testament, ainsi que d'autres papiers personnels, il les avait confiés à un ami, Daniel Béranger, qui ne les avait pas simplement cachés, mais enterrés soigneusement dans un matériau imputrescible, du caoutchouc, dans le jardin de sa mère à Villers-Saint-Benoît, à quelques kilomètres de Grandchamp.

Ratures, réécriture, annotations : l'inquiétude de ton père est sensible. Il n'a pas peur de la mort qui l’attend - en rejoignant les F.T.P.F., il savait que l'espérance de vie d'un combattant était de trois à six mois. Son inquiétude est plus profonde. Comme si sa mort ouvrait à une équivoque sur son identité, sa généalogie, sa descendance, sur toi, son fils : " J'expose ceci pour éviter toute contestation ou malentendu... ".

Il n'y aura ni contestation, ni malentendu. Quelques amis qui avaient eux survécu étaient au courant du combat clandestin de ton père, de son art des pseudonymes, du mariage blanc de ta mère, de ta naissance, de ton inscription à l'état-civil sous un faux nom. Aujourd'hui encore, tu portes ce nom. Un nom qui n'est pas le tien mais que tu honores. Un nom dont tu n'as pas à rougir : Jean-Lucien Duffau a été fusillé pour action de résistance à Balard le 5 octobre 1942 à 16 h 31. Il n'a pas laissé d'enfants. Boris et Gilles, tes enfants, et leurs propres enfants, comme toi portent le nom de Duffau. Un nom que tu n'abandonneras pas. Mais auquel tu aimerais ajouter celui de ton père. Tu t'appellerais Epstein-Duffau, du nom de tes deux pères fusillés.

J'ai rencontré d'autres enfants de résistants fusillés par les Nazis et comme un stigmate ils portent les mêmes prénoms que leurs pères. Ta mère t'a évité cette douleur en te donnant le prénom de Georges. Pierre Rebière, Jean-Pierre Hemmen sont nés quelques mois à peine avant la disparition de leur père. Et leur enfance comme leur vie d'homme ont été marquées à jamais par la figure de l’Absent, l’image de ce père héroïque qu’ils n’ont jamais connu. Comment se construit un sujet autonome dans le culte familial, social et politique qui entoure ces " morts pour la France " ? Pupilles de la nation, ils sont porteurs d’une conscience singulière de l’Histoire, de notre histoire. Cet héritage leur est douloureux mais aussi vital. Comme tu aimes à me le dire, tu as d'abord fait ta vie, une vie que tu ne voulais devoir à personne et aujourd'hui ta maladie de cœur, ton très léger bégaiement laissent deviner ce qu'il a dû t'en coûter de vivre sous le ciel de deux fusillés. Si ton cœur d'enfant ne s'est pas brisé c'est parce qu'il savait l'amour de son père immense, un amour qui s'était échappé de ta main mais qui te protégeait encore.

" Voyez Epstein... "
" Voyez Epstein... ", c'est par cette injonction que Robert Badinter clôtura notre conversation sur les raisons de l'oubli dont furent victimes les résistants fusillés au Mont Valérien entre 1941 et 1944. L'oubli, il me l'avait laissé comprendre, touchait au fait que le sang de ces résistants-là, juifs, communistes et souvent d'origine étrangère, ne pouvait que difficilement se mêler à celui des résistants au patronyme plus national. L'ancien Garde des sceaux avait déposé un projet de loi visant à réparer cette injustice en édifiant un monument à la mémoire des résistants et otages fusillés au Mont Valérien.

J'avais été désigné pour en être le concepteur. Sculpteur mais aussi archéologue de la mémoire, ce n'est pas un hasard si j'ai conjointement réalisé un film documentaire sur ces fusillés inconnus. Il me fallait ouvrir le silence de la sculpture à l'inouï des voix qui se sont tues, aux visages qui ont disparu.

