samedi 24 février 2018

Toujours moins !

 
C’était au début des années 1980, vous savez, cette époque dorée où les intellectuels « de gôche » découvraient tout à coup les charmes du reaganisme et cherchaient à laver leurs péchés staliniens de jeunesse en réalisant des films comme « vive la crise ! » et en demandant dans les colonnes de Libération un fusil pour aller combattre les affreux soviétiques en Afghanistan. C’était le temps où les dirigeants socialistes avaient compris que changer de vie est bien plus intéressant de changer la vie, et s’initiaient à la pédagogie de la résignation. C’était enfin le temps ou le privilège a changé de camp : finies les 200 familles et le Grand Kapital : les vrais privilégiés, ce sont ceux qui ont un travail stable, les travailleurs sous statut, les fonctionnaires…
Dans cette ambiance, un livre avait fait fureur en 1982. Il s’agit du « Toujours plus ! » de François de Closets. Dans ce livre, le journaliste fustigeait l’avidité de ces salauds de travailleurs qui exigent « toujours plus » de ces pauvres patrons – et au passage des « classes moyennes » - accablés d’impôts. Ces parasites qui ont l’outrecuidance de se regrouper dans des syndicats – quelle horreur, ma chère – pour imposer leurs privilèges à ces patrons démunis. Un livre que Mitterrand, qui s’apprêtait à prendre le « tournant de la rigueur », avait qualifié de « ouvrage salutaire ». C’est dire.
Trente-cinq ans plus tard, nous sommes dans le monde que « vive la crise ! » nous promettait, celui dans lequel l’auteur du « Toujours plus ! » plaçait ses espoirs. Un monde où les « corporations » syndicales honnies ne sont plus de s’opposer à cette nouvelle nuit du 4 août qui verra l’abolition des privilèges des fonctionnaires, des gaziers-électriciens, des cheminots, toutes ces aristocraties qui tiennent notre beau pays sous leur coupe. Pour ceux du capital, on attendra encore un peu. Mais peut-on parler véritablement de privilèges lorsqu’il s’agit de ces bienfaiteurs de l’humanité qui mettent généreusement à la disposition des autres leur capital, leur travail et leur créativité pour une rémunération si modeste ?
Trente-cinq ans après la publication de « Toujours plus ! » nous sommes passés dans la logique du « Toujours moins ! ». Moins de rémunérations, moins de protections, moins de sécurité, moins d’investissements, moins de projets collectifs, moins de courtoisie et de sociabilité. Il n’y a qu’à la  Bourse qui, mais c’est certainement une coïncidence, qu’on crève tous les plafonds. 


Attention, il ne s’agit pas de tomber dans le misérabilisme. Ces trente dernières années ont vu un changement dramatique dans le partage de la valeur ajoutée entre capital et travail qui conduit à ce que les travailleurs touchent une part du gâteau qui se réduit. Mais comme la taille du gâteau tend à augmenter, l’effet est plutôt une stagnation du revenu du travail qu’une véritable réduction. Si l’on regarde les statistiques, on constate que le niveau de vie s’est globalement maintenu sur les vingt ou trente dernières années et cela dans tous les déciles. Mais le niveau de vie tel que calculé par l’INSEE est un indicateur trompeur. Pour la statistique, en effet, le fonctionnaire et le CDD qui touchent 1500 € par mois sont parfaitement équivalents. Ce qui revient à considérer la valeur de la sécurité de l’emploi comme nulle ce qui, de toute évidence, fausse le débat. De même, on ne prend pas en compte ce que chaque consommateur reçoit en termes de services publics : la dégradation des infrastructures, du système éducatif, des services de santé passe donc inaperçue de la statistique. Or, c’est précisément là que le « Toujours moins ! » se manifeste de la manière la plus criante : dans la précarisation des statuts et la dégradation des services publics.
Ce qui est en revanche évident est que pour tout ce qui concerne le service public, le « Toujours moins ! » est la règle d’or qu’on suit dans tous les domaines. Prenons par exemple le domaine de l’éducation. Quel est le point commun de toutes les réformes depuis trente ans ? La réduction du nombre d’heures de cours. L’élève d’aujourd’hui a en moyenne un tiers d’heures en moins que celui d’il y a trente ans, sans compter le temps perdu dans des « sensibilisations » de toutes sortes, qui vont du droit des femmes au permis de conduire. Et de ce point de vue, la réforme Blanquer-Mathiot ne fait guère mieux que celles de leurs prédécesseurs. Un autre exemple est celui de la recherche publique. Il suffit de regarder les budgets des grands instituts de recherche pour constater que la logique du « rabot » fonctionne depuis au moins deux décennies sans discontinuer.
