jeudi 9 février 2017

L’écologie™ du spectacle et ses illusions vertes (espoir, « progrès » & énergies « renouvelables »)

LePartage
Collectif Le Partage
6 février 2017

Commentaire: indispensable manuel du résistant à l'éolien industriel!
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L’écologie™ du spectacle

Contre le dessèchement de la pensée par la répétition paresseuse de sempiternels lieux communs ou par une frénésie conceptualisatrice faisant souvent fi de toute rigueur, l’exercice scrupuleux de l’esprit critique mérite, me semble-t-il, d’être instamment réhabilité. […] J’entends par esprit critique l’attitude consistant à ne porter des jugements que sur ce que l’on s’est d’abord efforcé de comprendre ; à recourir autant que faire se peut à des sources d’information de première main plutôt qu’à des synthèses toutes faites ; à ne rien tenir pour définitivement acquis et à refuser par principe tout argument d’autorité ; à se méfier de l’admiration stérilisante comme des aspirations puériles à l’originalité ; à toujours se demander si ce dont on parle existe réellement, pourquoi certains discours paraissent séduisants alors qu’ils ne résistent pas à un examen approfondi, et comment faire en sorte qu’une pensée soit à la fois logiquement cohérente et empiriquement vérifiable, rigoureusement argumentée et ouverte à la discussion, même lorsque celle-ci prend une tournure polémique.
— Jean-Marc Mandosio, D’or et de sable (2008)

En cette époque d’accélération incontrôlée d’à peu près tous les aspects de la civilisation industrielle, de désinformation médiatique organisée par divers intérêts financiers et de pouvoir, de crises en tous genres qui n’en finissent pas d’empirer, avec comme corollaire une soif angoissée, frénétique et grandissante de solutionnisme et de bonnes nouvelles, un complexe de Cassandre délimite le cadre autorisé du débat politique (et écologique). Pensée magique et aspiration au positivisme viennent occulter les réalités derrière les « solutions » présentées par les médias de masse, par les politiciens, par les corporations, par les gouvernements, et même par certains médias dits « alternatifs » ou « indépendants ».

Cet aveuglement plus ou moins volontaire est dénoncé par une poignée de voix bien trop peu relayées, sauf par quelques médias de second plan, et quelques collectifs largement inconnus du grand public. En France, citons, pour exemple, les éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, le collectif grenoblois Pièces et Main d’œuvre (PMO), le mensuel La Décroissance, les collapsologues Pablo Servigne et Raphael Stevens, divers auteurs, anciens et actuels, comme Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Guy Debord, Pierre Fournier, Armand Farrachi, et Fabrice Nicolino.

Notre collectif « Le Partage », récemment créé, s’inspire en partie des excellentes critiques qu’ils proposent, mais également de celles que formulent plusieurs auteurs anglophones, parfois jamais traduits en français, comme Lewis Mumford (qui a été traduit), Derrick Jensen (qui le sera bientôt), Lierre Keith, Will Falk, Cory Morningstar, Arundhati Roy et bien d’autres. Nous essayons de propager en France les analyses de l’organisation écologique Deep Green Resistance (en français : Résistance écologique profonde) créée aux États-Unis, à travers, par exemple, un livre que nous venons de publier : « Écologie en résistance : Stratégies pour une terre en péril (Vol. 1) », qui présente des textes et discours de Vandana Shiva, Derrick Jensen, Stephanie McMillan, Lierre Keith et Aric McBay. Si je cite tous ces collectifs et tous ces auteurs, c’est pour vous encourager à découvrir leurs œuvres, qui sont cruciales et plus que jamais d’actualité, si ce n’est pas déjà fait.

L’article qui suit vise à brièvement exposer un des nombreux problèmes liés à cette aspiration au positivisme, mais qui est essentiel : le mythe des énergies « renouvelables ».

En effet, l’écologie, dans le discours politique dominant aussi bien que dans celui des médias « alternatifs » ou « indépendants » et des principales ONG, tourne désormais, le plus souvent, autour du déploiement des sources d’énergie dites renouvelables, présentées comme des innovations pouvant nous permettre de concilier le maintien d’un certain confort industriel moderne et le respect de l’environnement ; les principales autorités, gouvernementales et scientifiques, de la civilisation industrielle ayant admis, in fine, que les énergies issues de combustibles fossiles et du nucléaire, étaient polluantes, écologiquement destructrices, outre qu’elles dépendaient de ressources finies.

