dimanche 12 février 2017

Romain Gary: la nuit sera calme

Ce livre est une longue suite d'un entretien fictif avec François Bondy (avec son accord), ami d'enfance de l'auteur, narrant les années où Romain Gary servait dans les Forces françaises libres puis ses débuts dans la carrière diplomatique. Romain Gary est l'auteur qui pose les questions et qui apporte les réponses.
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Extrait

(...)" «Je n'ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines», aime rappeler Romain Gary.

«On ne fait pas une mère, un fils et un homme avec des manuels de psychologie, la vie se fout des règlements et des impératifs. La seule chose que j'ai vue dans ma mère, c'est l'amour. Ça faisait passer tout le reste – comme avec toutes les femmes... J'ai été formé par un regard d'amour d'une femme. J'ai donc aimé les femmes. J'ai cherché la féminité toute ma vie. Quand j'étais jeune, à douze ans, j'avais tellement envie que j'ai essayé de baiser un calorifère, un radiateur. C'était chaud et il y avait un petit interstice. Je m'y suis fourré et je n'ai pas pu en sortir. J'ai encore une marque. Je n'ai pas eu de père, et ça ne m'a pas non plus cassé une jambe».

«Pourquoi aurais-je attendu l'âge de vingt-sept ans pour me choisir un père et pourquoi j'ai choisi de Gaulle et pas Staline, par exemple, qui était très papa-à-la-mode? Je n'ai jamais «choisi» de Gaulle. De Gaulle s'est choisi lui-même, il est arrivé en Angleterre quelques jours avant moi, c'est tout, je n'ai même pas entendu l'appel du 18 juin, et mes rapports avec lui ont été tout de suite très difficiles. Sur les douze fois que j'ai eu des entretiens avec de Gaulle, il m'a foutu dehors au moins quatre ou cinq fois. J'ai eu à son égard une admiration sans bornes mais continuellement irritée. Les premiers rapports que j'ai eus avec lui, ça été le désastre. Les premiers français libres arrivés à Londres en juin 40, c'étaient des mecs écorchés vifs et qui ne voulaient qu'une chose : se battre. Or, il y a eu tout de suite politique, tout de suite combine. On voulait nous empêcher de partir dans les escadrilles anglaises, on ne voulait pas que l'on se fasse tuer en ordre dispersé chez les Anglais, on voulait attendre qu'il y eût assez de pelés pour former des unités, des escadrilles françaises. Notre bête noire était le commandant Chènevier. On était convaincus que c'était lui qui nous mettaient des bâtons dans les roues. On décide de le supprimer : c'était assez O.A.S. Je suis chargé de l'exécution au cours d'un vol d'entraînement. Xavier de Scitivaux, qui était au commandes simule une panne d'avion, moi, à l'arrière, j'assomme Chènevier, je le vide de l'avion, et on dit ensuite que le gars a paniqué quand les moteurs ont commencé à foirer, qu'il a sauté et que son parachute ne s'est pas ouvert. Mais il a dû avoir un pressentiment, cet homme. Il se met à l'arrière, dans la tourelle du mitrailleur. Quand je me mets à le tirer par les pieds pour le sortir de là, suivant le scénario, il s'accroche, il hurle, il donne des coups de pied... Ses bottes fourrées me restent dans les mains, et je regarde ses pieds nus... Et ça m'a complètement démoralisé, ces pieds nus. Ils étaient nus, tout blancs, un peu crados, même, horriblement vulnérables, humains, quoi. Rien à faire. Je n'ai pas pu. On s'est posé avec Chènevier intact. Tu penses bien que j'ai dû donner des explications, à l'amiral Muselier, à l'amiral Auboyneau. De les convaincre que ça se faisait toujours, pour les baptêmes de l'air, de déchausser le nouveau commandant. Mais celui-ci avait tellement eu peur qu'il réclamait pour moi le peloton d'exécution. De Gaulle nous a convoqués. Je lui dis que l'on ne peut plus attendre, que nous sommes venus pour nous battre, qu'on nous avait condamnés à mort comme déserteurs, en France. Il écoute, avec des petits tics de moustache, genre furax. Puis il se lève : «très bien, allez-y... Et surtout n'oubliez pas de vous faire tuer!» Je salue militairement, je vais à la porte, et à ce moment-là, le vieux, il a une sorte de remords. Il veut adoucir l'ambiance. Alors, il me lance : «d'ailleurs, il ne vous arrivera rien...Ce sont toujours les meilleurs qui se font tuer!» Sa douceur était en fait, une vacherie supplémentaire. Mais il avait raison. Ce sont les meilleurs qui se sont fait tuer, Bouquillard, Mouchotte... tous».
(...)

