jeudi 9 octobre 2014

L’expérience de Saint-Camille au Québec ou comment dynamiser un territoire par la force de la convivialité et de la réciprocité ?

Claude Llena; 25 novembre 2011
http://vertigo.hypotheses.org



« Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et bien intentionnés puisse changer le monde. De fait, c’est la seule force qui y soit parvenue ».

Margaret Mead, anthropologue étatsunienne (1901-1978).



1 Depuis que l’humanité existe les populations rurales ont été globalement plus importantes que les populations urbaines. Mais depuis quelques mois, la situation s’est inversée. Le nombre de ruraux baisse d’année en année et les effectifs de l’urbain ne cessent de progresser. Les mirages du travail salarié et de la consommation attirent les populations rurales qui ont bien du mal à impulser des dynamiques locales. Cependant, certaines expériences de prise en main des territoires ruraux par les acteurs sont porteuses d’espoir. C’est le cas du village de Saint-Camille au Québec1. Un article de Bernard Cassen dans le Monde diplomatique du mois d’août 20062, le film Saint-Camille, les irréductibles d’Isaac Isitan produit par Carole Pouliquin en 20113 et l’ouvrage de Jocelyne Béïque intitulé Saint-Camille, le pari de la convivialité 4, publié aux Éditions Écosociété de Montréal en 2011, ont médiatisé l’expérience. Au Canada, bien qu’ultra-minoritaire, ce modèle de développement rural commence à être connu. Comment analyser cette expérience ? Quel a été le rôle de la convivialité, de la réciprocité ?


1 Saint-Camille se situe au centre de la province de Québec au Canada, à 200 km à l’est de la ville de Montréal et à 250 au sud de la ville de Québec. Il s’agit d’un village typiquement rural dont la population perçoit un revenu médian annuel bien inférieur au reste du Québec puisqu’il se situe à 13 000 $ soit l’équivalent de 10 000 euros.



Saint-Camille, une pratique d’économie solidaire


2 Pour des raisons diverses, l’opposition entre agriculture industrielle (maïs, soja, blé, bétail) et agriculture de subsistance (maraîchage, auto-cueillette de fruits et légumes…) ne fait pas la particularité du village de Saint-Camille puisqu’elle est si fréquente dans les territoires ruraux. Non, la caractéristique du village est ailleurs. Elle se situe dans la façon dont la population a su enrayer le déclin démographique du territoire. En effet, à quelle régulation doit-on soumettre les territoires ruraux ? Si on les laisse au libre arbitre de la régulation marchande, dans un contexte de crise économique et sociale, la main invisible du marché va les condamner d’abord au déclin puis à leur disparition. La tendance était bien amorcée puisque pour Saint-Camille la population du village est passée de 1100 personnes en 1911 pour se stabiliser à un peu plus de 500 aujourd’hui. Entre temps, il y a eu la fermeture des entreprises de transformation et de commercialisation des produits agricoles et de l’exploitation forestière. Dans les faits, cela signifie la perte de nombreux emplois salariés. Les secousses de la mondialisation néolibérale et les relocalisations ont eu des conséquences majeures sur l’activité du territoire.

3 La seule régulation étatique ou non marchande aurait risqué de malmener les initiatives individuelles… En introduisant plus de bénévolat et de participation citoyenne ou réciprocitaire, Saint-Camille a développé une régulation hybride entre État, marché et société civile, fondement même de l’économie solidaire. En effet, depuis les travaux de Karl Polanyi 5 repris par Guy Aznar, Alain Caillé, Jean Louis Laville, Jacques Robin et Roger Sue 6, nous savons que l’économie est plurielle. Et c’est l’existence de cette pluralité qui garantit une démocratie vivante sur le territoire de Saint-Camille. Ainsi, y cohabitent :
  • une économie marchande présentée, entre autre par Adam Smith 7 et la théorie de la main invisible. Dans la pensée d’Aristote 8, cette sphère productive est le creuset de la chrématistique commerciale ;
  •  une économie non marchande où l’État régulateur prend en main une partie de l’activité économique.
4 Ces deux premières formes d’économies sont les plus visibles. Elles monopolisent les représentations productives, mais à côté de cela coexistent, sur nos territoires un ensemble d’activités souvent invisibles 9 qui participent à la vie démocratique. Les réalités quotidiennes se nourrissent alors de ces rapports de proximité. Assurément, une société totalement marchande serait invivable. D’ailleurs, les difficultés financières, économiques et symboliques du moment nous montrent à quel point il est pertinent de s’interroger sur ces questions de manière systémique.

