Paris pendant la Terreur, rapports des agents secrets du Ministère de l' Intérieur, épisode XXXIII

Précédemment
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/10/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/10/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_16.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/10/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_25.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/11/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/11/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_7.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/11/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_13.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/11/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_21.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/11/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_28.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/12/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/12/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_13.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/12/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_21.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2021/12/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_26.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/01/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/01/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_9.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/01/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_17.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/01/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_23.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/01/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_30.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/02/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/02/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_13.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/02/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_21.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/02/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_28.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/03/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/03/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_14.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/03/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_21.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/03/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_29.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/04/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/04/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_11.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/04/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_20.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/04/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_25.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/05/paris-pendant-la-terreur-rapports-des.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/05/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_9.html
https://augustinmassin.blogspot.com/2022/05/paris-pendant-la-terreur-rapports-des_17.html


  Les trois décrets634 que la Convention a rendus aujourd'hui ont paru faire plaisir au peuple, par les applaudissements qu'il leur a donnés, notamment le décret relatif aux détenus qui n'ont été arrêtés que par sûreté ; et pour les membres des comités révolutionnaires qui, souvent, à ce qu'observe le peuple, ont arrêté des citoyens arbitrairement.
  Le peuple ne cesse de dénoncer les journaux qui en imposent journellement au peuple, non seulement de Paris, mais pis encore, dans les départements. Tous les jours ce sont des plaintes que l'on entend faire dans tous les groupes. Les habitants des campagnes ne savent à quoi s'en tenir d'après ces journaux. Les mensonges qu'ils écrivent occasionnellement des querelles quand ils annoncent des victoires remportées par l'armée de la République, et qu'il se trouve que cela n'est pas. Tous les jours cela arrive.
  Dans plusieurs groupes l'on observait que l'on devrait le plus tôt possible planter des choses utiles dans les jardins qui ne servaient à rien, quand on n'y sèmerait que des pommes de terre.
  L'on observe encore qu'il y a plusieurs individus qui vont cinq à six fois dans le jour à la boucherie ; sous le prétexte que leurs femmes sont malades, ils accaparent la viande.
  L'on se plaint que, dans la disette où l'on est d'avoir des denrées, il y a des individus qui affichent, pour vexer le peuple, toutes sortes de provisions à leurs fenêtres, et surtout de la viande de boucherie, bœuf, veau et mouton, que l'on porte chez eux.
  L'on se plaint aussi que les femmes qui vendent de la volaille aiment mieux la laisser perdre que de la vendre à un prix raisonnable.
  Un citoyen, dans un groupe, disait qu'il voudrait voir cinquante personnes guillotinés par jour, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de conspirateurs, et tous ceux qui l'entendaient l'applaudirent. Il faut, disait-il, dans un gouvernement révolutionnaire, agir révolutionnaire[ment] ; ce n'est qu'avec ces grandes mesures que l'on parviendra à effrayer ceux qui seraient tentés de conspirer.
  Il se trouve souvent des citoyens patriotes dans les groupes, qui rassurent le peuple par des discours dictés par la raison et le patriotisme ; aussi le peuple les écoute-t-il avec attention.
  Ce n'est pas le sans-culotte indigent qui se plaint le plus en ce moment-ci, mais bien une classe de ce qu'on appelait autrefois bourgeois. Le sans-culotte dit, pourvu qu'il ait du pain, qu'il sera content.

Rapport de Prevost, W 112
  Il a été arrêté, sur la section de la République, une voiture chargée de beurre et d’œufs ; la plus grande partie du beurre était, dit-on, moisie. Le tout a été distribué aux citoyens à un prix raisonnable.
  Il serait cependant à désirer que toutes les marchandises soient conduites à la Halle, afin que tous les citoyens puissent, en y allant, en avoir. Il y aurait un moyen bien simple, et, pour empêcher l'accaparement, je voudrais que tous les marchands qui vont acheter aux marchés dans les campagnes, etc., soient tenus lorsqu'ils ont assez suffisamment de marchandises pour faire un voyage à Paris, ils fassent leur déclaration dans le district de leur résidence, du nombre de volailles, œufs, livres de beurre, etc., à l'effet d'en tirer un bon ; qu'ils seraient tenus de déclarer pour quel endroit est la destination, et, aux entrées de Paris, en donner connaissance aux commandements du poste qui se trouve aux entrées.
  Il serait aussi très à propos que ces mêmes marchands fassent viser leur bon par un ou plusieurs préposés qui se tiendraient au carreau de la Halle, pour, ensuite, vendre leurs marchandises aux prix fixés par la loi. Pour connaître la consommation qui se fait dans Paris et empêcher la fraude, il faudrait que ces mêmes marchands remettent au commandant du poste des entrées de Paris par où ils doivent passer le bon visé par le préposé, qui attesterait que les marchandises ont été vendues sur le carreau. C'est le seul moyen d'empêcher qu'on ne tue toutes les bêtes qui vont se trouver prohibées par la loi qu'on propose de rendre à ce sujet.
  La Halle aux vins est on ne peut mieux garnie ; il y a une très grande quantité de vins de Mâcon [" L’appellation Mâcon s’étend sur plus de 4 223 ha au sud de la Bourgogne, au sud de la Saône-et-Loire. Elle s’inscrit dans le triangle Mâcon-Cluny-Tournus : une large bande allant de Sennecey-le-Grand au Nord, jusqu’à Crèches-sur-Saône au sud, bordée par la Saône à l’est et la vallée de la Grosne à l’ouest... " ; source]  ; les marchands le vendent 10 livres par pièce de moins que la taxe du maximum. Les marchands de vins n'en veulent pas, à ce que dit un marchand de vin.

La Halle aux vins, emplacement actuel de la faculté des sciences de Jussieu, rue et quai des Fossés Saint-Bernard, 5ème arrondissement ; 1810, Hibon, Auguste, 1780-1857 ; dessinateur. Source

   Le beurre est si rare dans la capitale qu'il y a une pension, faubourg Saint-Honoré, où il y a 60 élèves, leur cuisinier n'en pouvant avoir, fut tenu de faire de la soupe avec de la mauvaise huile.
  Un marchand de vin, au-dessus de la barrière des Champs-Élysées, dit que dans la campagne le porc frais vaut 40 sous la livre ; encore n'en trouve-t-on pas. Il ne peut avoir ni beurre, ni œufs. Il dit que le pain se vend à Passy 19 sous les quatre livres.
  On entend dans les marchés beaucoup de citoyens se plaindre. Un particulier dit qu'on amusait les citoyens par des fêtes souvent réitérées, qu'il ne se passait pas une décade sans qu'il n'y en ait, que la Commune s'enrichissait aux dépends des malheureux, que les membres qui la composaient menaient absolument la Convention, qu'elle ne faisait rien sans l'assentiment de la Commune.
  Au moyen de ce que le beurre et les œufs sont des plus rares, je crois qu'il serait très à propos qu'il fût fait défense aux pâtissiers d'en employer pour faire leurs pâtisseries ; cette défense aurait lieu jusqu'à ce que l'abondance renaisse.
  Un particulier du faubourg Saint-Marcel, marchand mercier [" D’après les définitions du 18e siècle, le marchand-mercier vendait « toutes les belles estoffes de soye, d’or & d’argent, et quelque marchandise que ce soit tant du Royaume, que des pays estrangers, comme estoffes, cuirs, fourrures, tapisseries, passements, soyes, jouailleries, drogueries, métaux, armes, quincaillerie, dinanderie, coutellerie, et tous ouvrages de forge et de fonte »... " ; source], a loué l'église du couvent ci-devant dit de l' Enfant-Jésus, pour le prix de 500 livres par an ; on y exerce le culte catholique ; il y a quatre prêtres qui y disent des messes, fêtes et dimanches ; il y a un tronc dans l'église où mettent les citoyens qui y vont en grand nombre ; cette collecte est pour payer les prêtres et les chantres [personne qui assure les chants dans les offices liturgiques ; Larousse] qui y sont employés. On dit que le chef de cet établissement est autorisé par la Commune.
  Un particulier étant au café Manoury, quai de l' École, dit qu'il a fait lecture d'une lettre d'un volontaire qui dit que, dans les hôpitaux de l' armée du Nord, les malades y sont on ne peut plus maltraités, qu'on leur fait du bouillon avec des chiens et des chats ; encore n'en donne-t-on qu'aux plus protégés ; les autres ont du pain et du vin qui, fort heureusement, ne manquent point. Il serait essentiel de connaître si le fait est constant ; il est bien douteux.

