jeudi 2 juin 2016

Marie Morel, comme le soleil

Jacques Goulet
01/06/2016

Commentaire:  Électrocuté!

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« À cinq ans, j’ai publié mes premiers dessins dans le livre de Joseph Delteil intitulé Saint François d’Assise. C’était en 1959. Je travaillais à côté de ma mère dans son atelier », raconte Marie Morel, qui a dessiné dès qu’elle a su tenir un crayon.


En la personne de Pascal Quignard, Marie Morel a un admirateur qui sait donner à partager son enthousiasme. La grâce de ce volume relié[1], c’est la rencontre d’une grande partie de l’œuvre de Marie, de la photographie de Pierre Morel, respectueuse des couleurs, et de textes où Quignard mêle au récit d’une vie de peintre des réflexions sur l’art. Avec le concours d’un excellent imprimeur, ils ont réussi un livre qui noue un rapport entre le texte et l’image plus délicat. Il se trouve que Marie Morel – qui a conçu l’ouvrage – est la fille de l’éditeur Robert Morel et d’Odette Ducarre, qui élaborait la maquette de livres inoubliables.

L’écrivain et la peintre, travaillant de concert, ont privilégié l’ordre chronologique. Une photographie ouvre chaque chapitre, où Marie est saisie en train de peindre ou de dessiner. On découvre ainsi le hameau provençal des parents dans lequel son goût pour le dessin s’est formé. Ce décor et le milieu littéraire et artistique des parents ont constitué de riches apports, avec son émerveillement face à la nature. Y a-t-il eu un besoin d’exister aux yeux de ses parents et de leur entourage ? En tout cas, il y eut une belle persévérance et une remarquable fidélité à son enfance, doublée d’un désir permanent de renouvellement. À neuf ans, Marie est emmenée par ses parents à la Biennale de peinture de Venise : « J’ai compris que la passion qui occupait mes jours était aussi un métier. Je suis sortie de la Biennale de Venise en disant : “Je suis peintre.” »



La mère, en conservant les œuvres de l’enfant, l’a aidée à acquérir une conscience précise de ce qu’elle faisait. Marie Morel offre à notre regard des gouaches qui ont plus d’un demi-siècle. De belles louches énigmatiques, par exemple. Le chapitre consacré aux dessins à la plume est étonnant. L’un d’eux exprime la conscience de la mort par la représentation d’un cimetière couvert de croix à perte de vue. Dans la même période, les mouvements superposés de la mer et des nuages sont l’objet de transpositions graphiques que l’on a plaisir à détailler et dans lesquelles on pourrait trouver l’esquisse d’une caractéristique de cette œuvre : le regard de loin et l’examen de près se différencient aussi radicalement qu’ils se complètent nécessairement. L’ouvrage varie les focales qui reproduisent notre jeu d’éloignement et de rapprochement, en particulier devant les tableaux comportant un texte. On regarde une œuvre, on la lit, on la regarde à nouveau.

Ce monde n’est jamais anguleux, l’architecture et les objets y sont peu présents, comme tout ce qu’a porté notre modernité. Le vivant, le naturel, le rond, l’ancien, l’asymétrique y sont préférés au neuf, au béton, à l’industriel. Le vivant est saisi dans sa fragilité. Marie Morel, par le biais des jeux sadomasochistes (Les Fantasmes secrets de la nuit, Les Nuits noires…) et, bien plus gravement, par celui de l’histoire (Louise Michel, Shoah) nous met face à la déréliction des individus, face à une humanité souffrante qui est aussi, et parfois de ce fait, une humanité pensante.

À suivre son parcours, on voit s’affirmer une approche singulière du monde sensible, marquée par l’affirmation de toutes sortes d’empathies avec le vivant. L’œuvre connaît assez tôt une bifurcation : à côté des tableaux mutiques, souvent de somptueuses répétitions dont les couleurs, qu’elles soient sombres ou vives, sont magnifiques et qui peuvent se décliner dans des formats différents, par exemple Les Coquelicots ou bien Les Arbres sous la neige. Avec les tableaux qui mettent en scène des oiseaux, on passe dans la catégorie des œuvres où le langage, souvent sous la forme de questionnements, inscrits dans des cartouches ou dans des bulles, et que l’on peut trouver naïfs mais que je dirais plutôt premiers et primordiaux, porte les inquiétudes de l’artiste.



Trait singulier de cette peinture : Marie Morel y défend certaines convictions. Par exemple, la valeur vitale attribuée aux pratiques sexuelles, à leurs gestes : elle pense que l’on devrait les exposer plutôt que de les occulter ou de les garder secrètes. On trouve aussi un très beau tableau de protestation contre les inégalités sociales : Richesse et pauvreté (2011).

La peinture passe bien par le livre, mais avec une dégradation plus importante dans les cas où Marie Morel a incorporé à ses œuvres des matériaux tels que des petits bois, des plumes et des pièces de monnaie… Rien ne remplace le contact avec l’œuvre. Pourtant, plusieurs grands tableaux de Marie Morel ont fait l’objet de belles monographies.

On ne saurait ignorer Les Lettres à Thomas, un court récit publié en 1999 chez un petit éditeur, Pleine Marge. On espère qu’il sera prochainement réédité. C’est une sorte de reconstitution ou de reconstruction, avec le destinataire des lettres, des peintures et des dessins, d’une intense relation sadomasochiste. Un des obstacles à une plus grande reconnaissance de Marie Morel, outre les sujets que beaucoup n’aiment pas voir aborder trop crûment – mais cela ne concerne qu’une partie de ses tableaux –, c’est qu’elle produit par choix des grands formats, souvent constitués de petites surfaces assemblées. Ces grandes toiles ne sont pas destinées aux salons des familles, mais plutôt à des lieux publics. Il faut alors qu’il y ait adéquation entre le lieu et l’œuvre.

Les textes de Pascal Quignard semblent intervenir ici en soutien à l’œuvre de Marie Morel, mais ce qu’il a écrit porte avant tout sa marque. Son livre est aussi le livre de la longue amitié qui l’unit à Marie Morel. C’est un élément de l’œuvre de Pascal Quignard, un court fragment d’autobiographie, par exemple quand il raconte qu’il a d’abord été admiratif du travail de la maison d’édition des parents de Marie Morel, adolescent au Havre, avant de connaître cette artiste.

La peintre poursuit donc son chemin solitaire après comme avant la publication de ce livre, de loin le plus considérable qui lui ait été consacré, mais d’autres écrivains ont écrit sur elle : Charles Juliet, Michel Butor, Michel Onfray, Claude Louis-Combet… C’est peut-être aussi la témérité solitaire de cette entreprise que nous rappelle Pascal Quignard lorsqu’il écrit : « Les œuvres d’art, comme le soleil, ne s’adressent à personne. »

Jacques Goulet


[1] Marie Morel et Pascal Quignard, Une vie de peintre, Monographie sur l’œuvre peinte et dessinée de Marie Morel, livre en français avec traduction des textes en anglais par Llori Patterson, Éditions : Galerie B. / Les Ami(e)s de Marie Morel / Regard - J'en suis bleue, 2014, 600 p., 65 €. Visiter le site de Marie Morel : http://mariemorel.net/.



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