mardi 23 juin 2015

Je me souviens de souvenirs parcimonieux de mon grand-père

Source: http://www.mediapart.fr/
PAR JONASZ


Commentaire: Souvenirs en France...

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Roger et Ketty


Nous venions le voir les soirées d’août ensuquées par le grand soleil nappant les coteaux des bords de Garonne. Aux silhouettes des drôles* au loin, il devinait que c’était la famille qui arrivait.

Les rides de son front striant la trace blanche laissée par le béret trop bien rabattu riaient en silence pour accompagner les pattes d’oie de ses yeux. Il tirait sur ses bretelles « Hercule » pour remonter une sorte de largeot qu’il semblait n’avoir jamais quitté, rajustait sa chemise sans col sur le foin de sa poitrine. Il était prêt. Il nous attendait.



À peine étions-nous assis à l’ombre qu’il allait chercher une « frontignan » de Loupiac au chais, la débouchait religieusement avec un soupir de sage femme attentive, puis la caressait avec tendresse de ses grosses mains caleuses. Pour accompagner la cérémonie, il sortait une boite en fer de biscuits secs. Ils étaient comme calcinés sans pitié par le grand cagnard qui s’y entend pour étouffer chrétiens comme païens avant boire.


Il s’asseyait en riant à l’avance. Il allait pouvoir mâcher des phrases de grand seigneur en Français pour les femmes et des blagas de manants en Gascon pour les hommes.


Il savait la faire mais savait aussi la servir, la liqueur d’or clair et de miel d’acacia. Il la versait accompagnée d’incantations connues de lui seul. Il débondait la barrique aux souvenirs de ce millésime, puis des précédents et même de ceux d’avant la guerre. Parler des vignes, celles des autres, les siennes. Le service du vin ne pouvait s’engager sans une ode à la magie centenaire des coteaux: Le temps, les assemblages, les cépages Sémillon, Sauvignon et muscadelle, le flacon plutôt que la tirette en tout chose et notamment les poutringues et autre bouillie bordelaise, le champignon botrytis cinérea qui faisait la « grappe cendreuse » et de vrais raisins de Corinthe pour la liqueur unique des coteaux de Loupiac.



C’est après cette homélie seulement qu’il réveillait le souvenir des ses compagnons de labeur d’autrefois : « Caoubet » et « Laouret ». Deux minotaures de race garonnaise dont la blondeur le disputait à celle de la Garonne chère à Ausonne. Droite, gauche, chacun connaissait son nom et sa place sous le joug. Les deux lui obéissaient au claquement de langue et à l’œil ; vaillants de reins comme de col.


Mon aïeul était aussi viril pour les bouchonner et les brosser dès cinq heures du matin dans l’étable où dansait sa lampe tempête, que prévenant et délicat pour ne pas couper les pattes des volailles qui le suivaient quand il fauchait autour de la cressonnière.


Tu aurais vu mes bœufs avant la guerre, petit ! Je les regrette, tu sais. Même un pitchoun comme toi aurait pu les conduire du doigt tellement ils étaient doux. Ils étaient capables de passer dans la coulée d’un garenne sans faire d’écarts. Maintenant ce sont les tracteurs mais ils ne font pas si bien pour décavaillonner la vigne.

« Du petit jour
Jusqu’au couchant
Je sue, laboure
Mon maigre champ.
Je creuse un puits
sème mon grain
mange mon riz
et bois mon vin.

Que peut me faire
le gouvernant ?
Si pas de guerre.

Je suis vivant».

(Poème chinois anonyme 2300 av.J.C.)

*enfants

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PAR JOSEPH G
23/06/2015


De ci de de là, nous pouvons revoir des chevaux dans les vignes, pas des bœufs, mais à peine moins volumineux. Ils travaillent plus lentement mais mieux que les machines, le soc de la charrue respecte mieux les sols, les petites bêtes et les racines qui fondent chaque terroir, évitent les traitements chimiques, chez les quelques adeptes courageux qui veulent revenir aux bonnes pratiques, et ainsi redonner du goût à chaque vin de table, qui ont tendance à tous se ressembler comme les produits d'hypermarchés qu'ils sont devenus.


Le grand père n'avait sans doute pas eu une prime pour arracher ses vignes, puis une autre pour les replanter dix ans plus tard, puis une autre pour faire disparaitre les haies (très efficace les tracteurs pour cela et gagner du terrain, donc de la productivité) puis une autre 20 ans plus tard pour en replanter....


Les journées étaient sans doute très longues et dures, mais ils avaient paradoxalement le temps, pas de machine à amortir pour leur imposer des cadences et des rendements, et aller vite donc, courir, ne plus penser et faire, mais seulement compter comme maintenant.


Seuls l'orage ou la pluie, ou la sécheresse, voire quelques maladies les contrariaient de temps en temps. Déjà et bientôt encore plus, ces phénomènes vont se multiplier avec le dérèglement climatique, et la pollution émise en un seul siècle qui a réussi à pourrir une terre tranquille pendant des millions d'années. Les "je me souviens " terriens deviendront de purs produits proustiens sans aucun rapport avec notre réel hors sol devenu exclusivement urbain.

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