Rapport de Rolin, W 112
  Hier plusieurs citoyens se sont permis de murmurer sur la quantité des guillotinés qui, disaient-ils, périssent tous les jours, tant à Paris que dans les départements. Un, entre autres, disait que la plupart du temps ils n'étaient point convaincus des crimes qu'on leur reprochait. Je suis allé pour chercher un garde ; pendant ce temps ils se sont évadés.
  Un mendiant, qui se met devant les bureaux où on donne les billets du Théâtre de la République, se permet aussi de prendre un ton plaintif sur les scélérats dont on nous fait justice ; il en sait le nombre par cœur chaque décade, et en fait le récit ; j'ignore s'il se contrefait pour que ceux qui le croient aristocrate, et qui le sont aussi, lui fassent la charité.
  On se plaint beaucoup du nombre prodigieux d'estropiés en tout genre qui étalent leur misère dans les rues et sur les places publiques. Plusieurs d'entre eux ont des maladies et blessures qui sont propres à produire, par leur aspect, de très mauvais effets sur des femmes enceintes.
  On assurait aujourd'hui que plusieurs membres du club des Cordeliers s'étaient flattés d'écraser les Jacobins, et que sous peu il n'y aurait plus de club des Jacobins à Paris, ce qui paraît faire fomenter (sic) les esprits ; on assurait que la majorité des sociétés sectionnaires de Paris635 étaient pour les Cordeliers, et qu'elles ne voulaient plus de la Société des Jacobins.
  On improuve [désapprouve] hautement le comité révolutionnaire de la section Marat, qui a fait tenter des marchands qui faisaient venir une quantité de sucre et autres marchandises à Paris, lesquels marchands ont été arrêtés et leurs voitures, chevaux et marchandises saisis, pour avoir cédé leurs marchandises à un prix au-dessus du maximum au courrier que le comité leur avait envoyé pour les tenter.
  On continue de se plaindre de la manière dont sont traités les détenus de la Petite Force et autres lieux qui n'ont point de fortune.
  Dans plusieurs groupes, on assurait que la majeure partie des places étaient confiées à des prêtres. Un citoyen a dit que la société fraternelle de sa section s'occupait d'une adresse à présenter à la Convention pour lui demander qu'aucun prêtre marié ou non marié ne puisse entrer dans aucun poste salarié par la République ; d'autres ont promis d'en faire la motion dans leurs assemblées respectives.

9 ventôse an II636, 27 février 1794


Rapport de Bacon, W 112
  L'assemblée populaire de la section de l' Homme-Armé était assez nombreuse ; mais il y avait beaucoup de femmes, de vieillards et de porteurs d'eau aux tribunes. On a parlé pendant très longtemps de la paye que la section donnerait aux ouvriers qui travaillent au salpêtre. Les uns voulaient qu'on ne donnât que 3 livres 10 sous ; d'autres 4 livres ; d'autres enfin voulaient une marche uniforme, c'est-à-dire inviter toutes les sections de Paris à ne donner qu'un même prix : grand bruit, grande confusion! chacun voulait avoir la parole ; aussi les femmes disaient-elles : quels braillards qui parlent d'une chose qu'ils ne connaissent pas du tout! Sur ces entrefaites, les membres de la commission du salpêtre sont arrivés, et voici ce qui sera proposé demain à l'assemblée générale : que, pour concilier le bien public d'un côté et pour payer ceux qui travaillent au salpêtre, il sera donner aux ouvriers 4 livres 10 sous par jour ; la section fournira deux hommes par compagnies pour traîner la brouette. Un membre voulait qu'on donnât 5 livres, parce que ceux, a-t-il dit, qui gardent bien chaudement les gens riches dans de beaux appartements, ont bien 5 livres : des femmes ont crié : cela est juste. Bruit... bruit...637. Enfin, demain l'assemblée statuera.
  Un membre de la société a aussi annoncé que demain, dans le temple de la Raison, situé dans l'étendue de la section, on y lirait la Déclaration des Droits, les décrets de la Convention et la feuille du Père Duchesne, qui dit de grandes vérités au peuple : à cette annonce, les femmes disaient : qu'il aille donc se faire foutre avec son père Duchesne ; il nous ennuie! Moi, a dit un autre, j'irai demain, mais ce sera pour connaître ce que dit la Convention. À la bonne heure, ont répondu les autres. La séance a fini très tard. L'esprit public est bon.
  La société populaire de la section des Droits-de-l'Homme a prêté son local pour faire le recensement des citoyennes dont les maris sont à défendre la Patrie. Le nombre était très considérable. J'ai entendu quelques unes qui se disaient en sortant : " Si la Convention n'eût pas songé à nous, nous étions sans pain, car avec les sections, on ne peut jamais rien finir. " Par ce que j'ai remarqué, je me suis aperçu d'une grande reconnaissance, de la part de ces citoyennes, pour les législateurs.
  D'après ce qui m'a été dit, et d'après les demandes que j'ai faites à différents sans-culottes, je dénonce le citoyen Huguenin638, natif de Neufchâtel, habitant depuis quelques années une commune près Montbéliard, et à Paris depuis quelques mois, rue des Vieux-Augustins, n° 61, maison Toulouse [ "... [cette rue] a été rebaptisée d’ Argout par décret du 27 février 1867 [...] Commence à la rue Coquillière, nos 44 et 46 ; finit à la rue Montmartre, no 71 et 73. Le dernier impair est 71 ; le dernier pair, 60. Sa longueur est de 317 m. — 3e arrondissement, quartier du Mail [...] Quelques moines Augustins vinrent d’Italie en France, attirés dans ce pays par la protection que le roi saint Louis accordait à tous les religieux. Ils s’établirent d’abord à Paris au delà de la porte Saint-Eustache, dans un lieu environné de bois où se trouvait une chapelle dédiée à Sainte-Marie Égyptienne. Joinville parle ainsi de cet établissement : « Le roi pourvut les frères Augustins et leur acheta la granche à un bourjois de Paris et toutes les appartenances et leur fit faire un moustier dehors la porte Montmartre. » Vers l’année 1285 les religieux quittèrent cet endroit pour aller s’établir dans le clos du Chardonnet. Peu de temps après leur départ, une rue fut ouverte à côté de leur ancienne demeure. On donna à cette voie publique deux dénominations : celle des Augustins à la partie comprise entre les rues Montmartre et Pagevin, et au surplus, jusqu’à la rue Coquillière, le nom de Pagevin. Ce ne fut qu’au dix-huitième siècle que la communication dont il s’agit s’appela dans toute son étendue rue des Vieux-Augustins. — Une décision ministérielle du 3 thermidor an IX, signée Chaptal, fixa la largeur de cette voie publique à 9 m. En vertu d’une ordonnance royale du 23 juillet 1828, cette largeur a été portée à 10 m. Les maisons nos 7, 71, 16 et 18 sont alignées ; celles de 33 à 69 inclus n’auront à subir qu’un faible retranchement... " ; source]

