Maine-et-Loire, Doué-la-Souterraine : la cité " troglo " oubliée

  Lire sur le même sujet :

 

  "… lieux de pouvoirs souterrains, espaces religieux cachés, vides où des joies et des tragédies se sont succédées au cours des siècles… " ; Laurent Aubineau, préface de " Doué-la-souterraine ". 

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Doué-la-Souterraine : vers une gestion durable d’un patrimoine à risque




Une cave à Doué-la-Souterraine. Carte postale, vue ancienne. © D.R.

   Située à 20 km au Sud de Saumur, l’ancienne commune de Doué-la-Fontaine se dessine sur les vestiges d’habitats troglodytiques. Ce troglodytisme particulier dit « de plaine » est assez rare, même à l’échelle mondiale. Il se caractérise par un accès vertical, et non horizontal comme ceux existant généralement dans les coteaux. Par ailleurs, il se positionne sur une exception géologique : le falun, pierre que l’on retrouve presque exclusivement à Doué-la-Fontaine.
  Cette roche est très résistante à l’épreuve du temps ce qui expliquerait que son extraction ait servit à la fabrication de sarcophages dès l’époque mérovingienne ; sarcophages que l’on retrouve jusqu’en Belgique et en Angleterre. La carrière de la Seigneurie est la seule cavité de la commune reconnue en tant que monument historique et le plus ancien témoignage relevé localement.
   Au delà de l’extraction de pierre, ces lieux attestent d’une vie souterraine, parallèle, dont nous n’avons que peu de témoignages concrets, et dont l’origine reste floue. Les habitats troglodytiques ont-ils été façonnés directement dans la roche, ou bien témoignent-ils d’une appropriation opportuniste de cavités déjà présentes, qu’elles soient naturelles ou issues de l’extraction ? Aucun marqueur scientifique ne précise aujourd’hui l’origine des « trous ». Nous pouvons toutefois relever des utilisations passées avérées, soit lisibles directement sur site, soit décrites dans des ouvrages réalisés au fil des siècles.
   La présence de ces cavités reste un élément prégnant de l’identité de la commune, mais pour qui l’ignore, ce patrimoine ne se laisse que peu deviner. La structure urbaine de la ville, pour le passant non averti laisse apparaître une ville de surface ordinaire, dont le principal élément remarquable reste les hauts murs de falun qui délimitent les îlots et constituent les clôtures des propriétés.   Cependant, derrière ce dédale de hauts murs, s’agglutinent tout un réseau souterrain de galeries, d’habitats troglodytiques et de jardins associés. En effet, l’extraction de la pierre des sous-sols à Doué-la-Fontaine servait d’abord à délimiter des propriétés agricoles, constituées d’espaces cultivables et sous lesquels se dégageaient une habitation souterraine et ses annexes.


 
Évolution des habitats. © J. G.


 
Murs de falun. © J.G.

  Peu à peu, au cours du XIXe siècle, ces habitats troglodytiques ont toutefois été délaissés. Souvent habités par une population pauvre ou paysanne, ces ensembles n’ont pas séduit les nouveaux occupants, qui ont préféré construire en surface. Aussi, un nombre important de ces cavités souterraines, à défaut de se voir habitées, ont été remblayées ou laissées en friches.
   Les souterrains, laissés à l’abandon, menacent aujourd’hui de s’écrouler et d’emporter avec eux tout ce qui est construit au-dessus. Les fontis sont un problème de première importance et, en l’absence de surveillance et d’entretien, ils s’aggravent et finissent par causer des effondrements en surface. Le risque lié à la sécurité des personnes est bien réel mais, d’autre part, les responsabilités de la commune et de l’État sont engagées et de lourds travaux de réparation doivent être entrepris.
 
 
 
Cavité abandonnée rue d’Anjou. © J.G.

  À ce sujet s’ajoute l’imprécision des limites de propriété entre foncier et tréfoncier [qui se rapporte au tréfonds d'un sol ; Larousse] . Le Code Civil établit une présomption de propriété en faveur du propriétaire du dessus, mais dans les faits celui qui possède l’entrée en a un usage exclusif. Il en résulte des problématiques de responsabilité souvent insolubles par exemple dans les cas d’effondrement : est-ce le propriétaire ou l’usager qui est responsable d’un défaut d’entretien ?
   Dans un tel contexte, le développement urbain de la ville est contraint. La ville s’agrandit là où les sols restent stables, là où les surcoûts de construction sont limités.
   Les cavités souterraines de l’ancienne commune de Doué-la-Fontaine et, à plus grande échelle, celles du Val de Loire, dépassent ainsi la simple question patrimoniale et engagent la responsabilité des élus et de l’État. Il y a une forme d’urgence à réglementer ce patrimoine à risque dans toutes ses composantes : environnementale, économique, sociale, d’aménagement du territoire et de gestion des risques. À défaut, il convient au moins d’organiser une gestion partagée de ce sous-sol, dictée par l’ensemble des acteurs publics et privés .
   Le défit est donc lancé : pouvoir proposer un projet de territoire partagé, une thématique « troglo » à l’échelle de l’établissement public de coopération intercommunale, des services de l’État et du Parc naturel régional, incluant les aspects contraignants tout comme le très grand intérêt patrimonial de ces cavités.

  Sur le Web


Nucléaire : chronique d'une mort annoncée!... Vraiment?

  " On ne croit que ce qui fait plaisir à croire "
  Napoléon Ier
  Lire du même auteur : L’AIE prévoit la hausse du nucléaire

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Nucléaire, on arrête ou on continue ?

Sylvestre Huet, journaliste scientifique

  L’information de qualité sur l’énergie nucléaire est rare. Le citoyen est ballotté entre la publicité des entreprises et la propagande des partis politiques et des associations. Leurs choix pro- ou antinucléaire ne changeant pas grand-chose à l’affaire. D’où l’intérêt de l’ouvrage que nous abordons ici.
  L’auteur livre en effet de très nombreuses informations. Il ne cache pas son opinion, défavorable à cette source d’énergie. Mais reconnaît dès son introduction que l’opinion opposée peut se fonder sur les mêmes faits. 
 
