mercredi 10 juin 2015

Choisir son camp entre pesticides et biodiversité

09 JUIN 2015 | PAR GILLES YET



Ces jours-ci, à Dijon, se tiennent les Assises nationales de la biodiversité. Un événement créé par l'association les Éco-Maires avec le soutien opérationnel du réseau Idéal connaissances, quand l'État n'était pas capable d'organiser un événement national regroupant l'ensemble des acteurs de la biodiversité. La conférence nationale de préfiguration de l'Agence française pour la biodiversité, qui s'est tenue le 21 et 22 mai dernier à Strasbourg laisse augurer un autre avenir pour le dialogue entre acteurs concernés. Mais en attendant, il nous faut bien parler de cet événement-là.

Et, après l'annonce polémique des sponsors français de la COP21 sur le climat, soulever pour la biodiversité en France la question à laquelle répondait si bien Pierre Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec TOUT LE MONDE ».


Deux menaces principales pèsent sur la biodiversité en milieu continental métropolitain, la perte et la fragmentation des habitats naturels et la pollution due aux nitrates et aux pesticides. S'agissant de ce dernier aspect, le lien entre pesticides et perte de biodiversité est largement avéré. Or le lien entre les organisateurs de ces Assises nationales de la biodiversité et les producteurs de pesticides est lui aussi avéré. Ce qui oblige à soulever la question de la légitimité à défendre la biodiversité quand on est financé de manière non transparente par ceux là même qui la détruisent.

Examinons les faits, sans jugement hâtif.


L’association les Éco-Maires a signé un partenariat1 en 2010 avec l’Union des entreprises pour la protection des jardins et des espaces publics (UPJ). Ce partenariat prévoit selon l’UPJ « la diffusion d’informations ciblées pour les gestionnaires d’espaces publics ». Aucune référence à ce partenariat n’est disponible sur le site des Éco-Maires, et si l’on y trouve bien une liste des partenaires de l’association2, l’UPJ n’y figure pas. La seule mention d’un partenariat avec l’UPJ figure dans le rapport d’activités 2011 de l’association qui indique en page 20 que « l’association s’est associée à l’Union des entreprises pour la Protection des Jardins et des Espaces Verts (UPJ) » pour l’organisation d’un concours sur la gestion des espaces verts par les collectivités3.


L’UPJ est née en 1944 sous le nom initial de Chambre Syndicale des fabricants de spécialités pour l'Horticulture et l'entretien des jardins. Elle a changé de nom en 1997 pour des raisons d’image. « L'ensemble des démarches entreprises par l'UPJ pour informer et sensibiliser ses partenaires converge vers un seul objectif: Utiliser le bon produit à la bonne dose, au bon moment, dans les meilleures conditions d'utilisation et dans le respect de l'environnement.4 ». L’UPJ est le pendant pour les collectivités et les particuliers d’une autre organisation professionnelle orientée elle sur l’agriculture et les usages professionnels: L’Union des Industries de la Protection des Plantes (UIPP), « syndicat professionnel des industriels de la protection des cultures »5. L’UPJ est dirigée par Jacques My, ancien secrétaire général de l’UIPP6.


Les Éco-Maires et l’UPJ ont publié fin 2010 un « Guide méthodologique Espaces verts »7, dont peut lire sur le site de l’UPJ que « Tout le contenu a été élaboré par les Éco-Maires et [que] l’UPJ a soutenu et encouragé ses adhérents et cette action, initiée par Bayer Environmental Science »8. Si la couverture de ce guide ne porte que le logo des Éco-Maires, le nom du fichier de maquette Adobe InDesign qui apparaît au-delà des traits de coupe est « GUIDE BAYER.indd ». Les logos de Bayer Environmental Science et de l’UPJ figurent en dernière de couverture. (fig. ci-contre)


On peut notamment lire en page 18 de ce guide destiné aux collectivités la phrase suivante : « La gestion raisonnée confère aux traitements phytosanitaires et biocides une place de choix parmi les différentes méthodes de traitement proposées».