 
Source

   Cet homme sollicite une manufacture d'armes auprès du Comité de salut public, et auprès de Dupin639, adjoint au ministre de la Guerre. Il est associé avec un tripotier [celui ou celle qui possédait ou gérait une salle de jeu de paume ou tripot], m'a-t-on dit, appelé Saigniet640, n° 8 rue [de] Gramont, et un autre appelé Faure, associé aussi de Dupont, imprimeur, et en même temps sont prote [chef d'un atelier de composition typographique, Larousse]641.Cet Huguenin vante les vertus de l'ex-ministre Lebrun [Pierre-Henri-Hélène-Marie Tondu, dit, 1754-1794 ; journaliste ; ministre de la Guerre de 1792 jusqu'à son arrestation en le 2 juin 1793 ; guillotiné le 28 décembre 1793], parce qu'il l'avait envoyé en commission, il y a dix-huit mois, avec Gobel, évêque de Paris642. Il s'apitoie aussi sur le sort de son ami Lasource [Marc David Alba, dit, 1763-1793 ; ancien pasteur, député, 1791-1793 ; il est jugé avec les Girondins auxquels il s’est rallié, octobre 1793 ; guillotiné avec les 20 autres accusés fin octobre ; ses derniers mots : " Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison ; vous mourrez le jour où il l’aura recouvrée. "] qui a été guillotiné avec la compagnie Brissot. Cet Huguenin n'aime pas la Constitution des sans-culottes : qu'on prenne garde qu'en lui confiant de l'argent il n'aille en Suisse avec la caisse. Enfin, des paroles dites ça et là par des portiers m'ont engagé à parler de ce citoyen Huguenin, qui a été employé longtemps à Berlin par le roi de Prusse.
  Marché Catherine643, on a distribué aux citoyennes en très grand nombre une très petite quantité de beurre. Tout s'est passé sans accident.
  À la Halle, on se pressait, on se heurtait, on se donnait des coups pour avoir un quarteron de beurre, et, à la suite de cela, chacun se plaignait de ce que son portefeuille était volé. J'ai entendu des cuisinières ayant de beaux bonnets blancs dire : " O mon Dieu! que deviendrons-nous? On n'était pas si malheureux autrefois. " Une autre citoyenne leur a répondu : " Mes amies, vous n'êtes pas tant à plaindre, car vos ventres prouvent que vous mangez mieux que moi qui ai trois enfants aux frontières : et, à coup sûr, avec tous vos embarras, vous n'êtes pas foutues pour être de vraies républicaines. " Les cuisinières n'ont rien répondu.
  Dans un cabaret, faubourg du Roule, on parlait du décret d'hier644, relatif aux biens des gens suspects incarcérés. Un homme disait : " Que deviendront à présent tous ces gens là? Quand ils seront dehors, il faudra donc qu'ils se mettent voleurs pour manger? " Une femme qui était avec deux autres citoyennes et des hommes en tabliers, a répondu : " Qu'avons-nous besoin de tous ces bougres-là? Tout ce que fait la Convention, n'est-ce pas pour les sans-culottes? Eh bien! si ces messieurs les gros marchands qui sont dedans ne sont pas contents, on les mettra dans une chaloupe comme ils avaient envie d'y mettre le peuple. " : on a beaucoup ri, et on a dit : Voilà une vraie patriote! — Oui, a-t-elle dit, je suis foutue, de même que mon mari, pour l'être. J'ai parcouru les environs du faubourg du Roule, et j'ai tout trouvé tranquille.

Rapport de Charmont, W 112

  On a arrêté cette nuit dernière les auteurs du faux maximum645. On assure que c'est Froullé, libraire, sur le quai de la volaille, et l'imprimeur se nomme Crottet646. On assure qu'ils sont les auteurs de ce faux national. On ne devrait pas les laisser longtemps dans les prisons, car partout on demande qu'un exemple soit fait afin d'empêcher à l'avenir qu'un imprimeur en fasse de même que ceux-là.
  Il y a aussi dans Paris deux façons de voir qui nuisent beaucoup à la République, et qui fait autant de tort que les faux papiers nouvelles : c'est que beaucoup, malheureusement, voient les choses de travers, et en tirent de mauvaises conséquences, et surtout des gens qu'on appelait autrefois gens d'esprit, qui, fâchés de voir que le gouvernement prend une marche terrible contre eux, se plaisent à dénigrer les travaux de la Convention.En voici à peu près une esquisse. Dans une société particulière : " J'assure, disait l'un, que le général Pichegru est à Paris, et qu'il a déclaré au Comité de salut public qu'il n'exécuterait point le plan du Comité, attendu qu'il en coûterait trop d'hommes à la République, de manière qu'il ne faut point penser à reprendre Valenciennes et autres villes qui sont occupées par l'ennemi, et que les travaux de nos ennemis sont formidables et que sera bien hardi celui qui osera les attaquer. — Oh, je l'ai toujours dit, disait un autre ; quand on a fait mourir le roi, je me suis dit : nous sommes perdus, ça ira de mal en pis ; et voilà la preuve, c'est que nous y sommes. Les députés s'en moquent bien, ils en sont quittes pour quelques belles phrases qu'ils débitent, où ils sont applaudis par des gens payés. " Et il est à croire qu'ils débitent ainsi leurs mauvaises nouvelles partout et que, par ce moyen, ils gâtent l'esprit public autant qu'ils peuvent.
  Un membre de la commission du salpêtre de la section Chalier assurait ses concitoyens qu'il n'avait rien vu de si tenace que les citoyens riches de cette section ; on voit des citoyens pauvres se sacrifier plus qu'ils ne peuvent, et des riches regarder à deux fois s'ils donneraient une ou deux bûches ; et concluait qu'il fallait frapper à grands coups à la porte de ces égoïstes qui ne connaissent point de patrie.
  Un chimiste disait que, s'il avait accès auprès du ministre de l' Intérieur, il l'inviterait à mettre dans chaque département une certaine quantité de potasse pour les ateliers de salpêtre de Paris, qui ne peuvent terminer leur dégraissement avec la lessive de cendres, attendus que ce sont de mauvaises cendres composées de toutes sortes de mauvais bois ; et il assurait que, s'il était possible de procurer à Paris ce moyen, que la République augmenterait de plusieurs milliers de salpêtre que l'on n'aurait pas sans potasse.
  Le décret rendu hier647 fait un terrible plaisir pour les parents des détenus, et surtout de ceux qui craignent rien, dont il n' y a que le soupçon qui les a fait arrêter ; et les bons citoyens sont charmés de ce que l'on décrète la confiscation des biens de ceux qui ont contribué à notre perte.
  Les bouchers continuent toujours à être gênés dans leur vente par la grande quantité de citoyens qui obstruent leur porte, et un de ces marchands disait que, si on n'avait pas tant de peine à avoir des certificats ou passeports, il pourrait aller dans les départements se fournir de bestiaux nécessaires à l'approvisionnement de Paris.

Rapport de Dugas, W 112

  On a donné, sur le Théâtre-National, rue de la Loi,une première représentation d'un opéra en trois actes intitulé : Alisbelle ou les crimes de la féodalité648. Cette pièce, dans laquelle on remarque de grands traits de patriotisme, a été fort applaudie.
  La séance des Jacobins649 était peu nombreuse. Il ne s'y est soulevé aucune discussion importante. On y a procédé au scrutin épuratoire, et tous les membres appelés ont été admis. Le reste de la séance a été consacré à entendre les orateurs de plusieurs députations.
  On a distribué à tous les membres de la Société un exemplaire de la pétition de la section de l'Indivisibilité à la Convention nationale, sur les détenus dans les prisons d'arrêt650.
  On a répandu dans les cafés que la flotte de Brest était sortie, mais on ne connaissait pas sa destination.
  Le savon et la chandelle ne sont plus délivrés, par les épiciers, que par demi-livre. 
  Il s'est porté beaucoup d'amateurs au Théâtre de la République pour y voir les débuts de Vanhove [1739-1803 ; " Entré à la Comédie-Française en 1777 ; sociétaire en 1779. Fils d'un cafetier de Lille, il débute au théâtre en province et à l'étranger. Il épouse en Hollande sa camarade Andrée Coche, qui lui donne deux filles dont la cadette épousera Talma en secondes noces. Joseph Vanhove est appelé à la Comédie-Française en 1777 pour doubler Brizard dans les pères nobles et les rois de tragédie. Il débute dans Auguste de Cinna. Arnault, auteur de Marius à Minturnes – un de ses plus grands succès –, avoue avoir tiré profit de ses défauts-mêmes pour créer le personnage de Marius. Reçu sociétaire en 1779, il est de ces acteurs utiles qui ne refusent jamais un rôle, même « mauvais ». Il crée, en 1784, Basile dans Le Mariage de Figaro. Arrêté en 1793, il est relâché au bout de cinq mois, à condition d'entrer au Théâtre de la République où joue déjà Talma. En 1799, il est conservé dans la troupe réunie, bien qu'il ait épaissi et que son débit soit devenu monotone ; il rend encore de nombreux services dans ses meilleurs rôles : Don Diègue du Cid, Coucy d'Adélaïde Du Guesclin, etc.. Il a créé plus de 50 rôles, notamment aux côtés de Talma, dans les adaptations de Ducis d'après Shakespeare. Tombé malade chez son gendre, à Brunoy, c'est là qu'il meurt en 1803 et est enterré dans le jardin de cette maison de campagne de Talma, aujourd'hui disparue au profit d'un complexe immobilier. " ; source] dans le rôle de Brutus651. Ce comédien n'a pas rempli l'espérance de ceux que sa réputation y avait attirés.