(...) «La sortie de l'adolescence a été la période la plus «tangente» de ma vie. J'aurais pu devenir n'importe quoi. Mais en réalité, je ne risquais rien. J'oscillais, mais j'avais un centre de gravité, j'avais un témoin intérieur : ma mère».
(...)

(...) «Il ne s'appelait pas Azoff. On l'appelait «Zarazoff», à Nice, chez les Russes. Et ce surnom lui venait du mot zaraza, qui veut dire «infection». C'était une abominable salope d'usurier qui faisait saigner ma mère, et lui prêtait de l'argent à vingt pour cent. Je ne l'ai pas tué. Évidemment, je lui avais cassé la gueule huit jours auparavant, parce qu'il était venu chez nous et avait pris ma mère à la gorge. Alors, Zarazoff, je lui ai dit que la prochaine fois et cætera, et comme il y avait des témoins et que je n'étais pas populaire dans le quartier, parce que ma mère m'envoyait casser la gueule à un tel ou un tel qui l'avait «offensée». Et ce jour-là, je n'étais même pas à Nice. J'étais à Grasse, pour le championnat de ping-pong. Mais j'étais alors dans le midi l'équivalent d'un Algérien aujourd'hui, on a tout de suite pensé à moi. Mais j'avoue que j'étais «tangent». Par exemple, je faisais le guide en autocar, pour les touristes. Il fallait bien les amener à la Feria, rue Saint-Michel. Et à la Feria, il y avait un cinéma porno. Et la mère maquerelle nous proposait un pourcentage sur tous les clients que j'aurais emmenés au cinéma porno. Autre exemple, Marguerite Lahaye m'avait appris à danser. Il y avait alors à la plage un Péruvien, Chiquito. Il m'avait emmené au Palais de la Méditerranée, où ils cherchaient des gigolos pour faire danser les dames mûres. Tu te mettais à table avec les entraîneuses et beaucoup de gomina. Les maris t'envoyaient chercher par les garçons. Tu faisais danser sa femme et le mari te refilait un pourboire. Ma mère a appris ça et elle a gueulé, quelque chose de maison». (...)

(...) «Je ne sais pas si tu te souviens de Bradley. Non? Eh bien, c'était un Américain de type prématuré, je veux dire qu'il était déjà paumé en 1934. Il y avait à l'hôtel de l'Europe, rue Rollin, à Paris, un dessinateur anglais, Yan Petersen, qui m'invitait à bouffer parfois, et qui me mettait toujours en garde contre Bradley. Ses parents lui avaient coupé les vivres et il avait trouvé un truc. Il y avait rue de Miromesnil un claque très spécial. Les bonnes femmes venaient se servir. Et parfois, elles étaient accompagnées du mari. Bradley se faisait deux mille balles par mois comme ça. Il est venu me proposer le truc. Je l'ai assommé avec une bouteille. Il voyait que j'étais désespéré. Son «offre» soulignait ma situation, le cul-de-sac pour un «Algérien» de vingt et un ans à Paris, sans ami. J'ai chialé et si j'ai réagi avec autant de violence —j'aurais pu le tuer— c'était que j'étais tenté. Alors tu comprends. J'avais vingt et un ans et j'en débordais, il y avait là des filles qui attendaient et on te payait par-dessus le marché. Il y avait encore autre chose. Il y avait ce côté particulièrement macho, surtout quand tu es jeune. L'envie de faire le dur, le vrai et le tatoué. Le côté «non seulement je l'ai baisé, mais elle m'a même payé pour ça!». Quand tu es paumé, tu n'es plus qu'une queue avec du désespoir autour. Le seul truc qui marche, qui ne te lâche pas, c'est l'érection. Alors j'ai donc assommé Bradley et j'ai été embarqué par les flics et c'est le père Gilksman, qui était de passage à Paris, qui est venu me sortir de là. Il était alors consul honoraire de Pologne à Nice et faisait le poids. Je suis rentré chez moi rue Rollin et j'ai pleuré pendant vingt-quatre heures. J'avais une envie terrible d'aller dans ce claque : pas pour le pognon mais pour baiser, tout simplement». (...)