5 Si avec Jean Michel Servet et Isabelle Guérin 10, nous pouvons affirmer que la monnaie est facteur de lien social, nous confirmons par ailleurs que le relationnel et la réciprocité le sont tout autant. En effet, notre quotidien se nourrit de pratiques réciprocitaires non monétaires qui alimentent les relations sociales et permettent de répondre à des besoins enchâssés dans la dimension anthropologique de la vie en collectivité. Pour autant, doit-on refuser de les voir ? Doit-on céder à l’économisme dominant ? En effet, au-delà de l’économie marchande et non marchande, l’observateur non dogmatique peut percevoir à Saint-Camille et ailleurs une : 
  1. économie domestique non monétaire qui englobe un ensemble d’activités à l’intérieur du foyer correspondant pleinement à la racine étymologique de l’économie : l’administration de la maison (oïkos : maison ; nomos : administration). Chez Aristote, il s’agit de la chrématistique naturelle 11 ;
  2. économie de la réciprocité. Le don, contre-don permettent une reconnaissance mutuelle, c’est sur cette dualité que s’appuie l’alchimie du don 12. Il ne convient pas d’ailleurs de rendre immédiatement, ce serait céder à la temporalité raccourcie du paradigme marchand. Mais la période de latence entre le don et le contre-don construit et alimente ce troisième pilier du paradigme de la réciprocité qui est la relation sociale 13. Ce temps intermédiaire entre don et contre-don peut, ou mieux encore doit, s’étirer dans le temps. Une dette tacite lie les individus entre eux. Selon l’estimation de Jacques Godbout 14 c’est l’équivalent d’un produit intérieur brut (PIB) qui se produit ainsi dans chaque territoire. Cette évaluation trouve toute sa pertinence à Saint-Camille, ce secteur y est très développé. Il est même le moteur principal de la plupart des projets. Sylvain Laroche, leader charismatique et incontournable de l’action collective, nous le confirme : « le bénévolat est la force de ce territoire, l’implication de chacun est essentielle pour donner vie et pérennité au projet ». Ce pilier réciprocitaire est donc essentiel à Saint-Camille. Alors comment l’expliquer dans un monde où l’individualisme est la règle ? Au-delà du rôle fondamental des leaders charismatiques, il faut dire qu’une bonne partie des habitants est issue des familles fondatrices du village (340 sur 500 15). Ils ont compris que si le territoire ne voulait pas mourir, il fallait accueillir les nouveaux et se lancer dans des projets fédérateurs. Face à la crise des solidarités mécaniques et organiques 16, la population a su imposer une solidarité réciprocitaire. Alors, le bénévolat s’est transformé en contribution sociale. On est bénévole de génération en génération à Saint-Camille, c’est le prix à payer pour faire vivre le territoire. L’esprit de pionniers a peut-être facilité les choses, tout le monde à compris que « si tu veux quelque chose, tu le fais… ! ».
6 Or un des drames de la période actuelle est que l’économie de marché, mais aussi l’économie non marchande en multipliant les soumissions aux revenus de transfert et en diffusant le modèle individualiste ont malmené cette économie de réseau ou de reliance pour reprendre le terme de Marcel Bolle de Ball 17 qui tisse un autre rapport à soi et à l’autre. Se refuser à analyser la modernité de cette activité c’est tomber dans l’économisme qui ne perçoit que ce que l’on peut mesurer par les agrégats de comptabilité nationale : PIB, revenu national… D’ailleurs ne serait-il pas temps de changer d’indicateur macroéconomique comme le préconise un certain nombre de travaux 18 ? Un indice synthétique capable de prendre en compte les externalités négatives positivées par la croissance donnerait une idée plus précise des véritables progrès de l’humanité.


