jeudi 22 janvier 2015

Dany Robert Dufour —vivre en troupeau…


«Dessine moi un mouton! Non, je préfère les LOUPS!


Dany-Robert Dufour est un philosophe français contemporain, professeur de philosophie de l'éducation à l’université Paris-VIII, et ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l'Institut d'études avancées de Nantes en 2010-2011.

Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Dany-Robert_Dufour


Extraits de l'article intitulé: 

Vivre en troupeau en se pensant libres

http://www.monde-diplomatique.fr/2008/01/DUFOUR/15491

[...] Et c’est bien d’ego qu’il s’agit, puisque les gens se croient égaux alors qu’en réalité, ils sont passés sous le contrôle de ce qu’il faut bien appeler le «troupeau». Celui des consommateurs en l’occurrence. Il faut que chacun se dirige librement vers les marchandises que le bon système capitaliste fabrique pour lui. La contrainte permanente à consommer doit être constamment accompagnée d’un discours de liberté; fausse liberté bien sûr, entendue comme permettant de faire «tout ce que l’on veut». Mais aujourd’hui, un nouvel agrégat social est né : «égo-grégaire». Il témoigne du fait que les individus vivent séparés les uns des autres, ce qui flatte leur égoïsme, tout en étant relié sous un mode virtuel pour être conduits vers des sources d’abondance. Les industries culturelles jouent ici un grand rôle : TV, Internet, cinéma, réseaux de téléphones portables, etc.


La télévision change les contours de l’espace domestique en affranchissant encore le rôle réduit de la famille réelle et en créant une sorte de famille virtuelle, venu s’adjoindre à la précédente (3è parent). On trouve désormais ses cousins, ses oncles et ses tantes en zappant sur les talk shows, émissions de divertissement, et en plus, ils sont drôles ou du moins supposés tels. La «famille» de la télévision fournit les histoires (petites ou grandes). Non seulement, la télévision fournit une «famille» mais elle constitue ceux qui la regardent, en grande famille. Après tout, pourquoi pas cette virtualisation des rapports familiaux? Ne vaut-il pas mieux une «famille» virtuelle qu’une vraie famille, sachant que quand on a marre, il suffit d’éteindre sans avoir, comme dans la vraie vie, à «tuer le Père». La réponse est simple: Le téléspectateur ne peut pas être payé en retour, puisque cette «famille» est virtuelle et donc, complètement indifférent à son sort.

Alors pourquoi y-a-t-il lieu de faire toute cette dépense en technologie et en investissements divers (financiers, libidinaux, etc.). Divertir le sujet ne suffit pas, loin s’en faut. Cette «famille» n’est qu’un leurre. Derrière, se cache la seule réalité consistante, l’audience, qui se mesure, se découpe en parties, afin de pouvoir se vendre et s’acheter sur le marché des industries culturelles. S’il reste un esprit assez naïf pour croire que la qualité des émissions entre en ligne de compte dans la programmation, il risque fort de déchanter dès la première investigation. Seule compte l’audience car c’est uniquement elle qui influe sur les affaires sérieuses: Le prix des espaces publicitaires. «Il est inutile d’augmenter les coûts pour provoquer un programme de meilleure qualité que celui qu’on diffuse si vous avez déjà la meilleure audience» (L. Fonnet ; DESS communication audiovisuelle, université Paris I).

«L’audiovisuel engendre des comportements grégaires et non, contrairement à une légende, des comportements individuels. Dire que nous vivons dans une société individualiste est un mensonge patent, un leurre extraordinairement faux. Nous vivons dans une société troupeau comme définit par Nietzsche» (B. Stiegler; aimer, s’aimer, nous aimer; Galilée, Paris, 2003). La «famille» virtuelle serait donc en fait un «troupeau» qu’il ne s’agirait plus que de conduire là où l’on veut qu’il aille s’abreuver et se nourrir, c’est à dire vers des sources et des ressources clairement désignées. Kant (Emmanuel Kant né le 22 avril 1724 à Königsberg et mort le 12 février 1804, id. Philosophe) le définissait déjà en 1784: «La mise en troupeau des hommes intervient dès lors qu’ils renoncent à penser par eux-mêmes et qu’ils se placent sous la protection de «gardiens» qui par «bonté» se proposent de veiller sur eux. Après avoir rendu stupide le troupeau et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc, où ils sont enfermés, ils leur montrent ensuite «le danger qu’il y aurait à marcher tout seul». Ces gardiens ont pour nom: Prince, officier, percepteur, prêtre, marchand, etc. Tocqueville (Alexis Henri Charles Clérel, vicomte de Tocqueville, né le 29 juillet 1805 à Paris et mort le 16 avril 1859 à Cannes. Penseur) aussi en 1840 : «La passion démocratique de l’égalité peut «réduire» chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, délivrés du trouble de penser».

