CANAL RHIN-RHÔNE : JOSPIN ET VOYNET M’ONT TUÉ !

   Imaginez un convoi de 4 500 tonnes glissant sans rupture de la Méditerranée à la mer du Nord. Une autoroute de l’eau. C’était le projet. Il n’est jamais arrivé. Pas un accident : le fruit de décisions successives, grandioses puis frileuses.
  L’idée est ancienne. Colbert et Vauban en parlaient. Le canal Freycinet, inauguré en 1834, a servi aux pondéreux. Puis on a rêvé plus grand : 229 km, 24 écluses de 190 m, 14 stations de pompage, recoupement des méandres du Doubs, 4 700 ha de terres agricoles et la moitié des zones humides du tracé. Un bief de partage à plus de 360 m d’altitude, alimenté en pompant l’eau du Rhin. En étiage, quatre passages par jour. Coût 1993 : 17 milliards de francs. Plus tard : 15-17 milliards d’euros. Le projet d’infra le plus cher du pays.
  Les gouvernements ont d’abord poussé. Promesses de report modal, de souveraineté logistique, de corridor TEN-T Rotterdam-Marseille en six-sept jours. Moins de CO₂, hinterland de l’Est valorisé, régulation hydraulique. Sur le papier, tout y était.
En juin 1997, le gouvernement Jospin enterre le projet. L’impulsion vient de Dominique Voynet, ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, adversaire historique du canal dans le Jura. Ce n’est pas un détail de coalition. C’est une ligne : prioriser l’arrêt des grands aménagements plutôt que leur correction. La même logique que la fermeture de Superphénix, décidée dans la même séquence politique, au nom d’un basculement « écologique » qui a souvent consisté à couper des outils plutôt qu’à les discipliner.
  • Premier reproche : on a lancé un projet pharaonique sans trancher le dilemme eau / environnement / économie. Les uns voyaient une autoroute verte, les autres un massacre de la vallée du Doubs. Les deux avaient une part de raison. Personne n’a imposé d’arbitrage clair assez tôt.
  • Deuxième reproche : l’abandon a été autant politique que technique. On a enterré le débat plus qu’on ne l’a tranché. Il reste deux bouts à grand gabarit et le reste en Freycinet touristique. Les contrats 2026-2030 parlent rénovation, cyclotourisme, eurovéloroute. Le fret est résiduel. On a choisi la plaisance faute d’avoir su choisir le transport.
  • Troisième reproche : les gouvernements suivants n’ont pas davantage tranché. Crise logistique, Green Deal, Seine-Nord, barges électriques sur Fos-Lyon : le fluvial redevient stratégique. Pourtant personne ne relance ce grand gabarit. Quinze milliards et des zones humides font toujours peur. On entretient l’existant. C’est prudent. C’est aussi de l’immobilisme.
Conclusion
Le problème, ce n’est pas un « rêve mal chiffré » qu’on aurait sagement rangé. C’est une rupture politique dont la France paie encore la facture. En 1997, Jospin et Voynet n’ont pas corrigé un projet trop lourd : ils l’ont tué. Sans substitut fluvial à la hauteur, sans corridor nord-sud français achevé, sans stratégie de report modal autre que des discours.
Le résultat, en 2026, n’a rien de poétique. Rotterdam et Anvers continuent d’aspirer une part décisive du trafic qui aurait pu descendre ou remonter par le territoire national. Marseille-Fos et Lyon bricolent des barges pour rattraper des décennies perdues. Les camions prennent ce que l’eau n’emporte plus. On parle souveraineté, Green Deal et résilience… avec un maillon manquant au milieu du pays.
« Inachevé » est un mot commode. Il dissimule un abandon. Un canal historique relégué au tourisme, deux tronçons grand gabarit comme reliques, et zéro volonté de rouvrir le dossier autrement que par des contrats d’entretien. La France n’a pas seulement renoncé à une infrastructure. Elle a accepté de rester tributaire des hubs du Nord et d’un réseau routier saturé, tout en prétendant défendre le climat et l’indépendance logistique.
Ce n’est plus un serpent de mer. C’est une défaite stratégique, assumée un été de 1997, jamais réparée depuis.
 
Bonne lecture. 

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Le grand canal Rhin-Rhône : l’histoire d’eau d’un lien inachevé entre deux fleuves européens

 

 
Rédigé par : Marc MAUDUIT 
  Imaginez un convoi poussé de 4 500 tonnes glissant sans rupture de charge du bassin rhodanien vers le Rhin, reliant en quelques jours la Méditerranée à la mer du Nord. Une « autoroute de l'eau » à grand gabarit, maillon manquant d’un corridor fluvial européen fluide. Ce rêve technique, hydrologique et stratégique, porté depuis les années 1960, reste un serpent de mer. Pourtant, son histoire révèle bien plus qu’un projet abandonné : elle interroge notre rapport à l'eau, au transport durable et à la souveraineté logistique de la France et de l’Europe. Pour les ingénieurs et techniciens de l'eau, c'est une saga riche en défis hydrauliques, arbitrages environnementaux et recalculs de rentabilité.
  Ce projet, qui aurait dû se concrétiser en 1997 avant que l'État n'y renonce in extremis, s'inscrit dans un jeu d’acteurs complexe où les données objectives sont souvent instrumentalisées. Il témoigne de visions antinomiques de la nature et des patrimoines, mais aussi d'un futur économique que l'on attend avec impatience ou que l'on craint. L'enjeu dépasse largement les frontières françaises, s'inscrivant dans la dynamique du réseau transeuropéen de transport (TEN-T) visant à connecter les grands ports européens. 
 
