Épisode précédent. BLÉCOURT, BRACHAY ET FERRIÈRE-ET-LAFOLIE : L' USINE ÉOLIENNE DIT « LES ÉPARMONTS » AUTORISÉE AU REPOWERING
L' usine éolienne dit « Les Éparmonts », 6 machines1 exploitée par la société Boralex est un dossier qui commence à avoir un sérieux passif à la préfecture : mortalités de chiroptères, arrêtés de bridage, nouvel arrêté complémentaire — ACP, en attendant la suite...
1. Le repowering de l'usine a fait passer le nombre d'éoliennes de 8 à 6. La hauteur en bout de pale est passée de 135m à 150m — arrêté complémentaire préfectoral 2022.
Une histoire d’arrêtés préfectoraux
Mis en service en 2008, l' usine a d’abord vécu discrètement. Puis les suivis et les cadavres d'avifaune et de chiroptères ont forcé l’État, via la préfecture, à se pencher un peu plus sur le fonctionnement de cette usine.
2 textes préfectoraux, en 2024 puis en 2025, sont venus confirmer une réalité déjà alarmante : de nouvelles mortalités de chauves-souris ont été constatées, notamment dans un contexte particulièrement à risque, celui de la proximité d’une lisière.
Le constat préfectoral, lui, ne laisse guère de place au doute : le fonctionnement des éoliennes n’est manifestement pas compatible avec les conditions d’activité des chiroptères. Et une question s’impose : l’a-t-il seulement été un jour ?
Car les conditions à risque sont connues. Lorsque les vents sont faibles, que les nuits sont douces et que les chauves-souris sont en période d’activité, les pales continuent-elles pour autant de tourner ? Si oui, le problème n’est plus celui de la connaissance du risque, mais bien celui de la protection effective des chiroptères.
La mesure de bon sens est pourtant évidente : dans ces conditions, les éoliennes doivent être arrêtées. Pas demain, pas après une nouvelle série de mortalités : dès lors que les conditions favorables à l’activité des chauves-souris sont réunies.
C’est dans ce contexte que tombe le nouvel arrêté préfectoral complémentaire — APC, en date du 11 août 2026. Il arrive après deux textes, deux alertes et de nouvelles mortalités. Reste désormais à voir s’il apporte enfin une réponse à la hauteur du problème.
Pour justifier l’ajustement des règles de bridage, la préfecture s’appuie notamment sur le suivi et le rapport rédigé par le Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement Sud Champagne — CPIE et, KJM Conseil dont le rapport final de 2025 indique, dans une formule aussi brève que lourde de conséquences, qu’il « n’a pas mis en évidence de mortalité de chiroptères ».
- Le CPIE est le prestataire désigné par l'exploitant du site, depuis la création de l'usine — 2008, pour assurer le suivi post-implantation de cette dernière;
- KJM Conseil est un bureau d’études privé; il intervient principalement sur l'évaluation et la réduction des impacts environnementaux des usines éoliennes terrestres, avec une spécialisation marquée sur la faune volatile :
- Suivi et protection des chauves-souris — chiroptères : réalisation d'écoutes et d'expertises acoustiques au sol et à hauteur de nacelle;
- Gestion du bridage éolien : utilisation et analyse de données — notamment via des algorithmes comme ProBat / RENEBAT, pour estimer et optimiser la mise en pause préventive des machines afin de limiter la mortalité des chauves-souris tout en réduisant au mieux les pertes de production d'électricité.
- Accompagnement réglementaire : rédaction d'expertises scientifiques et assistance auprès des services de l'État — DREAL.
- Le président de la société est la société KELM Holding GmbH, voir ci-dessous.
- La société est basée à Freyming-Merlebach — Moselle. Auparavant installée à Dijon.
Ce qui change vraiment avec l' ACP 2026
Le « tableau 14 » — voir ci-devant — impose désormais à l’usine un régime de bridage renforcé. Renforcé vraiment ? Dans le détail :
- du 1er juillet au 31 octobre, toutes les éoliennes, si la température à la nacelle dépasse 11 °C, selon des vitesses de vent variables calculées par l’outil ProBat, développé par Sens of Life, par dixième de nuit;
- En juillet-août, la nuit est couverte du coucher au lever;
- En septembre-octobre, le bridage commence même un peu avant le coucher — un point utile pour les noctules, souvent en l’air plus tôt que les pipistrelles.