Du gouvernement des États-Unis à celui de la Chine, en passant par celui de la France, de l’armée des USA à Jean-Luc Mélenchon, du « Réseau Sortir du nucléaire » à l’association negaWatt, des Colibris à Vinci Énergies, tous en font désormais la promotion. Bien sûr, les motivations diffèrent, du moins en apparence.

Dans les faits, le déploiement de ces technologies s’avère anti-écologique et anti-démocratique. Par souci de concision, ce qui suit est une compilation de quelques raisons pour lesquelles lesdites énergies « renouvelables » sont une illusion marketing de plus — s’inscrivant dans la longue lignée d’illusions promues par les idéologues du progrès — qui nous mène, et la planète avec nous, droit au mur.

Voici les principaux points qui posent problème :
-Ces technologies nécessitent des matières premières non-renouvelables, en grandes quantités, et donc des pratiques extractivistes nuisibles pour l’environnement, comme toutes les activités minières, ce qui n’est jamais discuté par leurs promoteurs. L’industrie des panneaux solaires, pour prendre l’industrie perçue comme la plus « propre », requiert, entre autres, les matériaux suivants, listés en avril 2016 par le site Resource Investor : l’arsenic (semi-conducteur), l’aluminium, le bore (semi-conducteur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photovoltaïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photovoltaïques), le gallium, l’indium (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le minerai de fer (acier), le molybdène (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le phosphore, le sélénium, le silicium, l’argent, le tellure et le titane. L’industrie de l’éolien requiert elle aussi une longue liste de matériaux dont l’aluminium, l’acier, des métaux stratégiques (terres rares, comme le néodyme), etc., pour la fabrication des 3000 pièces qui composent une éolienne. Même chose en pire pour l’industrie de l’hydrolien. Une partie de ces matériaux pourrait effectivement provenir du recyclage, mais pas la totalité, et de toute manière, le recyclage engendre des pertes, étant limité lui aussi (entre autres en raison de la complexité des alliages métalliques de plus en plus utilisés). En matière de technologies dites « vertes » cela ne semble poser problème à personne d’encourager des pratiques extractivistes — tant que ce sont d’autres gens qui se retrouvent obligés de travailler dans des mines, et que les dégâts environnementaux sont exportés (les habitants des environs du lac de Baotou, en Chine, en savent quelque chose).
-L’industrie des batteries au lithium qui servent au stockage des soi-disant énergies « vertes » est elle aussi socialement et écologiquement destructrice, ce qu’expose le Washington Post dans une série d’articles sur les pratiques extractivistes qu’elle requiert (dans les montagnes d’Amérique latine, par exemple). On entend parler de nouvelles technologies de panneaux solaires basées sur le graphite, anticipons alors, voici les conséquences désastreuses de son extraction, également rapportées par le Washington Post (désolé pour les non-anglophones, nous n’avons malheureusement pas de reportages en français sur ces sujets). Les technologies dites « renouvelables » impliquent toujours des pratiques extractivistes nuisibles pour l’environnement. D’autant plus en raison de l’échelle colossale (planétaire) à laquelle leur développement est envisagé. Si l’on prend en compte toute l’énergie grise nécessaire à leur conception et à leur déploiement, leur caractère soutenable et écologique est immédiatement remis en question, tout comme leur caractère démocratique (travail dans les mines, etc.). Pour paraphraser Aldo Leopold, si une pratique est écologique lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique, ni la fabrication ni l’usage des technologies « renouvelables » ne sont écologiques. Lorsqu’on fait la promotion d’une technologie, quelle qu’elle soit, il faut s’assurer de connaître tout ce qu’elle requiert — bien que ce ne soit pas évident, puisque rien n’est fait pour l’encourager. Il n’est ni correct ni juste de promouvoir des technologies impliquant des exploitations sociales et des destructions environnementales, même si celles-ci se font à l’autre bout du monde.