 Antoine de Ravignan, Nucléaire, stop ou encore?, Les Petits Matins, éditeur, mars 2022


  Antoine de Ravignan [rédacteur en chef adjoint d'Alternatives Économiques] a également l’élégance de ne pas cacher ses opinions en économie politique, il trouve par exemple qu’un « soutien public au bénéfice d’une entreprise particulière, qui plus est monopolistique, est, heureusement, interdit en droit européen ». Le lecteur pourra, lui, trouver cette pratique européenne conduisant à la destruction des entreprises de service public, surtout lorsqu’elles sont très majoritairement la propriété de la nation, 84 % pour EDF, plutôt malheureuse.

Le pari des renouvelables

  Le raisonnement de l’auteur est assez simple. Il fait le pari que le développement des énergies renouvelables, éolien et solaire pour l’essentiel, couplé à celui de technologies permettant de faire face à l’intermittence du vent et du soleil, associé à une réduction des consommations, permettra de se passer aisément du nucléaire. Par ce pari, il affirme que la politique climatique nécessaire n’a pas besoin de cette énergie, certes décarbonée, pilotable, puissante et abondante… mais jugée non seulement dangereuse mais trop lente à déployer et trop chère.

Exactitudes et inexactitudes
  Le livre comporte de très nombreuses informations exactes… Par exemple :
  – que la décision allemande de sortir du nucléaire date de 1998, et non d’après Fukushima ;
  – que le coût d’un accident nucléaire en France serait de plusieurs centaines de milliards d’euros, annihilant tout l’avantage économique de cette source d’énergie ;
  – que l’endettement d’EDF provient en partie de ses aventures américaines, dont les pertes se comptent en milliards, et des emprunts pour s’implanter en Europe : Grande-Bretagne, Italie, Belgique…,. Des aventures directement provoquées par la politique imposée par les gouvernements qui ont poussé à la mise en concurrence des producteurs d’électricité en Europe. En revanche, on eût aimé que l’auteur rappelle les dizaines de milliards pris par l’État à EDF sans aucune justification économique et capitalistique, puisque EDF a autofinancé la construction de ses réacteurs nucléaires ;
  – que l’usine du Creusot Forge a durant longtemps falsifié des dossiers de fabrication de pièces pour l’industrie nucléaire. On eût aimé que l’auteur donne l’information sur la fin, technique et non judiciaire, de l’histoire, aucune des pièces n’ayant montré de défaut la rendant inapte à sa fonction.



Les EPR de Taishan : la Chine prévoit de disposer d’au moins 150 GW de puissance installée dès 2035. L’Inde a 23 réacteurs en exploitation et 6 en construction. Il est fort imprudent de prévoir un déclin de cette source d’énergie à long terme au regard des énormes besoins mondiaux en électricité bas carbone.

Et d’autres qui ne le sont pas du tout. En voici quatre exemples.
  1. Si l’Autorité de sûreté nucléaire [ASN] a délivré l’autorisation de mise en service de la cuve de l’ EPR de Flamanville, ce n’est pas parce que « mise devant le fait accompli » mais c’est après l’examen par les membres du groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires du dossier technique.
  2. L’auteur fait un récit théorique d’un accident majeur avec fusion du cœur du réacteur en citant comme exemple Fukushima et Three Miles Island. Il écrit « le corium1 atteint le radier […] À ce stade ce sont d’énormes quantités de produits radioactifs qui […] se diffusent via les nappes phréatiques ». L’ennui, c’est que ni à Three Miles Island, la cuve n’a pas été percée, ni à Fukushima, les radiers [dalle de béton qui constitue la base du bâtiment du réacteur], très épais, n’ont pas été traversés, ce scénario ne s’est réalisé. À Fukushima, les radioéléments ont été emportés par les flux d’eau s’échappant du bâtiment, et non en raison d’un radier percé.
  3. Écrire que la perspective d’un besoin d’électricité de 1 000 TWh par an, donc le double de la situation actuelle, en 2000 a fondé « le programme électronucléaire du milieu des années 1970 par EDF » est une fable.
  4. Écrire que le plan Messmer de 1974 visait un parc de 175 réacteurs en France en 2000 est une fable. Le plan Messmer se limitait aux 16 premières commandes d’EDF pour des réacteurs de 900 MW. EDF n’a jamais commandé à l’industrie un seul réacteur nucléaire de plus que ce qui a été réellement construit. Elle a même pu intégrer dans son parc ceux commandés par l’Iran du Shah à Gravelines en 1979.

Expertise
  M. de Ravignan livre une réflexion très intéressante sur la question cruciale de la confiance en l’expertise publique, sur laquelle les citoyens et les responsables politiques, et industriels, doivent pouvoir compter, en particulier celle de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire : IRSN. Il souligne à quel point elle est nécessaire et qu’elle est aujourd’hui transparente. Les experts « critiques », les ONG opposées au nucléaire, dit-il, s’appuient sur les mêmes faits… Mais pourquoi, alors, semer le doute, comme avec cette formulation insultante pour le collège qui dirige l’ASN prétendant qu’il a autorisé la mise en service de la cuve de l’ EPR car « mis devant le fait accompli » ?
  En réalité, l’ASN est certainement l’autorité de sûreté la plus sévère du monde, comme le montrent de nombreuses décisions qui ont coûté ou vont coûter des dizaines milliards à EDF pour renforcer la sûreté des réacteurs à l’occasion de leur passage au-delà de quarante ans. Un effort et des sommes supérieurs à ceux des exploitants des États-Unis qui, pour des réacteurs très similaires, ont déjà obtenu de leur autorité les décisions permettant d’aller jusqu’à soixante ans d’exploitation.
  Il est d’ailleurs assez étrange que l’auteur, lecteur très attentif des documents de l’ IRSN, souligne les progrès considérables en radioprotection des travailleurs dans les centrales d’EDF sans en tirer aucune conclusion sur ce que signifie cette évolution positive.