Karl Polanyi, La grande transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps,première édition 1944.Ed. Gallimard, 1983, 202 p.
Guy Aznar, Alain Caillé, Jean Louis Laville, Jacques Robin et Roger Sue, Vers une économie plurielle, Ed. Syros, 1997, 174 p.
7  Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, première édition 1776, Ed. Gallimard, 1976, 445 p.
 Aristote, Ethique à Nicomaque. Ed. Flammarion, 2004,560 p.
Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard (s/dir.), La France invisible, Ed. La Découverte, 2006, 648 p.
10  Jean Michel Servet et Isabelle Guerin, Rapport du centre Walras. Exclusion et lien financier, Ed. Economica, 2003, 530 p.
11  Aristote,  Ethique à Nicomaque. Ed. Flammarion, 2004, 560 p.
12 Maurice Godelier, L'énigme du don. Ed. Fayard, 1996, 315 p.
13 Philippe Laburthe-Tolra et Jean-Pierre Warnier, Ethnologie, anthropologie, Ed. Puf, 2003, 430 p. Et, en particulier, la partie IV intitulée : Richesse et société qui commence par un chapitre ayant pour titre : Du don à la marchandise. De la page 301 à 320.
14 Jacques Godbout, L'esprit du don. En collaboration avec Alain Caillé, Editions Boréal, Québec, 1992, 345 p.
15 Jocelyne Béïque, Saint-Camille, le pari de la convivialité, Ed. Ecosociété, 2011, 216 p.
16 Émile Durkheim, De la division du travail social, Ed. PUF, 2004, 416 p.
17 Marcel Bolle de Bal, Voyages au cœur des sciences humaines, Tome I, De la reliance, Ed. L’Harmattan, 1996, 332 p. 
18  Voir à ce sujet les travaux de Florence Jany-Catrice et Jean Gadrey, Les nouveaux indicateurs de richesse, Ed. La Découverte, 2005, 123 p. Ou plus récemment, Harvey Mead, L’indice de progrès véritable du Québec, Ed. Multimondes, Québec, 2011, 386 p.


Vivre à Saint-Camille, les acteurs du territoire

7 La question centrale demeure : comment relancer l’envie de rester au pays ? Car il n’y a rien de particulier à Saint-Camille. Au Québec, c’est un village comme les autres… Le territoire est enneigé une bonne partie de l’année, alors Saint-Camille s’est installé en 1848 au croisement de deux routes. Ce n’est certes pas la localisation qui a fait Saint-Camille, mais l’esprit qui y règne, la convivialité et la capacité de chacun à oublier son égo pour se mettre au service d’un projet collectif : faire vivre dignement le territoire. Or dès 1973, Ivan Illich avait montré toute la dynamique de la convivialité qui semblait avoir été oubliée par un lavage de cerveau productiviste. Il a démontré comment la convivialité « est facilitée par la capacité de contrôler et utiliser les outils simples, fonctionnels et efficaces. Une partie de cette efficacité tient au fait que ces outils restent accessibles autant financièrement que technologiquement ». Les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont joué et jouent encore ce rôle. Le village est équipé de connections haut débit et les structures collectives comme le P’tit Bonheur permettent un accès gratuit à l’Internet. En tournant le dos aux dépendances commerciales ou hétéronomies et en faisant le choix d’une production locale au service des habitants c'est-à-dire en privilégiant une autonomie de fait, Saint-Camille s’inscrivait dans le paradigme illichien du développement local. C'est-à-dire un territoire qui renonce aux impératifs productivistes (avoir plus) pour favoriser une société conviviale où les conditions de vie réellement humaines sont assurées (vivre mieux). Dans un pays fortement individualiste, la population du village a su créer une atmosphère d’accueil, de respect mutuel pour se réinventer collectivement. Olivier Brière, agent de liaison régional d’un projet porté par le P'tit Bonheur intitulé Inode Estrie (Inode, mot inventé signifiant le contraire de « exode »), le confirme « lorsque je suis arrivé au village, j’ai été bien accueilli, donc j’accueille de la meilleure des façons tout nouvel arrivant, c’est normal… ! ». La population locale a eu l’audace de penser un développement axé sur le bien commun, le bénévolat et l’implication de chacun en favorisant la mise en place de plusieurs collectifs. Je mettrais l’accent principalement sur le P’tit Bonheur, structure la plus caractéristique, tout en n’oubliant pas de citer quelques-unes des autres instances.