En décembre 2011, un nouveau guide est publié par les Éco-Maires et Bayer, intitulé « Guide sur les méthodes de désherbage en collectivités »9. À nouveau, il comporte en couverture le seul logo de l’association les Éco-Maires, tandis que la dernière de couverture comprend en plus le logo de Bayer Environmental Science (fig. ci-contre).


Sous-titré « Évaluation des impacts potentiels sur l’environnement des techniques de désherbage », le guide utilise une analyse en cycle de vie comparant uniquement les méthodes de désherbage infra-rouge, à mousse chaude et chimique. On peut y lire en page 15 que « Sur 8 indicateurs d’impacts, les techniques de désherbage alternatives ont potentiellement plus d’impacts que les techniques de désherbage chimiques (épuisement des ressources non renouvelables, acidification, destruction d’ozone stratosphérique, oxydation photochimique, effets respiratoires dus aux substances inorganiques, changement climatique, consommation d’eau et consommation d’énergie). » Et encore que « Les techniques de désherbage chimique appliquées selon les bonnes pratiques génèrent beaucoup moins d’impacts sur le critère Écotoxicité de l’eau. »


Bayer a publié en 2013 une brochure institutionnelle intitulée « Les engagements Bayer pour les espaces verts »10. On peut y lire en page 9 une interview de Guy Geoffroy, Président des Éco-Maires.


Membre du Comité scientifique et technique 2012 et 2013 de ces Assises, j'ai chaque année demandé des explications sur ces partenariats. Sans jamais obtenir la moindre réponse. Le président de l'association les Éco-Maires, Guy Geoffroy, député-maire UMP (à l'époque) me fournit, lui, une réponse publique en 2014 lors des Assises nationales de la Biodiversité se déroulant à Montpellier, confirmant sur la question de l'objectif zéro pesticide en ville « vouloir travailler avec tous les acteurs sans lancer de fatwa sur tel ou tel ».



En parallèle, l’UPJ et l’association les Éco-Maires ont lancé avant l’élection présidentielle de 2012 un « Pacte pour le Jardin dans la Cité ». On notera que parmi les « 10 propositions concrètes du Pacte pour le Jardin dans la Cité » ne figurait alors aucune référence à l’arrêt de l’usage des produits phytosanitaires11.


Une association éponyme « Pacte pour le Jardin dans la cité » a depuis été créée, et sa première assemblée générale s’est tenue le 7 septembre 201212 selon le site de Promojardin.


Cette association est présidée par « Christophe Juif (Président de l'UPJ - société Bayer) » et on note la présence à son conseil d’administration au titre des « Personnalités qualifiées » de « Cécile Hanier – Éco-Maires ». Cécile Hanier, anciennement secrétaire générale de l’association les Éco-Maires, en est devenue directrice à la suite de la nomination en juillet 2012 de la déléguée générale de l’association, Maud Lelièvre, comme « conseillère chargée des relations avec les associations environnementales, de la biodiversité et de la protection des milieux naturels » au cabinet de la ministre de l’Écologie13.


Le contact presse et le secrétariat de l’association « Pacte pour les Jardins dans la Cité » sont assurés par « Émilie Basuyau-Astorg », ainsi qu’on peut le lire sur le communiqué de presse de la nouvelle association publié daté de novembre 2012 14 Émilie Basuyau par ailleurs salariée de l’UPJ en charge des relations-presse15.


Interrogée par mes soins en mai 2015 à l'occasion d'un colloque organisé par l'UICN, la délégué générale de l'association les Éco-Maires, que j'informais de l'impossibilité de m'associer à ces Assises nationales de la Biodiversité 2015 au motif que « l'association collabore avec des producteurs de pesticides » me répondit excédée mais devant témoin : « et avec le Front national, et avec les nazis ! ... ».


Il semblerait que j'ai touché un point sensible...


Comprenons nous bien, cherE lecteur, chacun travaille avec qui il veut, et c'est parfaitement légitime. À condition d'assumer publiquement et de manière transparente les relations susceptibles de provoquer des situations de conflit d'intérêt !


Je serai ainsi ravi de connaître la liste des adhérents de l'association les Éco-Maires, son bilan financier sur les cinq dernières années et le contenu des conventions qui la lient avec des producteurs de pesticides, leurs syndicats ou les associations qu'ils ont créé. Nul doute que si ces éléments étaient connus publiquement, aucun des défenseurs de la nature et de la biodiversité n'aurait plus aucun scrupule ni réserve à collaborer avec une association si dynamique et vertueuse... ;)



1 Voir l’article « Partenariats : Concours Espaces Verts organisé par Les Eco-Maires » dans la newsletter de l’UPJ d’octobre 2011 :http://www.upj.fr/1-/241-newsletter-upj/283-octobre-2011.aspx2http://www.ecomaires.com/partenaires-2

3 http://www.ecomaires.com/wp-content/uploads/2012/06/RA2011AG2.pdf

4 http://www.upj.fr/1-union-pour-la-protection-des-jardins/106-qui-est-l-upj/111-presentation.aspx

5 http://www.uipp.org/A-propos-de-l-UIPP/Nos-adherents

6http://www.upj.fr/fichiers/20111025160600_Newsletter_UPJ_octobre_2011_VDEF.pdf

7 http://www.upj-asso.org/fichiers/20110121095138_GUIDEESPACESVERTs2010.pdf

8 http://www.upj-asso.org/1-/108-professionnels/166-a-lire.aspx

9 http://www.club-vert.com/bayer/cropscience/bcsclubvert.nsf/files/Documents/$file/BAYER_GUIDE_ACV_INTERNET_BR.pdf

10 http://www.club-vert.com/bayer/cropscience/bcsclubvert.nsf/files/Documents/$file/engagements_bayer.pdf

11 Dossier de presse – Pacte pour le Jardin dans la Cité, Février 2012, page 8
http://www.upj-asso.org/fichiers/20120217094259_DP_Pacte_jardin_cite_Fevrier_2012.pdf

12 http://www.promojardin.com/relations-institutionnelles/actions-relations-institutionnelles/creation-de-lassociation-du-pacte-pour-le-jardin/

13 http://www.gouvernement.fr/gouvernement/delphine-batho/cabinet

14 http://www.promojardin.com/wp-content/uploads/2012/11/CP_Pacte_nov_2012_VEF.pdf

15 http://www.upj-asso.org/fichiers/20111118144946_CP_UPJ_TVA_18112011.pdf


Commentaire:


09/06/2015, 18:39 | PAR PHILIPS MICHEL

Je vous trouve bien modéré ! Car, enfin, un membre de la soi-disant Union des Industries "de la Protection des Plantes" (IUPP) n'est autre que Monsanto (lire ici), une firme connue pour son Roundup, un herbicide "total", déclaré cancérigène "probable" par l'OMS.

Quand l'IUPP se définit comme : " L’Union des Industries de la Protection des Plantes (UIPP) en collaboration avec l’ensemble de la filière agricole travaille à garantir une agriculture moderne, innovante et respectueuse de la santé et des ressources naturelles, ce afin d’assurer une production durable des cultures françaises", elle est dans le mensonge le plus éhonté.

On ne peut, même dans une mairie, plaider pour un respect de l'environnement et se lier à un organisme dont le seul objectif est le rendement maximum au dépend du reste des plantes...et de la santé des gens !
Arrêtons cette hypocrisie.

09/06/2015, 19:54 | PAR GILLES YET EN RÉPONSE AU COMMENTAIRE DE PHILIPS MICHEL LE 09/06/2015 À 18:39


Je me suis peut-être un peu autocensuré, en effet ;) NOus sommes d'accord sur le fond !




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