Inattention, négligence ou écho amplifié d'un silence déjà présent, ce n'est que le jour de la projection publique de mon film que j'ai pris conscience d'avoir oublié ton père. N'étant pas historien, pourquoi n'ai-je pas alors renoncé ? Par méconnaissance réelle des difficultés qui m'attendaient, par présomption certainement, mais surtout parce que tu étais là. Tu savais déjà ce que j'ignorais encore. Que le temps de l'incertitude propre à l'art sculptural pouvait ouvrir d'autres temps. Sculpter la mémoire, lui donner forme, en dégager les contours comme on dégage un corps enseveli dans les décombres de l'histoire, suspendre son geste dans la crainte de briser le lien fragile qui le relie au passé, tu ne souhaitais que cette douceur-là. Ce n'est qu'au coeur de la nuit, dans un espace sans géométrie définitive, que se dessine le visage de l'oubli, un visage en négatif, en creux, le visage des fantômes qui dorment avec nous, en nous. La sculpture ouvre à cette nuit.

Tu l'as accepté et durant les nombreuses séances de pose, nous partagions ce secret : le temps de la sculpture devenait celui de l'histoire. Renoncer à l'histoire, c'était aussi renoncer au visage, au nom, à ta généalogie.
Ta mère, elle qui aurait pu tant nous aider, est morte le 21 septembre 2003, le lendemain de l'inauguration du monument. Comme si elle avait attendu jusqu'à ce jour pour vérifier de ses yeux qu'enfin un hommage légitime avait été rendu à ces héros de la Résistance.
" Je te laisse seul avec ta petite maman chérie. Aime-la par dessus tout. Rends-la heureuse, si heureuse. Remplace ton Papa-car auprès d'elle. Elle est si bonne ta maman et ton papa l'aime tellement. Console-la mon petit garçon chéri, soutiens-la tu es tout pour elle. Donne-lui toute la joie ". Ton père t'a écrit ces phrases le 11 avril 1944, quelques heures avant sa mort. Et peut-être pour ne pas réveiller la douleur de ta mère, tu as enfoui les questions que tu ne manquais pas de te poser dans le silence de tes nuits pour, le jour, être ce petit garçon aimant et gai. Aujourd'hui qu'elle a rejoint ton père, le temps est venu. Elle aurait aimé être enterrée à ses côtés comme Mélinée le fut au côté de Missak Manouchian. La loi militaire qui l'avait autorisé pour l'une ne le permit pas pour l'autre. Ta mère repose tout de même non loin de lui, dans le secteur du cimetière parisien d' Ivry réservé aux civils.

Temps historique, temps généalogique...
Une folle entreprise m'attendait, oui, dès lors qu'il s'agissait de comprendre les raisons multiples, simples ou complexes et parfois contradictoires, de l'oubli dont ton père a été victime. Des raisons en tout état de cause injustifiables. Et les larmes d'André Carrel, la colère de Maurice Kriegel-Valrimont, l'émotion de Lucie Aubrac et de tant d'autres que j'ai interrogés en témoignent.
Alors que soixante années se sont écoulées et que les témoins sont devenus rares, la tendance actuelle, dans une recherche biographique, est souvent de recourir à des méthodes d'investigation proches des enquêtes policières. Sans renoncer à un travail au plus près des archives, que ce soit celles de la Préfecture de Police de Paris ou celles du Komintern, à la méthode qui consiste à " ouvrir une enquête ", avec le climat de suspicion qui y est attaché - en particulier s'agissant de responsables communistes -, je préfère suivre un chemin qui " ouvre le temps " ou plutôt " les temps".
Le temps historique, celui de la Révolution russe de 1917 et de l'engouement des jeunes Juifs polonais pour le communisme naissant. Le temps de l'oppression anticommuniste et antisémite du gouvernement Pilsudski. Le temps de l'immigration en France et des jours heureux du Front Populaire. Le temps de la tragédie sur le front de l' Ebre en Espagne puis, comme une partition déjà jouée, de la défaite face à l'Allemagne nazie. Et enfin le temps des héros, le temps de la Résistance armée et de la libération de leur patrie d'adoption, la France.
Bien sûr, nous sommes loin aujourd'hui de la guerre d'Espagne, des procès de Moscou, des accords de Munich... mais ce peut être une chance, une chance qui ouvre le temps historique, celui des événements, à un temps qui se fait jour plus lentement, le temps généalogique, celui de ta famille qui nous mène de Zamosc, ville-lumière en Pologne où ton père naquit, à ma rencontre avec toi, soixante-deux ans plus tard, dans la clairière du Mont Valérien.