Faits et opinions
  Il est fort dommage que l’auteur n’ait pas poussé au bout sa volonté de vérifier les faits sur lesquels il fonde son opinion.
  Entraîné par sa conviction que le retraitement des combustibles usés à La Hague est diabolique, il se laisse aller à écrire que « la poursuite ininterrompue du retraitement a abouti aujourd’hui à des stocks phénoménaux de matières radioactives ». Il parle, à cet endroit, du plutonium et de l’uranium contenus dans ces combustibles usés. Mais son affirmation est dénuée de sens. Aucun atome de plutonium ni d’uranium n’est produit par le retraitement opéré à La Hague. L’usine de La Hague ne fait que séparer les radioéléments, pour refabriquer des combustibles MOx d’un côté et vitrifier les déchets nucléaires ultimes de l’autre : elle n’en produit aucun.
  Parfois, il se laisse emporter par ses convictions dans des raisonnements contredits par les faits. Ainsi, dans son introduction, affirme-t-il que « l’État finira par renoncer à lancer de nouvelles unités, le nucléaire étant devenu beaucoup trop cher par rapport au gaz, dont les cours, qui suivent ceux du pétrole, sont retombés au plus bas depuis la seconde moitié des années 1980 ». Le parc nucléaire fournissait en 2000 près de 77 % du total de la production d’électricité française. Le prix du gaz n’a rien à voir dans cette affaire, d’autant plus qu’un calcul de ce type devrait anticiper presque un demi-siècle — la durée de vie typique d’un réacteur nucléaire — de prix de cet hydrocarbure totalement importé pour être conduit.
  L’affirmation, reprise du réseau Sortir du nucléaire, selon laquelle « la population française n’a jamais été consultée sur le choix du nucléaire » n’est également pas recevable. Les arguments pour ou contre ont toujours existé dans l’espace public, la presse, les partis, les ONG, les manifestations de rue, avec une permanence et une force qui ne trouvent aucun égal pour les autres sources d’énergie. En réalité, l’énergie nucléaire est celle qui a connu le plus de débats publics, de prises de position publiques de candidats aux élections, entre citoyens, suscitant de nombreuses ONG opposées à cette technologie et dont l’expression a toujours été largement présentée par la presse.

Climat et nucléaire
  Le raisonnement consistant à déclarer le nucléaire « secondaire » dans la question climatique est également étrange. Il est du même type que celui qui prétend que la France n’a pas à faire d’efforts pour réduire ses émissions puisqu’elles ne pèsent qu’environ 1 % du total mondial. Dénoncer cette argutie stupide — il suffit de diviser la population mondiale en 100 parties de même taille, de considérer que chacune ne doit rien faire puisqu’elle ne pèse que 1 %… et du coup personne ne fait rien — semble d’évidence. Mais si 1 % des émissions c’est important, par quelle opération intellectuelle les près de 10 % de la production d’électricité mondiale, décarbonée grâce au nucléaire, deviendraient négligeables ? En outre, et surtout, ce pourcentage varie énormément — de 0 à 67 % — suivant les pays, ce qui rend le sujet inutile ici et majeur là.

Tour du monde
  Antoine de Ravignan souhaite voir le nucléaire disparaître. C’est respectable, mais prendre ses désirs pour des réalités n’est jamais une bonne idée. Sa vision de l’état de cette énergie dans le monde, qu’il voit en déclin irrémédiable, n’est pas confirmée par les faits.
  Faisons un rapide tour d’horizon, non exhaustif.
  La Chine, le pays le plus peuplé du monde, prévoit de disposer d’au moins 150 GW de puissance installée dès 2035.
  L’Inde, le deuxième pays le plus peuplé, a un programme nucléaire avec 6 réacteurs en construction en sus des 23 en exploitation.
  Les États-Unis ont validé en Chine leur concept innovant AP1000 avec 4 réacteurs en fonctionnement. Le président Biden vient de faire voter un soutien de 6 milliards de dollars aux centrales nucléaires en fonctionnement. L’industrie des États-Unis s’organise pour la construction de réacteurs modulaires.
  La Russie accélère son programme de construction de réacteurs, dans le pays et à l’étranger, bien que la guerre menée en Ukraine lui ait fait perdre un contrat finlandais, et dispose du plus puissant réacteur à neutrons rapides au monde.
  La Turquie, qui n’en avait pas, construit 3 réacteurs.
  La Corée-du-Sud a construit la première centrale nucléaire des Émirats arabes unis et elle va ajouter 4 réacteurs aux 24 déjà opérationnels chez eux.
  La Grande-Bretagne affirme vouloir disposer de 25 % de son électricité à base de nucléaire d’ici à 2050, avec 8 réacteurs supplémentaires en sus des 2 EPR en construction par EDF à Hinkley Point.
  La Pologne a lancé un appel d’offres pour 6 réacteurs. Etc.
  En résumé, si le rythme actuel de construction de réacteurs nucléaires dans le monde est très inférieur à l’essor rapide des années 1970 et 1980, il est fort imprudent de prévoir un déclin de cette source d’énergie à long terme face aux énormes besoins en électricité bas carbone du monde.
  L’industrie nucléaire fait face à des difficultés réelles, dont certaines proviennent d’un effet d’échelle à l’envers : ses coûts sont dépendants d’un effet de série minimum en raison de l’énormité des équipements nécessaires à la fabrication de ses composants essentiels. Et, comme l’avait montré la construction du parc nucléaire français et le montre aujourd’hui celle du parc chinois, les délais et coûts des chantiers sont maîtrisés lorsque ces derniers sont suffisamment nombreux.
  Les coûts de production des renouvelables ont effectivement connu une baisse spectaculaire. Mais un regard moins limité à la France, plus circonspect et moins unilatéral sur les avantages et inconvénients de la production électronucléaire comme des énergies renouvelables conduit à des conclusions beaucoup plus nuancées que ce parti pris. Mélange de métal et de combustible en fusion.

