mardi 20 février 2018

Joseph Epstein, bon pour la légende - livre partie II

http://www.pascalconvert.fr 
Serge Wolikow
2007

Serge Wolikow, est Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Bourgogne, Directeur de la Maison des Sciences de l'Homme de Dijon, est président du Réseau National des Maisons des Sciences de l'Homme.
Dans son centre de recherche (UMR CNRS 5605) il conduit notamment des recherches sur le mouvement communiste international et la France, les mouvements sociaux des années 1930 à nos jours, la question des archives des mouvements sociaux et des sciences sociales.



Préface

Le temps de l’histoire
L’aventure de Joseph Epstein que Pascal Convert nous raconte en même temps qu’il l’a écrite à son fils est celle d’un combat qui se déroule principalement en France mais dont l’horizon est international. Ce combat internationaliste en France mené par un jeune homme venu de Pologne, chassé par l’antisémitisme mais aussi guidé par l’amour de la France, s’appuie de façon indissoluble sur l’organisation communiste de la décennie qui suit la révolution russe. L’histoire de Joseph Epstein, de son engagement et de ses actions, reconstituée par Pascal Convert résulte d’un travail impressionnant d’investigation et de documentation, croisant notamment ses sources afin d’approcher au plus près nombre d’épisodes qu’il a su articuler pour faire émerger au bout du compte la figure singulière d’un homme qui avait consacré une grande partie de son énergie et de son savoir à dissimuler ce qu’il était en raison même de son combat.

Le titre m’a conduit à envisager cette préface comme l’occasion de fournir l’arrière plan historique de la légende !
Il s’agit, au long des lignes qui suivent, d’apporter, à la lumière des recherches quelques approches historiques auxquelles le lecteur passionné par la vie et l’action de Joseph Epstein pourra se reporter afin de lier cette aventure singulière à l’histoire de l’époque en allant au-delà du récit qui nécessairement focalise l’attention sur le personnage central.

Au préalable l’auteur de ces lignes ne peut éviter de s’expliquer sur l’écriture de ce texte dont les ambivalences ne tiennent pas seulement à son genre mais aussi à la situation particulière dans laquelle il se trouve comme historien apportant ses connaissances sur une épopée dont ses parents furent partie prenante.

L’écriture de cette préface tient d’une sorte de devoir assumé. Comment ne pas accéder à la demande conjointe de Pascal Convert et de Georges Duffau en contribuant ainsi, comme historien, à faire comprendre l’aventure de Joseph Epstein à laquelle fut également associé un groupe de jeunes de gens au nombre desquels se trouvaient mes parents. Longtemps réticent à revenir sur cette histoire qui mélangeait l’intime et la grande histoire, instruit par l’expérience des risques combinés de l’histoire officielle et de la mémoire filiale, j’en viens malgré tout à présenter ce texte qui rassemble les informations historiques indissociables d’une expérience qui fut aussi celle de mes parents et de leurs amis.
Cette audace peut paraître présomptueuse et représenter une sorte de défi disproportionné avec les exigences de l’histoire scientifique ! Sans doute chaque historien doit-il compter avec sa subjectivité qu’il lui faut assumer pour mieux la contenir dans l’exercice même de son travail scientifique. Mais quand celle-ci est mise à l’épreuve d’une histoire qui finalement est aussi un peu la sienne, l’obstacle est-il franchissable ?
L’écriture de cette préface m’est apparue comme un défi qui méritait d’être relevé du point de vue scientifique mais elle était aussi l’occasion d’aller plus avant dans la réflexion sur les relations entre biographie singulière, biographie collective et histoire des mouvements sociaux, au centre des recherches que je conduis depuis plusieurs décennies.

Cette préface au récit historique de Pascal Convert incite également à penser la diversité des genres historiques en imaginant comment la recherche historique peut nourrir l’analyse méthodique du passé mais aussi fonder le récit d’une épopée. Les historiens ont convenu à la suite des philosophes scrutant leur travail que la présentation de leur travail, voir la mise en ordre de leurs idées, passaient par le récit en tant qu’il est narration organisée autour d’une intrigue.
Pour autant la connaissance historique comme son exposé, dans la mesure où ils sont fondés sur une exigence de vérité, mettent en œuvre des méthodes de vérification et des analyses qui s’efforcent à rendre intelligible des événements complexes comme des évolutions sociales ignorées de plus longue durée. Le temps et le registre de la recherche scientifique dans le domaine de l’histoire sont donc pour une part différents de celui du récit historique qui rassemble les connaissances destinées à un public plus large que celui de la communauté scientifique des spécialistes.
D’une certaine manière ils se situent en amont et constituent le socle essentiel des connaissances scientifiques mises à disposition de tous pour que chacun puisse au mieux se représenter le passé qui le concerne. Présentés conjointement au récit historique, ils peuvent venir en appui comme autant de ressources disponibles pour le lecteur qui désire, le temps d’une pause, aller voir du côté de l’analyse historique générale de la période. Le va et vient entre la subjectivité revendiquée et l’objectivité recherchée est un beau programme, partiellement illusoire, mais qu’on peut viser comme une sorte d’idéal qu’on est ici d’autant plus mal placé à revendiquer que l’auteur est lui-même impliqué dans cette histoire .

Une des vertus de ce récit est d’évoquer, sans prétendre les résoudre, quelques problèmes essentiels de l’histoire actuelle dont on ne retiendra ici que ceux qui semblent majeurs pour sa lecture. Il en est ainsi du genre biographique dans sa relation avec l’histoire des grands mouvements sociaux politique, mais également de la périodisation du premier 20e siècle européen, et des événements qui le structurent.

La vogue et le goût de la biographie qui ne se sont jamais démentis depuis les temps les plus anciens s’agissant des hommes illustres, des saints et des héros n’ont pas toujours eu bonne presse du côté des chercheurs et notamment des historiens. La forme biographique au cours des 19e et 20e siècles, associée de près à l’essor du roman, a largement empruntée à la littérature.
Les recherches historiques soucieuses de s’intéresser au plus grand nombre ont pris leur distance avec un genre qui ignorait trop souvent l’histoire sociale sans pour autant le délaisser puisque les historiens français les plus novateurs, de Lucien Febvre à Jacques Le Goff, ont su le magnifier notamment pour les périodes médiévales ou modernes. Pour autant, l’histoire contemporaine, celle du mouvement ouvrier, fut longtemps un domaine où la biographie était considérée avec circonspection notamment parce que le monde ouvrier et ses organisations se méfiaient de l’individualisme qui minait l’action collective.
Pour les chercheurs, l’ héroïsation des martyrs de la résistance, rangeait la biographie du côté les pratiques commémoratives. Nonobstant les nécrologies qui étaient l’occasion de les entretenir, l’approche biographique, était suspecte d’effacer le rôle du groupe d’appartenance et des engagements collectifs. Les errements du stalinisme, avec le culte de la personnalité des dirigeants, venaient à posteriori conforter chez les historiens proches du mouvement ouvrier cette méfiance à l’égard d’un genre réservé pour l’essentiel aux élites politiques et culturelles.
Dans ce contexte l’amorce d’une recherche collective sur la biographie des militants du mouvement ouvrier, il y a de cela quarante ans, à l’initiative de Jean Maitron constitua une innovation majeure. La mise en route puis l’essor du dictionnaire biographique des militants du mouvement ouvrier français ont transformé le paysage historiographique de l’histoire ouvrière. Celle-ci a connu un développement qui a durablement relégué à l’arrière plan l’histoire des organisations et de leurs activités encore dépendante bien souvent d’une histoire officielle.
Chaque biographie des militants, centrée sur l’engagement syndical, associatif ou politique, croise nécessairement celui des autres. La biographie collective ne fait pas que relever des convergences ou des similitudes, elle s’efforce, telle la prosopographie médiévale, d’envisager les structures biographiques communes au-delà de la singularité des parcours personnels. C’est d’ailleurs pour cela que cette démarche socio-historique vient compléter l’approche biographique singulière sans la rendre caduque.
Le lien avec l’histoire générale du mouvement ouvrier, pourtant indispensable, continua d’être difficile à réaliser dans la mesure où cette histoire restait dominée principalement par des préoccupations idéologiques, commémoratives ou politiques, comme celles d’autant d’histoires officielles propres à chaque organisation. Aujourd’hui la situation, dans ce domaine également, a fortement évolué, l’histoire sociale a largement renouvelé l’histoire du mouvement ouvrier en s’attachant aux conditions de travail et de vie du monde du travail, en étudiant les mouvements de revendications et de protestation au niveau des entreprises comme la politisation à partir des comportements électoraux ou des pratiques militantes inscrits dans des réalités locales ou nationales précises.