Sur le papier, certains seuils d’été sont exigeants :
- au milieu de la nuit, la grille E6 2023-2025 affiche souvent 6,5 à 7,2 m/s. C’est plus haut que le 6 m/s « plat » qu’on voit dans beaucoup d’arrêtés français.
Sur l’année, c’est une autre affaire
Le tableau identifie précisément mai et juin comme les mois nécessitant les seuils les plus élevés. Et pourtant, c’est précisément pendant ces deux mois que le nouveau dispositif ne s’applique pas : le plan « actualisé » ne prend effet qu’au 1er juillet.
Certes, certains paramètres peuvent donner l’apparence d’un bridage renforcé — seuil de température porté à plus de 11 °C et seuils de vent abaissés en fin de nuit. Mais cette apparente rigueur ne doit pas masquer l’essentiel, et surtout pas cette contradiction difficilement compréhensible : les mesures présentées comme plus protectrices entrent en vigueur après les 2 mois que le propre tableau désigne comme les plus sensibles.
ProBat, enfin, ne protège pas 100 % de l’activité des chiroptères. Il cherche un compromis entre protection des chauves-souris et production d’électricité : une partie de l’activité est prise en compte, tandis que l’éolienne continue de produire pour le reste.
Comparer les règles de 2026 à celles des arrêtés de 2024 et 2025 ne permet donc pas de conclure à un régime globalement plus protecteur. Si le bridage est renforcé sur certains critères au cœur de l’été, il est en contrepartie amputé d’une partie de la saison. Autrement dit, ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre. Or, pour des espèces dont les périodes de chasse, de mise bas et de migration ne s’arrêtent évidemment pas au 30 juin, cette réduction de la période de protection est loin d’être un détail : elle constitue une véritable incohérence du dispositif.
CPIE et Boralex : un vieux couple...
Le CPIE, qui est un des 2 auteurs du rapport, version 2025, n’est pas un service de l’État. C’est une association qui vend aussi de l’expertise : études d’impact, suivis réglementaires d’avifaune et de chiroptères. Boralex France, de son côté, est un écornifleur du vent bien trop connu des opposants à l'éolien, dont la maison mère est située au... Canada et, plus précisément au Québec —Kingsey Falls ! Or, ce dernier est un des partenaires privilégiés du CPIE...voir ci-devant. C'est ainsi que depuis plus de 15 ans et sur plusieurs projets d' usines éoliennes, dont les Éparmonts, le CPIE intervient comme prestataire de l’industriel.2
Ce n’est pas une affaire de mécénat opaque. Le problème est plus simple — et bien plus gênant : celui qui a intérêt à démontrer l’efficacité de son usine finance le rapport censé l’établir3. Les montants des marchés ne sont pas publics; la relation contractuelle, elle, est établie. Et cela suffit à soulever une question essentielle, bien connue du droit administratif : un rapport commandé et financé par l’exploitant ne saurait, à lui seul, être assimilé à une expertise contradictoire.
À noter que la « Canadienne » a une agence à Verrières — Aube, à quelques kilomètres du CPIE, basée à Domaine de Saint Victor, Soulaine-Dhuys. Et, sans surprise, l'association est favorable au développement des EnR. Voir ci-devant.
2. Dans le secteur éolien, les études d’impact et les suivis réglementaires concernant l’avifaune et les chiroptères représentent des prestations naturalistes pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros par projet.
À titre indicatif :
À titre indicatif :
- Étude d’impact – inventaires avifaune et chiroptères : environ 20 000 à 60 000 € HT, voire davantage pour un site présentant de forts enjeux.
- Suivi de mortalité oiseaux + chauves-souris : généralement de l’ordre de 20 000 à 30 000 € HT par année de suivi. Des dossiers réglementaires récents donnent notamment des estimations de 28 000 € HT/an et d’environ 30 000 € HT/an.
- Suivi de l’activité des chiroptères à hauteur de nacelle : environ 6 000 à 10 000 € HT par éolienne et par année de suivi, selon le dispositif et les analyses nécessaires. Un exemple détaillé chiffre une campagne à 6 060 € HT pour une année.
- Suivi de l’activité de l’avifaune : autour de 10 000 à 15 000 € par année de suivi dans certains projets.
- Ainsi, pour une usine faisant l’objet de plusieurs suivis, le coût annuel des expertises naturalistes peut facilement atteindre 20 000 à 50 000 € HT, voire davantage.