Sur le Web 

Ce que Paris a vu ; Souvenirs du Siège de 1870-71, épisode IX

Précédemment
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   Il nous donna ce soir-là un dîner dont je demande la permission de rapporter le menu, car ce sera la meilleure manière de faire comprendre aux générations nouvelles comment on se nourrissait alors, dans un milieu relativement riche et heureux, à Paris.
  Je dois dire tout d'abord que chacun apportait son pain avec soi, quand on dînait en ville. Le rationnement interdisait, en effet, toute prodigalité, toute libéralité même, sur ce point, et les gens les plus élégants — allaient le plus simplement du monde s'asseoir à la table de leurs amis, avec une miche sous le bras.
  Miche horrible! Miche innommable!
  On avait épuisé les soldes de farine convenablement blutée ; on avait vidé tous les sacs de mélanges honorables ; les boulangers de la ville ne pouvaient plus fournir à leurs clients que des pains gluants et fétides, où l'on trouvait de la paille hachée, de la balle d'avoine, de la ficelle, du gravier, des noyaux... — véritable râclure de tiroirs, de caisses et de mannes!
  Cela était cuit à peine, sans avoir pu être pétri. Quand on essayait de tremper la soupe avec cette mixture, elle tombait au fond du pot, ne laissant surnager que des fétus non comestibles.
  Les troupes étaient mieux servies. Les boulangers militaires vivaient encore sur des résidus de farines impures mais mangeables. Accoutumés à brasser des pâtes plus grossières, ils se tiraient mieux de leur impossible besogne. Aussi chacun fit-il la fête, à la table d' Hippolyte Cogniard, au gros morceau de pain de troupe que j'avais pris soin d'apporter. Le reste fut dédaigné.

***

  Nous eûmes un pot-au-feu au riz : c'est-à-dire que, dans de l'eau très bouillante, salée et poivrée, la cuisinière avait versé un peu d'huile, en tournant très fort sa cuiller [ " les deux graphies, cuillère et cuiller, sont admises ; cuillère et cuiller se prononcent de la même façon... " ; Larousse] . Cela donnait un bouillon où le maître de la maison, nous fit orgueilleusement observer qu'il y avait " des yeux ".
  Avec du riz, dont on ne manquait pas encore, cela, mon Dieu! pouvait passer.
  On nous avait annoncé un hors-d’œuvre. Nous le vîmes avec angoisse prendre place, après le potage. — C'était un beau rat, cuit à l'étouffée, tout rouge dans un ravier, où il était dressé avec la queue en trompette et du persil, rareté, autour du museau.
  Personne de nous n'eût le courage d'en manger.
  Nous eûmes ensuite un plat d'entrée : du riz sauce madère, avec des croûtons qu'aucune dent ne put entamer.
  Puis ce fut le plat de résistance : un entrecôte [autrefois, parfois au masculin] de cheval, pour six. Cogniard eut la loyauté, au moment où on le servit, de nous faire remarquer que nos porte-couteaux étaient figurés par des éperons placés auprès de nos assiettes.
  Après cela, nous retombâmes dans le riz :
  Riz en croquettes, pour légumes ;
  Riz au vinaigre et aux câpres, en guise de salade ;
  Riz en gâteau, avec du sucre, comme dessert......
  Finalement, notre hôte, l’œil animé par ce long repas, se leva en tenant un verre de bon vin qu'il nous offrait en dédommagement.
  — Mes chers amis, nous dit-il, je m’excuse de vous avoir aussi modestement traités. C'est un festin digne des Amazones [" Dans la mythologie grecque, les Amazones étaient des guerrières légendaires qui occupaient le pourtour de la mer Noire et les terres plus à l'est... " ; source], qui, dit-on, mangeaient leur coursier quand elles ne pouvaient autrement se nourrir. Consolez-vous, d'ailleurs! Si nous nous revoyons autour de ma table, avant que Paris succombe, je vous ferais manger mieux : je vous ferai manger... la selle!
  Comme on riait!


Illustration d'une scène de combat entre Amazones et Grecs sur un lécythe, récipient à huile, en terre cuite datant du 5e siècle avant notre ère. Connues sous le nom d' Amazonomachie, ces scènes étaient très populaires dans l'art grec. Metropolitan Museum of Art, New York. PHOTOGRAPHIE DE Met, Scala, Florence. Source

  C'est cela qui nous a soutenu si longtemps ; c'est d'être gais et d'espérer quand même.
  La ménagère qui croyait avoir découvert une tête de veau, dans un coin des halles, de grand matin, et qui voyait fondre cette tête dans l'eau de sa marmite dès qu'elle la mettait à cuire, — car cette tête était en gélatine ;
  L'acheteur, ingénieux, qui trouvait une " graisse parfaite ", chez Castellano, devenu marchand de denrées, et qui s'apercevait que cette graisse, excellente pour enduire les bottes, était réfractaire à toute cuisine sérieuse :
  Le tueur de moineaux qui guettait toute une journée d'innocentes bestioles, posté avec une canne-fusil auprès d'un groupe d'arbres et qui devait rentrer bredouille dans sa maison sans pain ;
  Le chasseur de chiens qui ne réussissait pas à surprendre un seul des rares mâtins sans maître dont on vit de loin les silhouettes errantes ;
  Tous les affamés, tous les malheureux, tous les pauvres hères, ouvriers sans travail ou bourgeois sans foyer qui pullulaient dans Paris, étaient les premiers à rire de leur déconvenue, tout en se serrant le ventre.
  On se racontait avec admiration que M. Untel avait envoyé, au 1er janvier, des boîtes de douze pommes de terre, enrubannées de faveurs, à toutes les dames chez qui son couvert avait été mis dans l'année.
  On affirmait audacieusement que l'on connaissait une maison où l'on avait mangé, la veille, de l'éléphant du Jardin des Plantes, ou de l'antilope, ou même du lion...
  Paris raillait, se vantait, s'amusait pour tromper sa faim.
  Il y avait le matin, aux portes des boulangeries et des boucheries, gardées par des mobilisés, des queues de femmes, héroïques parfois sous les bombes, qui attendaient la distribution quotidienne : une poignée de haricots pour deux personnes, un peu de riz, un hareng saur.
  Et il y avait le soir, un peu partout, des gens qui affirmaient avoir fait un excellent repas.
  On maigrissait, à ce régime. Cependant, on était toujours vaillant. L'espoir était si tenace!
  On relisait avec attention les statistiques fournies par le Conseil de Défense par l'excellent et fidèle Joseph Magnin [Pierre-Joseph, 1824-1910 ; maître des forges, député de la Côte-d'Or, 1863-1870 ; Sénateur inamovible, 1875-1910 ; Gouverneur de la Banque de France, 1881-1897 ; ministre de l'Agriculture et du Commerce 1870-1871 ; directeur politique du Siècle, 1877 ; ministre des Finances, 1879-1881 ; " ... fait aboutir d'importantes réformes fiscales concernant le timbre des affiches, loi du 30 mars 1880, et surtout les patentes : loi du 15 juillet 1880. Le décret du 2 juillet 1881, relatif à la taxe légale sur les huiles et les essences de pétrole et des schistes importés, jette les bases de la fiscalité pétrolière. Auparavant, il a fait supprimer les droits de navigation intérieure. Pour financer le programme de grands travaux d'équipement lancé par de Freycinet, il émet en mars 1881 un emprunt d'un milliard de francs en rentes perpétuelles 3%. Associé à la création de la caisse d'épargne postale, loi du 9 avril 1881, il fait voter le tarif général des douanes : loi du 6 mars 1881. Enfin il préside la troisième conférence monétaire internationale qui se tient à Paris en avril 1881 " ; source], ministre du Commerce. On y voyait que Paris avait encore du pain pour quinze jours, de la viande pour dix — en sacrifiant, il est vrai, les chevaux de l'artillerie, car il n'en avait plus d'autres — des légumes secs pour une semaine, du beurre rance pour deux jours...
  Et l'on disait : " Nous pouvons tenir encore! "
  Et l'on tenait!