J’entends déjà l’objection : « comment pouvez-vous parler de « toujours moins » alors que la dépense publique n’a été réduite qu’à la marge, que le nombre de fonctionnaires a continué à augmenter ces dernières années ? ». L’objection est légitime, mais les réponses sont simples :
Commençons par les effectifs de la fonction publique : on notera que la fonction publique d’Etat a perdu 10% de ses effectifs ces dix dernières années (1). Si l’on tient compte du fait que la démographie française est relativement dynamique augmente le besoin d’enseignants, qui représentent plus de la moitié de la fonction publique d’Etat, on voit tout de suite la difficulté. En fait, l’augmentation du nombre des fonctionnaires est largement liée à une croissance anarchique de la fonction publique territoriale dans la logique de la décentralisation. Une partie de cette croissance résulte certes des transferts des compétences autrefois exercées par l’Etat. Mais il y a aussi dans cette croissance la traduction d’un clientélisme de la part des élus locaux, et aussi de l’inefficacité créée par l’atomisation de services autrefois coordonnés au niveau central – l’entretien des routes étant un exemple signalé.
Regardons ensuite les budgets. La dépense publique n’a certes baissé que faiblement. Mais sa structure a changé. La part de l’investissement public stricto sensu a baissé très fortement, alors que la part des subventions aux agents privés explose. Une bonne partie de la dépense publique ne fait que passer par les caisses publiques, et est reversée immédiatement dans la poche des acteurs privés, sous la forme d’aides aux entreprises, d’allocations de toutes sortes aux personnes, de crédits d’impôt, de subventions à tel ou tel secteur. Du point de vue économique, il faudrait défalquer ces sommes du budget de l’Etat lorsqu’on parle du poids de la dépense publique. Pour illustrer ce propos, imaginons que l’Etat créait demain une taxe par laquelle il prélèverait la totalité de votre revenu, puis vous verserait exactement le même montant sous forme d’une allocation. Ce serait totalement neutre du point de vue économique… et pourtant cela augmenterait considérablement la dépense publique !
Le but occulte ou avoué de toutes les « réformes » qu’on nous propose aujourd’hui est la réduction de la dépense publique « vraie », celle qui sert à financer des véritables services publics. C’est d’ailleurs le but général de toute réforme depuis trente ans, qu’elle touche la justice, l’éducation, la diplomatie ou les parcs zoologiques. C’est le point commun de tous ces rapports que les gouvernements commandent pour justifier leurs décisions, de toutes ces doctes commissions qui prétendent « libérer la croissance » : l’immense majorité aboutit à des recommandations qui – quelle coïncidence – tendent à réduire les coûts, quitte à supprimer des services. Il est incontestable qu’il y a des services publics ou des gains de productivité sont souhaitables, des activités de l’Etat dont l’utilité n’est pas évidente. Mais à l’inverse, on peut raisonnablement penser qu’il existe des domaines qui nécessitent des investissements publics massifs, avec la création d’emplois statutaires… et pourtant pratiquement aucun rapport n’arrive à une telle conclusion. Comment expliquer une telle coïncidence ?
La réponse à cette question figure noir sur blanc dans le rapport sur l’avenir de la SNCF que Jean-Cyril Spinetta vient de remettre au gouvernement : « Les impôts introduisent des distorsions sur les marchés, par leur impact sur le comportement des acteurs, et notamment par leur effet d’éviction (un euro d’argent public investi dans un projet donné aurait pu être investi par le secteur privé dans un autre projet, généralement plus rentable) » (page 35, note 30). Aucune démonstration de cette idée selon laquelle les investissements privés seraient « généralement plus rentables » que l’investissement public n’est proposé, ce qui est fort regrettable (2). Elle obligerait d’ailleurs à se poser la question de ce qu’est précisément la « rentabilité » d’un projet, et de constater que la rentabilité d’un projet public se regarde du point de vue de ses usagers, alors que celle de l’investissement privé se regarde du point de vue des investisseurs, que la « rente » du projet public est distribuée entre tous, alors que la « rente » du projet privé est conservée par l’investisseur. Mais l’essentiel n’est pas là : que l’affirmation de Spinetta soit vraie ou fausse, elle guide son rapport. Et dès lors qu’on part de l’hypothèse que « l’euro d’argent public investi dans un projet » aurait été utilisé de manière plus efficace par le secteur privé, la conclusion est courue d’avance : il faut réduire le nombre d’euros d’argent public investis dans des projets, et transférer cet argent au privé qui saura en faire le meilleur usage, le plus « rentable ».