Ces pratiques extractivistes sont dépendantes des combustibles fossiles, ainsi que l’explique le chercheur américain Ozzie Zehner — dont nous avons traduit une excellente interview — dans son livre « Green Illusions : The Dirty Secrets of Clean Energy and the Future of Environmentalism » (qui n’a pas été traduit, en français le titre serait : « Les illusions vertes: les vilains secrets de l’énergie propre et le futur de l’environnementalisme »). Ozzie Zehner explique ainsi que nous devrions parler d’énergies alternatives « dérivés des combustibles fossiles », et pas d’énergies « renouvelables », ou « vertes », ou « propres ». Le site web IEEE Spectrum, un magazine anglophone édité par l’institut des ingénieurs en électricité et électronique (Institute of Electrical and Electronics Engineers IEEE), a d’ailleurs publié, en 2016, un article intitulé « To get wind power you need oil » (en français : « Pour obtenir de l’énergie éolienne, nous avons besoin de pétrole ») dans lequel il expose la dépendance au pétrole de la fabrication des éoliennes, et ce pour encore « très longtemps ». Dans la même veine, le site web de The Energy Collective, un forum reprenant les meilleures analyses sur l’énergie et le climat, a publié un article intitulé « Can You Make a Wind Turbine Without Fossil Fuels? » (En français : « peut-on construire une éolienne sans combustibles fossiles ? ») dans lequel il conclut que c’est loin d’être le cas. Dans l’interview d’Ozzie Zehner précédemment mentionnée, il ajoute également que les emplois « verts » et les énergies vertes « ne serviront à rien dans la résolution de la crise que nous traversons, qui n’est pas une crise d’énergie mais plutôt de consommation ». Gail Tverberg, analyste et auteure qui étudie les problèmes liés à la question énergétique, vient de publier un article (le 30 janvier 2017) dans lequel elle explique qu’il faudra 860 ans pour que l’utilisation de combustibles fossiles soit totalement abandonnée (en l’an 2877, donc).
En plus de ne pas être démocratique, puisqu’elle encourage des exploitations sociales mondialisées, la promotion de ces technologies « vertes » bénéficie avant tout aux grands groupes industriels, et renforce donc le contrôle corporatiste. Quelques exemples de tailles :
-Le conglomérat industriel Adani (qui investit également dans les activités minières, dans le charbon, etc.) possède la plus grande centrale solaire du monde, en Inde ;
-Le groupe Vinci s’occupe du développement de centrales solaires en France, au Sénégal, et ailleurs ;
-L’armée US est un des plus grands promoteurs des technologies « renouvelables » et en particulier des centrales solaires, qui fleurissent sur ses bases militaires ; la deuxième plus grande centrale solaire du monde (qui a été détrônée par la construction en Inde de celle du groupe Adani) appartient au groupe Berkshire Hathaway, un conglomérat et une société d’investissement US, dirigé par Warren Buffett et Charlie Munger, qui compte Bill Gates à son directoire et qui est, selon le Forbes Global 2000, la quatrième entreprise mondiale (on ne va pas détailler plus, vous comprenez bien qu’elle possède des investissements dans à peu près tout). Pour plus de renseignements, suivez ce lien.
Rappelons également qu’Engie (anciennement GDF Suez), Vinci et Areva s’associent pour développer l’éolien en France. Les activistes du mouvement écologique qui font la promotion de ces technologies se changent ainsi en lobbyistes au service de grands groupes industriels, comme l’explique Derrick Jensen.