Pierre-Joseph Magnin. © Bibliothèque nationale

XII


Les clubs et leurs orateurs. — Les inventions mirifiques pour défendre Paris. — Les patriotes de l' Internationale. — " La lutte à outrance. "

  On a souvent parlé, depuis quarante ans, des clubs ouverts à Paris, pendant le siège, et l'on a généralement raillé les grandes dépenses qui s'y firent d'éloquence obsidionale et d'esprit inventif.
  On a eu tort.
  Ces clubs n'ont fait aucun mal, et peut-être ont-ils réalisé au contraire un peu de bien, en aidant une population ardente et dont on utilisait fort mal le courage, à se figurer qu'elle servait efficacement la défense nationale. Ces assemblées périodiques, régulières et le plus souvent cordiales et pacifiques, ont été la soupape nécessaire de l'opinion publique. Même les plus violentes n'ont pas causé d'émeutes, après le 31 octobre : les explosions avaient lieu à huis-clos.
  Et puis, elles ont été fort amusantes. En dehors des orateurs politiques, dont les discours étaient attentivement écoutés, surtout quand ils apportaient aux auditeurs quelques renseignements nouveaux sur les faits de guerre, en même temps que les vues d'ensemble sur l'état de l' Europe, il y avait les inventeurs d'engins destinés à pulvériser, empoisonner, foudroyer ou noyer les ennemis qui assiégeaient la capitale.
  Ces inventeurs-là, c'était surtout au club Valentino, rue Saint-Honoré [appelé auparavant le bal Valentino ou salle Valentino ou Valentino, du nom de son créateur, le chef d'orchestre français Henri Valentino ; c'était une très grande et célèbre salle de bal située au n° 251 ; durant le siège, l'établissement, dont Henri Valentino avait déjà quitté la direction, 1865, accueillit le Club de la Délivrance, pour quelques réunions ; il ferma définitivement ses portes en 1890], ou bien à la Porte-Saint-Martin [théâtre construit pour recevoir l' Académie royale de Musique, 1781-1794 ; fermé plusieurs années, il est vendu en tant que bien national, 1799 ; à partir de 1814, il devient, sous son nom actuel, une référence pour le ballet ; rouvert après des faillites, 1840-1851 et 1868, il sera entièrement détruit par un incendie durant la " semaine sanglante ", 21-28 mai 1871, pendant la Commune, puis reconstruit au même endroit] qu'ils se produisaient.
  Il y en avait qui mettait le public en joie.
  Par exemple, l'un deux expliquait, avec force gestes qui lui permettaient de se passer d'un tableau noir pour tracer à la craie le schéma de son opération, qu'un obus se partageant toujours, quand il éclate, en un certain nombre de morceaux, rien n'était plus simple que de rattacher d'avance chacun de ses fragments, " par des fils de laiton se déroulant à mesure ", à la pièce de canon qui l'aurait projeté sur l'ennemi. Dès lors, il était facile d'actionner une pile " un peu après " avoir tiré le coup, afin qu'une formidable décharge électrique frappât tous les êtres vivants dans le cercle immense tracé par les éclats.
  Cet inventeur, je ne sais pourquoi, appelait son invention " le doigt prussique "!
 

Le bal Valentino à Paris


Le théâtre de la Porte-Saint-Martin détruit durant la Commune.

***

  Un autre, d'aspect farouche et triste à la fois, comme un grand esprit méconnu qui mesure amèrement sa misère imméritée à l'heureuse fortune qu'on voit à tant de gens dont l'esprit est borné, se présenta un soir à la tribune de la Porte-Saint-Martin, regarda le public avec un évident mépris et haussant silencieusement les épaules...
   — Parlez, parlez! lui cria-t-on.
  À la fin, il se décida :
  — Vous voulez des canons? fit-il d'une voix sombre. Vous avez tous donné vingt-cinq centimes, en entrant dans cette salle, et vous allez aussi quelquefois à des représentations de gala que l'on organise pour payer la fonte de nouvelles pièces destinées à la Défense...
  — Eh bien?... Après?... demandèrent quelques impatients.
  — En bien, vous ne vous apercevez pas, reprit-il d'une voix tonnante, que vous foulez aux pieds, chaque jour, des centaines, des milliers de canons qui sont tout prêts et qui n'attendent pour vomir la mort sur les Allemands que d'être placés sur des affûts et de rouler vers les remparts!...
   Stupeur dans la salle!
  — Où sont-ils? Où sont-ils? vociféra l'assistance entière.
  — Creusez la terre de vos rues et de vos boulevards, reprit l'orateur. Vous en retirerez des conduites de gaz qui ne vous servent plus à rien, puisque cette salle même est éclairée au pétrole. Ces conduites sont le plus souvent droites, — excepté toutefois dans les tournants de la canalisation. Bouchez hermétiquement l'une de leurs extrémités. Chargez-les de poudre : voilà de quoi couvrir de projectiles toutes les armées de Guillaume!...
  Après avoir dit cela, le pauvre homme regarda d'un air triomphant ceux qui l'écoutaient. Les rires fusaient de toutes parts ; il n'en avait cure. Il voyait sans doute en imagination défiler devant lui cette artillerie d'un nouveau genre, faisant un cortège belliqueux à sa démence heureuse. Il fallut doucement l'arracher de la tribune où il se cramponnait. Il s'en alla enfin, sans avoir compris qu'on se moquait, et se perdit en hochant la tête au milieu de la foule.