Pour autant cette histoire est inséparable de la critique idéologique et politique du monde existant. L’histoire des doctrines notamment du socialisme déduit de la pensée de Marx est partie intégrante de l’histoire du mouvement ouvrier. Cette histoire n’est pas seulement celle des idées et des prises de position adoptées depuis la fin du 19e siècle par les organisations socialistes ou syndicales, elle est également celle des modes de fonctionnement des organisations, celle des processus de décisions qui ont rythmé leur action et jalonné leur évolution et leur transformation.
L’investigation historique fut longtemps bridée par les difficultés d’accès aux archives publiques notamment celles de la police et de la justice. Mais les organisations elles-mêmes se défiaient de leurs propres archives quand elles les conservaient et ne les ouvraient que difficilement aux chercheurs. L’accession aux archives a connu depuis une vingtaine d’années des améliorations sensibles soutenues par les Archives de France et les Ministères les plus concernés, cela a permis aux historiens d’entrevoir avec beaucoup de précision le fonctionnement mais aussi d’individualiser le rôle des dirigeants locaux ou nationaux.
Il reste que les archives de la police et de la justice sont avant tout celles de la répression ce qui biaise fortement les informations qu’elles apportent. L’historien s’il n’y prend garde risque d’emprunter un point de vue qui le conduit insidieusement à écrire une histoire systématiquement à charge où la suspicion, le mystère nourrissent l’intrigue du récit mais discréditent sans cesse les acteurs, leurs intentions comme leur action effective. Heureusement, pour certaines périodes du moins, il est devenu possible d’accéder aux archives des organisations elles-mêmes.
C’est le cas des organisations communistes pour la période de l’action de Joseph Epstein. L’ouverture de ces archives, contrôlées par l’Etat soviétique puis russe a progressivement permis d’accéder à l’essentiel des archives nationales et internationales du mouvement communiste, tout au moins pour ce qui concerne l’activité politique publique du mouvement.
Sans doute des archives considérées comme sensibles sont encore peu ou pas accessibles notamment celles concernant les directives télégraphiques, les dossiers personnels, les missions financières, militaires ou de renseignements. De ce point de vue la situation est loin d’avoir progressé ces dernières années ! Malgré ces limites qui ont rendu particulièrement difficile l’enquête de Pascal Convert il reste que l’histoire du mouvement communiste durant la période a progressé grâce aux études fondées sur l’exploitation tant des archives de l’Internationale communiste que de celles de sa section française.
Au bout du compte l’approche biographique des militants communistes peut aujourd’hui nouer des liens avec l’histoire politique et sociale de leur organisation afin d’apprécier de manière fine et mieux comprendre leur rôle spécifique et effectif.

L’histoire de Joseph Epstein s’inscrit dans une période historique qui peut encore sembler proche au lecteur du début du 21e siècle d’autant que les problèmes politiques et sociaux posés alors, la démocratie, la nation, les migrations, l’injustice sociale, la lutte des classes, la guerre et le rêve de l’émancipation n’ont pas fini de travailler le monde actuel. Pourtant à bien des égards il faut mesurer la singularité de cette époque et par là même éviter l’anachronisme qui, nourri par des ressemblances trompeuses, est source d’incompréhensions. Le 20e siècle, au-delà des conventions chronologiques, n’est rien moins qu’homogène. Les deux guerres mondiales qui le jalonnent dominent la première moitié de ce siècle et constituent un horizon dont les contemporains ont eu le sentiment persistant qu’il était indépassable.
La présence de ces conflits est telle qu’il faut mieux parler d’une longue période de trente et une années marquées par la guerre plutôt que d’un entre deux guerres, période de paix encadrée par les deux conflits. En fait l’enchaînement des deux conflits apparaît si fort, au plan idéologique, politique sinon économique, qu’on peut envisager les années 1920 et 1930 comme deux décennies où la question de la guerre ne cesse de rôder, les séquelles de la première contribuant à la préparation de la seconde.
Les bouleversements politiques en Europe, l’émergence de nouveaux Etats sur les ruines des anciens empires, la révolution russe, annoncent des temps qui changent en dehors de l’Europe également. L’ébranlement révolutionnaire, inséparable de la guerre, semble porté par elle jusqu’au moment où, dès les années 1920, la répression violente sinon militaire des mouvements sociaux assimilés à la révolution, en Italie, en Espagne ou en Allemagne, annonce l’instauration d’un climat de guerre civile dans nombre de pays Européens.
Les décennies 1920 et 1930, loin de certains stéréotypes sur l’Allemagne de Weimar ou la France du Front populaire, ne sont pas des années de stabilité heureuses et insouciantes, mais des temps troublés marqués par des retournements de situation, une conjoncture économique incertaine, de nombreux désordres intérieurs dans la plupart des pays et une régression généralisée de la démocratie à peine installée après 1918.
Les nouvelles tensions internationales dès le début des années 1930, la relance de la course aux armements, la montée des mouvements fascistes, la victoire hitlérienne en 1933, puis les premiers conflits ouverts qui impliquent les puissances européennes, indiquent sans conteste la perspective d’un nouveau conflit général. Cette acculturation à la guerre est évidemment inégale selon les pays.
En France ou en Grande Bretagne la vigueur du pacifisme déborde largement les rangs des courants de gauche, elle exprime une volonté générale tout à la fois de ne pas oublier mais aussi de ne pas recommencer une guerre dont seule l’extrême droite exalte sans restriction les vertus morales et politiques. Il n’en va pas de même dans bien des pays d’Europe centrale où le nationalisme et le militarisme associés dans une commune célébration des combattants viennent occuper pleinement l’espace politique.
Dans l’URSS isolée, Staline utilise la menace du danger de guerre comme une justification générale de sa politique d’industrialisation à outrance sur le dos de la paysannerie, comme de la politique de répression de masse qui l’accompagne. Ainsi dans la plupart des pays européens il n’y a pas de frontière claire entre la politique et la guerre, aussi bien pour les militants révolutionnaires formés à l’école de Lénine que pour le fascisme, leurs adversaires les plus acharnés pour qui la référence à Clausewitz est conjuguée au présent.

L’écho de la première guerre mondiale comme celui de la révolution russe qui lui est intimement lié ne cessent de résonner dans l’Europe des années 1920 et 1930. Si la première guerre mondiale a marqué la fin d’un monde, elle a également inauguré une nouvelle époque.