En plus des dommages liés à l’extractivisme et à la dépendance des combustibles fossiles, le développement des énergies dites « vertes » est à l’origine d’autres destructions écologiques. On peut s’en rendre compte en analysant un certain type d’articles mensongers (dont les titres sont de l’ordre de : « Le Costa Rica tourne à 100 % avec des énergies renouvelables »), qui participe à la création d’un mythe qui entoure les sources d’énergie dites « renouvelables ». Confondant très souvent énergie et électricité, ou assimilant les deux (premier mensonge), ces éléments de désinformation encensent une des industries les plus dommageables pour le monde naturel : l’industrie des barrages, qui anéantit la biodiversité des rivières qu’elle déforme, qui participe au réchauffement climatique (le célèbre climatologue James Hansen dit des barrages qu’ils sont des « usines à méthane »), et qui entraîne des expulsions et des déplacements massifs de population (dénoncés, entre autres, par Arundhati Roy dans son magnifique essai publié en France sous le titre « Le coût de la vie »). Pour plus de détails sur les destructions écologiques et sociales qu’engendrent les barrages, vous pouvez lire notre article : « Les illusions vertes : le cas des barrages (& non, le Costa Rica n’est pas un paradis écologique) ». Soulignons une autre nuisance écologique grave. La principale source d’énergie soi-disant « renouvelable », en Europe, correspond actuellement à la production d’électricité issue de l’incinération de biomasse, dont le Guardian, et d’autres quotidiens de premier plan, ont récemment révélé qu’elle entraîne la destruction des forêts d’Europe, d’Amérique et d’ailleurs, dont les arbres sont importés pour être brûlés. Pour plus de renseignements sur la catastrophe écologique de cette production d’énergie à partir de biomasse, vous pouvez lire notre article : « Les illusions vertes : brûler des forêts (ou des monocultures d’arbres) pour l’électricité ».
La destructivité écologique de la civilisation industrielle ne relève pas que de sa production d’énergie. Bien avant le début de l’utilisation des combustibles fossiles, la civilisation, le type de société humaine basé sur la croissance de villes, avait déjà appauvri la biodiversité mondiale, altéré le climat, et massivement déboisé la planète. Cependant, la production industrielle d’électricité induit l’accélération exponentielle des destructions. Et plus on augmente la quantité d’énergie disponible, plus les destructions se multiplient ; contrairement aux fantasmes de beaucoup d’écologistes, qui vendent la peau de l’ours avant de l’avoir tué, en basant leurs raisonnements sur l’hypothèse largement absurde et improbable, en l’état actuel des choses, selon laquelle la majorité des citoyens aspirerait à la sobriété dans tous les domaines, et serait guidée par une mentalité écologiste. Ce qui est faux, et relève d’une inversion des réalités. Loin d’être mises au service d’une illusoire transition énergétique, les énergies dites « renouvelables » s’ajoutent aux autres, qui continuent à se développer (on construit des centrales à charbon et nucléaires dans le monde entier, en Asie, en Amérique, en Afrique, en Océanie, et en Europe, où plus de 10 pays construisent ou planifient la construction de réacteurs) : toutes alimentent la croissance et l’étalement de la société de consommation industrielle. Ce que rappelle Jean-Baptiste Fressoz dans son texte « Pour une histoire désorientée de l’énergie » :

« Du fait de la crise climatique, l’histoire de l’énergie connaît actuellement un regain d’intérêt. Selon certains historiens, l’examen des « transitions énergétiques » du passé permettrait d’élucider les conditions économiques propices à l’avènement d’un système énergétique renouvelable. Cette histoire de l’énergie à visée gestionnaire repose sur un sérieux malentendu : ce qu’elle étudie sous le nom de « transition énergétique » correspond en fait très précisément à l’inverse du processus qu’il convient de faire advenir de nos jours.

La mauvaise nouvelle est que si l’histoire nous apprend bien une chose, c’est qu’il n’y a en fait jamais eu de transition énergétique. On ne passe pas du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire. L’histoire de l’énergie n’est pas celle de transitions, mais celle d’additions successives de nouvelles sources d’énergie primaire. L’erreur de perspective tient à la confusion entre relatif et absolu, entre local et global : si, au 20ème siècle, l’usage du charbon décroît relativement au pétrole, il reste que sa consommation croît continûment, et que globalement, on n’en a jamais autant brûlé qu’en 2013.