***

  Il y en avait d'autres qui écrivaient aux journaux. L'un d'eux adressait, dès le 22 septembre 1870, au Petit Journal, les propositions suivantes :
  "... Vous avez démontré les services que peuvent rendre les aérostats captifs, au point de vue de la défense, mais vous n'en dites rien au point de vue de l'attaque...
  "... Voici mes idées :
  " 1° Relier aux aérostats captifs, ou bien rendre captifs eux-mêmes de petits ballons, veufs de tout personnel et lestés, au lieu de sable, par des tonnes de pétrole, bombes Orsini [du nom de son auteur, responsable de l'attentat contre Napoléon III, le 14 janvier 1858 ; Teobaldus Orsus Felice, 1819-1858, comte, révolutionnaire italien ; "... Le 13 mars 1858, à 7h du matin, les deux condamnés [Pierri accompagnait Orsini] à mort sont exécutés place de la Roquette, dans le calme et le silence de la foule « en présence de cette juste et légitime expiation » ... " ; source], matières explosives, inflammables, et qui à l'aide d'un fil parallèle aux câbles qui les retiennent, déverseraient le contenu de leur nacelle, formant une seule masse sur les ennemis, alors qu'ils s'avanceraient sous les murs de Paris.
  " 2° Les Russes ont dû le salut de Sébastopol au barrage de leur port. Ne pourrait-on pas avoir préalablement rompu les digues de la Seine, faire un barrage, en coulant, chargés de débris de démolition, etc., nos vieux pontons et nos lavoirs?... "
  Ces imaginations étaient sérieusement discutées par Thomas Grimm [patronyme d'un journaliste / éditorialiste, fictif, inventé par la rédaction du Petit Journal] qui se donnait beaucoup de mal pour démontrer à son correspondant qu'il y avait de nombreuses chances pour que le contenu de ses ballons incendiaires tombât " en une seule masse ", non sur les ennemis, mais sur les défenseurs de Paris.


Petite bombe " Orsini ", comme celles utilisées lors de l'attentat contre l' Empereur Napoléon III. Source


L'attentat d' Orsini devant la façade de l'Opéra le 14 janvier 1858, par H. Vittori © Musée Carnavalet Histoire de Paris


Portrait de Felice Orsini. Peinture de Louis Bucheister. Italie. Huile sur toile. Paris, Musée Carnavalet. © AFP / JOSSE / LEEMAGE

 
 
Le compte rendu de l’exécution d’ Orsini et de Pierri, le 13 mars 1858. Source

***

  J'ai dit que les clubs avaient été une soupape nécessaire. Voici une preuve bien frappante que leurs éléments les plus violents et les plus révolutionnaires ne combattaient, en définitive, à cette époque, et même aux derniers jours du siège, que pour l'efficacité de la Défense nationale.
J'ai sous les yeux, en écrivant ceci le numéro du 16 janvier 1871, 28 nivôse, an 79 [l' an 79, est la période pendant laquelle le calendrier républicain a été rétabli, au moins à Paris, dans les années 1870 et 1871 du calendrier grégorien] de LA LUTTE À OUTRANCE, Journal du Club de l' École de Médecine ;
  TRIBUNE DE L'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS
  J'y lis une " déclaration des délégués des vingt arrondissements de Paris ", déclaration délibérée en assemblée générale, le dimanche 15 janvier. On peut en blâmer tels ou tels termes, mais il est impossible de nier que le plus pur patriotisme inspirait les rédacteurs de ce document. Je le crois intéressant à reproduire :
  DÉCLARATION DES DÉLÉGUÉS DES VINGT ARRONDISSEMENTS
  Dès le lendemain du 4 septembre, les patriotes-républicains les plus énergiques n'ont cessé de réclamer : d'abord l'occupation, autour de Paris, des points stratégiques indispensables à la protection de la capitale ; un réquisitionnement, et un rationnement général, et l'envoi de commissaires dans les départements pour l'armement universel, pour la levée en masse. Si le gouvernement ne s'y fût point systématiquement refusé, nous ne serions pas livrés au bombardement, menacés de la famine et abandonnés à nos seules forces.
  Aujourd'hui même, il est urgent d'ouvrir gratuitement aux habitants des quartiers bombardés dans les quartiers moins exposés, les locaux nécessaires, avant tout ceux de l' État et des riches déserteurs ; — d'opérer la distribution gratuite du pain et du bois ; — et de ne point livrer à l'abattoir les chevaux de l'armée, si l'on veut éviter le sort de Metz.
  Mais le Gouvernement ne fera pas plus demain ce qu'il faut, qu'il ne l'a fait hier. Il nous accule à la famine, sans rien tenter de sérieux pour débloquer Paris.
  Des généraux, placés sous le coup de soupçons les plus terribles, sont impuissants à commander.
  La pire chose est d'attendre passivement la mort à domicile.
  Mais nos gouvernements n'ont trouvé d'énergie que contre les républicains arbitrairement incarcérés.
  La Commune de Paris est le suprême espoir de la défense. Mais, pour que son action soit efficace, il faut qu'elle ne soit point installée in extrémis.
   Que le peuple de Paris y songe!
  Il serait trop humiliant de voir Paris pris par sa capitulation ou de vive force, alors qu'il compte plusieurs centaines de milles hommes armés et résolus dans ses murs.
  Voilà ce que nous tenions à honneur de déclarer, en ce moment suprême, à la veille peut-être de la honte ou de la mort.
  Ainsi délibéré en assemblée générale, le dimanche 15 janvier 1871.
  Les Délégués des vingt arrondissements : suivent les signatures.
  Ce n'était là, évidemment, de la part de ces hommes, qui devaient former deux mois plus tard, le Comité Central, puis la Commune de Paris, que l'expression d'un patriotisme très sincère, car la LUTTE À OUTRANCE portait au-dessous de son titre cette manchette significative :
" La France ne traite pas avec l'ennemi qui occupe son territoire. "
 