Le Groupe du coin


8 Le Groupe du coin est un fonds éthique de financement de proximité. Fondé par quatre personnes du village qui ont investi chacune 1200 $ 19. Il rachète des locaux inutilisés, les transforme pour en faire des lieux attractifs, créateurs de services de proximité et susceptibles de ramener la population au village. Sylvain Laroche, un des membres du Groupe, nous le confirme : « quand je vois le résultat, je ne pouvais pas imaginer plus bel investissement ». Ainsi, le Groupe du coin acquiert l’ancien magasin général et fonde en 1988, le P’tit Bonheur de Saint-Camille, organisme de développement culturel à but non lucratif. Il porte ce nom en hommage à une chanson de Félix Leclerc, chanteur populaire québécois. Sa fonction est de gérer un lieu de rencontre pour tous les groupes d’âges de Saint-Camille et de réaliser une programmation d’activités culturelles (animations, conférences, expositions, formations, services alimentaires, spectacles…). En moyenne annuelle, cette salle accueille quinze spectacles professionnels, sept expositions d’art visuel, 15 000 spectateurs et produit 15 000 pizzas pour un budget annuel voisin de 200 000 $ 20. Cet espace convivial invite au quotidien les citoyens de Saint-Camille à tisser des liens au sein de la communauté : par exemple, le repas pizzas du vendredi midi. La préparation et le service sont assurés par six personnes dont trois bénévoles, une salariée et deux emplois étudiants subventionnés. À travers cette répartition salariale, on perçoit bien le triptyque marchand, non-marchand et réciprocitaire de l’économie solidaire. L’ensemble de ces activités couvrent à 60 % les 200 000 $ du coût global du lieu. Comment trouver les 40 % manquant ? D’autant que les prix pratiqués montrent que nous ne sommes pas dans une volonté de rationalité mais dans une philosophie du raisonnable 21. Après avoir accumulé des pertes durant les exercices comptables précédents, la municipalité a proposé son aide en rachetant le P’tit Bonheur. Mais une partie de la population semblait s’opposer à ce projet. Ainsi malgré les avantages financiers que cela aurait permis, les responsables du P’tit Bonheur ont préféré renoncer à cette option. Il s’agissait principalement de conserver un climat serein au sein de la communauté. Une régulation non marchande n’a pu s’imposer, les usagers n’en ont pas voulu « ce lieu appartient à la société civile ». Malgré tout, pour sortir de ce problème financier, ils ont cherché des subventions en s’adressant au pouvoir local, régional et fédéral. Il faut dire que précédemment, la municipalité de Saint-Camille avait déjà accordé une subvention de 3 000 $ par an 22, complétés par différents soutiens ponctuels provenant des programmes gouvernementaux. L’ensemble de ce montage financier est complété par des dons de bienfaisance déductibles des impôts qui permettent à chaque citoyen de soutenir l’expérience tout en soustrayant une partie de ce montant de leur déclaration fiscale. « L’année dernière, cette aide populaire s’est élevée à 76 000 $, ce n’est pas négligeable et cela traduit le soutien de nos concitoyens à notre projet » confirme Sylvain Laroche. En aval, l’activité du P’tit Bonheur a entraîné un ensemble de synergies positives sur le territoire. L’offre culturelle, l’accueil et la convivialité sont autant d’utilités sociales qui attirent de nouvelles familles, des travailleurs autonomes ou des microentreprises sur le territoire de Saint-Camille. Ce sursaut démographique entraîne l’expression de nouveaux besoins. Par exemple, l’épicerie du village a accompagné cette évolution vers une relocalisation de la consommation, puisque « un rayon de produits locaux a été constitué et les produits biologiques ont fait leur apparition » nous précise Olivier Brière. Les exigences de la demande ont ainsi dynamisé l’offre.