LE CANAL EXISTANT : UNE INFRASTRUCTURE FREYCINET QUI A DÉJÀ ÉCRIT SON HISTOIRE
  L'idée de relier le bassin du Rhône à celui du Rhin par des voies navigables est ancienne. Dès le XVIIᵉ siècle, Colbert et Vauban l'avaient évoquée sous Louis XIV après l'annexion de la Franche-Comté et de l'Alsace. Toutefois, ce n'est qu’au début du XIXᵉ siècle que le projet prend véritablement forme. Inauguré officiellement le 14 novembre 1834, le canal du Rhône au Rhin (375 kilomètres au total, dont la liaison Saône-Rhin via le Doubs) relie Chalon-sur-Saône à Strasbourg via la vallée du Doubs.
 
HISTOIRE D’EAU
Mis au gabarit Freycinet entre 1882 et 1921, suite à la loi de 1879 impulsée par Charles de Freycinet, le canal a été adapté pour accueillir des péniches de 38,5 m de long sur 5,05 m de large, capables de transporter environ 300 tonnes avec un tirant d'eau de 1,80 à 2,20 mètres. Il a connu son âge d'or au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle pour le transport de pondéreux (charbon de la Sarre, potasse d'Alsace, sel, grains). 
  En 1936, par exemple, le trafic marchandises vers le sud s’élevait à 100 000 t, constitué essentiellement de potasse d’Alsace, de fer et de produits industriels de Lorraine et de Franche-Comté.
Aujourd’hui, la branche sud (237 km entre la Saône et Mulhouse) est majoritairement dédiée à la plaisance et au tourisme fluvial, avec un trafic fret résiduel très faible.
  Seules deux sections à grand gabarit ont été modernisées : Niffer-Mulhouse (15 km, ouvert en 1995, classe Vb européenne, ce qui correspond à des bateaux de 190 m x 12 m, des convois poussés jusqu’à 4500 t, un tirant d’eau 3 m) et un tronçon de 4 km près de Montbéliard-Étupes.
  Ces réalisations partielles montrent ce que pourrait être un aménagement complet : écluses automatisées, berges étanchéisées et stations de pompage pour compenser les éclusages. Mais le réseau reste fragmenté. En 2025-2026, les contrats de canal (Région Grand Est, Bourgogne-Franche-Comté, Voies navigables de France [VNF]) se concentrent sur la réhabilitation Freycinet : rénovation d’écluses, valorisation paysagère et cyclotourisme (eurovéloroute 6).
  Par exemple, la première phase des travaux de restauration entre Artzenheim et Friesenheim, qui doit s'achever fin 2025, comprend la mise en service et l’automatisation de onze écluses. Le projet grand gabarit, lui, dort depuis 1997.

 

Écluse grand gabarit de Niffer (1995) sur le Grand Canal d’Alsace. Seule section réellement réalisée du projet Rhin-Rhône, elle illustre le contraste entre le gabarit Freycinet historique (en bas à gauche) et la classe Vb européenne (190 m × 12 m). Tirant d’eau 3 m, capable d’accueillir des convois poussés de 4500 tonnes 

LE PROJET SORELIF : UN TRACÉ TECHNIQUE D’EXCEPTION 
  Porté par la Société de réalisation de la liaison fluviale (SORELIF, 1978), le grand gabarit visait une liaison de 229 km entre Laperrière-sur-Saône et Niffer/Mulhouse. Ce projet nécessitait de recouper 58 km de méandres du Doubs, une rectification majeure de la rivière sur 169 km. 
  Les caractéristiques techniques étaient précises et colossales : - 24 écluses de 190 m x 12 m (classe Vb, convois poussés de 4500 t),
  - 14 stations de pompage à déplacer ou construire,
  - la destruction et reconstruction de 91 à 94 ponts routiers et 11 ponts ferroviaires,
  - un tirant d’air minimum de 5,15-5,25 m, crucial pour l'empilement des conteneurs.

  Le bief de partage (Valdieu-Lutran, souvent confondu avec Champagney qui alimente le canal de la Haute-Saône) exigeait une alimentation hydraulique complexe. La consommation d’eau était un point critique : un éclusage grand gabarit requiert, selon la hauteur des chutes, entre 5600 et 10 000 m³ (contre 560 m³ en Freycinet). En période d’étiage, le bief de partage ne permettrait que quatre passages par jour maximum sans apports extérieurs. La solution envisagée impliquait un pompage massif de l’eau du Rhin pour la faire remonter jusqu’au bief de partage avant de la faire redescendre dans la vallée du Doubs.
  Géologiquement et écologiquement, le tracé traversait des zones extrêmement sensibles. Le projet prévoyait la destruction de 50 % des zones humides existantes sur le parcours et la disparition de 4 700 hectares de terres agricoles, menaçant directement l'approvisionnement en eau potable de 500 000 habitants en isolant la rivière de la nappe phréatique. 
  Le coût estimé en 1993 était de 17 milliards de francs (environ 2,6 milliards d’euros hors taxes). Ce montant a été réévalué par la suite. Le rapport Duron (Commission Mobilité 21) de 2013 a estimé le coût des travaux de Saône-Moselle et de Saône-Rhin à 15-17 milliards d’euros pour 350 km, en en faisant le projet d'infrastructures le plus coûteux du pays, repoussant ainsi sa réalisation au-delà de 2050. 