Fable et Histoire : l'aura de Joseph Epstein

Joseph Epstein, militant communiste de la première heure, fait partie de l'élite de ces exilés juifs, polonais, intellectuels déjudaïsés. Ayant une conscience très aiguë des menaces pesant sur les Juifs d'Europe, son combat s'inscrivait au-delà de la seule question juive. Comme l'a dit ta mère, " ce n'est pas que Joseph Epstein rejetait sa judaïté, il n'éprouvait aucune répulsion pour le judaïsme, le problème juif le préoccupait, mais il avait adopté une cause universelle. Quand il souhaitait une chose, il se battait pour elle, il s'exposait, offrait sa vie " Cela faisait partie de son caractère. Ou plutôt de son " character ". Car au mot français qui souligne plutôt un état de naissance - je suis né ainsi - s'ajoute ici le sens que l'on trouve dans le mot anglais " character " : " je décide de me comporter ainsi ".
Joseph Epstein était bon vivant, farceur, gai, généreux, d'une énergie qui fascine encore ses amis Joseph Minc, Esther Gorintin et Lucie Aubrac. Cette joie de vivre n'était pas le signe d'un caractère futile mais d'une détermination absolue dans sa lutte contre le fascisme jusque face au peloton d'exécution. Elle tenait à la certitude de la victoire finale. Que la mort soit au bout du chemin était aussi une certitude mais n'était que peu de chose à l'aune des promesses de liberté et de justice.

Selon Orson Welles " l'on ne peut juger les gens que sur leur comportement face à la mort ". La vérité de ce jugement, Epstein l'avait choisie en conscience et, à l'instant décisif, y fera face dans un gai savoir de la mort. Il savait que la chair serait tordue, travaillée, torturée avant que le cristal n'advienne.
L'abbé Stock, aumônier des fusillés, a été témoin de leur courage, de leur détermination et de leur gaieté insolente, peut-être naïve en regard de ce qu'il est advenu du communisme dans l'histoire, mais une gaieté vitale, barbare même, d'une violence à l'échelle des tourments de l'époque.

Je me rappelle combien m'avaient choqué les farces de carabin de ton père racontées par Joseph Minc ou par la fille d'Henri Chassaing : comment un homme tel que lui avait-il pu envoyer un ami polonais, ignorant de la langue française, chez le pharmacien avec une ordonnance médicale lui prescrivant " 100 gr de merde " ? Comment un homme si cultivé pouvait-il s'exclamer en voyant une mouche dans son verre : " Elle a chié dans mon Pastis ! " ?
Il y avait là quelque chose qui ne coïncidait pas avec mon entreprise d'exégèse et de sanctification d'Epstein. Le goût apparent de ton père pour les farces scatologiques désigne bien qu'il ne voulait vivre ni comme un saint, ni comme un martyr. Vivre, à en mourir, entre désastre et optimisme, horreur et joie, cruauté et douceur.

Cette détermination vitale a donné à ton père une capacité d'anticipation sans égale : dès 1937, il eut l'intelligence de protéger ta famille de l'antisémitisme qui gangrénait l'Europe : " Ma femme vit actuellement sous le nom de Paula Duffau, nom de son premier mari, et mon fils a été déclaré sous ce nom pour échapper aux persécutions des autorités allemandes ". Cultivé, polyglotte, il était habitué depuis l'âge de quinze ans au combat, à la lutte clandestine, à la répression. Durant toute sa vie, la structure familiale et ethnique constituée par ses amis juifs polonais, émigrés avec lui en France, a été la base de sa cellule d'action politique et de joies quotidiennes. Son amie d'enfance, Marthe Wolikow, ta mère, Paula Grynfeld et sa camarade depuis la maternelle Frejda Strykowska venaient comme lui de la bourgeoisie juive polonaise. Ils avaient la même culture, les mêmes enthousiasmes, la même détermination à changer le monde.