(...) «Un homme qui a faim et qui mange a toujours la morale de son côté. Il me manquait dix jours de vie par mois, environ. Je volais des croissants chez Capoulade et des sandwichs au jambon au Balzar. Ils avaient alors des sandwichs tout près du tiroir-caisse, très commodément placés. Ils étaient excellents, les meilleurs du Quartier latin. Ils ont conservé ma clientèle pendant un an. Le gérant était un jeune homme qui s'appelait Roger Cazes. Il est aujourd'hui le patron de Lipp, où je prends souvent mes repas, quand je suis à Paris». (...)

(...) «Le capitalisme n'est pas menacé par la corruption : il se prolonge par la corruption qui a permis aux affaires de se faire, à l'immobilier de démarrer, au plein emploi de profiter de la graisse, aux commandes d'être passées et aux banques de faire la même chose mais plus habilement. Sans corruption, il n'y aurait pas eu de surplus. Si Allende (Salvador Allende Gossens, né le 26 juin 1908 à Valparaiso et mort le 11 septembre 1973, assassiné, à Santiago. Médecin. Président socialiste du Chili du 3 novembre 1970 au 11 septembre 1973) avait été corrompu, il serait encore au pouvoir. Les États-Unis sont aujourd'hui un pays où la part de corruption a créé une prospérité matérielle extraordinaire. C'est pourquoi toute la puissance là-bas est aux mains des avocats : le but est de contrôler la loi «légalement», d'instaurer une société para-légale qui se situe entièrement dans des trous spécialement aménagés par la loi dans ce but. Il est évident qu'une société qui a besoin d'avocats à tout bout de champ, comme c'est le cas en Amérique, est une société où les lois elles-mêmes sont prévues avec une marge de corruption légale. Les salaires des avocats américains dépassent l'imagination, et se chiffrent par des millions de dollars». (...)

(...) «Lorsque Françoise, une belle fille brune, a eu l'idée pour moi ahurissante à l'époque, de se «donner à moi», cela s'est passé dans ma chambre d'étudiant. Je n'avais rien bouffé depuis deux jours, c'était la fin du mois. Je peignais alors des girafes dans une boutique de jouets et je touchais vingt centimes par girafe. Mais voilà que ma mère débarque. Elle avait été admise à l'hôpital Broussais, par René Agid, qui est maintenant directeur de l'Institut de physiologie à Toulouse, pour son diabète. Mais elle s'était sauvée de l'hôpital parce que les infirmières l'avaient «insultée» en l'appelant «minette». Elle arrive donc dans ma piaule en rogne et en ébullition, sans ses affaires, sans un rond, pour que j'aille à l'hôpital Broussais et casser la gueule à quelqu'un. Je lui ai dit :
«Maman, écoute, pas maintenant, j'ai une fille absolument extraordinaire de beauté, une reine, qui va venir ici, j'ai un rendez-vous d'amour, on n'en a jamais eu de pareil, on n'aura plus jamais une chance pareille, je t'en supplie, j'irai leur casser la gueule après, au directeur lui-même, je te jure, va dans un café, va chez René Agid ou chez Gliksman, voilà l'adresse, c'est à côté, si elle te trouve ici, c'est foutu...».

Elle était assise sur le lit et du coup elle a oublié l'hôpital, et parut très intéressée.