BÉNÉFICES HYDRAULIQUES, ÉCONOMIQUES ET STRATÉGIQUES THÉORIQUES
 
  Pour les professionnels de l'eau et de la logistique, le projet offrait des usages multiples et des perspectives alléchantes. La navigation à grand gabarit aurait permis un trafic potentiel estimé entre 11 et 14 millions de tonnes par an en 2020-2025 (pondéreux, conteneurs jusqu’à 470 équivalents vingt pieds par convoi poussé selon le nombre de lits et de hauteurs de conteneurs). 
  Ce report modal de la route vers le fluvial présentait un avantage environnemental majeur : le transport par barge émet jusqu'à 70 à 80 % de CO₂ en moins par tonne-kilomètre par rapport au transport routier. Intégré au réseau TEN-T (corridor Mer du Nord-Méditerranée), il aurait connecté Rotterdam à Marseille en six à sept jours sans rupture de charge, renforçant considérablement la résilience logistique européenne. 
  Économiquement, le canal promettait le désengorgement des ports (Marseille-Fos, Haropa), la valorisation des hinterlands de l'Est de la France (chimie, automobile avec PSA Sochaux) et la création d’emplois en construction et exploitation. Hydrauliquement, il laissait entrevoir une régulation possible des crues et étiages du Doubs, ainsi que des synergies avec l'hydroélectricité de la Compagnie nationale du Rhône (CNR). 
  Un tourisme fluvial haut de gamme (sur le modèle du Rhin) et la renaturation sélective de certaines sections étaient également mis en avant. Il s'agissait du véritable maillon manquant pour un réseau fluvial maillé à l'échelle européenne.
 
https://www.revue-ein.com/media/redaction/e417a314b52ca54a21c7c5193747795d6a170f618ea60.jpg 
Tracé et profil en long du projet grand gabarit Saône-Rhin via le Doubs (environ 230 km) – en rouge, le canal projeté recoupant les méandres. Le bief de partage à Champagney (362 m) constitue le point hydraulique le plus critique, nécessitant 14 stations de pompage. 

TRAVAUX COLOSSAUX ET PROBLÉMATIQUES CONCRÈTES 

  Malgré ces promesses, les ouvrages auraient été pharaoniques. Les défis hydrauliques incluaient la gestion complexe du bief de partage et le risque d'infiltration en nappes phréatiques (comme cela a été le cas sur la section Niffer, qui a dû être étanchéisée). 
  Les impacts environnementaux soulevaient une opposition féroce : 33 sites protégés dans la vallée du Doubs, menaces sur la biodiversité, fragmentation des corridors écologiques et risques liés aux espèces invasives potentielles. La consommation d'eau, déjà critique, aurait été amplifiée par les effets du changement climatique, avec des étiages estivaux de plus en plus sévères. 
 
 
 Carte des corridors possibles pour un grand gabarit Rhin-Rhône et altitudes des principaux seuils à franchir. Le tracé via le Doubs (Est) reste le plus étudié, malgré les défis du bief de partage à plus de 360 m.
 
  Sur le plan économique, les études de l’économiste Alain Bonnafous en 1997 ont souligné une rentabilité socio-économique très faible. Il a démontré que la rentabilité ne saurait être atteinte sans recourir à des « gags méthodologiques » concernant l’évaluation des externalités. Le coût faramineux face à la concurrence du rail et de la voie maritime (le contournement de l'Europe par Gibraltar prenant un temps similaire pour des volumes bien supérieurs) a pesé lourd. 
  Les oppositions locales en Franche-Comté, soucieuses de préserver des paysages classés, se sont alliées aux débats financiers, notamment autour de la « rente du Rhône ». La loi Pasqua de 1995 prévoyait en effet de financer le canal via les bénéfices tirés de la production hydroélectrique de la CNR, ce qui a suscité de vives critiques de la part du ministère des Finances et d’EDF. 
 
L’ABANDON DE 1997 ET L’HÉRITAGE ACTUEL 
  Face à cette conjonction d’oppositions écologiques, économiques et locales, le gouvernement de Lionel Jospin stoppe définitivement le projet en juin 1997. Cette décision a été fortement impulsée par Dominique Voynet, alors ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, et figure emblématique de l’opposition au canal dans le Jura. Comme mentionné précédemment, le rapport Duron de 2013 a entériné cet abandon en repoussant toute perspective au-delà de 2050. 
  Aujourd’hui, le focus est mis sur l’existant. Les contrats de canal 2026-2030 signés par VNF et les régions visent l’entretien et le développement de la plaisance. Si les sections Niffer-Mulhouse restent fonctionnelles pour le fret, les travaux actuels en Alsace (Artzenheim-Friesenheim) sont orientés vers la valorisation touristique, malgré quelques recours judiciaires d’associations écologistes en 2024-2025. Il n'y a aucune relance du grand gabarit à l'ordre du jour pour cette liaison.
 
RENTABILITÉ REDÉFINIE, SOUVERAINETÉ ET PORTS FRANÇAIS 
  En 2026, le contexte logistique et environnemental a pourtant évolué. La crise logistique post-pandémie, le Green Deal européen et les avancées sur d’autres projets comme le canal Seine-Nord Europe rouvrent indirectement le débat sur la pertinence des liaisons fluviales. 
  Redéfinir la rentabilité implique aujourd’hui d’intégrer pleinement les externalités carbone, les dizaines de milliers d’emplois induits et les usages multiples de l’eau. Un cofinancement européen renforcé (TEN-T) couplé à des partenariats public-privé modernisés pourrait théoriquement rendre un investissement de 15-17 milliards d’euros plus acceptable à long terme. 
  Pour la souveraineté européenne, combler ce maillon manquant nord-sud réduirait la dépendance aux hubs néerlandais et belges, tout en offrant une résilience accrue face aux disruptions maritimes mondiales (comme les crises dans le canal de Suez ou en mer Rouge). Le transport fluvial reste trois à cinq fois moins énergivore que la route. Côté ports, l’enjeu est de rééquilibrer les flux face à Rotterdam et Anvers, qui captent une large part du trafic français. Booster Marseille-Fos comme gateway méditerranéenne directe vers le Rhin permettrait de dynamiser Lyon, Mulhouse et les zones logistiques de l’Est. 
  Le renouveau actuel de l’axe Rhône-Saône en est la preuve : en février 2026, CMA CGM a annoncé le lancement d’une barge électrique et hybride sur le corridor Fos-Lyon, couplé à un investissement de 40 millions d’euros pour moderniser le terminal de Lyon. L’objectif est de doubler les volumes fluviaux à 100 000 EVP par an d’ici 2030, prouvant que le fluvial redevient stratégique quand l’ingénierie, la volonté politique et la gouvernance s’alignent.
 