Si leurs parents s'étaient intégrés à la polonisation, si certains de leurs frères et sœurs, sensibles au sionisme, voyaient leur avenir en Palestine, eux seraient communistes internationalistes.
Et on retrouvera les noms de nombreux jeunes militants communistes issus du mouvement ouvrier sur la désormais célèbre Affiche rouge : Willy Szapiro, Moïche Fingercwajg, Jonas Geduldig, Léon Goldberg, Szlama Grzywacz, Stanislas Kubacki, Marcel Rayman, Wolf Wajsbrot. Artisans, ouvriers, fourreurs, tapissiers, tricoteurs, mécaniciens, ils ont été le fer de lance de la M.O.I.

Malgré sa proximité avec ces combattants, sa déjudaïsation et surtout son choix internationaliste ont conduit ton père à ne pas s'enfermer dans la communauté ethnique des Juifs polonais immigrés. A Bordeaux, de 1932 à 1938, alors qu'ils se rencontraient toutes les semaines et qu'ils militaient ensemble, le jeune immigré Joseph Minc ignorait tout de la judéité de son camarade et de sa réelle identité. À tel point qu'il se demandait parfois ce que faisait ce Polonais de souche à Bordeaux. Lorsqu'il découvrit que son ami Epstein était lié par alliance au grand écrivain yiddish Izaak Lejb Peretz , sa stupéfaction fut totale. Comment ! ton père était apparenté avec celui qui avait écrit " Lomir neviim, firer vern ( Nous, les prophètes, montrons le chemin ) " ? Il ne pouvait le croire. Et comment aurait-il pu s'en douter ?

Ton père ne parlait pas yiddish, ne fréquentait pas les structures d'accueil et de militantisme de la M.O.I.. Il s'impliquait dans le milieu syndical et militant français, et au moment de la guerre d'Espagne, dans le réseau du Secours Rouge International et de France Navigation.
Durant sa courte vie, ton père eut pour principe d'ouvrir le noyau initial des immigrés juifs polonais d'origine sociale aisée au militantisme ouvrier et syndical. Et réciproquement. Le mariage de Frejda Strykowska, la grande amie de ta mère Paula, avec André Tollet, responsable syndical national, symbolise cette union des prolétaires français et de l'élite intellectuelle juive polonaise.
Les relations d'amitié et de compagnonnage de ton père n'obéissaient pas à la structuration par trop hiérarchique proposée par le Parti Communiste : au mot d'ordre " classe contre classe " en vogue jusqu'au Front Populaire, il préférait l'hybridation des classes sociales qui est la marque de sa liberté et dont l'efficacité a été reconnue par tous lorsque l'heure de l'action est venue. La discipline de l'appareil du Parti ne lui a jamais enlevé son indépendance de pensée et cela, quelles qu'aient été les fluctuations stratégiques et idéologiques de la direction des cadres. A chaque instant, la base de son action se fondait sur un engagement internationaliste antifasciste. Et son obéissance aux consignes émanant de l'Internationale Communiste ou d'officiers supérieurs était toute relative lorsque les ordres lui semblaient contre-productifs.
Ceux qui l'ont côtoyé, ou même qui en ont seulement entendu parler, sont aujourd'hui encore sous le charme : il y a une " aura Epstein ". Écrire sur ton père, c'est essayer de dessiner une ligne de vérité entre fable et histoire. C'est prendre le risque de la mythification, comme celui plus douloureux encore de la démystification.

Dr Jeckyl and Mister Hide
Les enfants le savent, toute fable comporte nécessairement un côté obscur. Des forces antagonistes s'affrontent, luttent, se déchirent. Pour nécessaire qu'il ait été, Le livre noir du communisme a aussi contribué à verser l'histoire du communisme au rayon des pires films d'horreur. Et au mythe de l'innocence initiale de la Révolution d'octobre 1917 - comme si une révolution pouvait être " innocente " - a succédé la démystification la plus violente, la plus acharnée. A l'aube du nouveau siècle, le mot de communisme et tout ce qui s'y attache est devenu imprononçable.
S'agissant de ton père, le mystère qui l'entoure a ouvert la boîte de Pandore des ombres malfaisantes. Un " spectre ", n'est-ce pas ainsi que, dans L'espion qui venait du froid , John Le Carré désigne l'organisation tentaculaire qui, pour dominer le monde, n'hésitera pas à assassiner les meilleurs des siens ? Il est vrai que, sous les ordres de Staline, le N.K.V.D. déportera et exterminera les combattants des Brigades Internationales en Espagne qui avaient cherché refuge en U.R.S.S.. Et ce n'est là qu'un des multiples crimes de Staline.