 
Affiche rouge, signée par les délégués des vingt arrondissements de Paris, — 6 janvier 1871 — proclamation au peuple de Paris pour dénoncer la faillite du gouvernement du 4 septembre. Les délégués des vingt arrondissements de Paris :
Adoué, Ansel, Antoine Arnaud, J.-F. Arnaud, Edm. Aubert, Babick, Baillet père, A. Baillet, Bedouch, Ch. Beslay, J.-M. Boitard, Bonnard, Casimir Bouis, Louis Bourdon, Abel Bousquet, V. Boyer, Brandely, Gabriel Brideau, L. Caria, Caullet, Chalvet, Champy, Chapitel, Charbonneau, Chardon, Chartini, Eugène Chatelain, A. Chaudet, J.-B. Chautard, Chauvière, Clamouse, Claris A., Clavier, Clémence, Lucien Combatz, Julien Conduche, Delage, Delarue, Demay, P. Denis, Dereux, Dupas, Durins, Duval, Duvivier, R. Estieu, Fabre, F. Félix, Jules Ferré, Th. Ferré, Flotte, Fruneau, C.-J. Garnier, L. Garnier, M. Garreau, Gentilini, L. Genton, Ch. Gérardin, Eug. Gérardin, Gillet, P. Girard, Giroud-Trouillier, J. Gobert, Albert Goullé, Grandjean, Grot, Henry, Fortuné Henry, Hourtoul, Alph. Humbert, Jamet, Johhannard, Michel Joly, Jousset, Jouvard, Lacord, Lafargue, Laffitte, A. Lallement, Lambert, Lange, J. Larmier, Lavorel, Leballeur, F. Lemaître, E. Leverdays, Armand Lévy, Lucipia, Ambroise Lyaz, Pierre Mallet, Malon, Louis Marchand, Marlier, J. Martelet, Constant Martin, Maullion, Léon Melliet, X. Missol, Tony Moilin, docteur, Molleveaux, Montell, J. Montels, Mouton, Myard, Napias-Piquet, Émile Oudet, Parisel, Pérève, H. Piednoir, Pillot, docteur, Pindy, Maurice Portalier, Puget, D.-Th. Régère, Retterer aîné, Aristide Rey, J. Richard, Roselli-Mollet, Édouard Roullier, Benjamin Sachs Sainson, Sallée, Daniel Salvador, Th. Sapia, Schneider, Seray, Sicard, Stordeur, Tardif, Tessereau, Thaller, Theisz, Thiolier, Treillard, Tridon, Urbain, Vaillant Ed., Jules Vallès, Viard, Viellet. Source

XIII


Les uniformes des francs-tireurs. — L'éclairage public. — Retards néfastes apportés au rationnement. — Les découvertes de farines cachées. — Les pommes de terres pourries. — Admirable résignation de la population. — Sa confiance obstinée. — Ses déceptions. — Les bombes allemandes au Jardin des Plantes.
 
  On a beaucoup parlé aussi de l'orgie d'uniformes à laquelle se livraient les corps francs de la Capitale. Il faut en rabattre : les exagérations, l'abus du pompon, des galons et de la fantaisie n'ont pas été aussi grands que l'on a dit.
  Les polonais d'opéra-comique et les éclaireurs de la Mort ne sont venus que plus tard sous la Commune ; mais le Paris du siège n'a joué en aucune façon la comédie. Il a fait son devoir tout simplement, sans forfanterie et sans affection, avec une bravoure qui a été parfois de l' héroïsme.
Les gens qui ont, après coup, cherché ces ridicules ont fait preuve de mauvaise foi. C'était ce qu'on appelait alors des " francs-fileurs " [fuyards ; "... Déjà vidés lors du siège prussien, les beaux quartiers sont désertés par leurs habitants. Ces derniers fuient la disette, la conscription instaurée par les fédérés et — déjà — tentent de se placer sous la protection de la bannière étoilée ! [...] Après que, le 18 mars 1871, Thiers a tenté de faire enlever les canons de la Garde nationale, Paris présente un visage multiple. À l'ouest de la capitale, la bourgeoisie se replie dans une neutralité passive, parfois hostile ou défiante. [...] La proclamation de la Commune de Paris à l'hôtel de ville, le 28 mars, va lever les dernières hésitations. [...] Autant de craintes qui justifient à nouveau le départ de Parisiens vers la banlieue et la province... " ; source]. Il leur a plus, après leur retour dans la Capitale, d'excuser leur défection au yeux des uns et même de faire croire aux autres qu'ils avaient rempli leur devoir de Parisiens, en colportant d'absurdes légendes sur le " cabotinage " de la Défense et sur le " débraillé " des défenseurs.
  Il était facile et tentant lorsqu'on avait été absent, de prétendre que c'était les présents qui avaient tort!
  Je voudrais que ces boulevardiers, c'est ainsi qu'ils s'intitulaient déjà, fussent condamnés, seulement pendant une semaine, à vivre maintenant comme tout Paris a vécu pendant les mois de décembre 1870 et janvier 1871. Au point de vue de la nourriture, j'en ai assez dit précédemment. Je m'en voudrais cependant de passer sous silence le témoignage d'un officier de belle humeur qui a fait un jour, à Bismarck lui-même, lors des négociations finales, le récit qu'on va lire :
— " Le moment le plus intéressant du jeûne a-t-il déclaré1 a été le moment où nous avons commencé à manger le Jardin des Plantes. La chair d'éléphant coûtait 20 francs le kilogramme et avait d'ailleurs le goût du bœuf. Nous avons eu des filets de chameau et des côtelettes de tigre..., ? Un marché de chien s'est tenu rue Saint-Honoré et la viande y a coûté 2 fr. 50 le kilogramme. Aussi, les derniers jours, n'a-t-on pas pu voir un chien dans Paris ; dès qu'on en apercevait un, on lui faisait immédiatement la chasse à travers les rues. De même les chats!... Si un pigeon se montrait sur un toit, il occasionnait un rassemblement... Il n' a guère que les pigeons-voyageurs qui aient été épargnés. Pour être voyageurs, un pigeon devait avoir neuf plumes à la queue. S'il n'en avait qui huit, on disait : " C'est un pigeon civil! " et il subissait le sort des autres. Je connais une dame qui s'est écriée : " Jamais je ne mangerai plus de pigeon, car je croirais toujours avoir mangé un facteur. "

