vendredi 4 septembre 2015

Sud haut marnais: L’âme de nos paysages


Il y a quelques jours, un pèlerin de Compostelle est passé devant ma maison. Avec mes fils, nous avons imaginé le chemin qu’il avait parcouru, le chemin qu’il allait parcourir et aussi ce qu’il avait pu penser de notre région, lui qui allait faire à pied des milliers de kilomètres, franchir de hautes montagnes, traverser des plaines arides.

Les vergers et les haies commençaient à fleurir, l’herbe avait ce vert qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, sur les collines, les forêts étaient d’un noir ponctué de vert tendre et d’or. Dans les vallées, chaque éperon cachait un nouveau vallon, sur le plateau, chaque coin de haie laissait entrevoir une source, une combe naissante. Les champs ressemblaient à de grands draps bruns brodés de fins sillons.
Ces chemins que nous parcourons chaque jour, ces villages que nous traversons, nous les aimons, nous en connaissons le moindre détail, nous y remarquons le moindre changement : un arbre coupé, des volets repeints, mais nous oublions de les regarder.
Que va retenir le pèlerin de la traversée de nos villages, des kilomètres qu’il aura parcourus sur nos chemins ? Quels sont les traits qui font la spécificité, l’harmonie, l’unité de notre région ? Ces choses qu’il ne rencontrera pas ailleurs et qu’il faut cultiver au lieu de les étouffer derrière des paysages et des villages sans âme, prêts à poser, prêts-à-porter, comme on en rencontrerait dans n’importe quelle banlieue ?
Quelles formes doivent avoir nos maisons pour que nos villages ne ressemblent pas à un gigantesque lotissement ? Et que de formes différentes dans ce pays si riche ! Quelle est la couleur des pierres? Dans un secteur aux sols si variés, elle change tant de fois. Quelle est la couleur des toits ici où tant de traditions de couverture se croisent ? Et la forme des tuiles ? Comment sont les portes, les carreaux des fenêtres ? Quelles sont les fleurs qui sortent de nos jardins ou de nos prairies et non des étalages de la grande distribution ? Quelles dissonances ont pu choquer le pèlerin, lui paraître prétentieuses ? Fermes aux murs trop rectifiés et au crépi trop pimpant, portes de grange transformées en portes cochères, clôtures banlieusardes au milieu d’un village, volets aux couleurs inadaptées, massifs floraux plus dignes d’un parking de station service que d’une place de village…
Quels sont les éléments, si insignifiants soient-ils, qui font l’âme de nos paysages ? Une haie qui souligne la forme d’un vallon, un verger, un chêne majestueux, les aulnes et les saules d’une berge… Ces repères qu’on ne distingue plus un à un, mais qui font la qualité de notre milieu.
Donnez du papier et des crayons à vos enfants et demandez leur de faire de la « paysage fiction ». Demandez leur de dessiner comment cela serait si on coupait tout (pas compliqué à dessiner, chez certains ce n’est par ailleurs même plus de la fiction !), si on replantait un verger, ou encore comment c’était, avant, d’après les récits d’un arrière grand-père.

Et pour eux, préservez l’âme de votre région : comment y resteront-ils attachés si elle ressemble à toutes les autres, si plus rien n’évoque de souvenirs : le petit verger où on allait à la maraude, la courbe du ruisseau dans laquelle on construisait des barrages, le coin de haie secret et ses noisettes juste mûres… ; comment y resteront-ils attachés si elle ne garde pas ce petit quelque chose qui fait que pour rien au monde nous n’irions habiter ailleurs, et si nous ne leur apprenons pas dès maintenant à l’aimer ?

Rosa de Vroncourt



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