S’extraire de l’imaginaire transitionniste n’est pas aisé tant il structure la perception commune de l’histoire des techniques, scandée par les grandes innovations définissant les grands âges techniques. À l’âge du charbon succéderait celui du pétrole, puis celui (encore à venir) de l’atome. On nous a récemment servi l’âge des énergies renouvelables, celui du numérique, de la génétique, des nanos etc. Cette vision n’est pas seulement linéaire, elle est simplement fausse : elle ne rend pas compte de l’histoire matérielle de notre société qui est fondamentalement cumulative.
»

La bulle autocentrée dans laquelle certains écologistes semblent réfléchir ne reflète pas du tout les aspirations des populations du monde, qui ne se préoccupent majoritairement pas (ou de manière tout à fait secondaire) des problèmes environnementaux — d’où les explosions de ventes de smartphones, de tablettes et d’autres gadgets électroniques en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, d’où le fait qu’1,4 milliards de foyers sur les 1,8 que compte l’humanité possèdent au moins une télévision (!), un nombre qui ne cesse de croître. Elle oublie qu’elle ne concerne qu’une minorité d’individus au sein des pays les plus développés, et ignore les volontés de ceux qui gouvernent et orientent véritablement la société industrielle, comme les dirigeants corporatistes, à l’instar de Jeff Bezos, PDG d’Amazon, qui déclare que :

« Nous ne voulons pas vivre dans un monde rétrograde. Nous ne voulons pas vivre sur une Terre où nous devrions geler la croissance de la population et réduire l’utilisation d’énergie. Nous profitons d’une civilisation extraordinaire, alimentée par de l’énergie, et par la population. […] Nous voulons que la population continue à croître sur cette planète. Nous voulons continuer à utiliser plus d’énergie par personne. »

Ainsi, un des pires problèmes que pose la promotion des énergies « renouvelables » relève du fait que leur développement est au service de la propagation de la société de croissance industrielle, du système économique de production et de consommation d’objets plastiques et électroniques tous plus polluants les uns que les autres, et finalement d’une seule culture, au détriment de la pléiade culturelle que la planète abritait auparavant. Ce qui apparaît clairement lorsqu’on observe ce qui se passe en Afrique, où le développement des énergies dites « renouvelables » (qui s’opère en parallèle au développement des énergies pas renouvelables du tout), permet et encourage l’achat de télévisions, de réfrigérateurs, de smartphones, d’ordinateurs, etc. Même chose dans le Pacifique, avec l’exemple frappant et flagrant de l’archipel des Tokelau. Les énergies renouvelables, à l’instar des énergies non-renouvelables, servent à propager la modernité (la culture occidentale) à travers le globe, puisque l’hérésie de notre temps, c’est de ne pas avoir l’électricité (et l’accès aux possibilités de consommation industrielle), et que les nouveaux messies sont ses promoteurs. Sous couvert de philanthropie, des campagnes de déploiement du réseau électrique mondial et des infrastructures de transport promettent de sortir tous les peuples des ténèbres dans lesquelles ils évoluent encore. Les autochtones qui refusent l’électricité, comme ceux de la Sierra Nevada, en Colombie, et qui se battent contre ce « développement » (contre ce que l’Occident présente comme « le progrès »), ne sont pas médiatisés, bien que ce soit de leurs modes de vie que nous devrions nous inspirer. Les technologies « vertes » servent donc à diffuser un seul mode de vie, d’être, et surtout d’avoir, une monoculture de consommation industrielle. Sachant que toutes les industries de production de biens en tous genres (électro-métallo-plastiques) sont polluantes et insoutenables (cf. la croissance quasi-exponentielle des déchets électroniques, qui polluent lourdement les sols, les océans et l’atmosphère, sont peu recyclés et recyclables, et sont encore largement déversés dans les pays en développement). En résumé, l’industrie des énergies « renouvelables » se développera de plus en plus mais cela ne réglera aucun des problèmes liés à l’insoutenabilité totale de la civilisation industrielle et de son économie mondialisée.



Étant donné le niveau de dépendance et d’interdépendance en termes de ressources et de main d’œuvre inhérent à l’économie industrielle, qui est inévitable étant donné la répartition des matières premières nécessaires aux technologies complexes (et donc aux « renouvelables »), les énergies « vertes » sont d’autant plus anti-écologiques qu’elles dépendent des infrastructures de transport et donc du secteur de la construction de la société industrielle, eux-mêmes largement insoutenables. Ainsi que le formule l’entreprise de construction britannique privée « Willmott Dixon » dans un dossier sur les impacts de la construction (routes, bâtiments, etc.) : « Près de la moitié des ressources non-renouvelables que l’humanité consomme est utilisée par l’industrie de la construction, ce qui en fait l’une des moins soutenables au monde ». Sachant que la longueur du réseau mondial de routes et d’autoroutes, déjà insoutenable, donc, va plus que doubler d’ici 2050 (« D’ici 2050 la longueur des routes bétonnées du monde aura augmenté de 40 à 65 millions de kilomètres », explique William Laurance, professeur à l’université James Cook en Australie, dans un article que nous avons traduit). Sachant également que la surface totale des zones urbaines du monde devrait tripler au cours des quatre prochaines décennies, comme l’a récemment rapporté le Guardian (imaginez donc, « l’industrie de la construction » est « l’une des moins soutenables au monde », et pourtant les constructions ne vont faire que croître au cours des prochaines décennies). Et sachant que la segmentation du monde naturel (des « écosystèmes ») par le réseau routier actuel est d’ores et déjà insoutenable pour la biodiversité planétaire, pour les communautés naturelles que sont les forêts et les prairies, comme l’indiquent de nombreuses études sur l’impact des routes.

Il est un sujet crucial dont peu de gens discutent, et qui est pourtant au cœur de tout ce que nous venons d’écrire : la démesure, l’échelle et la complexité inhumaines (qui dépassent l’entendement) de nos sociétés industrielles, ou de la société industrielle puisque son fonctionnement est à peu près le même de Paris à Kuala Lumpur. Tant que l’être humain vivait en communautés restreintes, relativement autosuffisantes et autonomes, il était en mesure de comprendre et de maîtriser — individuellement, ou au moins de manière collective, à l’aide des autres membres de sa communauté — les technologies qu’il avait à sa disposition. Aujourd’hui, la majorité d’entre nous ignorons tout des technologies que nous utilisons au quotidien (en quoi, où et par qui votre brosse à dent a-t-elle été fabriquée ? Votre réfrigérateur ? Votre montre ? Votre voiture ? D’où viennent et quels sont les matériaux dont votre logement est construit ? Dont les panneaux solaires sont fabriqués ? Les éoliennes ? Les barrages ? Les sondes spatiales envoyées dans l’espace par les institutions qui vous gouvernent, et avec vos impôts ? Les armes dont votre gouvernement fait mondialement commerce ? etc.). De la même manière, la plupart d’entre nous ne connaissons pas les codes législatifs qui régissent nos vies, n’avons pas lu la constitution, ne sommes absolument pas en mesure de suivre au quotidien toutes les décisions des différents échelons gouvernementaux concernant la politique intérieure de notre pays, encore moins concernant la politique étrangère, et encore moins celles des gouvernements étrangers. En bref, la complexité — croissante — de la société industrielle nous dépossède de toute maîtrise sur notre destin individuel autant que collectif. Les dispositions qui la régissent sont l’affaire d’une élite de spécialistes et de dirigeants étatiques et corporatistes. La liberté moderne tant vantée n’est qu’une illusion marketing qui dissimule une soumission au fonctionnement rigide et impitoyable d’un système technologique démesuré, qui n’offre pour seule liberté qu’un choix de consommateur entre différentes marques et différents produits, et qui impose la servitude moderne du salariat. La seule manière de retrouver la vraie liberté, qui relève de l’autonomie et de l’autosuffisance, est de réduire la chaîne de dépendance des techniques utilisées afin qu’elle soit circonscrite dans le champ de l’entendement et de la maîtrise communautaires. Ce qui correspond à la distinction entre techniques autoritaires et techniques démocratiques formulée par Lewis Mumford, et mériterait d’être approfondi par la lecture des auteurs techno-critiques mentionnés au début de cet article.

Rappelons et précisons que les énergies issues de combustibles fossiles, ainsi que l’énergie nucléaire, sont bien évidemment anti-écologiques, et que si nous critiquons ici les énergies dites « renouvelables », ce n’est pas pour défendre les premières, mais simplement pour exposer en quoi toutes les productions industrielles d’électricité devraient être abandonnées (sachant, de toutes manières, qu’elles le seront à terme, et à court terme d’ailleurs, que nous le voulions ou pas, en raison de leur caractère largement insoutenable, ici exposé). Ce qui priverait effectivement la partie la plus privilégiée de l’humanité du confort industriel moderne, et ce qui l’obligerait à réapprendre à vivre de manière autonome, en relation directe avec son environnement. Mais ce qui la libérerait également d’une existence creuse, automatisée, standardisée, et de sa servitude envers un système machiniste insensé et incontrôlé. Et ce qui mettrait un terme à la destruction de la planète. La peur de souffrir d’un manque en renonçant au confort industriel, ou en en étant privé, est une réaction compréhensible. D’ailleurs, Rex Tillerson, PDG d’ExxonMobil — une des plus importantes sociétés pétrolières et gazières du monde — que Donald Trump a nommé secrétaire d’État des USA, a déclaré en 2013 : « A quoi cela sert-il de sauver la planète si l’humanité souffre ? ». Ce qu’il faut comprendre, et ce dont il faut se rappeler, c’est que jusqu’au début du 20ème siècle, l’humanité avait survécu et prospéré sans le confort industriel moderne, et, accrochez-vous, qu’à travers le globe, beaucoup d’existences étaient heureuses, que la vie ne se réduisait pas à la torture sombre et violente dépeinte par la culture dominante. L’humanité n’a pas « souffert » jusqu’à l’invention de l’électricité et de l’économie industrielles. Il est grotesque et très présomptueux de prétendre que la modernité a apporté le bonheur, ce qui, au vu du mal-être mondialisé, de l’explosion du stress, des burnouts, des angoisses et des troubles mentaux, des taux de suicides et des prescriptions d’antidépresseurs, est aisément contestable. (Tout ceci mériterait de bien plus amples discussions sur l’idée de progrès et sa réalité, et sur l’histoire et la façon dont elle est présentée). Mais, bien sûr, ce que Rex Tillerson entendait par sa question était plutôt : « A quoi cela sert-il de sauver la planète si mon compte en banque et mon pouvoir en souffrent ? » ou « A quoi cela sert-il de sauver la planète si nous, les industriels du monde riche, la classe dominante des privilégiés, ne sommes plus en mesure de bénéficier de la souffrance et de l’exploitation du tiers-monde et du monde naturel ? »

Bien sûr, dans une culture largement contaminée par le culte du progrès, véritable religion moderne, tout ce qui relève du renoncement est hérésie. Dès lors, l’espérance commune consiste à croire qu’il est possible de sauver la planète de la destruction, de faire de nos sociétés des sociétés démocratiques et écologiques, sans jamais avoir à renoncer à quoi que ce soit, et sûrement pas à l’électricité industrielle. Les sacrifices admis relèvent, au mieux, de l’alternative, de la substitution. Le marketing se charge de faire croire que les énergies « vertes » remplaceront les énergies sales, la nourriture industrielle devient de la nourriture industrielle bio™, ou équitable™, comme les téléphones portables (le fair phone, téléphone équitable), les voitures deviennent des éco-voitures™, la construction de l’éco-construction™, le plastique du bioplastique™, et ainsi de suite. Une illusion de changement qui ne résout rien, comme nous le constatons tous les jours ; l’inverse du si précieux conseil d’Hippocrate : « Si quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui demander s’il est prêt à supprimer les causes de sa maladie. Alors seulement il est possible de l’éliminer. » L’idée obsessionnelle de progrès (technologique ou social), qui n’a aucun sens et aucun autre but que sa propre perpétuation (mais que le marketing a brillamment associé au bonheur, avec lequel elle n’a pourtant rien à voir), nous pousse à conserver les causes de notre maladie, à les rendre durable™, à les aménager, mais jamais, Dieu (qui est technologie) nous en garde, à les supprimer, à y renoncer. Ainsi, la croyance en un progrès technologique pouvant faire advenir un monde écolo-démocratique parfait perpétue la maladie.

Tandis que sur le terrain, la promotion et le développement des énergies « vertes » ne bénéficient pas au monde naturel, aux plantes et aux animaux non-humains, qui souffrent directement de l’implantation de ces nouvelles machines industrielles, des barrages aux centrales solaires en passant par les usines à biomasse et par les parcs éoliens, et indirectement, en raison des points exposés dans ce texte. (Nous pourrions souligner l’exemple de la centrale solaire de Cestas, en France, près de Bordeaux, la plus grande d’Europe, qui a nécessité l’abattage de 250 hectares de pinède ; un projet du consortium Eiffage, Schneider Tectrice, Krinner). Elles ne bénéficient pas non plus aux êtres humains que ces nouvelles industries exploitent, ou à ceux que la société industrielle continue et continuera à exploiter, et à tous ceux, humains et non-humains, qui viendront au monde sur une Terre au climat détraqué, à la biodiversité fortement appauvrie, et dont l’air, l’eau et le sol seront contaminés.