" Derrière les figures publiques – Cerretti, Jean Jérôme, Gosnat - se profilent des ombres plus mystérieuses, voire inquiétantes. Responsable des opérations armées, Joseph Epstein est un militant polonais sans doute en relation avec le service de renseignements de l'Armée rouge " " Un personnage que nous n'avons croisé que furtivement jusque-là et dont l'importance et même l'existence sont restées longtemps ignorées " . Même si les auteurs de ces deux citations sont à l'opposé dans leur jugement sur Joseph Epstein, une ombre " mystérieuse et inquiétante " pour les uns, " un personnage croisé furtivement " pour les autres, ils semblent s'accorder sur la difficulté à le " cerner ".

La clandestinité, nécessaire lorsque l'on est un jeune militant communiste polonais, devient aujourd'hui l'indice d'un rôle occulte voire malfaisant. Jurek, Jacek, Andrej, André, Estain, Gilles, Duffau, la liste définitive des pseudonymes de ton père reste à établir.
Un doute persiste, un doute qui donne du crédit à ce " sans doute en relation avec le service de renseignements de l'Armée rouge ". Pour tout dire, et ne rien dire, un espion.

Epstein, un espion ? Les lettres roulent et j'ai été saisi par une fascination romantique : comme dans un miroir déformant, j'ai cherché à faire coïncider mon désir et la réalité. Me croyant dans un roman d'espionnage, j'ai lu les mémoires du maître-espion Pavel Soudoplatov , de son ami Naum Isakovich Eitingon alias Kotov, alias Naumov, organisateurs de l'assassinat de Trotsky, les livres sur Léopold Trepper, chef de l'Orchestre Rouge, sur Eugen Fried connu sous le nom de camarade Clément, les notices sur Michel Feintuch dit Jean Jérôme, sur Richard Sorge, alias Ramsay qui informa Staline de la date de l'attaque allemande contre l' U.R.S.S., sur Léon Harry dit Henri Robinson, soupçonné à tort d'être entré dans le " grand jeu " des espions doubles. J'ai lu tout ce qui pouvait être lu, c'est-à-dire tout ce qui a été publié, c'est-à-dire rendu public mais à mon grand regret sans résultat tangible, sans preuve définitive. Et les archives de l'époque soviétique s'étant refermées, j'ai été saisi de découragement. Jusqu'au jour où je me suis souvenu d'une photo trouvée dans tes archives familiales. Une peau s'était formée sur du lait et j'y voyais ton père sur un bateau, il avait l'air heureux, comme lorsque l'on retrouve de vieux amis. Sur la barre, un nom écrit en caractères cyrilliques, le Ladoga. Le seul indice d'un lien entre ton père et l'Union Soviétique. A gauche de l'image, une jeune femme très belle qui m'évoqua la jeune femme au Leica photographiée par Rodchenko, à ses côtés le capitaine. Et au centre, dans une vareuse blanche lumineuse, le bras gauche posé sur l'épaule de ton père, dans une attitude de vieux camarades, c'était, j'en étais absolument certain, le " légendaire Naum Eitingon ", l'homme des coups durs, stratège redoutable à la bonhomie trompeuse. Le Ladoga, c'était évident : la photo avait été prise sur le lac Ladoga près de Léningrad. Le danger de l'hallucination qui me guettait était grand. J'imaginais, non, je voyais dans l'ombre du menton cette cicatrice qui témoignait du coup de sabre reçu par le jeune Eitingon lors d'un combat sans pitié avec les organisations contre-révolutionnaires.