 LEÇONS POUR LES PROFESSIONNELS DE L’EAU AUJOURD’HUI
  Dans un monde marqué par le changement climatique et l’urgence de la transition énergétique, les grands projets fluviaux doivent trouver un équilibre délicat entre développement économique et préservation écologique. 
  L’histoire du Rhin-Rhône questionne l’évaluation multicritères : la nécessité d’un débat public transparent, l’analyse du cycle de vie de l’eau et la complémentarité (plutôt que la concurrence) avec le rail. 


Comparaison du réseau actuel à petit gabarit Freycinet (noir) et du projet grand gabarit (trait épais). Seules les sections Niffer-Mulhouse et Montbéliard-Étupes ont été réalisées. La vallée du Doubs, classée et Natura 2000, concentre l’essentiel des enjeux environnementaux.
 
  Le fluvial a-t-il encore sa place à grand gabarit en France ? 
  L’avancement du canal Seine-Nord Europe prouve que oui, à condition que l’expertise technique (VNF, CNR) guide des arbitrages équilibrés et acceptés socialement. Le rêve d’une liaison Rhin-Rhône n’est peut-être pas totalement mort : il évolue vers la conception d’un réseau « intelligent », multimode et résilient. 
  Ce canal inachevé reste une histoire d’eau fascinante. Il nous rappelle que l’ingénierie hydraulique n’est jamais neutre : elle façonne les territoires, les économies et les paysages. Pour les professionnels, c’est une invitation à repenser les infrastructures de l’eau avec rigueur, vision globale et humilité face aux écosystèmes. Le lien entre Rhin et Rhône attend peut-être sa prochaine page… résolument technique et durable. 
 

BLÉCOURT, BRACHAY ET FERRIÈRE-ET-LAFOLIE : LA PRÉFECTURE RAPPELLE À L' ORDRE L' USINE ÉOLIENNE SUR LA PROTECTION DES CHAUVES-SOURIS

 
L' usine éolienne dit « Les Éparmonts », 6 machines1 exploitée par la société Boralex est un dossier qui commence à avoir un sérieux passif à la préfecture : mortalités de chiroptères, arrêtés de bridage, nouvel arrêté complémentaire — ACP, en attendant la suite...
 
1. Le repowering de l'usine a fait passer le nombre d'éoliennes de 8 à 6. La hauteur en bout de pale est passée de 135m à 150m — arrêté complémentaire préfectoral 2022
 
Une histoire d’arrêtés préfectoraux
Mis en service en 2008, l' usine a d’abord vécu discrètement. Puis les suivis et les cadavres d'avifaune et de chiroptères ont forcé l’État, via la préfecture, à se pencher un peu plus sur le fonctionnement de cette usine.
2 textes préfectoraux, en 2024 puis en 2025, sont venus confirmer une réalité déjà alarmante : de nouvelles mortalités de chauves-souris ont été constatées, notamment dans un contexte particulièrement à risque, celui de la proximité d’une lisière.
Le constat préfectoral, lui, ne laisse guère de place au doute : le fonctionnement des éoliennes n’est manifestement pas compatible avec les conditions d’activité des chiroptères. Et une question s’impose : l’a-t-il seulement été un jour ?
Car les conditions à risque sont connues. Lorsque les vents sont faibles, que les nuits sont douces et que les chauves-souris sont en période d’activité, les pales continuent-elles pour autant de tourner ? Si oui, le problème n’est plus celui de la connaissance du risque, mais bien celui de la protection effective des chiroptères.
La mesure de bon sens est pourtant évidente : dans ces conditions, les éoliennes doivent être arrêtées. Pas demain, pas après une nouvelle série de mortalités : dès lors que les conditions favorables à l’activité des chauves-souris sont réunies.
C’est dans ce contexte que tombe le nouvel arrêté préfectoral complémentaire — APC, en date du 11 août 2026. Il arrive après deux textes, deux alertes et de nouvelles mortalités. Reste désormais à voir s’il apporte enfin une réponse à la hauteur du problème.
  Pour justifier l’ajustement des règles de bridage, la préfecture s’appuie notamment sur le suivi et le rapport rédigé par le Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement Sud Champagne — CPIE et, KJM Conseil dont le rapport final de 2025 indique, dans une formule aussi brève que lourde de conséquences, qu’il « n’a pas mis en évidence de mortalité de chiroptères ».
  1. Le CPIE est le prestataire désigné par l'exploitant du site, depuis la création de l'usine — 2008, pour assurer le suivi post-implantation de cette dernière;
  2. KJM Conseil est un bureau d’études privé; il intervient principalement sur l'évaluation et la réduction des impacts environnementaux des usines éoliennes terrestres, avec une spécialisation marquée sur la faune volatile :
    •  Suivi et protection des chauves-souris — chiroptères : réalisation d'écoutes et d'expertises acoustiques au sol et à hauteur de nacelle;
    • Gestion du bridage éolien : utilisation et analyse de données — notamment via des algorithmes comme ProBat / RENEBAT, pour estimer et optimiser la mise en pause préventive des machines afin de limiter la mortalité des chauves-souris tout en réduisant au mieux les pertes de production d'électricité. 
    • Accompagnement réglementaire : rédaction d'expertises scientifiques et assistance auprès des services de l'État — DREAL.
    • Le président de la société est la société KELM Holding GmbH, voir ci-dessous.  
    • La société est basée à Freyming-Merlebach — Moselle. Auparavant installée à Dijon.
 
