mercredi 4 septembre 2019

Electricité : la recomposition du secteur et la transformation profonde du marché

Raux JF
Spécialiste de l’énergie  

En résumé, on va vers un oligopole (TOTAL, ENGIE, EDF1 et 2) régulé par des contrats de long terme, le marché ne jouant qu'un rôle marginal. 

La 1ere question est : pourquoi des contrats de long terme, prix d'achat garantis, PPA, etc...? Parce que le marché européen actuel dit energy only, ne permet pas aux moyens de production, anciens et nouveaux, de vivre. Cf.


Lire  : Etude UFE-BDEW "Mécanismes de transition énergétique et de capacité : Une contribution au débat européen à l'horizon 2030".


En fait, les ENR intermittentes viennent détruire la belle construction du marché. Comptabilisées en moyenne pour en gros 20% de leur capacité installée, elles peuvent produire plus, bien entendu : mais alors, les prix s'effondrent, voir les phénomènes de prix négatifs sur le marché.
De plus, elles détruisent la rentabilité des moyens de production classiques, nucléaire ou thermiques fossiles :

  • en leur "piquant" de la production, 
  • en abaissant le prix (dumping), 
  • en obligeant, pour leur backup, le maintien en activité de moyens thermiques de production.
Le backup sert à assurer à tout moment l'équilibre en puissance entre l'offre et la demande. Il est indispensable à la stabilité du réseau, protégeant d'un black-out. La vraie rareté en électricité est la puissance, pas l'énergie. Je le redis.

Le backup est donc stratégique et non rentable actuellement. Les moyens classiques, nucléaire ou thermiques fossiles sont en effet absolument indispensables tant que l'on a pas de stockage de masse ou de capacité de moduler la demande ; ce n'est pas demain la veille. Dès lors, pour assurer la rémunération correcte de la production, deux solutions se présentent

-créer un marché de la puissance, capacity market, reflet du fait que la puissance est la vraie rareté en électricité, avec une vraie concurrence entre les diverses technologies.C'est ce qui a été fait en France avec le marché de capacité sans le critère climatique, intégré indirectement via les mécanismes complexes et, peu efficaces du marché carbone. 

Mais on sent bien que cela ne satisfait pas les acteurs, y compris EDF. 


-Ils préfèrent les contrats de long terme ou assimilés, prix d'achat garantis, PPA, CFD..., qui sont la deuxième gamme de solutions. 


L'argument de la complexité du marché de capacité est souvent avancé, mais en fait, les acteurs préfèrent une mise en concurrence filière par filière. On pourrait intégrer directement un critère CO2 dans le marché de capacité... Mais, ne rêvons pas. Danger ! En effet, cela évite des mises en concurrence entre technologies permettant de comparer les coûts de production, voir celui de la tonne de CO2 évité. Les ENRi seraient alors les grandes perdantes en France, et le gaz aussi. Voir ci-dessous l'importance de cette remarque.

Un consensus existe pour raisonner par filière. Et s'il y a mise en concurrence pour les contrats de long terme, c'est filière par filière, sans mélanger les genres ! Par exemple, l'appel d'offre éolien en mer est différencié de celui de l'éolien terrestre.

Le choix entre le poids de chaque filière est alors issu d'une négociation non transparente avec l'Etat qui garde la main. En invoquant le marché et la concurrence comme cache sexe, on reste dans un jeu classique de lobbying. Et c'est là que l'on voit l'oligopole se construire.


Le premier pôle de cet oligopole s'organise autour des ENRi, éolien et solaire,
régulées depuis longtemps par des contrats d'achat. Si la méthode  a changé, appel d'offre de l'Etat pour les gros projets, on reste dans un système de prix garanti à long terme.Sans ce système de "subventions", pas d' ENRi : la crise des ENRi allemandes le prouve, au delà des beaux discours de rentabilité, de compétitivité, de marché, de concurrence et tutti-quanti.

On voit deux acteurs dominants apparaitre : ENGIE en 1 et... EDF-ENR ; EDF ayant deux pôles : le nucléaire ET les ENRi ! Les autres acteurs disparaitront au fur et à mesure dans une concentration classique à l'occasion de la fin des premières installations. TOTAL pointe également son museau. Mais le jeu se complique avec une guerre éternelle en France depuis la montée en puissance du nucléaire : celle entre le gaz et le nucléaire. Elle dure depuis les années 80 et continue. Voir les bagarres homériques sur le régulation thermique des bâtiments, sans critère CO2 !

On voit se profiler une alliance entre les ENRi, portées de plus en plus par ENGIE et les gaziers, portées par TOTAL, un poids lourd, contre le nucléaire : c'est le scénario Belge, dans lequel le back-up des ENRi est assuré par des
centrales à cycles combinés au gaz (CCG), avec les contrats de long terme pour assurer!

Pour ENGIE et GRT-GAZ, le jeu est crucial : il s'agit de remplir les tuyaux, de ne pas perdre la place et le rôle du gaz dans l'économie, en attendant le mirage du gaz-vert. Le poids des coûts échoués serait alors colossal.

Pour Total et ENGIE il s'agit d'assurer une place au gaz dans le back-up des ENRi ET de limiter la place du nucléaire, bataille des 50%, amendements TOTAL.... Le tout en privant EDF de cet avantage compétitif vis à vis du client final, et indirectement, dans la bagarre pour les ENRi.

Limiter la part du nucléaire, c'est avoir la quasi-garantie de développer des CCG pour assurer le backup des ENRi. Et pour les développer, il faut les "assurer" avec des contrats de long terme : d'où la demande de plus en plus pressante des gaziers, comme en Belgique.

Priver EDF de l'avantage compétitif du nucléaire, c'est assurer la concurrence au sein de l'oligopole sur les projets nouveaux, EDF-ENR, et sur le commerce, EDF-Commerce, y compris les services énergétiques, Dalkia.

Et c'est là que l'on comprend alors le sens du projet Hercule qui isole le nucléaire dans une structure à part, en échange d'un quasi contrat de long terme : l'
Accès régulé à l'énergie nucléaire historique (ARENH) plus cher sans limitation de volume probablement. Pour moi EDF se tire une balle dans le pied.

Mais on voit bien que dans l'oligopole électro-petro-gazier qui se profile, les maîtres du jeu sont TOTAL et ENGIE,
pas EDF. Le tout avec le soutien du gouvernement et probablement avec celui de la Commission européenne. 

On voit donc se dessiner un oligopole basé sur des contrats de long terme assurant la rentabilité compétitive de tous les acteurs. Les victimes ? Le nucléaire et probablement le client. Qui vivra, verra. 


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