9 Viennent ensuite un ensemble d’activités dont 30 coopératives, associations, comité locaux qui participent au tissu collectif et à la richesse 23 de ce village de 500 habitants… Cela représente environ 250 bénévoles provenant du territoire élargi de Saint-Camille 24. Je ne citerai ici que quelques-unes d’entre-elles.

19 L’équivalent de 900 euros.
20 L’équivalent de 170 000 euros.
21 Repas à hauteur de 8,75 $, l’équivalent de 6 euros (août 2011).
22 L’équivalent de 2000 euros.
23 Patrick Viveret, Reconsidérer la richesse, Ed. De l’aube, 2003, 240 p.
24 Jocelyne Béïque, Saint-Camille, le pari de la convivialité, Ed. Ecosociété, 2011, pp. 57.



Exemples de coopératives, associations, comité locaux


10 La coopérative appelée La Corvée 25 est domiciliée à l’ancien presbytère transformé en structure de soins et services aux personnes âgées. Elle est divisée en deux entités : une d’habitation, avec neuf logements pour personnes âgées et une clinique de santé où chacun, tout particulièrement les pensionnaires voisins, peut recevoir des soins ou se faire livrer des médicaments. La Corvée est incontournable à Saint-Camille, elle facilite le brassage et la solidarité entre les générations.

11 La Clé des champs est une coopérative de solidarité qui a pour but de renforcer la diversification agricole tout en favorisant le retour à la prise en charge de la transformation et de la commercialisation des matières premières. La Clé des champs a comme principal mandat de fournir du travail à ses membres ainsi que des biens et services à ses utilisateurs dans le domaine du développement agroalimentaire et forestier. Elle propose aux consom’acteurs du territoire des paniers de légumes et fruits réalisés grâce à une production biologique 26.


12 Le Centre d’interprétation en milieu rural (CIMR) 27, un service de proximité, en lien avec des universités du Québec, développe différents projets de recherche et de formation. Dans une société qui se complexifie, il est nécessaire de se former à une bonne gestion des savoirs et des savoir-faire. Il y a encore quelques mois avaient lieu des cours en éthique appliquée pour faciliter la prise de décision en situation complexe. Il œuvre aussi dans le domaine de la recherche et du développement démographique. Par ailleurs, il participe au projet Écoles éloignées en réseau 28, en collaboration avec l’école du village de Saint-Camille. Pour faciliter la diffusion de l’information, le Centre s’appuie sur le portail : messources.org 29.


13 Le laboratoire rural intitulé Saint-Camille est une communauté apprenante, innovante et solidaire : un modèle porteur de développement rural 30. Depuis 2009, ce projet est piloté par le P’tit Bonheur, La Corvée, La Clé des champs, la Corporation de développement, la municipalité et l’école. Il s’agit d’expérimenter une méthode permettant de renforcer les capacités d’une communauté rurale à apprendre, à innover et à créer des solidarités pour créer une meilleure gestion des savoirs au sein du territoire. Ce modèle de communauté apprenante est-il exportable ? C’est le pari de ce laboratoire.


14 En 2007, il y a la création de la coopérative d’habitation composée de 25 terrains à vocation agroforestière. Le permis de construire est accordé à des familles de néoruraux qui souhaitent s’installer dans des activités agricoles ou forestières sur le rang 13 du plan cadastral, à environ 9 km du village 31. Ce nouveau quartier est bâti en pleine forêt, Olivier Brière nous précise : « au début, plusieurs pensaient que cela n’allait pas marcher, et pourtant, la réalité est là… 25 familles sont venues s’installer : un apiculteur qui fait de l’élevage de reines, un sculpteur sur bois, un couple qui travaille dans l’aménagement des berges de rivière, un autre qui travaille dans l’élagage… ». Une fois installées, les familles vont relancer la coopérative à travers la mise en place d’une centrale d’achat de produits biologiques accessibles à toutes les demandes du village…