 
 
Ce qui change vraiment avec l' ACP 2026
Le « tableau 14 » — voir ci-devant — impose désormais à l’usine un régime de bridage renforcé. Renforcé vraiment ? Dans le détail :
  • du 1er juillet au 31 octobre, toutes les éoliennes, si la température à la nacelle dépasse 11 °C, selon des vitesses de vent variables calculées par l’outil ProBat, développé par Sens of Life, par dixième de nuit; 
  • En juillet-août, la nuit est couverte du coucher au lever; 
  • En septembre-octobre, le bridage commence même un peu avant le coucher — un point utile pour les noctules, souvent en l’air plus tôt que les pipistrelles.
Sur le papier, certains seuils d’été sont exigeants
  • au milieu de la nuit, la grille E6 2023-2025 affiche souvent 6,5 à 7,2 m/s. C’est plus haut que le 6 m/s « plat » qu’on voit dans beaucoup d’arrêtés français. 
Ici, effectivement, les nouvelles dispositions peuvent apparaitre plus protectrices pour les chiroptères.
 
Sur l’année, c’est une autre affaire
Le tableau identifie précisément mai et juin comme les mois nécessitant les seuils les plus élevés. Et pourtant, c’est précisément pendant ces deux mois que le nouveau dispositif ne s’applique pas : le plan « actualisé » ne prend effet qu’au 1er juillet.
Certes, certains paramètres peuvent donner l’apparence d’un bridage renforcé — seuil de température porté à plus de 11 °C et seuils de vent abaissés en fin de nuit. Mais cette apparente rigueur ne doit pas masquer l’essentiel, et surtout pas cette contradiction difficilement compréhensible : les mesures présentées comme plus protectrices entrent en vigueur après les 2 mois que le propre tableau désigne comme les plus sensibles.
ProBat, enfin, ne protège pas 100 % de l’activité des chiroptères. Il cherche un compromis entre protection des chauves-souris et production d’électricité : une partie de l’activité est prise en compte, tandis que l’éolienne continue de produire pour le reste.
Comparer les règles de 2026 à celles des arrêtés de 2024 et 2025 ne permet donc pas de conclure à un régime globalement plus protecteur. Si le bridage est renforcé sur certains critères au cœur de l’été, il est en contrepartie amputé d’une partie de la saison. Autrement dit, ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre. Or, pour des espèces dont les périodes de chasse, de mise bas et de migration ne s’arrêtent évidemment pas au 30 juin, cette réduction de la période de protection est loin d’être un détail : elle constitue une véritable incohérence du dispositif.
 
CPIE et Boralex : un vieux couple...
Le CPIE, qui est un des 2 auteurs du rapport, version 2025, n’est pas un service de l’État. C’est une association qui vend aussi de l’expertise : études d’impact, suivis réglementaires d’avifaune et de chiroptères. Boralex France, de son côté, est un écornifleur du vent bien trop connu des opposants à l'éolien, dont la maison mère est située au... Canada et, plus précisément au Québec —Kingsey Falls ! Or, ce dernier est un des partenaires privilégiés du CPIE...voir ci-devant. C'est ainsi que depuis plus de 15 ans et sur plusieurs projets d' usines éoliennes, dont les Éparmonts, le CPIE intervient comme prestataire de l’industriel.2
Ce n’est pas une affaire de mécénat opaque. Le problème est plus simple — et bien plus gênant : celui qui a intérêt à démontrer l’efficacité de son usine finance le rapport censé l’établir3. Les montants des marchés ne sont pas publics; la relation contractuelle, elle, est établie. Et cela suffit à soulever une question essentielle, bien connue du droit administratif : un rapport commandé et financé par l’exploitant ne saurait, à lui seul, être assimilé à une expertise contradictoire.
À noter que la « Canadienne » a une agence à Verrières — Aube, à quelques kilomètres du CPIE, basée à Domaine de Saint Victor, Soulaine-Dhuys. Et, sans surprise, l'association est favorable au développement des EnR. Voir ci-devant.
 
2. Dans le secteur éolien, les études d’impact et les suivis réglementaires concernant l’avifaune et les chiroptères représentent des prestations naturalistes pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros par projet.
À titre indicatif :
  • Étude d’impact – inventaires avifaune et chiroptères : environ 20 000 à 60 000 € HT, voire davantage pour un site présentant de forts enjeux.
  •  Suivi de mortalité oiseaux + chauves-souris : généralement de l’ordre de 20 000 à 30 000 € HT par année de suivi. Des dossiers réglementaires récents donnent notamment des estimations de 28 000 € HT/an et d’environ 30 000 € HT/an.
  •  Suivi de l’activité des chiroptères à hauteur de nacelle : environ 6 000 à 10 000 € HT par éolienne et par année de suivi, selon le dispositif et les analyses nécessaires. Un exemple détaillé chiffre une campagne à 6 060 € HT pour une année.
  •  Suivi de l’activité de l’avifaune : autour de 10 000 à 15 000 € par année de suivi dans certains projets.
  •  Ainsi, pour une usine faisant l’objet de plusieurs suivis, le coût annuel des expertises naturalistes peut facilement atteindre 20 000 à 50 000 € HT, voire davantage.
  •  Sur plusieurs années, la facture cumulée peut donc représenter plusieurs dizaines de milliers d’euros, voire dépasser 100 000 € HT pour une même usine lorsque sont additionnés l’étude initiale, les suivis de mortalité, les suivis d’activité des chiroptères, les analyses et les rapports. 
3. C'est le même principe pour les commissaires enquêteurs. C’est l’article L. 123-18 du code de l’environnement : le responsable du projet « prend en charge les frais de l’enquête, notamment l’indemnisation du commissaire enquêteur ». Les articles R. 123-44 et suivants précisent vacations, remboursement de frais et versement. L’indemnité = heures déclarées × taux de vacation, plus frais — déplacements, copies, après contrôle du TA. Ordre de grandeur souvent cité pour un dossier éolien : quelques milliers d’euros, parfois davantage si commission d’enquête. Une provision peut être exigée avant l’ouverture de l’enquête. Sans versement, l’enquête ne démarre pas. Ce n’est pas un salaire. Le porteur du projet paie une mission publique dont le montant est fixé par le juge. Ainsi, celui qui veut l’autorisation finance celui qui entend le public et rend un avis. Aussi, on peut dire que :
  • L’indépendance est juridique — désignation + tarif par le TA, 
  • Pas économique — la facture part du pétitionnaire.
Partant de l'hypothèse que le travail effectué a été sérieux, il faut toutefois rester prudent avec les conclusions de ce rapport. Si ce dernier indique en effet qu'aucune chauve-souris morte n'a été trouvée depuis qu'on a ralenti les éoliennes en 2024, cela ne signifie pas qu’ aucune chauve-souris n'est morte.
Dans les faits :
  • Des animaux prédateurs ont pu emporter les cadavres au sol;
  • Les personnes chargées de chercher ne voient pas tout;
  • On ne peut pas surveiller l'intégralité du ciel autour des éoliennes.
Trouver zéro cadavre signifie simplement qu'on n'en a pas vu, pas que les éoliennes sont sans danger pour les chauves-souris.
Enfin, formé un vieux couple avec le porteur du projet ne signifie pas que les chiffres sont truqués, mais cela influence la façon dont on les présente
C'est précisément le rôle du préfet de faire le tri et de trancher objectivement.
 
Conclusion
  Il ne faut donc pas se tromper de responsable : c’est bien l’État, à travers le préfet, qui détient le pouvoir de décider d’autoriser une usine éolienne, d’en encadrer le fonctionnement et, lorsque les risques pour l’avifaune et les chiroptères sont avérés, d’imposer les mesures nécessaires — jusqu’à l’arrêt des éoliennes.
  Les Éparmonts restent une installation ancienne, à hauteur de nacelle limitée, implantée dans un paysage de lisières. Les chiroptères n’y ont pas disparu parce qu’un suivi n’a pas retrouvé de cadavres. Si la mortalité diminue en juillet au cœur de la nuit, tant mieux. Mais si l’activité des chauves-souris se reporte ou reste exposée en avril, mai et juin, si les nuits à 10 °C demeurent hors du dispositif, alors le risque n’a pas disparu : il a simplement été déplacé.
  L’optimisation proposée par ProBat peut réduire les heures de bridage et donc les pertes d’exploitation. Elle ne démontre pas pour autant l’absence de risque. Elle ne fait pas disparaître le second pic d’activité à l’aube, ni les conditions thermiques favorables aux chiroptères, ni les limites statistiques d’un suivi qui pourrait, une nouvelle fois, conclure à une « absence d’évidence » sans que cela signifie une absence de mortalité.
  Le risque est surtout institutionnel : demain, le même scénario peut se répéter. Sans contre-expertise réellement indépendante, la préfecture demeure seule à apprécier la solidité de ces éléments — et à assumer la décision qui en découle.
  L’ ACP de 2026 n’est donc pas, en lui-même, un scandale. Après des constats de mortalité, le bridage est-il encore considéré comme une mesure de protection à maintenir tant que son efficacité et son périmètre ne sont pas démontrés, ou devient-il un simple curseur que l’on recule au gré des résultats d’un suivi commandé par l'écornifleur du vent ?
  Pour les chauves-souris des Éparmonts, cette distinction n’a rien de théorique. Elle se joue très concrètement entre le 1er avril et le 30 juin, entre 10 et 11 °C, au second pic d’activité de l’aube, et dans toutes les périodes que le nouveau dispositif ne couvre plus.
  La décision appartient à l’État. Ses conséquences, elles, ne se mesureront ni dans un rapport ni dans le recueil des actes administratifs. Elles se mesureront sur le terrain, dans les années qui viennent, lorsque l’on saura — ou qu’il sera trop tard pour le savoir — ce que valait réellement cet allègement. Mais d’ici là, Madame la préfète aura déjà rejoint d’autres horizons, laissant à ses successeurs le soin d’assumer les conséquences de cette décision…
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Arrêté complémentaire préfectoral n° 52-2026-08-00043, du 11 août 2026. Extraits

 
 
 
 
 
  
 
 
 

  Site Internet du CPIE 
 
 
 
 
 
 
Source. https://cpiesudchampagne.fr/ 
 
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PÉNURIE D' ÉLECTRICITÉ EN ALLEMAGNE : LE PLAN D' URGENCE DE LA « COMMISSION DE RÉGULATION DE L' ÉNERGIE » D' OUTRE-RHIN

  L’Allemagne s’apprête à franchir une ligne rouge. L’Agence Fédérale des Réseaux — Bundesnetzagentur, planche officiellement sur une « base numérique de sécurité électrique » pour l’hiver 2026/2027. Le mot est lâché : l’État se dote d’un outil de commandement centralisé pour couper ou rationner l'électricité. Derrière le jargon administratif, la réalité est glaçante : nous parlons de coupures massives et de « pénuries structurelles » pouvant durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines.
  Le dogme du « 100 % renouvelable d'ici 2035 » se heurte violemment au principe de réalité. En sacrifiant ses énergies pilotables au profit du tout-éolien et du tout-solaire, Berlin a sciemment fragilisé son réseau. Les conséquences de cet aveuglement idéologique s'annoncent dramatiques.
  • Le naufrage de l'industrie : comment une puissance économique mondiale peut-elle tourner sans courant garanti ? Le risque de délocalisation massive des fleurons industriels — chimie, automobile, métallurgie, est réel.
  • Une population soumise : des semaines de pénurie électrique en plein hiver ne relèvent pas du simple désagrément. C'est le blocage des transports, la rupture des chaînes de ravitaillement, la paralysie des services de santé et la précarité énergétique généralisée pour des millions de foyers.
  • Le coût financier astronomique : pour compenser ces faiblesses, le contribuable allemand va devoir financer à la fois l'ingénierie administrative de crise et des réseaux de secours hors de prix, entraînant une hausse brutale des factures d'énergie déjà record.
  En voulant imposer une transition à marche forcée sans assurer ses arrières, l'Allemagne s'enfonce dans une crise stratégique sans précédent. Le mirage vert est en train de se transformer en cauchemar industriel et social. 
 
Bonne lecture.
 
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L’Agence Fédérale des Réseaux [ Bundesnetzagentur ] prépare l’Allemagne à des coupures d’électricité de longue durée

 Par Hartmut Lauer

  L’Agence Fédérale des Réseaux se prépare à une pénurie d’électricité pouvant durer « de plusieurs jours à plusieurs semaines ». Inspirée par la « base de sécurité gaz » mise en place dans l’urgence en 2022, la « base numérique de sécurité électrique », vise à créer une structure de commandement centralisée destinée à réduire la consommation d’électricité en cas de crise. Avec cet outil, l’État réagit au risque de « pénuries structurelles » et de longues coupures d’électricité. Le régulateur vise à mettre en place une première version opérationnelle dès l’hiver 2026/2027
  Le talon d’Achille de la transition énergétique allemande apparaît ainsi au grand jour. L’objectif politique du gouvernement allemand de vouloir assurer presque 100% des besoins en électricité à partir des énergies renouvelables — notamment éolien et photovoltaïque, d’ici 2035, en substituant en grande partie la production à partir des moyens pilotables, se révèle chaque jour plus difficile à réaliser. 
  Les perspectives en matière de sécurité d’approvisionnement en Allemagne sont plutôt sombres.
 
 
 
 Figure 1 : maquette d’une centrale à cycle combiné gaz « prête pour l’hydrogène » /Source RWE
 
Introduction

  À l’heure actuelle, l’Agence Fédérale des Réseaux continue de considérer comme très improbable la possibilité de perturbations à grande échelle de l’approvisionnement en électricité en Allemagne
  Les responsables politiques soulignent généralement le niveau particulièrement élevé de sécurité d’approvisionnement. L’Allemagne occupe une position de leader au niveau international concernant l’indicateur « SAIDI » — System Average Interruption Duration Index, qui rapporte chaque année toutes les coupures de courant survenues sur les réseaux et ayant duré plus de trois minutes. La durée moyenne d’interruption de service par client s’élevait à 11,7 minutes en 2024 — BNetzA 2025. 
  Le régulateur souligne toutefois que l’indice « SAIDI » ne fournit aucune indication quant aux risques de coupures d’approvisionnement à venir.
 
La sécurité d’approvisionnement en électricité diminuera considérablement à l’avenir

  L’Agence Fédérale des Réseaux établit tous les deux ans un rapport monitoring sur la sécurité d’approvisionnement en électricité selon le Code de l’énergie. Le dernier rapport, publié en septembre 2025, examine la période allant jusqu’en 2035. Selon ce rapport, de nouveaux moyens pilotables d’une capacité de 22,4 GW à 35,5 GW, selon le scénario retenu, seraient nécessaires d’ici 2035 — Allemagne Energies 1. 
  Les centrales à charbon, qui fournissent encore aujourd’hui des services système essentiels au fonctionnement du réseau, vont progressivement disparaître du marché dans le cadre de la sortie du charbon. Il est prévu de ramener la capacité, se situant en juin 2026 à environ 27 GW, réserve stratégique comprise, à 17 GW d’ici le 1er avril 2030. La sortie définitive de production d’électricité à partir de charbon est prévue au plus tard à la fin 2038 — Allemagne Energies 1. 
  Le « Plan d’action pour le maintien de la sécurité d’approvisionnement » publié en janvier 2026 par le gestionnaire de réseau de transport Amprion dresse un état des lieux sans fard — Amprion 2026. Le niveau de sécurité d’approvisionnement en électricité diminuera nettement au cours des prochaines années. L’indicateur LoLE — Loss of Load Expectation, fixé par le Ministère Fédéral de l’Économie et de l’Énergie à 2,77 h/an, ne pourra plus être respecté même avant 2030
  Pour mémoire : l’indicateur LoLE indique le nombre moyen d’heures par an pendant lesquelles la demande dépasse l’offre en électricité disponible. 
  Selon des analyses internes relatives à l’évaluation de l’adéquation des ressources européennes — ERAA 2025, environ 40 GW de capacités supplémentaires de production d’électricité seraient nécessaires d’ici 2035 pour maintenir en Allemagne l’indicateur LoLE à 2,77 h/an. 
  À titre de comparaison : la Loi — StromVKG, entrée en vigueur fin juillet 2026 et visant à améliorer la sécurité d’approvisionnement, prévoit la construction de 11 GW de moyens pilotables d’ici 2031 — Allemagne Energies 2026. Cela est loin d’être suffisant pour couvrir les besoins en production d’électricité au delà de 2030.

Base numérique de sécurité électrique – SiPlaS — Sicherheitsplattform Strom  

  Pour des mesures devant être mises en œuvre en quelques minutes en cas de problèmes imprévisibles afin d’éviter une coupure d’électricité générale, il existe déjà des procédures bien établies mises en place par les gestionnaires de réseau. 
  La « base numérique de sécurité électrique » vise à améliorer la communication et la coordination en cas de situation, prévisible plusieurs jours à l’avance, de pénurie d’électricité persistante — BReg 2026. Le régulateur vise à mettre en place une première version opérationnelle de la base numérique dès l’hiver 2026/2027
  Jusqu’à présent, on ne voyait pas la nécessité d’un tel instrument en Allemagne. La situation a changé dans le sillage de la crise énergétique de 2022/2023, de l’abandon du nucléaire avec la fermeture des dernières centrales nucléaires allemandes en avril 2023 ainsi que de la sortie progressive de la production électrique à partir du charbon à l’horizon de 2038
  Au cœur de ce nouveau concept se trouvent une base de données et une plateforme de communication à l’échelle nationale, que le gestionnaire de réseau de transport Amprion doit mettre en place et exploiter pour le compte de l’Agence Fédérale des Réseaux.
 
 

  Figure 2 : conception d’une base numérique de sécurité électrique
 
  Tous les gestionnaires de réseau électrique ainsi que tous les consommateurs d’électricité dont la consommation annuelle dépasse 8 GWh/an devront obligatoirement y être enregistrés. Ce sont notamment les entreprises électro-intensives, telles que l’industrie chimique, métallurgique, papetière ou agroalimentaire. 
  Se référant au règlement 2019/941 de l’Union Européenne sur la préparation aux risques dans le secteur de l’électricité — EUR-Lex 2019, l’Agence Fédérale des Réseaux se prépare à faire face à des « situations de pénurie d’électricité prolongées et des situations de crise » pouvant durer « de plusieurs jours à plusieurs semaines ». Lorsque de telles pénuries seront prévisibles, les entreprises concernées recevront, avec un préavis allant de 24 heures à trois jours, l’ordre de réduire leur consommation. 
  Les entreprises peuvent dans un premier temps réduire volontairement elles-mêmes leur consommation d’électricité. En cas d’urgence, les entreprises seront contraintes de réduire leur production.
  L’Agence Fédérale des Réseaux assumera alors le rôle de « répartiteur fédéral de la charge », en rationnant la consommation et en organisant l’allocation des contingents d’électricité encore disponibles.
Information tardive du public 
  Ce nouvel outil d’intervention aurait apparemment été mis en place en toute discrétion depuis 2024, mais la publication n’a eu lieu qu’en août 2026, après révélation de la presse — BReg 2026, BNetzA 2026
  Jusque là il n’y avait aucune information concernant des projets visant à créer une base numérique de sécurité assortie de droits d’intervention supplémentaires de l’État dans le secteur de l’électricité.
  Le régulateur n’a fourni aucune explication quant à la raison pour laquelle ce projet n’a pas été rendu public auparavant. Il semble qu’il craignait que ce projet ne suscite une « inquiétude » au sein de l’opinion publique.

Références

Allemagne Energies (1) Le tournant énergétique allemand, en ligne : https://allemagne-energies.com/tournant-energetique/

Allemagne Energies (2026) Allemagne : Bilan énergétique du premier semestre 2026, en ligne : https://allemagne-energies.com/2026/08/04/allemagne-bilan-energetique-du-premier-semestre-2026/

Amprion (2026) Massnahmenplan zum Erhalt der Versorgungssicherheit. Amprion – Gestionnaire du réseau de transport. En ligne : https://www.amprion.net/Dokumente/Publikationen/Amprion-Massnahmenplan_zur_Versorgungssicherheit.pdf.

BNetzA (2025) Ver­sor­gungs­un­ter­bre­chun­gen Strom in 2024 ge­gen­über Vor­jahr ge­sun­ken – Deut­sches Strom­netz ei­nes der zu­ver­läs­sigs­ten im eu­ro­päi­schen Ver­gleich, Communiqué de presse du 09.10.2025, Bundesnetzagentur, en ligne : https://www.bundesnetzagentur.de/SharedDocs/Pressemitteilungen/DE/2025/20251009_Saidi_Strom.html

BNetzA (2026) Strom: Krisenmanagement und -vorsorge. Bundesnetzagentur. En ligne : https://www.bundesnetzagentur.de/DE/Fachthemen/ElektrizitaetundGas/Versorgungssicherheit/Strom/start.html.

BReg (2026) Stromausfall – Was ist ein Blackout? Fragen und Anworten – 03.08.2026. Gouvernement fédéral allemand (Bundesregierung). En ligne : https://www.bundesregierung.de/breg-de/aktuelles/stromausfall-blackout-2129818.

EUR-Lex (2019) Règlement (UE) 2019/941 du Parlement européen et du Conseil du 5 juin 2019 sur la préparation aux risques dans le secteur de l’électricité et abrogeant la directive 2005/89/CE (Texte présentant de l’intérêt pour l’EEE.), en ligne : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/ALL/?uri=CELEX:32019R0941 

 
 
 
 
 
 
 
 


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