« Elle est belle? —Tu ne peux pas imaginer, je lui dis. Mais pour l'amour de Dieu, va-t-en, va dans un café, je te rejoins après...» Elle était aux anges. Et c'était la même chose, chaque fois qu'elle entendait parler d'une fille qui osait, qui n'avait pas raté sa vie comme elle... Elle prenait un air triomphant, et elle disait, avec une immense admiration : «kourva. C'est une pute!». Elle s'en va. Dix minutes après, Françoise arrive, et c'est la folie, les volcans, le raz de marée... C'était vingt et un ans, quoi. Ça m'a fait complètement oublier ma faim, mais tu peux t'imaginer, après, ce que c'était. Ça creuse. Je suis sorti de là avec une résolution absolument implacable d'entrer dans un restaurant, de m'empiffrer, et de simuler ensuite une crise d'épilepsie —c'est un truc que j'avais pratiqué à plusieurs occasions — pour qu'on me transporte hors des lieux sans se soucier de l'addition, par égard pour les autres clients. Bref le ventre complètement vide je passe devant Capoulade. À l'intérieur, il y avait des étudiants dont trois ou quatre que je connaissais, parmi lesquels Ziller, qui est aujourd'hui consul général à Anvers. Ils me font signe. Je bouffe des chips et ils m'offrent un Pernod. Je ne bois jamais. J'ai horreur de l'alcool, ça me rend fou, comme quelqu'un d'autre, encore aujourd'hui. Bref, je me saoule complètement. Les copains ne s'occupent pas de moi et commencent à parler de Françoise. René Ziller était alors dingue d'elle. Je les écoute et puis le triomphe et le Pernod me montent à la tête, je saute sur la table et je gueule à toute l'assistance : «Je n'ai peut-être pas de quoi bouffer, mais Françoise, je viens de la baiser et je vous emmerde!». Je considère ça encore impardonnable et je ne me suis pas encore pardonné. Car saoul ou pas saoul, ce jour-là, j'ai trahi bassement une femme. Il y avait à la table un «copain» qui a payé l'addition et il a filé tout droit chez la môme pour m'arranger à ses yeux comme il fallait, et sous tous les rapports. L'après-midi, j'étais en train de cuver le Pernod, la fille s'amène et me piétine. Il n'y a pas d'autre mot. Elle m'a marché dessus, m'a dansé sur la gueule, m'a écrasé et a même foutu par la fenêtre le bocal avec mon poisson rouge. Elle m'a dit qu'elle avait toujours su que j'étais un salaud. Elle m'a même craché dessus. J'étais couché là, avec un mal de tête atroce et c'était la fin du monde. Je me sentais une telle merde que cela a complètement changé mes rapports avec la merde. J'ai quand même couru ramasser mon poisson rouge dans la rue, il frétillait encore, et quand je suis revenu, la môme était couchée à poil dans mon lit, elle m'attendait. Depuis, avec les femmes, je suis d'une prudence folle, parce que ce sont des mystères sur pied. Je n'ai jamais rien compris». (...)

(...) «Un jour, un monsieur niçois vient me trouver au Claridge. Je l'avais connu à Nice, quand j'avais vingt ans. Il me dit avec émotion : «J'ai toujours su que vous alliez faire quelque chose, dans la vie». Je me souvenais très bien de lui : c'était un des petits «patrons» autour de Carbone et Spirito (Paul Carbone et François Spirito, collaborateurs et «parrains» de Marseille de 1925 environ à 1945. Ils mettent en place la French Connection, système d'exportation de la drogue d'Europe vers les États-Unis). Il m'avait interdit de fréquenter sa fille, parce que j'étais «moins que rien». Comme je continuais à la fréquenter, il y a eu un beau jour deux nervis qui m'ont tabassé à Pont-Magnan, après quoi j'ai été embarqué par la police de Curti, le Chiappe local, pour «scandale sur voie publique». Du coup, je n'ai plus fréquenté la fille. Donc, fin 1945, ce monsieur vient me trouver au Claridge où on me faisait un prix parce que j'étais un Libérateur. Il m'invita à dîner avec des «amis». Il n'y avait que des hommes : cinq types du genre «blanchis sous le harnais», très sérieux, pour affaires sérieuses. Après, cigares, et éloges de la Résistance, des héros, de la patrie, et comme quoi ils ont fait tout ce qu'ils ont pu. Puis, on me fait une proposition. «Vous avez été dans l'hôtellerie avant la guerre, si je me souviens bien?» Donc, j'ai dit oui, je connais un peu le métier, pourquoi? Là-dessus, tous ces gros pontes prennent un air encore plus sérieux et on me propose la présidence d'un conseil d'administration qui gère trente-deux hôtels à travers la France. Il y aurait pour moi, m'expliquent-ils, quelque chose comme trente briques d'aujourd'hui, par an, pour commencer, avec participation aux bénéfices. Je n'en crois pas mes oreilles. Je demande des précisions. Et de fil en aiguille, je comprends qu'on me propose la présidence d'une chaîne de bordels, parce qu'on trouvait qu'un Compagnon de la Libération, chevalier de la Légion d'honneur et croix de guerre, comme «couverture», c'est exactement ce qu'il fallait. Je leur ai dit que j'étais très honoré mais que je ne pouvais pas accepter la présidence d'une chaîne de bordels, parce que je venais d'avoir une autre offre que j'avais déjà acceptée, celle d'entrer comme diplomate de carrière au ministère des Affaires étrangères». (...)