***

  Paris subissait bien d'autres privations, qui eussent probablement affecté les francs-fileurs et les sceptiques, s'ils avaient eu le courage de les partager.
  Figurez-vous ces boulevards, qui faisaient la renommée de la grande ville, absolument déserts et livrés à l'obscurité presque complète de cinq heures du soir à sept heures du matin! De loin en loin, une lampe à pétrole fumait dans la cage d'un réverbère.
  Plus de gaz!
  Plus de voitures de place!
  Plus d'omnibus!
  Pas une devanture de magasin ouverte, si ce n'est celles de quelques rares cafés où l'on consommait des boissons chaudes à la lueur de lamentables quinquets [" Lampe à huile à double courant d'air, dont le réservoir est situé à un niveau supérieur à celui de la mèche : antérieurement il était sous la flamme ou à la même hauteur. La mèche est creuse, ce qui permet à l'air de circuler au sein de la flamme, donnant ainsi un meilleur éclairage et un minimum de fumée. Le quinquet est surmonté d'une cheminée de verre qui canalise également l’air autour de la flamme et assure le tirage. Il fut inventé en 1782 par Ami Argand, 1755-1803, physicien et chimiste genevois, et commercialisé par Antoine Quinquet, 1745-1803, apothicaire à Paris. On a d'abord dit " lampe à la Quinquet ", puis par simple antonomase " quinquet ". [...] Métaphoriquement le mot signifie également œil, surtout à travers l'expression ouvrir ses quinquets " ; source].
 
 
Un quinquet

  La circulation intense de nos grandes artères urbaines avaient disparu. On allait aux provisions — c'est-à-dire à la recherche des provisions — ou bien l'on se rendait à l’exercice, à la faction, aux avant-postes. La rue ne s'animait un peu que lorsqu'un régiment y passait, avec ses tambours et ses clairons, faisant apparaître aux vitres des étages les pâles figures des femmes et des enfants, soudain réveillés, avec des regards où brillaient un espoir.
  À la maison, plus de sucre : il coûtait 3 fr. 80 centimes le kilo!
  Plus de lait : les quatre mille vaches laitières conservées pour l'alimentation des enfants, des malades et des vieillards, venaient d'être livrées à la boucherie.
  Plus de viande que tous les trois ou quatre jours, la nécessité de conserver quelques chevaux pour le service de l'artillerie ayant obligé l'administration à délivrer le reste du temps aux ménagères un hareng-saur ou cinq centimètres de saucisson pour quatre personnes.
  Plus de pain ou à peine, le rationnement fixant à 300 grammes par jour la quantité de l’innommable mixture ainsi dénommée, où la farine de blé n'entrait plus que dans la proportion de 20 0/0.
  Plus de bois, le gaspillage ayant été très grand au début du froid, et nul ravitaillement n'ayant pu se faire dans les chantiers.
  Plus de charbon, quarante mille tonnes du précieux combustibles ayant été oubliées au Bas-Meudon dès le commencement du siège et les provisions accumulées dans les gares ou dans les usines à gaz ayant été consommées.
  Le riz lui-même se faisait rare. Paris n'avait plus, en réalité, que du vin, pour se soutenir.
  Ah! certes oui, j'aurais voulu les voir un peu soumis à ce régime, les bons indifférents, les égoïstes, les blagueurs qui se gobergeaient pendant ce temps en province, à l'étranger, le plus loin possible de leur devoir, et qui ne sont revenus dans leur pays que pour l'outrager, dans leur Paris que pour se moquer de lui!

***

  Pour palier un peu tant de misère, pour diminuer la famine et pour essayer de tenir quelques jours de plus, le Comité de la Défense, sur la proposition de ce brave et ingénieux Joseph Magnin, qui fut un si admirable intendant pour la ville assiégée, avait heureusement ordonné des perquisitions qui firent découvrir vers la fin de décembre d'assez grandes quantités de farine cachées par des accapareurs, des spéculateurs ou des poltrons. Cela permit de vivre quelques jours de plus.
  On trouva aussi des pommes de terre entassées dans des cachettes souterraines, dans des caves, dans des arrière-boutiques. Malheureusement, elles étaient déjà pourries, et ce fut même leur mauvaise odeur qui les dénonça... trop tard!
  La population, au milieu de tout cela, était admirable de résignation, de courage, et je dirai même de confiance. Elle ne s'indignait parfois contre le gouvernement que parce qu'il ne lui demandait pas assez de sacrifices, parce qu'il ne l'exposait pas assez au danger...
  Contre l'ennemi, par exemple, c'était autre chose : elle haïssait généreusement et n'avait, malgré les victoires allemandes, que du mépris pour sa façon de faire la guerre.
  Ce fut un éclat d'indignation, dans toute la ville, quand, le 10 janvier, un essaim de lourds obus prussiens s'abattit, avec précision voulue, au Jardin des Plantes et dans les quartiers d'alentour. Il y avait là des hôpitaux : la Salpêtrière, la Pitié ; il y avait dans le jardin même des ambulances ; il y avait des femmes et des enfants qui essayaient encore, profitant d'un relèvement inattendu de la température, d'un véritable dégel, même, de se promener et de jouer.
  Tout cela fut fauché!
  Il y eut quarante blessés, vingt tués, — tous des pauvres gens, des mères, des bébés!... Paris, qui ne comptait plus ses morts, fut pris par ceux-là d'une douleur infinie et d'une colère furieuse contre les meurtriers.

   À suivre

   Charles Laurent, Ce que Paris a vu, Souvenirs du Siège de 1870-1871, Albin Michel, 1914, pp. 133-153

1. Mémoires de Bismarck : Tome I, pages 290 et 291. 
 
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LANQUES-SUR-ROGNON : L'USINE ÉOLIENNE EST AUTORISÉE PAR LA PRÉFECTURE

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