- Sur plusieurs années, la facture cumulée peut donc représenter plusieurs dizaines de milliers d’euros, voire dépasser 100 000 € HT pour une même usine lorsque sont additionnés l’étude initiale, les suivis de mortalité, les suivis d’activité des chiroptères, les analyses et les rapports.
- L’indépendance est juridique — désignation + tarif par le TA,
- Pas économique — la facture part du pétitionnaire.
Partant de l'hypothèse que le travail effectué a été sérieux, il faut toutefois rester prudent avec les conclusions de ce rapport. Si ce dernier indique en effet qu'aucune chauve-souris morte n'a été trouvée depuis qu'on a ralenti les éoliennes en 2024, cela ne signifie pas qu’ aucune chauve-souris n'est morte.
Dans les faits :
- Des animaux prédateurs ont pu emporter les cadavres au sol;
- Les personnes chargées de chercher ne voient pas tout;
- On ne peut pas surveiller l'intégralité du ciel autour des éoliennes.
Trouver zéro cadavre signifie simplement qu'on n'en a pas vu, pas que les éoliennes sont sans danger pour les chauves-souris.
Enfin, formé un vieux couple avec le porteur du projet ne signifie pas que les chiffres sont truqués, mais cela influence la façon dont on les présente.
C'est précisément le rôle du préfet de faire le tri et de trancher objectivement.
Conclusion
Il ne faut donc pas se tromper de responsable : c’est bien l’État, à travers le préfet, qui détient le pouvoir de décider d’autoriser une usine éolienne, d’en encadrer le fonctionnement et, lorsque les risques pour l’avifaune et les chiroptères sont avérés, d’imposer les mesures nécessaires — jusqu’à l’arrêt des éoliennes.
Les Éparmonts restent une installation ancienne, à hauteur de nacelle limitée, implantée dans un paysage de lisières. Les chiroptères n’y ont pas disparu parce qu’un suivi n’a pas retrouvé de cadavres. Si la mortalité diminue en juillet au cœur de la nuit, tant mieux. Mais si l’activité des chauves-souris se reporte ou reste exposée en avril, mai et juin, si les nuits à 10 °C demeurent hors du dispositif, alors le risque n’a pas disparu : il a simplement été déplacé.
L’optimisation proposée par ProBat peut réduire les heures de bridage et donc les pertes d’exploitation. Elle ne démontre pas pour autant l’absence de risque. Elle ne fait pas disparaître le second pic d’activité à l’aube, ni les conditions thermiques favorables aux chiroptères, ni les limites statistiques d’un suivi qui pourrait, une nouvelle fois, conclure à une « absence d’évidence » sans que cela signifie une absence de mortalité.
Le risque est surtout institutionnel : demain, le même scénario peut se répéter. Sans contre-expertise réellement indépendante, la préfecture demeure seule à apprécier la solidité de ces éléments — et à assumer la décision qui en découle.
L’ ACP de 2026 n’est donc pas, en lui-même, un scandale. Après des constats de mortalité, le bridage est-il encore considéré comme une mesure de protection à maintenir tant que son efficacité et son périmètre ne sont pas démontrés, ou devient-il un simple curseur que l’on recule au gré des résultats d’un suivi commandé par l'écornifleur du vent ?
Pour les chauves-souris des Éparmonts, cette distinction n’a rien de théorique. Elle se joue très concrètement entre le 1er avril et le 30 juin, entre 10 et 11 °C, au second pic d’activité de l’aube, et dans toutes les périodes que le nouveau dispositif ne couvre plus.
La décision appartient à l’État. Ses conséquences, elles, ne se mesureront ni dans un rapport ni dans le recueil des actes administratifs. Elles se mesureront sur le terrain, dans les années qui viennent, lorsque l’on saura — ou qu’il sera trop tard pour le savoir — ce que valait réellement cet allègement. Mais d’ici là, Madame la préfète aura déjà rejoint d’autres horizons, laissant à ses successeurs le soin d’assumer les conséquences de cette décision…
Arrêté complémentaire préfectoral n° 52-2022-10-00285, du 26 octobre 2022. Extraits
Arrêté complémentaire préfectoral n° 52-2026-08-00043, du 11 août 2026. Extraits
Site Internet du CPIE
Source. https://cpiesudchampagne.fr/
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