Dans le troupeau, nous sommes tous égaux. Après la prolétarisation des ouvriers, le capitalisme à procédé à la «prolétarisation des consommateurs». Pour absorber la surproduction, les industriels ont développé des techniques de marketing visant à capter les désirs des individus afin de les inciter à acheter toujours davantage. Les théories de Freud ont été adaptées au monde de l’industrie, grâce à son neveu américain, Edward Bernays, qui permit à son employeur (Phillips Morris) de les appliquer. En 1923, il annonce : «Que les gouvernements et les annonceurs peuvent enregistrer l’esprit comme les militaires le font du corps ! Car la flexibilité est inhérente à la nature individuelle humaine». La solitude est une vraie terreur pour l’animal grégaire et que la mise en troupeau lui cause un sentiment de sécurité. Chez l’homme, cette crainte de la solitude suscite un désir d’identification avec le troupeau et ses opinions. Mais une fois dans le troupeau, l’homme (animal grégaire) souhaite toujours exprimer son avis (grégaire : latin grégarius, grec gregis, troupeau). Les communicants doivent faire appel à son «individualisme» qui va étroitement de pair avec d’autres instincts, comme son égoïsme. Bernays recommande de toujours lui parler de son désir. Le troupeau est l’homogénéisation des comportements. Aussi, la conquête des marchés qui dégage un maximum de rentabilité, se fera à travers les médias. D’abord la radio, puis le cinéma, la télévision, etc. Cette vie dans un troupeau virtuel incessamment mené vers des sources providentielles pleines de sirènes et de naïades, suppose en effet un égoïsme hypertrophié, présenté comme un accomplissement démocratique. Les publicitaires utilisent ce truc grossier, mais qui fonctionne, de flatter sous toutes ses formes possibles, l’égoïsme des individus. Ce troupeau ego-grégaire, avec ce versant égoïste, lui interdit à jamais de se découvrir lui-même en être collectif. Il est profondément antidémocratique: Omission volontaire, procédé artificieux, coups d’esbroufe gagneur, achat de consciences, profit rapide et maximal.
Le spectateur croit pouvoir regarder sans être vu. Il a le sentiment d’une toute puissance égoïste, que nous pouvons définir par la formule: «Faire ce qu’il veut, en regardant ce qu’il veut bien regarder». Il en est convaincu par la «zappette». En fait la réalité est tout autre. Le téléspectateur est regardé et même scruté sûrement plus qu’il ne regarde (boîtiers Audimat, enquêtes téléphoniques, etc.). Les mêmes résultats avec Internet: Programmes espions, enregistrements par l’intermédiaire des clics souris, etc. Toutes ces pratiques permettent la définition du «portrait robot» utilisateur. La télévision fonctionne comme une sorte de panoptique de Bentham (Jérémy Bentham né le 15 février 1748 à Londres et mort le 6 juin 1832, id. Philosophe) à l’envers. Une construction pénitentiaire panoptique est celle où le gardien est installé dans une guérite maintenue dans l’obscurité et édifiée au point central d’une vaste élévation en cercle, où sont distribuées sur plusieurs étages des cellules à barreaux, violemment éclairées. Ainsi, un grand nombre de prisonniers peuvent être vus par un seul gardien, sans qu’aucun ne sache si on le regarde. Ici, il ne s’agit plus en effet de voir chacun des membres depuis un seul point de vue central, mais de faire regarder chacun dans certaines directions très précises, celles qui promettent le bonheur par la satisfaction généralisée et automatique de besoins, évidemment dûment répertoriés et prévisibles[...].

Commentaire: Qu'il est difficile de ne pas être un mouton! Mais tentez le coup! Cela fait tant de bien à soi et aussi, autour de soi.. Sortez du troupeau, et regardez ce que les autres ne voient pas et faîtes ce que les autres n'osent pas. Bonne nuit et bonne chance .


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