C’est là le cœur des politiques poursuivies depuis plus de trente ans : le transfert du revenu du secteur public vers le secteur privé – ce qui en bon français veut dire transfert vers le « bloc dominant », c’est-à-dire, la bourgeoisie et les « classes moyennes ». Dans une société à la croissance faible, le « bloc dominant » n’a d’autre ressource interne pour améliorer son niveau de vie que de prendre chez les autres. Et un moyen d’obtenir ce résultat est de récupérer de l’argent sur les mécanismes de péréquation et de redistribution qui passent par la dépense publique. Mais pour des raisons sociales il est très difficile de comprimer la dépense salariale publique. C’est donc l’investissement qui trinque. Regardez nos opérateurs publics : le transfert de revenu au secteur privé – que ce soit par la baisse des subventions ou par la fixation des tarifs à des niveaux qui ne couvrent pas les coûts réels –  pèse donc avant tout sur l’investissement et sur la maintenance des infrastructures. Ce qui revient à consommer lentement le capital accumulé par les générations précédentes. Et c’est exactement ce que constate le rapport Spinetta au sujet de la SNCF, mais on trouve le même problème à EDF, ou dans des institutions de recherche comme le CEA ou l’on ne construit plus rien de nouveau et on se contente de fermer une à une les installations anciennes au fur et à mesure qu’elles arrivent en fin de vie.
Ce n’est pas par hasard si nos champions publics sont lourdement endettés. Cela résulte d’une décision publique, celle de continuer à offrir les services sans exiger des citoyens – de certains citoyens, car on sait bien que certains sont plus égaux que d’autres – qu’ils payent leur véritable valeur. Nous arrivons aujourd’hui logiquement au bout de ce chemin. Une fois le capital consommé, il va falloir s’attaquer aux salariés. A quoi bon conserver autant de cheminots, puisqu’on devra fermer les lignes qu’on a laissé se dégrader et qu’il est maintenant trop coûteux de remettre en état ? A quoi bon conserver autant de chercheurs au CEA puisqu’il n’y a plus de réacteurs sur lesquels faire des recherches ? A quoi bon conserver autant de fonctionnaires puisque les services de proximité de l’administration ferment les uns après les autres ? C’est pourquoi les statuts, que ce soit celui du fonctionnaire, celui du cheminot, celui des IEG sont à la fête. Les supprimer – ou plutôt les mettre en extinction, c’est socialement moins couteux – c’est tirer la conséquence logique d’une politique poursuivie depuis trente ans sans discontinuer par tous les gouvernements, de gauche comme de droite, avec – et on ne peut leur reprocher, c’est leur rôle – la complicité des syndicats corporatistes, plus préoccupés par la sauvegarde de l’emploi au présent que par l’avenir.
Cela fera bientôt quarante ans que je suis arrivé en France. Et lorsque je regarde en arrière, je me dis qu’il reste bien peu de chose de toutes ces institutions qui avaient émerveillé l’adolescent que j’étais à l’époque. On a du mal à imaginer qu’au début des années 1980 les banques et les assurances étaient nationalisées, et que leurs profits considérables – qui vont aujourd’hui aux investisseurs privés –  abondaient le budget de l’Etat. Que les télécommunications, l’électricité, le gaz étaient gérés par des monopoles publics dans une logique d’aménagement du territoire, et qui étaient rentables, malgré les « statuts ». Que chaque citoyen pouvait compter avec une trésorerie, une poste, une sous-préfecture, un tribunal d’instance près de chez lui. Que le système scolaire assurait une véritable transmission des connaissances, et que le professeur pouvait faire cours sans craindre les coups de ses élèves – ou de leurs parents. Que nous fabriquions chez nous de l’acier et des ordinateurs, des machines-outils et des textiles, des centrales nucléaires et des microprocesseurs, des centraux téléphoniques et des TGV, des avions et des fusées. Que nous n’avions pas besoin de compter sur des fournisseurs étrangers pour équiper nos armées, nos chemins de fer, nos centraux téléphoniques. Incroyable, n’est-ce pas ? C’était ça, la société du « Toujours plus ! ».