" Cinna ; tu t’en Souviens et veux m’assassiner. " M. Vanhove dans le rôle d’Auguste dans Cinna, de Pierre Corneille : 1787. Jean-François Janinet, 1752–1814. Source

  Les rues sont de la plus grande malpropreté. Celle que l'on appelait Sainte-Anne652 est encombrée de fumier ; dans la partie qui avoisine la rue de Louvois, il y en a des tas le long des murs, qui y séjournent depuis quinze jours.
  Malgré l'arrêté653 du Département concernant la mendicité, les pauvres fourmillent dans toutes les rues, dans les promenades et sur les boulevards.

Rapport d' Hanriot654

  À suivre...

   Pierre Caron, Paris pendant la Terreur, rapports des agents secrets du Ministère de l' Intérieur, tome IV - 21 pluviôse an II - 10 Ventôse an II, 9 février 1794 - 28 février 1794, La Société de l' Histoire de France, Librairie Marcel Didier, Paris, 1949, pp. 356-368.

634. Deux d'entre eux sont, comme le prouve la suite du texte, la décret rendu sur le rapport de Saint-Just, cf. ci-dessus, p. 348, note 1, et le décret sur la proposition additionnelle de Danton : cf. ci-dessus, p. 351, note 1. Impossible de savoir quel est le troisième : il y en a sept autres, dont trois ont pu retenir particulièrement l'attention du public.
635. Cf. t. II, p. 101, note 3.
636. C.A. Dauban a publié dans Paris en 1794 et en 1795, p. 120-121, des extraits des rapports de Dugas et de Perrière du 9 ventôse.
637. Ces points de suspension sont dans le texte.
638. Huguenin père, mécanicien à Héricourt, Haute-Saône. Sur ses vaines démarches pour être chargé de la création d'une manufacture d'armes à feu, cf. C. Richard, Le Com. de sal. pub. et les fabric. de guerre sous la Terreur, p. 157.
639. Officier du génie, chargé de la 3e division du Ministère de la Guerre.
640. Pas de renseignements.
641. Exact. Faure, Jean-Louis, 60 ans, avait été impliqué dans l'affaire d' Imbert, suppléant de la Convention, condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire le 18 nivôse [7 janvier] pour faux en écritures publiques. Il fut mis en liberté par jugement du Tribunal du 18 germinal an II [7 avril 1794] : Arch. nat., F7 4703 ; W 344, doss. 670. — L'imprimerie Nicolet était située rue Helvetius : aujourd'hui rue Sainte-Anne.
642. Lors de sa mission dans le Porrentruy [aujourd'hui, district de Suisse, dans le canton du Jura dans la région de l' Ajoie ; en avril 1792, la ville, du même nom, conquise, elle devint le chef-lieu du département français du Mont-Terrible de 1793 à 1800] à la fin de l'été de 1792 : cf. G. Gautherot, Gobel, p. 303.
643. Cf. ci-dessus, p. 248, note 3.
644. Cf. ci-dessus, p. 348, note 1.
645. Cf. ci-dessus, p. 325.
646. Un sieur Cretot ou Cretaux, Alexandre-Philippe, fut traduit devant le Tribunal révolutionnaire, avec plusieurs autres personnes, pour avoir imprimé et vendu de faux tableaux du maximum. Tous furent acquittés le 15 ventôse [5 mars], comme n'ayant pas agi dans une intention criminelle : Arch. nat., W 333, doss. 576. Quant à Froullé, Jacques-François, libraire quai des Augustins, que Charmont appelle le quai à la volaille parce que s'y tenait le marché de la Vallée, cf. t. II, p. 51, note 3, il fut traduit au Comité de sûreté générale en même temps qu'un de ses confrères nommé Le Vigueur, non pour l'affaire du faux maximum, mais pour avoir publié une brochure sur les derniers moments de Louis XVI, laquelle fut jugée de tendance royaliste. Tous deux furent condamnés à mort par le Tribunal révolutionnaire le 13 ventôse [3 mars] : Arch. nat., W 332, doss. 566.
647. Cf. ci-dessus, p. 348, note 1.
648. Par P.-J.-B. Choudard-Desforges, musique de Louis Jadin.
649. Du 9 ventôse.
650. Cette pétition, qui est datée du 30 pluviôse [18 février], est celle que mentionne Tourneux sous le numéro 8657 de sa Bibliographie, t. II.
651. Dans la tragédie de Voltaire. — L'acteur Vanhove, Ernest, arrêté le 3 septembre 1793 [17 fructidor an I], avait été emprisonné aux Madelonnettes ["... d'abord le couvent des Filles de la Madeleine. En 1618, Robert Montri, riche marchand de vins, ayant rencontré deux filles publiques qui manifestaient le désir de mener une vie régulière, les reçut dans sa maison, située près du carrefour de la Croix-Rouge. [...] La marquise de Maignelay, soeur du cardinal de Gondy, acheta en 1620, pour les y placer, une maison dans la rue des Fontaines, [...] Le roi donna d'autres secours, et le 20 juillet 1629, on tira de la Visitation-Saint-Antoine quatre religieuses pour gouverner cette maison qui, par la suite, fut divisée en trois classes de filles. [...] Ce couvent, supprimé en 1790, devint propriété nationale et fut converti vers 1793, en prison publique. En 1795, on y renferma les femmes prévenues de délits, et cette destination lui fut conservée jusqu'en 1830... " ; source] Il avait été remis en liberté par ordre du Comité de sûreté générale du 15 pluviôse [3 février an II] : Arch. nat. F7 477539.
 
 

La prison des Madelonnettes au XVIIIe siècle. Tableau de Louis Léopold Boily.

652. Et alors dénommée Helvetius.
653. Non trouvé.
654. Ce rapport d' Hanriot n'est pas daté. Comme in ne contient pas d'indication qui permette de le rapporter à telle ou telle journée, nous le laissons avec les rapports du 9 ventôse, au milieu desquels il se trouve.

php


IIIe République, Louis-Ferdinand Céline, Raymond Poincaré, Léon Trotsky : rendez-vous pour le roman " GUERRE "

IIIe République, 1870-1940
  " Après la défaite de 1870, l'installation de la Troisième République n'est pas acquise d'emblée. Créée sous le règne d'une majorité parlementaire conservatrice, plutôt monarchiste et bonapartiste, elle va perdurer pendant près de soixante dix ans, sans véritable Constitution. C'est pourtant l'apogée du régime parlementaire. La Chambre des députés exerce une influence décisive sur l'action des gouvernements successifs. L’œuvre de la Troisième République est considérable, aussi bien en matière d'instruction publique que du point de vue des libertés et de l'épanouissement d'une société démocratique. La Troisième République remporte la terrible épreuve de la Grande Guerre, mais elle succombe à la défaite militaire du 10 mai 1940. [...] S'inspirant des idéaux de 1789, elle établit la liberté d'opinion et d'expression des citoyens ; ceux-ci participent massivement aux élections qui rythment désormais la vie politique, grâce au suffrage universel. Les conditions d'une véritable égalité entre tous les Français sont réunies dès leur plus jeune âge : l'école sera, en effet, le plus solide des piliers de la République, qui émancipe l'individu tout en cimentant la nation autour des valeurs héritées de la Révolution Française : liberté, égalité et fraternité... "
Source

En 1932, Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline.

Raymond Poincaré ; photographie de Nadar. Ph. Nadar Coll. Archives Larbor.

En 1933, Léon Trotsky, lors d'un séjour estival près Royan, Charente
php

***

L’effroi devant la vie et le désespoir sincère. Céline vu par Trotsky

Léon Trotsky


  Les éditions Gallimard viennent de publier Guerre, roman inédit de Louis-Ferdinand Céline [Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, 1894-1961 ; médecin et écrivain] écrit en 1934, un an après la sortie du Voyage au bout de la nuit. C’est à ce « roman du pessimisme […] dicté par l’effroi » que Léon Trotsky [Lev Davidovitch Bronstein dit Léon Trotsky, 1879-1940 ; révolutionnaire communiste puis homme politique russe puis, soviétique] ;  consacre une longue critique en mai 1933, alors que, après son expulsion d’URSS en 1929, il est en résidence surveillée à Prinkipo, une île au large d’Istanbul.  Manifestant un intérêt pour le style de Céline, il consacre une large part de son texte à dresser le portrait des mœurs politiques françaises, son patriotisme et ses affaires, à partir de la figure de Raymond Poincaré [1860-1934, avocat et homme d'État ; président de la République 1913-1920 ; source], pilier de la IIIe République ayant occupé les fonctions de ministre, président du Conseil, président de la République, avant et après la Première Guerre Mondiale.