La rupture marquée par la première guerre mondiale, en Europe du moins, ne tient pas seulement à l’immensité des destructions et des pertes démographiques, mais également à l’écroulement, en Europe centrale et orientale notamment, des Etats qui semblaient les plus puissants comme à l’émergence de mouvements sociaux et nationaux sans précédent dont la révolution dans l’empire russe est la cristallisation.
Les bouleversements sociaux et culturels qui frappent l’ensemble des sociétés européennes, notamment celles de l’ouest industrialisé et urbanisé, contribuent à l’ébranlement des certitudes idéologiques et politiques.
La montée des aspirations émancipatrices de tous ordres favorise la radicalisation politique. L’espérance démocratique et révolutionnaire, dont les deux termes sont souvent associés, réduit dans un premier temps à la défensive les idéologies de la conservation sociale et politique, discréditées dans de nombreux pays par le conflit et la défaite. Pour autant, l’exaltation de la guerre, du nationalisme et du racisme, loin d’avoir été éradiquée, revient en force dès les lendemains de la guerre, notamment aux confins de l’ancien empire germanique.
Les mouvements antidémocratiques et contre révolutionnaires, que le fascisme va le mieux incarner, au lieu de tirer un trait sur la guerre, lui trouve des vertus régénératrices qu’ils ne cessent de célébrer comme antidote à l’individualisme démocratique mais aussi aux revendications sociales égalitaires.
Les aspirations pacifistes, vues d’Europe centrale, apparaissent peu convaincantes en regard des affrontements idéologiques et politiques qui traversent la plupart des pays de la région. Si la géographie de l’Europe a été bouleversée en 1919 et 1920, les équilibres politiques d’avant guerre modifiés, avec la fin des grands empires et l’émergence d’Etats fondés en principe sur les aspirations nationales des peuples, il reste que le nouvel ordre européen garantit par les France et la Grande Bretagne, comporte beaucoup de facteurs d’instabilité. Les nouveaux Etats, constitués sur le modèle de l’Etat nation, incluent des populations diverses dont la situation est celle de minorités plus ou moins biens tolérées et reconnues.
Le tracé des frontières, objet de tractations lors de la conférence de la paix en 1919 est durablement contesté par les Etats vaincus absents des négociations. Il en va ainsi des frontières polonaises contestées par l’Allemagne à l’ouest tandis que l’URSS a dû signer en 1920 le traité de Riga très favorable à la Pologne grâce à l’appui militaire de la France. La renaissance de la Pologne s’est ainsi opérée dans un contexte paradoxal où le nouvel Etat dont l’existence reste fragile et contestée exalte un nationalisme qui ne fait pas de réelle place à la population polonaise non catholique et aux différentes minorités.
Les citoyens de religion ou culture juive qui représentent pourtant 10% des polonais sont en but à des discriminations et vexations tolérées puis acceptées sinon encouragées par les pouvoirs publics. De ce point de vue la situation se dégrade au cours des deux décennies au rythme du recul du fonctionnement démocratique des institutions et de la vie politique.
Si la situation est variable selon les régions puisqu’elles ont connu les dominations et les histoires différentes des empires allemand, russe et autrichien, il reste que l’émigration des juifs polonais qui se développe dès les années 1920 n’est pas seulement économique comme le reste de l’émigration polonaise mais comporte une dimension politique importante. En Pologne comme dans de nombreux pays d’Europe centrale l’écroulement des anciens empires a été saluée et soutenue par une majorité écrasante des populations.
De 1917 à 1919 il semblait que les aspirations nationales, sociales et démocratiques étaient compatibles. A côté de la promesse révolutionnaire que les socialistes enthousiasmés par la révolution en Russie colportaient, les démocrates, confortés par les engagements du programme du Président américain Wilson, exaltaient le projet d’états démocratiques et nationaux, librement choisis par les populations libérées des vieilles monarchies. Bien vite cependant vint la désillusion.
Au nom de la lutte contre le danger révolutionnaire, les pays vainqueurs, par ailleurs divisés, firent de nombreuses entorses aux principes qui devaient fonder la paix nouvelle en Europe, en admettant notamment la mise en place de régime autoritaire dont la forme démocratique n’était qu’une façade. Dans la plupart des pays les réformes sociales, notamment concernant les paysans, furent abandonnées ou remises en cause. Au bout du compte ne restait que le nationalisme et l’exaltation de l’Etat pour donner cohérence à ces nouvelles nations où les minorités ne trouvaient pas leur place.
L’antisémitisme qui s’était amplifié dès la fin du 19e siècle, notamment dans l’empire russe, connaît une remontée qui affecte la plupart des pays d’Europe centrale avant même la victoire du nazisme allemand. La politisation relativement forte de la population juive, parmi les ouvriers comme parmi les étudiants issus des classes moyennes, s’accompagne d’un foisonnement de courants d’idées et d’organisation qui reflètent des prises de position très différentes.
Pour la plupart, l’émancipation sociale et l’émancipation politique sont liées même si les divergences sont nombreuses sur la question nationale. Les mouvements sionistes qui, le plus souvent se réfèrent au socialisme, placent leurs espoirs dans l’émigration vers la Palestine où ils comptent construire une société nouvelle tandis que les socialistes du Bund combattent pour instaurer un socialisme en Pologne qui ferait leur place aux juifs en permettrait leur assimilation tout en reconnaissant leur culture et notamment leur langue, le yiddish.
Les communistes polonais, dont les groupes sont souvent issus de fractions du Bund ou du parti socialiste polonais, malgré le rôle et le nombre des juifs parmi ses cadres et ses membres mettaient en avant la lutte sociale et politique, considérant que la question juive trouverait sa solution avec la révolution.
Après 1925, date à laquelle le parti admet l’existence de l’Etat polonais, et prend le nom de communiste de Pologne, il connaît une embellie telle dont les élections de 1928 témoignent puisqu’il remporte alors 8% des suffrages exprimés et compte environ 30000 adhérents.
L’émigration juive d’Europe centrale a connu un essor considérable au début du 20e siècle en à la suite des pogroms dans les territoires ukrainiens et polonais de l’empire tzariste. Bien que la nouvelle Pologne de l’immédiat après-guerre connaisse une nouvelle flambée d’antisémitisme, la république polonaise reconnaît la citoyenneté des populations juives résidentes.
La fin des années 1920 connaît un certain reflux des formes violentes de l’antisémitisme avant qu’il s’amplifie dans la seconde partie de la décennie suivante. Les courants de l’émigration polonaise se modifient en fonction du nouveau contexte international marqué par la fermeture des frontières des Etats-Unis d’Amérique du nord à partir de 1921 : désormais la France devient le principal pays d’accueil de l’émigration polonaise.
Déjà avant la 1e guerre mondiale des ouvriers juifs fuyant les pogroms de Russie étaient venus en France. Dans les années 1920 d’autres suivront la même filière, cependant les gros bataillons de l’immigration polonaise est constituée de migrants en provenance de villages ou de villes des régions les plus pauvres, qu’ils soient paysans ou ouvriers, étroitement encadrés par le clergé catholique : ils constituent une main d’œuvre peu qualifiée employée dans les mines en premier lieu et dans la métallurgie lourde.