15 Et l’activité associative de Saint-Camille ne s’arrête pas là… Quoiqu’il en soit, dans les pays occidentaux, les politiques économiques de rigueur centrées sur le désengagement progressif des pouvoirs publics sont la démonstration que l’État et les collectivités territoriales n’ont plus les moyens ni la volonté politique d’intervenir sur nos territoires. Dans un contexte de développement participatif, c’est au citoyen de prendre le relai, à réinvestir l’espace public et le politique. S’il veut continuer à choisir ses lieux et leur qualité de vie, il lui appartient d’y impulser des actions de solidarité et de convivialité. L’Etat providence en crise n’a plus qu’un rôle d’accompagnateur. Le citoyen doit prendre le relai ; il doit impulser de nouvelles actions de terrain. L’important étant de réinvestir le débat politique et l’action sociale. Dans cette requête, l’histoire sociale du territoire est essentielle : savoir d’où l’on part pour mieux comprendre où l’on va... La formation et la transmission des savoirs et savoir-faire deviennent alors essentielles. C’est autant de protections aux agressions du modèle productiviste. Le territoire pourra ainsi se défendre et imposer ses choix contre l’exploitation des gaz de schistes ou les projets miniers, par exemple, comme cela a été le cas à Saint-Camille au Québec . En cette période de recherche effrénée de matière première pour alimenter la croissance mondiale qui se traduit par une offensive néolibérale sur les territoires (Plan Nord au Québec pour une accession à de nouvelles réserves minières 32, recherche sur les gaz de schistes en France et au Québec, …) l’expérience de Saint-Camille est d’autant plus emblématique. En effet, seule une population autoécoorganisée 33 peut repousser les sirènes marchandes des compagnies minières. D’ailleurs, en 2010, le village a résisté à l’installation d’une mine d’or à ciel ouvert grâce à la solidarité et aux collectifs existants sur le territoire. Le maire Benoit Bourassa n’a pu qu’épauler cette revendication populaire : « Quand on voit la manière empressée avec laquelle le gouvernement actuel tente de nous vendre les projets gaziers et avec quelle désinvolture il balaie de la main les préoccupations des citoyens, on dirait même qu'il a complètement oublié son rôle de régulateur » 34. Pour l’instant, le projet est en sommeil mais impose vigilance : « dans l’avenir, il faudra rester à l’affut » souligne Olivier Brière.

16 Au-delà de la participation à l’économie solidaire, on peut s’interroger sur le paradigme plus englobant auquel appartient cette expérience locale. Il apparaît alors que ses acteurs échappent à la logique de la modernité, pour deux raisons principales. D’abord, la division du travail, centrale dans la modernité, est le plus souvent absente de ces structures. Les acteurs du développement territorial, êtres hybrides entre production, commercialisation et citoyenneté, tournent le dos à l’idéal-type de la modernité : l’homo economicus. C’est-à-dire cet individu rationnel qui opère des choix pour optimiser les fonctions de production et de consommation. Les citoyens de Saint-Camille ne se réduisent pas à ce schéma, ils sont des acteurs impliqués dans la gestion de la cité et dans l’équilibre du territoire. Ensuite, ils privilégient le « mieux par rapport au plus », ce qui est déterminant, c’est de pouvoir trouver dignité sur son lieu de vie. La croissance économique symbolisée par la mine d’or est délaissée au profit du progrès social. Ainsi, le service n’est plus uniquement un moyen pour atteindre la rentabilité, il est une fin en soi. Se déplacer du « bien » vers le « lien » n’est-ce pas le signe d’une attitude critique de la modernité ?


17 L’émergence d’un citoyen impliqué capable de dynamiser son territoire dans un contexte de crise du système productiviste constituerait-elle le creuset d’un laboratoire de l’après modernité ? Quoiqu’il en soit, c’est sûrement en s’inspirant d’un modèle participatif comme celui de Saint-Camille au Québec que nos régions se réapproprieront la place qui leur revient et que nos territoires retrouveront une vitalité conviviale.

32 Yves Marie Abraham et Claude Llena, Le Québec : entre mythes et réalités. (En projet d’écriture).
33 Claude Llena, Auto-organisation est-elle un contre pouvoir populaire ?, in revue Entropia N° 9, Ed. Parangon, 2010.



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