Illustration : John Singleton Copley’s Watson and the Shark, 1778

*** 

  Louis-Ferdinand Céline est entré dans la grande littérature comme d’autres pénètrent dans leur propre maison. Homme mûr, muni de la vaste provision d’observations du médecin et de l’artiste, avec une souveraine indifférence à l’égard de l’académisme, avec un sens exceptionnel de la vie et de la langue, Céline a écrit un livre qui demeurera, même s’il en écrit d’autres et qui soient au niveau de celui-ci. Voyage au bout de la Nuit, roman du pessimisme, a été dicté par l’effroi devant la vie et par la lassitude qu’elle occasionne plus que par la révolte. Une révolte active est liée à l’espoir. Dans le livre de Céline, il n’y a pas d’espoir.
  Un étudiant parisien, issu d’une famille de petites gens, raisonneur, antipatriote, semi-anarchiste – les cafés du Quartier Latin grouillent de tels personnages – s’engage, même contre sa propre attente, comme volontaire dès le premier coup de clairon. Envoyé au front, dans ce carnage mécanisé il commence à envier le sort des chevaux qui crèvent comme des êtres humains, mais sans phrases ronflantes. Après avoir reçu une blessure et une médaille, il passe par des hôpitaux où des médecins débrouillards le persuadent de retourner au plus tôt " à l’ardent cimetière du champ de bataille ".   Malade, il quitte l’armée, part dans une colonie africaine où il est écœuré par la bassesse humaine, épuisé par la chaleur et la malaria tropicales. Arrivé clandestinement en Amérique, il travaille chez Ford, trouve une fidèle compagne en la personne d’une prostituée : ce sont les pages les plus tendres du livre. De retour en France, il devient médecin des pauvres et, blessé dans son âme, il erre dans la nuit de la vie parmi les malades et les bien-portants tout aussi pitoyables, dépravés et malheureux.
  Céline ne se propose aucunement la mise en accusation des conditions sociales en France. Il est vrai qu’au passage il ne ménage ni le clergé, ni les généraux, ni les ministres, ni même le président de la République. Mais son récit se déroule toujours très au-dessous du niveau des classes dirigeantes, parmi les petites gens, fonctionnaires, étudiants, commerçants, artisans et concierges ; de plus, par deux fois, il se transporte hors des frontières de la France. Il constate que la structure sociale actuelle est aussi mauvaise que n’importe quelle autre, passée ou future. Dans l’ensemble, Céline est mécontent des gens et de leurs actions.
  Le roman est pensé et réalisé comme un panorama de l’absurdité de la vie, de ses cruautés, de ses heurts, de ses mensonges, sans issue ni lueur d’espoir. Un sous-officier tourmentant les soldats avant de succomber avec eux ; une rentière américaine qui promène sa futilité dans les hôtels européens ; des fonctionnaires coloniaux français abêtis par leur cupidité ; New York et son indifférence automatique vis-à-vis des individus sans dollars, son art de saigner les hommes à blanc ; de nouveau Paris ; le petit monde mesquin et envieux des érudits ; la mort lente, humble et résignée d’un garçonnet de sept ans ; la torture d’une fillette ; de petits rentiers vertueux qui, par économie, tuent leur mère ; un prêtre de Paris et un prêtre des fins fonds de l’Afrique prêts, l’un comme l’autre, à vendre leur prochain pour quelques centaines de francs – l’un allié à des rentiers civilisés, l’autre à des cannibales… De chapitre en chapitre, de page en page, des fragments de vie s’assemblent en une absurdité sale, sanglante et cauchemardesque. Une vue passive du monde avec une sensibilité à fleur de peau, sans aspiration vers l’avenir. C’est là le fondement psychologique du désespoir – un désespoir sincère qui se débat dans son propre cynisme.
  Céline est un moraliste. À l’aide de procédés artistiques, il pollue pas à pas tout ce qui, habituellement, jouit de la plus haute considération : les valeurs sociales bien établies, depuis le patriotisme jusqu’aux relations personnelles et à l’amour. La patrie est en danger ? « La porte n’est pas bien grande quand brûle la maison du propriétaire… de toute façon, il faudra payer. » II n’a pas besoin de critères historiques. La guerre de Danton n’est pas plus noble que celle de Poincaré : dans les deux cas, la « dette du patriotisme » a été payée avec du sang. L’amour est empoisonné par l’intérêt et la vanité. Tous les aspects de l’idéalisme ne sont que « des instincts mesquins revêtus de grands mots ». Même l’image de la mère ne trouve pas grâce : lors de l’entrevue avec le fils blessé, elle « pleurait comme une chienne à qui l’on a rendu ses petits, mais elle était moins qu’une chienne car elle avait cru aux mots qu’on lui avait dits pour lui prendre son fils ».
  Le style de Céline est subordonné à sa perception du monde. À travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et palpite la réelle richesse de la culture française, l’expérience affective et intellectuelle d’une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et, en même temps, Céline écrit comme s’il était le premier à se colleter avec le langage. L’artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française. Comme s’envole la balle, tombent les tournures usées. Par contre les mots proscrits par l’esthétique académique ou la morale se révèlent irremplaçables pour exprimer la vie dans sa grossièreté et sa bassesse. Les termes érotiques ne servent qu’à flétrir l’érotisme ; Céline les utilise au même titre que les mots qui désignent les fonctions physiologiques non reconnues par l’art.
  Dès la première page du roman, le lecteur rencontre à l’improviste le nom de Poincaré : le président de la République, comme le fait savoir un récent numéro du Temps, est allé, un matin, inaugurer une exposition de petits chiens. Ce détail n’est pas inventé. Le dernier numéro du Temps reçu à Prinkipo m’apporte cette nouvelle : « M. Albert Lebrun, président de la République, accompagné du colonel Rupied, de son état-major, a visité ce matin l’exposition canine. » Évidemment, c’est bien là une des fonctions d’un président de la République, et nous n’y trouvons rien à redire. Pour Céline, ce méchant entrefilet n’a pas pour but, manifestement, de glorifier le chef de l’État. En général, il serait difficile à un phrénologue de découvrir un atome de respect chez le nouvel auteur.
  Or, l’ex-président Poincaré, le plus prosaïque, le plus sec et le plus insensible de tous les hommes d’État de la République, se trouve être son politicien le plus autoritaire. Depuis sa maladie, il est devenu sacré. De la droite aux radicaux, nul ne cite son nom sans y ajouter quelques mots de reconnaissance pathétique. Sans conteste, Poincaré est un pur produit de la bourgeoisie, tout comme la nation française est la plus bourgeoise des nations, fière de son caractère bourgeois, source, croit-elle, de son rôle providentiel à l’égard du reste de l’humanité. Sous des dehors raffinés, l’arrogance de la bourgeoisie française est comme un sédiment déposé au cours des siècles. Les hommes d’autrefois – ceux qui avaient une grande mission historique – ont légué à leurs descendants une riche collection d’ornements qui sert à masquer le conservatisme le plus opiniâtre. Toute la vie politique et culturelle de la France se joue dans les costumes du passé. Comme dans les pays vivant en économie fermée, les valeurs fictives ont, dans la vie française, un cours forcé. Les formules du messianisme émancipateur, depuis longtemps détachées du réel, conservent une cote élevée. Mais si du rouge et de la poudre de riz sur un visage peuvent être considérés comme une hypocrisie, un masque n’est déjà plus une contrefaçon : c’est tout simplement une arme. Le masque existe indépendamment du corps dont les gestes et la voix lui sont soumis.
  Poincaré est quasiment un symbole social. Sa très haute représentativité constitue une personnalité. Il n’en a pas d’autre. Tant dans ses poèmes de jeunesse – car il eut une jeunesse – que dans ses mémoires de vieillard, on ne trouve pas une seule note personnelle. Son véritable rempart moral, la source de son emphase glacée, ce sont les intérêts de la bourgeoisie. Les valeurs conventionnelles de la politique française ont pénétré sa chair et son sang. « Je suis bourgeois, et rien de ce qui est bourgeois ne m’est étranger. » Le masque politique adhère à son visage. L’hypocrisie, prenant un caractère absolu, est devenue en quelque sorte sincérité.
  Le gouvernement français est si épris de paix, affirme Poincaré, qu’il en est incapable de supposer des arrière-pensées chez son adversaire. « Magnifique confiance d’un peuple qui habille toujours les autres de ses propres vertus. » Ce n’est déjà plus de l’hypocrisie, ni une falsification subjective, mais l’élément obligatoire d’un rituel, comme l’assurance de sentiments dévoués au bas d’une lettre perfide. L’écrivain allemand Emil Ludwig, lors de l’occupation de la Ruhr, demanda à Poincaré : « Pensez-vous que nous ne voulons pas, ou que nous ne pouvons pas payer ? » Poincaré répondit : « Personne ne paie de bon gré. » En juillet 1931, Brüning, par télégramme, demanda assistance à Poincaré et reçut en réponse : « Sachez souffrir. » L’incorruptible notaire de la bourgeoisie ne connaît pas la pitié.
  Mais si l’égoïsme individuel, au-delà d’une certaine limite, commence à se dévorer lui-même, il en est de même pour l’égoïsme de la classe conservatrice. Poincaré voulait crucifier l’Allemagne afin de délivrer la France, une fois pour toutes, de toute inquiétude. Cependant, les tendances chauvines suscitées par le Traité de Versailles – criminellement doux aux yeux de Poincaré – se sont cristallisées, en Allemagne, sur la sinistre figure de Hitler. Sans l’occupation de la Ruhr, les nazis ne seraient pas venus si facilement au pouvoir. Et Hitler au pouvoir ouvre la perspective de nouveaux combats.