La France, durant les années 1920, est devenu le principal pays d’immigration non seulement en Europe mais au plan international. Les pertes de la 1e guerre mondiale, la situation démographique du pays mais aussi le protectionnisme douanier visant à défendre l’agriculture traditionnelle, sont autant de facteurs qui concourent à favoriser une immigration que les pouvoirs publics et le patronat industriel encouragent et organisent.
Cette immigration assez fortement dispersée au plan national est cependant concentrée dans les régions industrielles demandeuses de main d’œuvre. Mais de nombreuses villes moyennes possédant une Université accueillent des étudiants étrangers en notable proportion, que ce soit Nancy, Tours ou Bordeaux. Les étudiants juifs venant des régions polonaises de l’ancien empire russe, en butte à l’hostilité d’une bonne partie des milieux universitaires polonais, cherchaient à poursuivre leurs études à l’étranger.
Comme ils avaient souvent suivi un enseignement de français ils se tournaient vers la France dont la culture leur était familière et qui représentait aux yeux de ceux qui avaient déjà un engagement politique le pays de la révolution française et de la démocratie politique qu’ils admiraient même s’ils critiquaient notamment la politique étrangère française.
De fait, la situation de la France durant les années 1920 est paradoxale puisqu’elle garde l’image d’une grande puissance politique et militaire, demandeuse de main d’œuvre mais qu’à bien des égards son économie comme sa société parviennent difficilement à sortir des difficultés exacerbées par la guerre. La puissance de l’empire colonial, l’importance du secteur rural, l’ampleur du budget militaire mais aussi les problèmes monétaires sont autant de facteurs qui freinent le développement économique et social du pays.
Si la victoire militaire a conforté la République celle-ci ne s’est pas remise de la mise en sommeil relative du Parlement pendant la guerre. La droite qui a su s’identifier à l’Union sacrée domine la vie politique jusqu’au début des années 1930.
Avec Raymond Poincaré elle exalte conjointement la stabilisation monétaire, la prospérité financière et une politique étrangère qui affirme la défense de l’empire colonial et la primauté diplomatique de la France dans l’Europe continentale. En 1927, Albert Sarrault, ministre radical de l’Intérieur, lance depuis l’Algérie un aphorisme qui paraphrasant Gambetta énonce que « le communisme voilà l’ennemi » pour l’empire colonial.
Les interventions diplomatiques françaises, si ce n’est la brève parenthèse d’Herriot en 1924 et 1925 lors de la victoire du Cartel des gauches, sont aussi fortement antisoviétiques qu’anti allemandes. D’autant que sur ce point, sous l’influence de Briand, s’amorce un rapprochement franco-allemand qui bien qu’ambigüe tranche avec la détérioration des relations franco-soviétique à la fin des années 1920.
De fait, depuis 1919 jusqu’au début des années 1930 les relations sont restées mauvaises notamment parce que la France est présente par ses intérêts économiques et militaires en Europe centrale et balkanique dans les pays dont elle a soutenu la création en 1919, notamment la Pologne et la Roumanie. Le non reconnaissance par le gouvernement soviétique des intérêts économiques et financiers français dans l’ancien empire russe n’arrange rien : les négociations interminables tournent finalement au fiasco.
Les petits porteurs français des bons d’emprunt russe associent la révolution russe et le communisme à la perte de leurs économies ce qui facilite l’écho des campagnes électorales de la droite dans toute cette période. Malgré cette évolution politique, la France garde pourtant un attrait important auprès des immigrés politiques, communistes notamment qu’ils viennent d’Italie ou d’Europe centrale à la fin des années 1920.
La vie politique française scandée par l’activité parlementaire et les élections législative est aussi marquée par l’existence d’un mouvement ouvrier qui pour être divisé n’en a pas moins une réelle influence syndicale et politique. La gauche parlementaire est dominée par le parti radical qui pratique épisodiquement l’union nationale avec la droite. Mais il est flanqué sur sa gauche d’un parti socialiste qui refuse la participation gouvernementale et d’un parti communiste dont l’audience est loin d’être négligeable notamment dans la région parisienne et certains sites industriels.
Le mouvement syndical, divisé entre la CGT proche du parti socialiste et la CGTU liée au parti communiste, traduit la division entre ceux qu’on appelle les réformistes et ceux qui se veulent révolutionnaires. En dépit de leurs divisions les gauches françaises, dans la tradition politique de l’Affaire Dreyfus, se mobilisent pour dénoncer les régimes autoritaires, les atteints aux droits de l’homme en Italie, dans les Balkans.
Le mouvement communiste est certainement le plus attentif à s’adresser à la main d’œuvre étrangère en créant des groupes de langues, des journaux qui leur sont destinés spécialement. L’antisémitisme s’il n’a pas disparu, reste marginal sous sa forme politique puisque seuls les mouvements d’extrême droite, telle l’Action Française, s’en réclament. On comprend mieux dès lors comment et pourquoi la France, reste un pays attractif même pour des immigrés communistes et juifs.
Pour autant la situation se détériore, en France comme ailleurs, avec le retournement de la conjoncture économique au début des années 1930. Les forces politiques conservatrices n’hésitent pas, en vue de conserver leur majorité aux prochaines élections, de recourir à la thématique xénophobe jusqu’alors cantonnée à l’extrême droite. La désignation des étrangers comme responsables du chômage de masse s’accompagne de mesures d’expulsion et de dispositions législatives prévoyant des quotas d’étrangers par branches professionnelles ! L’antisémitisme notamment contre la main d’œuvre ouvrière juive nombreuse dans l’artisanat connaît un nouvel essor.

Au tournant des années 1930, plus d’une décennie après la révolution russe, le mouvement communiste aussi bien en France qu’à l’échelle internationale constitue une force politique à la fois singulière et isolée. Si la France n’a pas connu comme bien d’autres pays européens au lendemain du conflit mondial des troubles politiques et sociaux majeurs, il reste qu’à la faveur de grandes grèves réprimées en 1920 mais aussi des débats sur la guerre et la révolution russe, la majorité du parti socialiste, fait exceptionnel en Europe, a rallié l’Internationale communiste et décidé de se transformer en parti communiste.
Le nouveau parti qui, d’abord prolonge l’ancien parti socialiste, connaît à partir de 1923 une évolution profonde bientôt désigné comme la bolchevisation destinée à le constituer en véritable parti révolutionnaire avec une organisation centralisée et des structures de base divisées en cellules afin que la propagande du parti se développe au plus près des travailleurs.
Parti d’action, il intervient sur les questions économiques et politiques générales, nationales et internationale, même en dehors des moments électoraux. Son journal l’Humanité, sa presse locale, ses affiches sont les vecteurs des mobilisations qu’il s’efforce d’organiser : meetings, manifestations ou même grèves. Pour autant, le parti reste très attentif à la vie des assemblées politiques locales et nationales. Il participe aux élections municipales comme législatives qui lui permettent d’avoir de nombreux élus.
Son implantation électorale, même si elle est nationalement disparate, est loin d’être négligeable puisqu’elle atteint plus de 10% des exprimés en 1928, avant un net tassement de plus de deux points lors des élections de 1932. Sa direction, assurée par Pierre Semard, de 1924 à 1929, l’est ensuite par Maurice Thorez dont l’autorité si ce n’est la notoriété s’accroît durant les années 1930.
Marcel Cachin, l’un des co-fondateurs du parti en 1920, directeur de l’Humanité, reste cependant le dirigeant communiste le plus populaire. Le PCF est une section nationale d’un parti mondial ce qui retentit à la fois sur son mode de fonctionnement et sur sa stratégie. L’Internationale communiste, constituée en 1919, à Moscou, rassemble à la fin des années 1920 près de 70 partis implantés sur les différents continents. Sa direction est assurée par un secrétariat et un présidium qui, de manière de plus en plus épisodique, réunissent des assemblées, comité exécutif ou congrès, où les représentants des sections nationales se retrouvent.
Le contrôle et l’aide aux différents partis s’appuient sur des délégués envoyés auprès des directions nationales. Ils ont la charge tout à la fois d’expliquer mais aussi d’orienter l’activité des partis. Au près du PCF se sont succédés de nombreux envoyés comme Humbert-Droz, Gouralsky, Stepanov durant les années 1920 mais en 1931, c’est une équipe d’instructeurs coordonnée par un représentant permanent, Eugène Fried, qui est mise en place au près de la direction du PCF.
Périodiquement la situation du PCF est examinée par des organismes de l’Internationale chargés de suivre son activité. Parfois même des commissions spéciales sont réunies pour examiner des situations ou des problèmes graves : en ces occasions les dirigeants français sont convoqués pour s’expliquer mais aussi pour discuter avec les cadres de l’Internationale des solutions politiques à adopter en fonction des orientations stratégiques du moment.
Ce dispositif vient s’ajouter au système existant depuis les années 20 d’un représentant du PCF à Moscou en principe chargé de coordonner les liaisons entre le parti et l’Internationale. Les directives urgentes sont transmises par un système de télégrammes dont la mise en place se développe dans les années trente. Parallèlement des services spécialisés s’occupent des activités illégales ou souterraines. Ainsi l’OMS prend en charge la transmission des fonds et des missions de renseignements.
L’Internationale communiste, dès l’origine organiquement était liée Parti communiste russe et à l’Etat soviétique qui abritait ses services. Mais durant la première décennie de son existence, elle accueille de nombreux dirigeants et cadres non russes qui jouent un rôle effectif dans l’organisation internationale. Les débats et les controverses, qui agitent alors les instances communistes, sont rendus publics dans la presse et les publications de l’Internationale.
Après 1928 l’affirmation du pouvoir de Staline en URSS se répercute en son sein : c’est la russification progressive de l’appareil de l’Internationale, le développement du secret dans la prise des décisions et la soumission accrue aux préoccupations de la politique étrangère de l’URSS sans que pourtant il y ait confusion. L’activité des partis communistes dans des situations politiques nationales fort différentes de celle de l’URSS obligent ses dirigeants à passer des compromis et à tenir compte des contextes locaux dans la mesure où cela n’entre pas en conflit avec la diplomatie soviétique du moment !
Ainsi le rapprochement diplomatique de l’URSS et de la France, à partir de 1932, prend régulièrement à contrepied les dirigeants de l’Internationale et le PCF qui s’y rallient d’autant plus que cette inflexion s’imbrique avec leur préoccupation grandissante de l’action antifasciste.