Comme un volet qui claque en s'ouvrant, le silence qui entourait la vie et la mort de ton père s'éclairait. Oui, ce silence étouffant qui pesait quand j'évoquais son rôle d'agent de renseignements lors de mes entretiens avec André Carrel, Lucie et Raymond Aubrac ou Lise London s'expliquait. J'allai jusqu'à contacter Vladimir N. Eitingon, le fils de Naum, qui fut lui aussi colonel dans l'Armée rouge avant de devenir enseignant en économie dans une université, et devant son refus obstiné de reconnaître son père, je m'adressai au service d'anthropométrie judiciaire de la Préfecture de Police de Paris. Les experts n'eurent pas mes doutes, devenus certitudes. Parmi trois photos que je leur présentai, ils en retirèrent une : non, ce n'était pas Leonid Eitingon... Non, EPSTEIN n'est pas l'anagramme d' ESPION. Belle et terrible histoire que celle de ces sombres étoiles, car si on se souvient aujourd'hui avec horreur des crimes de ces " espions " du communisme, qui s'intéresse au prix qu'ils ont payé ? L'historien Pierre Broué, que l'on ne peut guère soupçonner d'avoir de la sympathie pour les agents de renseignements soviétiques, en parle en des termes éclairants : " Il reste le problème délicat des hommes. Lesquels « en étaient » ? Au risque de décevoir les amateurs de sensationnel, nous dirons seulement que ceux-là n'étaient pas les pires. Aux côtés des tueurs communistes, on trouve en effet des hommes qui ont eu le courage de dénoncer ces crimes au péril de leur vie ".

Staline a fait torturer, déporter, exécuter nombre de ses meilleurs serviteurs dans la lutte contre le fascisme.
J'ai mis longtemps à renoncer à cette preuve photographique d'une amitié entre Eitingon et ton père. Au-delà des problèmes posés par une identification basés sur des ressemblances physiques, l'art de la clandestinité de ton père allait à l'encontre d'une telle preuve photographique. Il savait le danger qu'elles pouvaient représenter. Lucie Aubrac m'a raconté qu'il n'avait pas accompagné ses camarades à une manifestation pour la venue de Gandhi à Paris, d'une part pour des raisons politiques , mais aussi par prudence : " « Je n'y vais pas, il va y avoir tous les services secrets britanniques ». Il n'est pas venu mais nous on n'avait pas pensé que les Britanniques allaient nous filmer, nous photographier. Lui, il le savait et il savait de quoi il parlait (...) ". Une photographie d' Eitingon et de ton père serait la preuve d'une grande imprudence .
Selon ta mère, cette photographie n'avait pas été prise sur le lac Ladoga mais en 1937 lors d'un arrêt du bateau soviétique nommé Ladoga à Bordeaux, certainement dans le cadre des activités de ton père au sein de France Navigation .

Bien sûr, tout porte à penser que ton père avait un rôle de renseignement au sein de l'Internationale Communiste et de l' O.M.S. Et il ne faut pas banaliser ce rôle. Mais il ne devait pas m'aveugler. Car si " on doit des égards aux vivants, on ne doit, aux morts, que la vérité ", et la vérité n'a besoin ni qu'on l'embellisse ni qu'on la noircisse. Comme me l'a dit Maurice Kriegel-Valrimont, " toute la cinématographie américaine de la guerre, c’est l’exaltation d’agents secrets, d’espions ou de services secrets qui règlent le sort du monde. C’est une blague. Le sort du monde est réglé dans les guerres par les peuples. Et ceux qui disent le contraire, n’y comprennent rien ".

Effectivement l'usage du mot " espion " a cet effet pervers de réduire le sens même du combat de ces jeunes révolutionnaires à un roman d'espionnage, à les séparer du mouvement de l'histoire , du combat des peuples.
A Moscou, la période de la glaznost aura duré peu de temps. Sous la neige fondue rendue boueuse et sale s'est révélée la noirceur criminelle du stalinisme. Mais les nouveaux maîtres du Kremlin n'auront guère attendu pour refermer les archives du N.K.V.D., rendant impossible l'identification des " agents " soviétiques. Et comme tout secret invite à imaginer le pire, on peut se demander s'ils n'ont pas choisi la meilleure des méthodes pour condamner sans recours possible ce qui aura été le mouvement politique majeur du XXème siècle.
Sans rien inventer de la vie de ton père, je prendrai parfois le risque de l'imaginer. Comme la forme d'un vase brisé se laisse deviner, j'esquisserai le destin de ton père. Et si mon trait se perd, ce ne sera pas par goût ou crainte des ombres mystérieuses, voire " inquiétantes " mais parce que le passage du temps aura rendu impossible une géométrie définitive.