  L’idéologie nationale française est construite sur le culte de la clarté, c’est-à-dire de la logique. Mais ce n’est plus la logique hardiment agissante du XVIIIème siècle qui renversa tout un monde. C’est la logique avare, prudente, prête à toutes les compromissions, de la IIIème république. Avec la même hautaine condescendance selon laquelle les vieux maîtres expliquent les procédés de leur maîtrise, Poincaré, dans ses mémoires, parle de « ces difficiles opérations de l’esprit : le choix, la classification, la coordination » . Opérations incontestablement difficiles. Toutefois, Poincaré ne les effectue pas dans l’espace à trois dimensions du processus historique, mais dans l’espace à deux dimensions des documents. La vérité, pour lui, n’est que le résultat de la procédure judiciaire, une « raisonnable » interprétation des traités et des lois. Le rationalisme conservateur qui dirige la France est tributaire de Descartes à peu près comme la scolastique médiévale l’était d’Aristote.
  La glorification du « sens de la mesure » est devenue le sens de la petite mesure ; la pensée tend à se briser en mosaïque. Avec quelle amoureuse minutie Poincaré ne décrit-il pas les moindres aspects du métier gouvernemental ! Ayant reçu du roi de Danemark l’Ordre de l’Éléphant blanc, il le décrit comme s’il s’agissait d’une miniature précieuse : dimensions, forme, dessin et couleur de ce ridicule colifichet, rien n’est oublié dans ses mémoires. Avec tous les détails d’un procès-verbal policier, Poincaré se décrit au Concours hippique en compagnie du couple royal britannique. Le public, « tourné vers les tribunes, oublie les mises et les paris, néglige les chevaux et nous lorgne avec insistance ». Négliger les chevaux en faveur du roi et du président, cela doit caractériser l’intensité du patriotisme !
  Le style littéraire de Poincaré est sans vie, comme le sépulcre du plus ancien des pharaons. Les mots lui servent ou à déterminer le chiffre des réparations ou à composer une ornementation rhétorique. Il compare son séjour dans le Palais de l’Élysée à la réclusion de Silvio Pellico [1789-1854 ;  écrivain et poète italien ; "...révolution napolitaine, bientôt suivie par l’insurrection du Piémont [...] arrêté pour conspiration, le , et emprisonné à Milan, puis à Venise. Condamné à mort puis gracié par l’empereur, il fut envoyé en mars 1822 dans la terrible prison du Spielberg en Moravie où il passa dix ans... " ; source] dans les prisons de la monarchie autrichienne. « Dans ces salons de banalité dorée, rien ne parle à mon imagination. » Mais cette banalité dorée est le style officiel de la IIIe république. Quant à l’imagination de Poincaré, c’est une sublimation de ce style. Ses articles et ses discours font penser à une carcasse de fil de fer barbelé ornée de fleurs en papier et de paillettes dorées.
  Alors que la guerre menaçait, Poincaré revint par mer de Saint-Pétersbourg en France ; il ne manqua pas l’occasion, dans la chronique inquiète de son voyage, de peindre le chromo suivant : « la mer bleue, presque déserte, indifférente aux conflits humains » . Il écrivait exactement de la même manière, mot pour mot, lors de ses examens de fin d’études, au lycée. Quand Poincaré parle de ses préoccupations patriotiques, il dénombre au passage, toutes les variétés de fleurs qui ornaient la villa de sa retraite : entre un télégramme chiffré et un entretien téléphonique, un catalogue de fleuriste ! Ou encore, aux moments les plus critiques, apparaît un chat siamois, symbole de l’intimité familiale. Il est impossible de lire sans une sensation d’étouffement ce procès-verbal autobiographique. Pas de personnage vivant, aucun sentiment humain, mais, par contre, avec la mer « indifférente », des platanes, des ormes, des jacinthes, des colombes, et l’obsédante odeur du chat siamois.
  La vie a deux faces, l’une ostensible et officielle, donne pour toute la vie, l’autre, secrète, et la plus importante. Ce dédoublement est sensible tant dans les relations privées que dans les rapports sociaux, dans la famille, à l’école, dans la salle du Palais de Justice, au Parlement, dans la diplomatie. On le retrouve dans le développement contradictoire de la société humaine et, naturellement, chez toutes les nations et tous les peuples civilisés. Les formes propres à ce dédoublement, les écrans et les masques dont il use sont teintés aux vives couleurs nationales. Dans les pays anglo-saxons, l’élément principal de ce système de dualité morale est la religion. La France officielle s’est privée de cette ressource importante. Alors que la franc-maçonnerie britannique est incapable de concevoir un univers sans Dieu, un parlement sans roi, une propriété sans propriétaire, les francs-maçons français ont biffé  « le grand architecte de l’univers » de leurs statuts. Dans les affaires politiques et les intrigues, les mensonges sont d’autant plus efficaces qu’ils sont plus gros : manquer aux intérêts terrestres au profit d’une problématique céleste, c’eût été aller à l’encontre de la lucidité latine. Cependant, les politiciens, tout comme Archimède, ont besoin d’un point d’appui ; il fallut remplacer la volonté du « grand architecte » par des valeurs d’une autre origine. La première fut la France.
  Nulle part on ne parle aussi volontiers de la « religion du patriotisme » que dans cette république laïque. Tous les attributs dont l’imagination humaine gratifie le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le bourgeois français les transfère à sa propre nation. Et comme la France est du genre féminin, elle revêt du même coup les traits de la Vierge Marie. Le politicien apparaît comme un prêtre laïc d’une divinité sécularisée. La liturgie du patriotisme, mise au point avec la dernière perfection, constitue un chapitre indispensable du rituel politique. Il est des mots et des tournures qui, au Parlement, provoquent automatiquement des applaudissements, tout comme certaines paroles liturgiques, chez le croyant, appellent la génuflexion et les larmes.
  Cependant, il y a une différence. Le domaine de la religion authentique a son existence propre, il est distinct de celui des pratiques quotidiennes. Grâce à une délimitation stricte des compétences, leur rencontre est aussi peu probable que la collision d’une voiture et d’un avion. Au contraire, la religion laïque du patriotisme se heurte directement à la politique de chaque jour. Les appétits privés et les intérêts de classe s’opposent, à chaque pas, au patriotisme pur. Par bonheur, les adversaires sont si bien élevés et, chose plus importante encore, sont tellement liés par une commune garantie, qu’ils détournent les yeux à chaque cas épineux. La majorité gouvernementale et l’opposition responsable respectent volontairement les règles du jeu politique. La principale s’énonce ainsi : tout comme le mouvement des corps est soumis aux lois de la pesanteur, l’action des politiciens est soumise à l’amour de la patrie.
  Pourtant, le soleil du patriotisme a aussi ses taches. Un excès d’indulgence réciproque engendre un sentiment d’impunité et abolit les frontières entre le louable et le répréhensible.
  Alors s’accumulent les gaz méphitiques [qui a une odeur répugnante ou toxique ; Larousse] qui, de temps à autre, explosent et empoisonnent l’atmosphère politique. Le krach de l’Union Générale, Panama, l’Affaire Dreyfus, l’Affaire Rochette, le krach Oustric [Albert Antoine, 1887-1971 ; "... fonde, via sa banque, deux sociétés de portefeuilles par actions : ces « holdings » permettent de recycler l'argent que des épargnants lui confient dans des dizaines de sociétés qu'il cotait en bourse. Il est l'un des ancêtres des fonds d'investissement en capital-développement [...] En , la banque Oustric & Cie, très affectée par le krach d'octobre, est déclarée en faillite, laquelle s'avère frauduleuse. [...] La banque Oustric entraîna dans sa chute la Banque Adam, qui fut mise en liquidation le . Albert Oustric est arrêté le . [...] condamné le à 18 mois de prison et 3000 F d'amende pour les irrégularités des opérations effectuées sur les titres de la Société générale des chaussures françaises [...] En 1965, Oustric fut inculpé de nouveau dans l'affaire dite de la Société de distribution automatique : S.D.A.  Il fut condamné en 1971 à trois ans avec sursis. " source] constituent des étapes mémorables de la IIIème république. Clemenceau se trouva éclaboussé par le krach de Panama. Poincaré, personnellement, sut toujours rester à l’écart, mais sa politique puisait aux mêmes sources. Non sans raison, il déclare avoir pour maître de morale Marc Aurèle [121-180 ; empereur, philosophe stoïcien et écrivain romain] dont les vertus stoïques ne s’accommodaient pas si mal des mœurs de l’empire romain décadent.
   « Durant les six premiers mois de 1914, se plaint Poincaré dans ses mémoires, j’eus, devant les yeux, un sordide spectacle d’intrigues parlementaires et de scandales financiers. » Mais la guerre, il va de soi, balaya d’un seul coup les cupidités privées. « L’Union sacrée » purifia les cœurs. Ce qui signifie : les intrigues et les filouteries disparurent dans les coulisses patriotiques pour y prendre une ampleur encore jamais atteinte. Plus l’issue de la guerre, sur le front, devenait problématique et plus, selon Céline, l’arrière pourrissait. L’image de Paris pendant la guerre est tracée, dans son roman, d’un trait impitoyable. De la politique, il n’y en a guère, mais il y a plus : le terreau vivant dont elle se nourrit.
  Qu’il s’agisse de scandales judiciaires, financiers ou parlementaires, leur caractère organique, en France, saute aux yeux. De la ténacité, de la parcimonie du paysan et de l’artisan, de la prudence du commerçant et de l’industriel, de la cupidité aveugle du rentier, de la courtoisie du parlementaire, du chauvinisme de la presse, d’innombrables fils mènent à des nœuds qui ont toujours pour nom générique : Panama. Dans l’entrelacs des relations, des services, des médiations, des pots-de-vin camouflés, il y a des milliers de formes intermédiaires entre le civisme et l’affaire louche. Sitôt qu’un cas douloureux entame l’irréprochable tégument de l’anatomie politique – quels que soient le lieu et le moment – il apparaît nécessaire de procéder à une enquête parlementaire ou judiciaire. Mais alors surgit une difficulté : par quoi commencer, et où s’arrêter ?
  C’est seulement parce qu’ Oustric fit banqueroute inopportunément qu’on découvrit que, chez cet argonaute issu de petits gargotiers, des députés et des journalistes, d’anciens ministres et des ambassadeurs servaient comme garçons de course, sous leur nom ou sous un nom d’emprunt, que les papiers favorables au banquier traversaient les ministères à la vitesse de l’éclair tandis que les papiers qui pouvaient lui nuire s’attardaient en chemin jusqu’à ce qu’ils fussent devenus inoffensifs. Grâce aux ressources de son imagination, à ses relations mondaines, à la complicité des journaux, ce magicien des finances réalisait des fortunes, tenait en main le destin de milliers de personnes, achetait — quel mot grossier, mais intolérablement exact —, récompensait, entretenait, stimulait, encourageait la presse, les fonctionnaires, les parlementaires. Et presque toujours sous une forme insaisissable. Et, plus se développaient les travaux de la commission d’enquête, plus il devenait évident que l’instruction était sans issue. Là où on s’attendait à trouver des délits n’apparaissaient que d’anodines relations entre la politique et les finances. Là où l’on cherchait le foyer d’infection, on ne trouvait que du tissu sain.
  En qualité d’avocat, X… défendait les intérêts des entreprises d’ Oustric ; en qualité de journaliste, il prônait le système douanier qui coïncidait avec les intérêts d’ Oustric ; en qualité de représentant du peuple, il se spécialisait dans l’examen des tarifs douaniers. Et en qualité de ministre ? La commission s’occupa sans fin de la question de savoir si X…, en tant que ministre, continuait à percevoir ses honoraires d’avocat ou si, dans l’intervalle de deux crises ministérielles, sa conscience demeurait de cristal. Quel pédantisme moral dans l’hypocrisie ! Raoul Péret, ex-président de la Chambre des députés, candidat à la présidence de la République, se révéla être le candidat de criminels de droit commun. Et cependant, dans sa profonde correction, il procédait « comme tous les autres « , peut-être seulement avec un peu moins de prudence, en tous les cas avec moins de chance. « Rideau ! » crient les patriotes, bouleversés. Le rideau est baissé. De nouveau s’établit le culte de la vertu, et le mot « honneur » provoque une salve d’applaudissements sur les bancs du Palais-Bourbon.
  Sur le fond de « l’immuable spectacle des intrigues parlementaires et des scandales financiers », comme le dit Poincaré, le roman de Céline revêt une double signification. Ce n’est pas par hasard que la presse bien-pensante qui, en son temps, s’indigna de la publicité donnée à l’affaire Oustric, accusa immédiatement Céline de diffamer la « nation ». La commission parlementaire avait mené son enquête dans le courtois langage des initiés dont ne s’écartaient ni accusés, ni accusateurs : la ligne de partage des eaux, entre eux, n’était pas toujours bien nette. Céline, lui, est libre de toute convention. Il rejette brutalement les vaines couleurs de la palette patriotique. Il a ses propres couleurs, qu’il a arrachées à la vie en vertu des droits de l’artiste. Il est vrai qu’il ne saisit pas la vie dans les couches parlementaires ni dans les hautes sphères gouvernementales, mais dans ses plus communes manifestations. Sa tâche n’en est pas plus aisée. Il dénude les racines. Soulevant les voiles superficiels de la décence, il découvre la boue et le sang. Dans son sinistre panorama, le meurtre pour un maigre profit perd son caractère exceptionnel : il est aussi inséparable de la mécanique quotidienne de la vie, mue par le profit et la cupidité, que l’affaire Oustric l’est de la mécanique plus élevée des finances modernes. Céline montre ce qui est. Et c’est pourquoi il a l’air d’un révolutionnaire. Mais Céline n’est pas un révolutionnaire et ne veut pas l’être. Il ne vise pas le but, pour lui chimérique, de reconstruire la société. Il veut seulement arracher le prestige qui entoure tout ce qui l’effraie et le tourmente. Pour soulager sa conscience devant les affres de la vie, il fallut, à ce médecin des pauvres, de nouvelles ordonnances stylistiques. Il s’est révélé un révolutionnaire du roman. Et telle est en général la condition du mouvement de l’art : le heurt de tendances contradictoires.
  Non seulement s’usent les partis au pouvoir, mais également les écoles artistiques. Les procédés de la création s’épuisent et cessent de heurter les sentiments de l’homme : c’est le signe le plus certain que l’école est mûre pour le cimetière des possibilités taries, c’est-à-dire pour l’Académie. La création vivante ne peut aller de l’avant sans se détourner de la tradition officielle, des idées et sentiments canonisés, des images et tournures enduits de la laque de l’habitude. Chaque nouvelle orientation cherche une liaison plus directe et plus sincère entre les mots et les perceptions. La lutte contre la simulation dans l’art se transforme toujours plus ou moins en lutte contre le mensonge des rapports sociaux. Car il est évident que si l’art perd le sens de l’hypocrisie sociale, il tombe inévitablement dans la préciosité.
  Plus une tradition culturelle nationale est riche et complexe, plus brutale sera la rupture. La force de Céline réside dans le fait qu’avec une tension extrême il rejette tous les canons, transgresse toutes les conventions et, non content de déshabiller la vie, il lui arrache la peau. D’où l’accusation de diffamation. Mais il se fait, précisément, que, tout en niant violemment la tradition nationale, Céline est profondément national. Comme les antimilitaristes d’avant-guerre, qui étaient le plus souvent des patriotes désespérés, Céline, français jusqu’à la moelle des os, recule devant les masques officiels de la IIIème république. Le « célinisme » est un antipoincarisme moral et artistique. En cela résident sa force, mais également ses limites.
  Quand Poincaré se compare à Silvio Pellico, cette froide combinaison de fatuité et de mauvais goût a de quoi faire frémir. Mais le vrai Pellico, non celui de Poincaré enfermé dans un palais en qualité de chef de l’État, mais celui qu’on jeta dans les geôles de Sainte-Marguerite et du Spielberg en qualité de patriote, celui-ci ne fait-il pas découvrir un autre aspect, plus élevé, de la nature humaine ? Laissant de côté cet Italien catholique et pratiquant – plutôt une victime qu’un combattant – Céline eût pu rappeler au haut dignitaire « prisonnier du palais de l’Élysée » un autre « prisonnier » qui passa quarante ans dans les prisons françaises avant que les fils et petits-fils de ses geôliers donnassent son nom à un boulevard parisien : Auguste Blanqui.
  Cela ne signifie-t-il pas qu’il existe dans l’homme quelque chose qui lui permet de s’élever au-dessus de lui-même ? Si Céline se détourne de la grandeur d’âme et de l’héroïsme, des grands desseins et des espoirs, de tout ce qui fait sortir l’homme de la nuit profonde de son moi renfermé, c’est pour avoir vu servir, aux autels du faux altruisme, tant de prêtres grassement payés.  Impitoyable vis-à-vis de soi, le moraliste s’écarte de son propre reflet dans le miroir, brise la glace et se coupe la main. Une telle lutte épuise et ne débouche sur aucune perspective. Le désespoir mène à la résignation. La réconciliation ouvre les portes de l’Académie. Et plus d’une fois, ceux qui sapèrent les conventions littéraires terminèrent leur carrière sous la Coupole.
  Dans la musique du livre, il y a de significatives dissonances. En rejetant non seulement le réel mais aussi ce qui pourrait s’y substituer, l’artiste soutient l’ordre existant. Dans cette mesure, qu’il le veuille ou non, Céline est l’allié de Poincaré. Mais dévoilant le mensonge, il suggère la nécessité d’un avenir plus harmonieux. Même s’il estime, lui, Céline, qu’il ne sortira rien de bon de l’homme, l’intensité de son pessimisme comporte en soi son antidote.
  Céline, tel qu’il est, procède de la réalité française et du roman français. Il n’a pas à en rougir. Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée. Parlant de Rabelais, lui aussi médecin, une magnifique dynastie de maîtres de la prose épique s’est ramifiée durant quatre siècles, depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu’au désespoir et à la désolation, depuis l’aube éclatante jusqu’au bout de la nuit. Céline n’écrira plus d’autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l’artiste s’accommodera des ténèbres, ou il verra l’aurore.