L’évocation de l’antifascisme, au début du 21e siècle, fait surgir les images contradictoires du front populaire en France ou de la guerre en Espagne. Ces événements phares symbolisent bien ce que fut le combat antifasciste héroïque et exaltant qui ici, stoppa l’avancée des forces conservatrice et là freina l’avancée militaire des rebelles espagnols, cependant comment ne pas voir que la défaite de ce combat antifasciste semble consommée, au moins à court terme, en 1939.
Pour comprendre ce paradoxe il faut élargir la perspective, en envisageant la diversité de l’antifascisme et son évolution des années 1920 aux années de la guerre mondiale. L’histoire de l’antifascisme implique ainsi d’être attentif à la manière dont il s’est constitué et a évolué sous des formes éclatées et minoritaires avant de rassembler plus largement notamment lors des fronts populaires en France et en Espagne.

Le combat antifasciste commencé depuis de nombreuses années dans les pays même où le fascisme s’était comme idéologie et comme force politique imposé, a cependant pris une ampleur massive et internationale en France, en 1934, dans un pays où bien que la menace y soit ressentie, les forces du fascisme pouvaient sembler bien moins menaçantes.
Il est même des historiens qui ont évoqué l’absence de danger fasciste en France faute de fascisme réel tandis que d’autres ont, sur une registre différent mais complémentaire, tenu à démystifier l’antifascisme assimilé à une manipulation communiste. Il est vrai que la mémoire de l’antifascisme, après la seconde guerre mondiale, a souvent été l’objet de multiples réutilisations notamment à l’intérieur de la gauche française et européenne au moment de la guerre froide.
Cela ne suffit pas, bien au contraire, pour sous-estimer ce qu’a été ce combat, sa dimension conjoncturelle comme sa portée historique sur une plus vaste échelle.

Si l’antifascisme, au début des années 1930, a déjà une longue histoire il connaît une reconfiguration liée au développement de la crise économique mondiale, de la montée puis de la victoire des forces politiques nationalistes, autoritaires se réclamant peu ou prou de l’exemple fasciste. Né, dès le début des années 1920, l’antifascisme est un mot d’ordre commun à tous ceux qui en Italie d’abord puis dans le reste de l’Europe s’opposent au fascisme, mais ce terme recouvre des conceptions et des pratiques politiques bien différentes et divergentes selon les différents courants politiques victimes du fascisme.
Entre les démocrates libéraux, les socialistes, les communistes, non seulement l’entente ne se réalise pas mais les accusations réciproques ne manquent pas. L’interprétation et l’analyse du fascisme sont au centre des controverses qui portent également sur la question de la démocratie politique et de la révolution. Au sein de l’Internationale communiste, les analyses qui insistaient sur l’originalité idéologique et politique du fascisme sont écartées en 1929 au profit de la thèse du fascisme comme ultime phase de la domination capitaliste et comme illustration de la décomposition de la démocratie bourgeoise.
L’Internationale communiste dénonce la fascisation de la démocratie bourgeoise et particulièrement les forces politiques qui la défendent au près du monde ouvrier. De ce point de vue, le socialisme, notamment son aile gauche, est vilipendé come social-fascisme ! La lutte contre le fascisme est identifiée à la lutte révolutionnaire dont seule la victoire peut écarter celle du fascisme ou le renverser.
Dès lors, la constitution d’alliances contre le fascisme n’est pas à l’ordre du jour pour le mouvement communiste qui interprète l’aggravation de la crise économique mondiale au début des années 1930 comme l’annonce d’un nouveau cycle de guerre et de révolution.
En regard les partis sociaux-démocrates, tout en critiquant et dénonçant le fascisme, le considèrent comme un phénomène politique temporaire destiné à disparaître rapidement du fait même de ses contradictions et de sa démagogie sociale. Pour eux, également, l’action commune contre le fascisme n’est pas envisageable si ce n’est dans le cadre parlementaire.
Quant aux démocrates libéraux ils ne souhaitent pas se commettre avec les organisations ouvrières et espèrent en la réaction des grandes démocraties. Ces différents pronostics sont brutalement démentis par la victoire du nazisme en Allemagne au début de l’année 1933. La modernité du pays, la force de la social démocratie, la puissance des syndicats, l’activisme du parti communiste n’ont pas constitué un rempart à l’égard du nazisme qui a su conjointement trouvé une audience de masse au près des électeurs du centre et de la droite, nouer des alliances avec les forces conservatrices anti républicaines et utiliser la violence pour mieux imposer son ordre nouveau.
Si les organisations mirent quelques temps à convenir de la défaite et à en prendre la mesure, elle provoqua immédiatement un choc chez les militants et les sympathisants de gauche dans nombre de pays européens. La menace fasciste n’était plus cantonnée dans des pays jugés peu développés, elle devenait d’actualité dans les pays démocratiques les plus modernes de l’Europe occidentale.
En France, la montée du fascisme se conjuguait avec le retour du spectre de la guerre. Durant l’année 1933 les rassemblements contre la guerre et le fascisme prennent de l’ampleur mais les convergences amorcées entre les forces de gauche n’aboutissent pas, en raison notamment du veto des deux Internationales socialiste et communiste qui refusent de donner leur accord à une entente qu’elles continuent de refuser.
Finalement c’est seulement en 1934 que le basculement s’opère avec les débuts du rassemblement antifasciste dont la France constitue en quelque sorte le laboratoire. La mobilisation ouvrière du 12 février 1934 inaugure une dynamique sociale et politique nouvelle. L’appel à la grève générale et aux manifestation, opérés par les syndicats et soutenus par les socialistes et les communistes, s’effectue sur la défense des libertés démocratiques contre le fascisme, au lendemain des manifestations et des émeutes du 6 février qui avaient réussi à mettre en échec la majorité de gauche de la Chambre des députés au profit d’un gouvernement d’union nationale rassemblant les principaux dirigeants de la droite avec l’appui du parti radical autour d’un projet de réforme de l’Etat.
L’alliance de la droite et de l’extrême droite, les atermoiements et les divisions de la gauche, rappelaient à de nombreux militants ce qui était advenu outre Rhin. Pour autant, malgré la puissance de la mobilisation sans précédent, des défilés unitaires, des déclarations communes, le rassemblement mis quelques mois à se constituer. Au sein des organisations les réticences anciennes persistaient alors même que fleurissaient des comités de vigilance antifascistes qui s’appuyaient sur l’expérience de combats menés en commun contre la guerre et le fascisme depuis 1932 au sein desquels les communistes et les socialistes avaient commencé de se retrouver ensemble.
Les pressions des milieux intellectuels impliqués dans ces comités, les courants unitaires dans chaque parti jouèrent un rôle, mais il fallut quand même le feu vert de l’Internationale communiste pour que le PCF, de manière inattendue, lance des propositions d’unité d’action à l’origine du Front populaire. A l’arrière-plan, les inquiétudes diplomatiques de l’URSS à l’égard de la nouvelle diplomatie allemande, du rapprochement germano-polonais ont favorisé les changements politiques à la direction de l’Internationale.
Georges Dimitrov, sorti récemment des geôles nazies après un procès retentissant qui à tourné à la confusion de ses organisateurs, devient le nouveau secrétaire de l’Internationale communiste dont il réorganiser l’activité et le programme autour de l’antifascisme. Le PCF, à plusieurs reprises tancé pour ses initiatives en direction des dirigeants est désormais encouragé à leur proposer des actions communes de défense antifasciste.
Durant l’été 1934 les propositions communistes rencontrent l’aval des dirigeants socialistes français qui signent, malgré l’avis contraire de l’Internationale Ouvrière Socialiste, un pacte d’unité d’action qui impulse des actions conjointes impliquant également les deux confédérations syndicales CGT et CGTU. Le processus de rapprochement sinon d’unification entre les courants du mouvement ouvrier en dépit des contentieux organisationnels ne se heurte pas à des clivages profonds comme en Allemagne.
Le mouvement syndical français, divisé et affaibli par la crise, engage alors sa réunification en partant des branches professionnelles avant que le congrès d’unité, à Toulouse en mars 1936, vienne couronner le processus. Au plan politique, le processus unitaire prend de nouveau une tournure inattendue, à l’automne 1934, lorsque le PCF lance le mot d’ordre de front populaire.
Se substituant à la formule ancienne et classique du front unique, il signifie un élargissement des alliances, bien delà des rangs du mouvement ouvrier en direction des forces politiques de la gauche républicaine, en l’occurrence le parti radical.
La démarche audacieuse pouvait sembler risquée eut égard au rapport de force électoral et à la situation puisque le parti radical participait alors à un gouvernement de coalition avec la droite. Si le parti socialiste, pris de court resta sur la réserve, de même que certains militants d’extrême gauche hostiles à cet opportunisme, cette initiative rencontra vite un large écho : parmi les fonctionnaires, le syndicat des instituteurs lui apporta un appui significatif et précoce, tandis que les électeurs de gauche ratifièrent cette démarche lors des élections municipales de 1935 en suivant les consignes de désistement réciproque entre les candidats communistes, socialistes et radicaux.
La manifestation du 14 juillet 1935, organisée dans tout le pays par le Rassemblement populaire antifasciste, regroupait non seulement les partis de gauche y compris le parti radical, sorti entre temps du gouvernement, mais les syndicats et de très nombreuses associations. La thématique patriotique, réappropriée par le mouvement ouvrier cimentait cette manifestation dont les emblèmes, les drapeaux rouge et tricolore, l’Internationale et la Marseillaise, associaient les traditions républicaine et ouvrière. L’antifascisme prenait décidément une coloration démocratique mais aussi sociale que les élections législatives puis les grandes grèves ouvrières du printemps 1936 soulignèrent.
Le monde ouvrier, longtemps resté sur les marges de la scène politique y fait une irruption remarquée en y occupant une place nouvelle. La syndicalisation et la politisation des milieux populaires urbains connaissent une fulgurante augmentation. Les militants jusqu’alors souvent isolés sinon à contre courant, se trouvent l’objet des attentes de tous ceux qui veulent à leur tour s’engager et s’organiser.
La CGT réunifiée voit ses effectifs passer de 700 000 adhérents à plus de 4 millions tandis que le parti socialiste et surtout le parti communiste connaissent une croissance considérable de leurs effectifs qui se comptent désormais par centaine de milliers. Les travailleurs étrangers participent au mouvement gréviste et bénéficient de la législation sociale qui supprime à leur endroit les discriminations antérieures.
A la hantise de l’expulsion succède l’espoir de la naturalisation qui devient effective pour plusieurs milliers d’entre eux. Le Front populaire apparaît donc, bien au-delà de la France comme une réponse effective à la menace du fascisme, même si, celui-ci, à y bien regarder continue, au niveau international, à marquer des points diplomatiques et militaires, que ce soit lors de l’invasion italienne de l’ Éthiopie, à l’automne 1935 ou lors de la remilitarisation de la rive du gauche du Rhin par l’armée allemande.
A Moscou le front populaire, regardé au départ avec une certaine suspicion devient, sous l’impulsion de Georges Dimitrov, lors de son 7e congrès, le mot d’ordre de l’Internationale communiste qui prétend, à partir de l’exemple français, le faire partager par tous les partis communistes.
La rapidité du changement est indéniable si l’on songe aux déclarations de l’Internationale communiste qui, en 1933 considérait encore les évènements allemands comme le signe d’une crise irréversible du capitalisme et l’annonce d’une prochaine période révolutionnaire. Désormais les partis communistes, appelés à bien prendre la mesure du danger fasciste, sont invités à défendre les institutions démocratiques et parlementaires.
Face à la démagogie nationaliste du fascisme, ils sont également incités à s’appuyer sur les traditions nationales démocratiques et à nouer des alliances avec toutes les forces susceptibles de se rassembler sur la thématique de l’antifascisme démocratique. Sans renoncer à la perspective révolutionnaire, toujours proclamée dans leur but ultime, les partis communistes inscrivent désormais leur action dans un combat international antifasciste qui se décline de façon spécifique selon les pays.
La connotation démocratique de cette orientation conduit le parti français à envisager la poursuite de l’action commune au niveau même du gouvernement. Les réticences de l’Internationale communiste à l’égard de certaines initiatives françaises, notamment la participation gouvernementale, témoignent sans doute de la crainte que le parti communiste français se retrouve ligoté par son implication dans une coalition gouvernementale. Elles participent plus fondamentalement d’une réserve à l’égard des conceptions tendant à élargir et pérenniser le front populaire au-delà de l’antifascisme.
La consigne de l’Internationale communiste, intimant au PCF, bien qu’il ait été la force motrice du front populaire, de ne pas participer au gouvernement que Léon Blum était en train de constituer, exprimait également la volonté de l’URSS de s’en tenir au statu quo en Europe. Il est certain que l’attitude de Staline à l’égard du front populaire et de l’antifascisme a toujours été très ambiguë.
Sans son aval, cette stratégie n’aurait pu voir le jour et se développer, pour autant jamais il ne s’est jamais impliqué dans sa promotion ni même sa justification comme si son accord, essentiellement tactique, ne valait qu’en raison des circonstances. L’évolution de la situation intérieure en URSS, marquée dès l’été 1936 par les premiers grands procès qui ouvrent publiquement la liquidation des dirigeants bolcheviks pendant que s’amplifie l’hystérie anti trotskyste, accompagne également de façon tragique la mobilisation antifasciste.
Celle-ci d’ailleurs sert en partie de caution à l’Etat soviétique et aux partis communistes pour justifier une répression mise au compte de la volonté soviétique de tout faire contre l’Allemagne hitlérienne ! En fait la manière d’entendre le front populaire, au sein de l’Internationale communiste, a souvent été guidée par un souci tactique. Mais sur le terrain, en France, en Espagne et dans quelques autres pays, ceux qui furent partie prenante de cette expérience, dirigeants nationaux ou cadres de l’Internationale, restèrent durablement marqués par une pratique politique associant rassemblement véritable et combativité.
En France, le PCF, devenu un parti de masse, jouant un rôle de premier plan dans la vie politique parlementaire se trouva paradoxalement confronté à des difficultés inédites avec la victoire du Front populaire à laquelle il avait largement contribué. Resté à l’extérieur du gouvernement, il n’avait qu’une prise limitée sur les décisions de celui-ci, notamment sur les questions essentielles de l’économie et de la politique étrangère.
Lorsqu’éclate la rébellion espagnole, le 17 juillet 1936, contre le gouvernement républicain de Front populaire de Madrid, son homologue français hésita avant de prendre, au bout de quelques semaines, la décision de la « non-intervention ». Une grande partie du front populaire français, y compris dans le parti socialiste, fut choqué par ce choix politique pris sous l’influence du parti radical et de la diplomatie britannique.
L’URSS et l’Internationale communiste, après quelques semaines d’expectatives, vont tout à la fois accepter la proposition française d’une conférence internationale sur la non-intervention et apporter leur soutien à la République espagnole. Le territoire français et le PCF constituent la plaque tournante d’une mobilisation de volontaires qui viennent de toute l’Europe dont une bonne moitié de France.
En fait si le PCF s’est fait dès le début du mois de septembre, le promoteur d’une telle initiative auprès de l’Internationale réunie à Moscou, c’est qu’il était également confronté à une mobilisation spontanée de volontaires partis en Espagne dès le début du mois d’Août 1936.
La formation des brigades internationales bénéficie de l’engagement de nombreux antifascistes immigrés ou exilés en France qui veulent poursuivre un combat qu’ils avaient mené et perdu dans leur pays. Parmi ceux-ci les italiens et les allemandes sont les plus nombreux mais les militants victimes des diverses répressions et discriminations dans les pays d’Europe centrale sont également fort bien représentés. Pour autant le contingent le plus important est certainement constitué par des français mû autant par des motifs patriotiques que par des préoccupations révolutionnaires.
Un certain nombre de dirigeants communistes, politiques ou syndicalistes, sont sollicités par leur organisation pour assurer des fonctions d’encadrement politique et parfois militaire selon leurs compétences initiales. Pour un certain nombre de militants l’expérience se révèle douloureuse, étant peu préparés à la violence des combats, aux très mauvaises conditions matérielles et surtout à la discipline militaire.
Si les brigades internationales jouent un rôle important et positif dans l’évolution de la situation militaire en contribuant à bloquer l’avancée des troupes franquistes, elles participent peu à la révolution espagnole en tant que telle. Elles pèsent cependant sur le rapport des forces au sein de la coalition antifasciste espagnole en faveur des communistes et de ceux qui accordent la primauté au combat militaire.
L’écho des tensions qui opposent les différents courants de la coalition antifasciste espagnole se retrouve atténué au sein des brigades où les problèmes essentiels sont posés par la conduite de la guerre et l’évolution de la situation militaire générale. En ce sens, cette expérience marque profondément les jeunes cadres du mouvement ouvrier qui acquièrent une connaissance de l’action mais aussi de la stratégie militaire auxquelles en temps ordinaires ils n’avaient pas l’occasion d’accéder.
En dépit de la solidarité politique dont ils sont entourés en Espagne et en France, les brigadistes français notamment ont assez rapidement eu le sentiment d’être d’abord incompris voir même ensuite abandonnés. Les avatars du front populaire en France, les multiples sollicitations politiques et sociales auxquels les cadres doivent faire face sont autant de facteurs qui tendent à creuser une certaine distance entre les organisations ouvrières françaises les plus favorables à la solidarité en faveur de l’Espagne républicaine et le combat de leurs membres qui ont rejoint les brigades.
Lorsqu’en 1938 la plupart des brigadistes quittent l’Espagne au terme des tractations du gouvernement républicain, ce sentiment d’abandon est redoublé. Pour certains, cependant, les avatars du combat ont forgé leur conviction qu’il allait se poursuivre par delà même la défaite de l’Espagne républicaine nourrie par les divisions des antifascistes et l’incurie des grandes puissances occidentales face aux entreprises coordonnées des puissances fascistes.

La diplomatie munichoise du gouvernement français n’a pas été sans conséquences sur la manière dont les combattants républicains espagnols et ceux des brigadistes restés à leurs côtés furent internés dans des camps juste après avoir franchi la frontière française. Pour autant, l’évolution de la situation internationale, marquée par les nouvelles avancées des puissances fascistes, en Albanie puis la crise polonaise, ne pouvait que les conforter dans l’idée que la guerre contre le fascisme, loin d’être finie allait revêtir une dimension nouvelle.
La signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939, en revanche, prit à contre-pied l’expérience de tous ces combattants antifascistes partagés entre leurs convictions et leur sens de la discipline associé, chez le plus grand nombre, à l’idée que l’URSS était l’ennemie irréductible du fascisme.
Si les premiers temps les communistes français tentèrent de concilier la signature du pacte et la poursuite du combat antifasciste, très vite, dès la deuxième quinzaine de septembre ils durent répercuter l’analyse stalinienne selon laquelle la guerre européenne entre l’Allemagne, la France et la Grande Bretagne avait un caractère impérialiste et aucune dimension antifasciste.
Si officiellement la majorité des cadres de l’Internationale et de ses sections firent preuve de discipline, bon nombre n’adhéraient pas à la nouvelle analyse de l’Internationale qui affirmait le caractère désormais dépassé de l’Internationale communiste qui affirmait le caractère désormais dépassé de l’antifascisme. La répression, la difficulté extrême des communications, autant que le désarroi de nombre de militants, conduisirent la majorité à ignorer ces nouvelles consignes.
En France, les communistes immigrés ou exilés choisirent de s’engager dans les légions nationales qui combattaient aux côtés de l’armée française ou à défaut dans la légion étrangère. En cela ils désobéissaient formellement aux directives de l’Internationale communiste. Leur engagement, bien mieux que des textes ou des témoignages fragiles attestent de la permanence de leur conviction.
De fait les convictions antifascistes restèrent profondément enracinées parmi les militants qui avaient participé à l’expérience du front populaire sous ses différentes formes. Cela n’excluait pas une méfiance profonde à l’égard des dirigeants politiques français, notamment ceux qui avaient mis à l’ordre du jour la répression anticommuniste au nom de la guerre contre l’Allemagne.
Il reste que le noyau militant communiste, durant la drôle de guerre, se réduisit considérablement, de sorte que la plupart des anciens membres et même les cadres intermédiaires du parti restèrent à l’écart d’une politique qu’ils ignoraient dans ses détails si ce n’est par sa dénonciation officielle.
Nombre de ces militants loin de renvoyer dos à dos les belligérants identifient l’Allemagne comme leur ennemi principal même s’ils n’avaient aucune sympathie pour leur propre gouvernement. Quant aux militants juifs, pour la plupart alertés par la montée de l’antisémitisme d’ Etat en Europe Centrale, demeuraient, sans réserve, engagés dans l’action antifasciste.

L’invasion allemande, après des mois d’attentisme fut accueillie par nombre de soldats, notamment les anciens d’Espagne, avec un soulagement certain car ils étaient impatients de reprendre le combat. La déroute puis la défaite de l’armée française fut une surprise même pour ceux qui avaient dénoncés ses carences. Personne n’imaginait, y compris dans les diverses chancelleries européennes, que la force militaire française se décomposerait et que la guerre prendrait fin si vite.

La signature de l’armistice, le 22 juin 1940, marque la soumission des autorités françaises aux exigences allemandes mues par une volonté de revanche et de domination sans partage même si elle met en place la fiction d’un Etat français indépendant. De fait, malgré l’affirmation du retour à la paix, plus de 2 millions de soldats français restent prisonniers tandis que le territoire français est démembré et qu’une série de dispositions économiques rendent possible le pillage de l’économie française.
Même si les étrangers qui s’étaient engagés militairement aux côtés des français avaient manifesté plus que la plupart des soldats une grande combativité, nombre se retrouvent prisonniers ou contraints de revenir à la vie civile dans des conditions particulièrement précaires aggravées par les premières mesures discriminatoires antisémites adoptées par le régime de Vichy dès le mois d’octobre.
Moins que d’autres, ils sont sans illusion à l’égard de ce nouveau régime qui garde du nationalisme français ses plus mauvais côtés, la xénophobie et l’antisémitisme. Mais éviter d’aller à la gendarmerie se déclarer comme juif, dissimuler sa nationalité et ses origines, impliquaient d’entrer dans l’illégalité et de se procurer des faux papiers ce qui supposait solidarité ou réseau de relations.
Il reste qu’ils ne furent pas de ceux qui succombèrent à la propagande allemande présentant les soldats allemands comme des libérateurs. En effet, la désorganisation sociale et politique de la France durant l’été 1940, est l’occasion pour les occupants de combiner manœuvres politiques et intimidation pendant que le régime de Vichy prétend réaliser une révolution nationale autoritaire dans la zone non occupée.
Les vainqueurs qui ont interdit partis et syndicats, profitent du discrédit des partis et des hommes politiques de la 3e république. Le parti communiste, interdit depuis octobre 1939, est lui aussi fortement désorganisé par la débâcle, mais la défaite lui redonne un crédit au près de militants qui avaient été désorientés par son opposition à la guerre contre l’Allemagne.
Pour autant, si ses militants ou anciens adhérents restent, dans leur masse, antifascistes, ses responsables inscrivent leur action dans le cadre du pacte germano soviétique. La soudaineté de la victoire allemande a pris de vitesse la direction de l’Internationale et Staline lui-même.
Si, à la suite de consignes de l’Internationale sur l’utilisation des possibilités légales, des dirigeants communistes français envisagent de jouer la carte du retour à la légalité et de la publication de l’Humanité avec l’appui des autorités allemandes, mais d’autres au moins aussi nombreux s’en inquiètent. Les dirigeants de l’Internationale communiste et du PCF qui se trouvent à Moscou, Thorez notamment, prennent assez vite conscience des manœuvres allemandes.
Durant l’hiver 1940-41, la direction clandestine du PCF, dans la région parisienne, connaît une crise qui se développe sur le fond de ces contradictions induites par le pacte germano soviétique durant l’été précédent. Les nombreuses arrestations ayant touchés les cadres communistes de la région parisienne en octobre 1940, débouchent sur un renforcement de la clandestinité et des règles de sécurité l’accompagnant.
L’activité de propagande contre les autorités, la dénonciation des restrictions et de la pénurie, attestent un renouveau de l’action et de l’organisation communiste qui dénonce en premier lieu le régime de Vichy. L’idée d’un rassemblement national contre l’occupant et ses collaborateurs, est encouragée par l’Internationale communiste dès le début de l’année 1941.
Au printemps 1941, le PCF, s’engage dans la constitution d’un Front national de lutte pour l’indépendance, prend les contacts politiques dans ce sens tout en continuant d’exalter la politique de paix d e l’URSS et de dénoncer l’action de l’impérialisme britannique. De fait depuis l’automne 1940, le terrain essentiel de l’action communiste est celui des revendications matérielles du monde ouvrier. La création de comités populaires et la reconstitution de syndicats clandestins, sous l’impulsion de Frachon, s’opèrent de manière conjointe avec la direction clandestine du PCF.
La grève des mineurs du Nord, en juin 1941, animée par des militants communistes est le principal exemple de cette orientation. La capacité communiste à ancrer son influence passe durablement par cette activité qui ne cesse pas alors même qu’il s’engage dans la lutte armée. Ainsi l’expérience et la culture politiques forgées au temps du front populaire trouvent à se réinvestir dès la période ouverte par la défaite et l’occupation même s’il est vrai que l’action antifasciste avec sa thématique démocratique et patriotique ne se déploie qu’à partir de l’invasion de l’URSS.
L’entrée de l’URSS dans le combat anti-hitlérien, du fait l’invasion de son territoire, le 22 juin 1941, soulage non seulement les militants mais également des cadres que certains espéraient silencieusement depuis plusieurs mois. L’événement élargit l’audience communiste mais la répression qui frappe désormais indistinctement tous les communistes rend l’action résistante encore plus dangereuse.
La thématique antifasciste et patriotique s’affirme désormais ouvertement et fonde la lutte armée que le parti s’efforce d’impulser non sans difficultés. En dépit des objurgations de l’Internationale communiste qui appelle aux actions armées sans délai, le PCF ne parvient pas à engager de vastes opérations militaires avant plusieurs mois.
Dans l’immédiat les attentats contre les soldats allemands ont d’abord une valeur symbolique et politique qui suscite une répression violente de la part des autorités allemandes qui peuvent s’appuyer sur la coopération des autorités de Vichy grâce notamment à l’efficacité des brigades spéciales affectées à la traque des communistes. La politique des otages en réponse aux attentats contribue finalement à retourner l’opinion contre les occupants mais dans un premier temps la lutte armée n’est pas sans jeter le trouble dans un parti dont bien peu de militants avaient l’expérience de la lutte armée, si ce n’est les anciens d’Espagne qui jouent un rôle essentiel dans l’organisation militaire crée en mars 1942.
Les Francs Tireurs et Partisans Français, en principe dépendant du Front national, et placés sous la responsabilité de C.Tillon, développent l’action armée contre le potentiel industriel et économique au service de l’Allemagne, les usines, la logistique des transports et des communications.
Cette lutte, en 1942 et 1943 s’inscrit principalement en milieu urbain en associant des opérations militaires destinées à frapper publiquement l’armée allemande et les représentants de l’Etat hitlérien, y compris à travers ses chefs les plus connus. La dimension politique de la lutte armée est essentielle au moment où l’organisation de la résistance intérieure et ses relations avec la France Libre de De Gaulle à Londres est à l’ordre du jour.

Les relations difficiles avec De Gaulle s'améliorent pour aboutir, sur la base de l'intérêt réciproque, à l'établissement de contacts par l'intermédiaire de Grenier envoyé par le PCF à Londres et les rencontres avec Jean Moulin en France. Le PCF approuve la constitution du Conseil National de la Résistance et joue un rôle actif dans sa mise sur pied au printemps de 1943.
Plusieurs de ses membres vont y siéger, P.Villon au titre du parti et Maranne pour le compte du Front national. L'élaboration du programme du CNR doit beaucoup à la réflexion du PCF qui influence fortement la mise au point de sa partie économique et sociale. Mais les négociations, à l’automne 1943, après l’arrestation de Jean Moulin, sont particulièrement difficiles.
La CGT, réunifiée parallèlement, pèse également d’un grand poids dans des discussions qui n’aboutissent qu’au début de l’année suivante par un compromis où sont mises en avant les réformes économiques sociales mais contournée les futures institutions politiques.

L'organisation et le fonctionnement du parti s'adaptent, non sans peine, aux conditions très difficiles de l'occupation et de la guerre mondiale. La direction du parti est dispersée en raison même du contexte. En France, Duclos et Frachon assurent la direction opérationnelle du parti non sans des difficultés liées au morcellement administratif provoqué par l'occupation allemande.
A Moscou, le secrétaire général Thorez se trouve dans une situation inconfortable puisqu'il ne peut ouvertement diriger le parti mais il joue un rôle indéniable aux cotés de Marty. Quand celui-ci arrive à Alger, au début de 1943, il constitue un nouveau pôle de direction du parti en regroupant tous les députés communistes récemment libérés des geôles où ils avaient été enfermés depuis 1940.
Il y a enfin, à Londres le représentant du PCF, Grenier puis Rochet qui essayent de faire valoir les points de vue du parti auprès du gouvernement de la France libre et des britanniques. Le PCF défend à la fois le point de vue soviétique concernant la nécessité d'accélérer l'ouverture du second front et les thèses propres du parti à propos de la libération de la France.
Dans ce contexte, la lutte armée est un enjeu politique majeur dont aussi bien les Allemands et leurs collaborateurs français que les résistants ont conscience. La part importante des étrangers dans la lutte armée communiste a depuis longtemps été repérée et analysée par les historiens non sans susciter des controverses qui, à tel ou tel moment, n’étaient pas dénuées d’implications politiques.
Ce rôle ne se résume d’ailleurs pas seulement aux actions armées FTP des membres de la MOI car nombre d’entre eux ont participé à bien d’autres groupes armés. Placés en première ligne ils furent les plus exposés à la répression de même que nombre des cadres militaires qui avaient eu l’expérience de la guerre d’Espagne. Faut-il pour autant croire qu’à un moment ou à un autre ils aient été abandonnés par une organisation qui aurait accepté ainsi facilement leur sacrifice.
Cette thèse est insoutenable si l’on prend précisément en compte l’enjeu politique de la lutte armée. En revanche, il est vrai que les énormes moyens policiers mis en œuvre par le régime de Vichy, au service des intérêts allemands mais aussi sur la base d’un anticommunisme viscéral d’une partie importante de l’appareil répressif de l’Etat français, a plus particulièrement frappé ces FTP et notamment leurs cadres.
L’antisémitisme et la xénophobie, associés à l’anticommunisme, deviennent en 1943 le ressort principal de toute la propagande des occupants et du régime de Vichy notamment pour diviser la résistance et l’isoler de la population.
L’épisode de l’Affiche Rouge, la mise en scène qu’elle révèle et le retentissement que les nazis et leurs collaborateurs donnent à l’exécution des résistants communistes étrangers révèle bien ce projet qui vise à déconsidérer la résistance en France.
De ce point de vue Joseph Epstein, responsable militaire des FTP de la région parisienne lorsqu’il est arrêté, réussit à berner ceux là même qui croyaient tout savoir de lui. En leur dissimulant son identité, il mène encore un combat, il est fidèle à ses engagements profonds et affirme de manière ultime son choix ancien de mener en France la lutte pour l’émancipation humaine.
Aujourd’hui, son parcours que Pascal Convert nous restitue au terme d’une investigation exceptionnelle, éclaire de façon originale un combat et une vie qui prennent leur sens dans et par l’histoire.

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