La société du « Toujours moins ! », c’est celle ou tous, citoyens comme dirigeants politiques, s’habituent à l’idée que demain on aura moins de projets, moins de services, moins de choix. Qu’il faudra travailler plus pour gagner moins et rendre un service moins bon. On n’a pas toujours conscience des dégâts que cette lente attrition qui dure maintenant depuis une trentaine d’années a fait dans nos services publics.  Nous avons maintenant à la tête de nos institutions une génération de décideurs qui a passé plus de temps à réfléchir aux moyens de faire face aux coupes sombres dans leurs moyens qu’à penser à des projets pour offrir des services plus efficaces et plus étendus. Les « rabots » successifs ont transformé les hauts fonctionnaires en pompiers pyromanes, qui passent l’essentiel de leur temps à courir pour éteindre les feux qu’ils sont obligés d’allumer eux-mêmes. Chez les décideurs, on ne se demande plus « de quoi on a vraiment besoin » mais « où est-ce que je peux couper personnel et moyens sans que l’édifice s’effondre ». La logique du réduction aléatoire produit dans les services une mentalité de gestion permanente de la pénurie, une vision de décadence qui ne se prête pas à la naissance de projets nouveaux ou même de réformes intelligentes. Chacun à son niveau est tétanisé par la peur de perdre le peu qu’il a, et par la conviction que ses moyens seront rabotés quel que soit l’utilité de son travail.
Et dans la société du « Toujours moins ! », c’est la jeunesse qui en est la première victime. Pour ma génération, qui est plus proche de la harpe que de la guitare, les jeux sont faits. Dans vingt ou trente ans, nous serons en train de manger les pissenlits par la racine, et on arrivera bien à faire durer les choses à peu près comme nous les avons connues jusque-là. Mais quelle perspective s’offre-t-elle à nos jeunes ? Le « Toujours moins ! » n’aboutit pas seulement au découragement et à la résignation. Il exacerbe la lutte entre les individus dont le seul moyen d’améliorer l’existence est de piquer dans l’assiette du voisin, lutte où seules les stratégies individuelles comptent. Il y a trente ans, dans l’amphi de rentrée d’une grande école d’ingénieurs parisienne on expliquait aux étudiants que le but était « de former les ingénieurs dont le pays a besoin », des ingénieurs pour construire les ponts, les viaducs, les centrales nucléaires dont tout le monde profiterait. Aujourd’hui, on leur explique que le sort le plus beau, le plus digne d’envie est de fonder une start-up pour diffuser une application sur portable qui vous permet de commander vos sushis par internet, avec l’espoir de la vendre très cher à Google dans cinq ans. Les « besoins du pays », on s’en fout.
La société du « Toujours plus ! » était une société conquérante qui construisait son avenir, celle du « Toujours moins ! » est une société de repli qui se résigne à « s’adapter » au sien. Le « Toujours plus ! » était le propre d’une société en expansion ou les gens exigeaient de partager les fruits de la croissance, le « Toujours moins ! » est la marque d’une société où il faut partager les dettes. Le « Toujours plus ! » c’est le défi, le « Toujours moins ! » c’est la résignation. Et moi, je ne veux pas me résigner.

(2) D’autant plus que des contre-exemples sont faciles à trouver. Prenons par exemple le récent exploit d’ Elon Musk, dépensant des centaines de millions d’euros dans la satellisation publicitaire d’une voiture. On aimerait connaître la « rentabilité » d’un tel investissement, qui aurait certainement été fort critiqué s’il avait été fait avec des deniers publics. En fait, le mythe de la rentabilité des investissements privés ne repose sur aucune réalité. Si beaucoup d’investisseurs privés gagnent beaucoup d’argent avec leurs investissements, bien d’autres font faillite. Pensez à la crise de 1929 ou plus près de chez nous, celle de 2008. Ceux qui pensent aux échecs commerciaux de Concorde ou du Plan calcul devraient se souvenir que beaucoup d’acteurs privés ont investi des sommes colossales dans Lehman Brothers, dans la bulle Internet ou dans les emprunts russes. Lesquels de ces investissements se sont révélés à terme plus « rentables » ?  Plus généralement, l’idée que « rendre de l’argent au privé » stimule des investissements « plus rentables » que ceux du secteur public butte sur le fait que les acteurs privés peuvent préférer la consommation à l’investissement. Alors que le législateur a le pouvoir sur l’utilisation de l’argent public et peut veiller à ce que celui-ci soit consacré à l’investissement, il n’a aucun contrôle sur l’utilisation que les agents privés font de leur argent. 

php

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire