Collectif SOMBRERO,
Olivier Fillieule, Isabelle Sommier, Sophie Béroud et Camille Masclet
19 septembre 2018
À lire un extrait de
Olivier Fillieule, Isabelle Sommier, Sophie Béroud, Camille Masclet et le Collectif SOMBRERO[1],
Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France, Paris, Actes Sud, 2018.
Cinquante ans après Mai 1968, que sont les militants devenus ?
Après avoir jeté toutes leurs forces dans la bataille, cru souvent en
l’imminence d’une révolution, suspendu longtemps leurs investissements
scolaires, professionnels, voire affectifs pour « faire l’histoire »,
comment ont-ils vécu l’érosion des espoirs de changement politique ?
La force de ce livre tient à un triple déplacement du regard – de
Paris aux régions, des têtes d’affiche aux militants ordinaires, de la
crise de mai à la séquence historique 1966-1983 – autant qu’à la
richesse du matériau exploité : un dépouillement d’archives le plus
souvent inexplorées, comme les documents déclassifiés des Renseignements
généraux et des centaines de récits de vie recueillis à Lille, Lyon,
Marseille, Nantes et Rennes auprès de militants des syndicats ouvriers,
des gauches alternatives et du mouvement féministe.
Cette mosaïque d’histoires constitue la chair de ce livre et
permet de brosser un portrait non impressionniste des soixante-huitards,
de leur carrière professionnelle, de leur vie affective, de la
continuité de leurs engagements, apportant des réponses enfin étayées
aux questions suivantes : la vie des soixante-huitards a-t-elle été
bouleversée ou simplement infléchie par le militantisme corps et âme des
années 1970 ? En ont-ils tiré profit ou le déclassement sociaux fut-il
le prix à payer ? Face aux convictions politiques d’antan, les militants
font-ils figure d’apostats ou sont-ils toujours ancrés dans un rapport
critique au monde social ? Peut-on dire qu’il existe une génération 68
ou n’est-ce qu’un mythe recouvrant d’un voile épais une hétérogénéité de
personnes plus grande qu’on le l’imaginait ?
***
Les gauches alternatives
Le devenir des utopies militantes[2]Ainsi que le souligne Jean Delatour, à la fin des années 1990, “
ça a
redémarré partout : tu as l’altermondialisme, avec les grandes messes
internationales qui ont quand même été importantes, des manifestations
considérables dans le monde, Attac. Après, ça s’est complètement
affaissé, mais tu as eu dix ans en gros, entre la fin des années 1990 et
une bonne partie des années 2000” (LCR, Marseille et Lyon). La
charnière du nouveau millénaire est en effet au croisement de deux
phénomènes favorisant le réengagement ou accentuant le militantisme de
celles et ceux qui ne l’avaient jamais abandonné : le temps biographique
de l’individu et le temps social de l’ouverture d’un nouveau cycle de
protestation[3].
Quelques-uns que l’on pourrait qualifier de solitaires ne vivent que
le premier, une disponibilité biographique accrue, qui lève, comme lors
de leur jeunesse, les contraintes et les coûts de l’engagement. Cette
liberté nouvelle est alors souvent utilisée pour se mettre au
service d’autrui, comme pour l’ex-militante lyonnaise de la LCR Christine Kemener :
“
Quand on est à la retraite, on a un peu du temps, donc j’ai des activités associatives. Depuis deux ans je suis devenue écoutante à SOS amitié pour clore le tableau. […] Et c’est drôlement intéressant, comme écoute sociologique de la misère du monde. Cela m’a appris beaucoup de choses.”