(...) «Attends. Je voudrais mentionner ici que le directeur de l'hôtel La Pérouse à l'époque ressemblait à mon camarade Martell, l'as de chasse. Comme personne ne mentionnera plus jamais Martell, je tiens à écrire son nom ici. Martelle. Voilà». (...)

(...) «L'athéisme, ça ne m'intéresse pas, et Dieu, j'en suis tout à fait incapable. Pour moi, ce n'était ni l'un ni l'autre. J'y ai réfléchi, je me souviens, quand j'avais seize-dix-sept ans, en regardant ma mère se démener et je me souviens, que je suis arrivé à la conclusion que croire en Dieu, c'est calomnier Dieu, c'est un blasphème, car il n'aurait pas fait ça à une femme. Si Dieu existait, ce serait un gentleman». (...)

(...) «Je me souviens d'un homme qui voulait épouser ma mère. C'était un peintre polonais qui s'appelait Zaremba. Il est apparut un jour au Mermonts, vêtu de vêtements tropicaux, coiffé d'un panama tout blanc, il avait l'air de sortir tout droit d'un roman de Conrad : Heyst, dans Victoire. Il inscrivit «artiste peintre» sur la fiche de police et ma mère a jeté un coup d'œil sur la fiche et a exigé aussitôt huit jours d'avance. Je ne sais pas ce qu'elle avait contre les peintres, peut-être un mauvais souvenir...Zaremba devait rester à l'hôtel trois semaines et il est resté un an. Il avait un air incroyablement distingué, des mains de prince, une longue moustache blonde, et ma mère trouvait que chez un peintre, une si bonne éducation et de si belles manières ne pouvaient signifier qu'une seule chose : il n'avait pas de talent. Quand il a vu tout cet amour dont ma mère m'entourait, il s'est dit tout de suite : il y a là une maman à prendre, il y a de la place pour deux. Il devait avoir dans les cinquante-sept ans. Ma mère devait avoir alors dans les cinquante-trois cinquante-quatre ans. Le Zaremba en question s'est alors mis à faire à ma mère une cour soupirante et polonaise, victorienne et souffreteuse, avec menaces d'expiration à chaque soupir. Il jouait du piano toute la journée dans le salon du septième étage et c'était toujours du Chopin avec tuberculose. Il est donc venu me demander ma mère en mariage selon les formes de l'époque. Officiellement. Je lui ai dit que j'y réfléchirais. Je suis allé trouver ma mère et je lui ai dit voilà, Zaremba veut t'épouser, il t'aime, je pense que tu devrais accepter. Elle fut d'abord désarçonnée, perdue, et puis elle a réfléchi et elle a dit, avec une profonde conviction : «S'il veut m'épouser, c'est qu'il est pédéraste». Bon c'était cuit, quoi, il n'y avait plus à en parler. J'ai dit ça à Zaremba, qui a plié son orphelinat et est rentré en Pologne».  (...)


A suivre...


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