Moshé Zalcman, né à Zamosc en 1908, bien que n'ayant pas connu ton père durant sa jeunesse, lui a consacré en 1984 une biographie, Joseph Epstein, Colonel Gilles . En soi, le fait n'aurait rien de remarquable et les dernières lignes de son livre pourraient laisser croire à une hagiographie dénuée de distance critique : "Les Juifs ne se sont pas laissés massacrer passivement. Nos héros restent un exemple pour les générations futures. Joseph Epstein et ses camarades de combat, Marcel Rayman, Wolf Wajsbrot, Salomon Grzywacz et tant d'autres (...) entreront dans le Panthéon juif pour l'éternité ". Pour comprendre l'importance de ce récit, il faut savoir que Moshé Zalcman, réfugié politique en U.R.S.S. en 1937, a subi l'interrogatoire du N.K.V.D. connu pour briser " les meilleurs des communistes". N'ayant rien avoué, il a été condamné à dix longues années d'internement au camp de Karagansk au Kazakhstan. Victime du stalinisme, il semble fort peu probable qu'il ait mis son temps et son talent au service d'une biographie d'un espion du N.K.V.D..

Et si la rumeur qui entoure ton père n'avait pour seul rôle que de maintenir le silence ? Le silence sur le rôle des anciens des Brigades Internationales d'Espagne dans la Résistance ? Le silence sur le rôle des immigrés, des Juifs, des communistes internationalistes, intellectuels ou ouvriers, dans la libération de la France ? Le silence sur l'importance décisive de Joseph Epstein dans l'organisation de la Bataille de Paris de 1944 ?
Comme une ironie de l'histoire, et l'histoire en eût été différente, Joseph Epstein, petit-fils de rabbin, aurait pu être aux côtés de son compagnon de combat en Espagne, Rol-Tanguy, ancien ouvrier, et du général Leclerc pour recevoir la reddition du général Von Choltitz, commandant allemand du Grand Paris. Lui, le Juif polonais antifasciste internationaliste, qui aurait dû suivre le cortège des victimes du nazisme, apposant sa signature aux côtés des vainqueurs... Oui, Joseph Minc avait raison de rêver d'un tel dénouement, les choses auraient pu en être différentes. Mais il faut raison garder.

Et tandis que les métros prenaient le nom de Guy Môquet, les rues ceux de Pierre Sémard (IXème), de Jean-Pierre Timbaud, de Pierre Rebière (XVIIème), de Marcel Paul ou de résistants moins célèbres, tandis que des places prenaient le nom du colonel Fabien, de Gabriel Péri, que les plaques commémoratives fleurissaient dans Paris, le nom de Joseph Epstein sombrait dans la nuit. Ni fleurs ni couronnes, ni plaque, ni place. Et il aura fallu attendre soixante et un ans pour qu'à l'initiative de Léon Landini, Président de l'Amicale Carmagnole et Liberté, des élus communistes de la Ville de Paris et du Maire de Paris Bertrand Delanöe, une place du XXème arrondissement de Paris prenne, le 11 avril 2005, le nom de Joseph Epstein. Le terme de square conviendrait d'ailleurs mieux à la modeste esplanade qui a recueilli son souvenir. Toute ta famille était là bien sûr : tes fils, tes petites filles mais aussi les fidèles de toujours, Lucie Aubrac, Joseph Minc, Serge Wolikow... Quelques chaises, des drapeaux, il y avait dans l'air printanier une simplicité des gestes. Nulle trace de la pompe qui entoure d'ordinaire ce genre d'événements. Sur la plaque, l'ombre d'un tulipier tachait de rose pourpre son nom.



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