Pour toutes ces raisons, il est essentiel que nous comprenions, et que nous nous rappelions, que les besoins du monde naturel sont plus importants que les besoins des économies, et des sociétés humaines, puisque sans un environnement sain, aucune société n’existe, ni aucune économie. Et le monde naturel a besoin que nous démantelions autant d’usines que possible, et qu’au minimum nous cessions d’en construire ; il a besoin que nous mettions fin aux productions en masse de l’industrialisme, et qu’au minimum nous les réduisions de manière drastique, et qu’au strict minimum nous stoppions leur croissance ; il a besoin que nous délaissions une large partie de nos infrastructures de transport et de communication, et qu’au minimum nous cessions de les étendre, et ainsi de suite. Ce à quoi le développement des énergies « renouvelables » ne participe pas.

La magnitude du caractère insoutenable de la civilisation industrielle est largement occultée par les grands médias, qui n’en soulignent presque jamais les différentes problématiques, et qui les relient plus rarement encore. La tête dans le guidon du quotidien, du métro-boulot-dodo, et l’esprit hypnotisé par les informations filtrées et standardisées que diffusent les haut-parleurs culturels de la société de masse, nous évoluons majoritairement dans une réalité fabriquée de toutes pièces, par et pour certains groupes d’intérêts.

C’est pourquoi il est si rare de lire ce genre d’analyse dans les médias grand public, dont le fonctionnement, et les lignes éditoriales (ou plutôt, la ligne éditoriale) impliquent de ne pas communiquer de critiques aussi « radicales » de la civilisation et de son caractère anti-écologique ; de ne pas relayer les perspectives d’un effondrement inéluctable qui emportera ce que tant prennent pour les accomplissements les plus importants de l’humanité, ce sans quoi la plupart ne s’imaginent plus vivre (ayant perdu les savoir-faire qui le permettraient). Faute de quoi ils risqueraient d’ébranler la paix ou plutôt, la léthargie sociale qui garantit la continuation de la civilisation industrielle sur ses tendances destructrices. Par conséquent, les rares tribunes « écologiques » que les médias de masse se permettent de diffuser sont celles qui promettent des sorties de crise en forme de lendemains qui chantent, à l’aide de pseudo-solutions technologiques n’impliquant presque aucun renoncement, du genre de celles que nous exposons ici, et qui sont autant de nouvelles nuisances pour le monde naturel. Tandis que nous rapportons la nécessité d’une transformation fondamentale et planétaire de tous nos modes de vie, d’un réapprentissage de la vie communautaire locale, indépendante de tout industrialisme et de tout économie mondialisée, d’une lutte contre tous les projets de développement industriel, qu’ils soient présentés comme « verts » ou pas, la nécessité du démantèlement intégral des structures de pouvoir existantes, sans quoi les destructions écologiques (dont la 6ème extinction de masse) et les exploitations sociales ne cesseront pas, avec un écroulement global à la clé.


En exclusivité, un aperçu en images du magnifique futur vert que nous vendent les promoteurs des « renouvelables »

Des espaces riches en biodiversité



La plus grande centrale solaire du monde, en Inde
 

La plus grande centrale solaire d’Italie. Montalto Di Castro



La planète après avoir été sauvée 
 

Centrale solaire en Californie


Des panoramas fabuleux




Des horizons majestueux




Des processus symbiotiques qui respectent le vivant 




Des paysages grandioses






Les photomontages qui en font la promotion sont tout aussi effrayants : Une monoculture végétale et une monoculture éolienne




De belles usines capitalistes recouvertes de panneaux solaires 





Et d’autres usines, et d’autres panneaux sur les toits, à Singapour




Et des stations-services recouvertes de panneaux solaires (merci Total)



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