*

BOURG, HEUILLEY-COTTON ET CHASSIGNY : LA TRIPLE DÉFAITE DE LA FILIÈRE ÉOLIENNE

  On n'a pas oublié « À peine ses valises posées chez nous, le 7 mars 2022  », la toute fraîche préfète s'était empressée de donner son feu vert à l'exploitation de l'usine de 5 éoliennes à Choilley-Dardenay. Une décision prise au mépris total du vote unanime du conseil municipal et du refus d'une majorité d'habitants.  
 
Défenseurs de la Haute-Marne vs le lobby éolien & associés : et 1, et 2, et 3... ZÉRO !
  
 Et voilà le travail ! Dans la foulée de cette arrivée « en fanfare », Madame la préfète enchaîne en retoquant trois projets d'usines éoliennes, soit pas moins de 38 éolienens arrêtés net ! Mais bon, c'est bien connu : les « voies » préfectorales, tout comme celles du Seigneur, demeurent insondables...
  S'il faut évidemment saluer chaleureusement de telles décisions de la part des autorités, il n'en reste pas moins instructif de scruter de près les arguments avancés
  • préservation du patrimoine, 
  • sauvegarde de l'avifaune, 
  • préservation des paysages 
  • et du potentiel touristique... 
  Ne manque-t-il pas à l'appel : le bien-être des habitants, humains et animaux ? Au-delà de cette remarque, autant de motifs de refus soulèvent une question évidente :  
  Pourquoi, alors que ces mêmes arguments s'appliquent tout autant sur tout le territoire, d'autres usines éoliennes ont-elles été autorisées — ou s'apprêtent à l'être — aux quatre coins de la Haute-Marne ?
  Un grand bravo à l'ensemble des acteurs locaux ayant contribué à ces victoires, quelle que soit leur contribution, avec un coup de chapeau tout particulier aux associations et collectifs locaux :
  • Dommarien Vent Debout, DVD, 
  • Don Quichotte, 
  • Heuilley-le-Grand,
  • les collectifs de Chassigny, Piepape et Saint-Michel.  

  Pendant un temps, la Haute-Marne et sa population vont pouvoir vraiment :

 


  • Protection du patrimoine : la butte de Montsaugeon; les jardins suspendus de Cohons; le lac de Villegusien1;
  • Protection de l'avifaune : la cigogne noire, le milan royal, le hibou grand duc2.

1Dites-moi, Madame la préfète : la butte de Montsaugeon ne sera-t-elle pas, elle aussi, défigurée par l'usine de Choilley-Dardenay que vous venez tout juste de valider, alors qu'elle se dresse à peine à 3 km à vol d'oiseau, pile en face ? Quant au lac de Villegusien, il se retrouve déjà pris en tenaille par les 26 éoliennes de l'usine dit « Langres Sud », implantées là depuis 2010.
2. Les habitants de Haute-Marne le savent pertinemment : ces trois espèces d'oiseaux peuplent l'ensemble du département... Alors, pour quelle raison soudaine leur accorde-t-on de l'importance pour ce projet précis, et pas pour les autres ?
 
Chassigny, Dommarien et Villegusien-le-Lac
   Ici, c'est essentiellement la protection du milan royal qui est mise en avant.

3. La dernière en date, l'usine de 17 éoliennes dit « Haut vannier », Fayl-Billot, Pierremont-sur-Amance et Pressigny, qui n'a toujours pas reçu, à ce jour, l'autorisation d'exploiter de la part de la Cour d'Appel de Nancy et, de fait, encore moins, de la préfecture, visible depuis le rempart est.
 
  • Protection de l'avifaune

Arrêté n° 52-2022-05-00095, du 13 mai 2022, p. 3.
 
  Chez nous comme ailleurs, jour après jour, le milieu de vie du milan royal, de la cigogne noire, des chauves-souris — chiroptères, et de toute l'avifaune se trouve gravement menacé, quand il n'est pas tout bonnement anéanti. Et cela, alors même que l'ensemble de ces espèces bénéficie d'une protection légale absolue !
  Le premier responsable ? Le retournement des sols, la destruction ou le déplacement systématique des haies, sans oublier le drainage à outrance. Résultat : nos prairies ancestrales s'effacent inexorablement devant des cultures uniformes qui s'étendent à perte de vue, pour le plus grand bonheur de l'agrobusiness céréalier et, surtout, de l'industrie éolienne. Ne croyez surtout pas que cette « beaucisation » — de la Beauce, ou, plus localement, cette « auboisisation » — de l Aube, de nos paysages soit un détail insignifiant : on estime la casse cumulée à plus de 100 hectares ! Pire encore, cet engrenage semble s'être emballé depuis le début de la guerre en Ukraine...
  Dans ce contexte critique, il est vivement espéré que les instances compétentes, à l'image du Conseil scientifique départemental, agissent enfin avec fermeté et efficacité pour mettre un coup d'arrêt définitif à ce carnage !
Quelque part entre Marne et Aube, entre Reims et Troyes, A26, le film, réalisation AP.
  • Part 1 : https://youtu.be/EMFSFK7D4fk
  • Part 2 : https://youtu.be/MJ06xdUOVPQ
  • Part 3 : https://youtu.be/WpkscgIKxEY
* Les présents arrêtés sont « soumis à un contentieux de pleine juridiction » via la Cour d'appel de Nancy ; les pétitionnaires et exploitants ont deux mois de délai pour porter un recours; à suivre.
**

php


ÉOLIENNES ET MICROPLASTIQUES : L' U. E. RECONNAÎT LES DÉGÂTS, LA FRANCE REGARDE AILLEURS

  Il faut se réjouir que la Commission européenne reconnaisse désormais officiellement ce que plusieurs travaux scientifiques mettent en évi...