vendredi 23 octobre 2015

La presse achetée

21 Octobre 2015 | PAR Yves Faucoup

Où l'on voit comment un homme politique, député, ancien ministre, selon son propre aveu, paye les médias pour obtenir d'eux qu'ils couvrent ses actions ou ses coups de com

Dans un précédent billet, j'ai raconté l'histoire d'un voyage en Norvège, au Spitzberg, organisé début octobre par Philippe Martin, député et président du Conseil Départemental (CD) du Gers, qui fut ministre de l'Écologie, du Développement durable et de l'Énergie du gouvernement Ayrault (de juillet 2013 à mars 2014). Afin de permettre à 15 collégiens du CDJ (conseil départemental des jeunes) de prendre la mesure du réchauffement climatique, il a cru utile de les emmener dans le Svalbard. L'opération était mal préparée, ne correspondait pas à une attente des jeunes, n'organisait pas leur réelle implication, ne prévoyait finalement que quelques heures sur place, le reste en déplacement, et donc instrumentalisait les enfants, dépassés par ce qui se jouait à leur insu. Mais l'homme politique mit le paquet pour qu'elle trouve un large écho. C'est ainsi, comme je l'avais indiqué et comme il le reconnaît auprès du Canard enchaîné du 14 octobre, qu'il a payé des organes de presse pour qu'ils réalisent des sortes de publi-reportages: «oui, on a payé le voyage aux journalistes, parce que aujourd'hui la presse n'a plus les moyens pour faire ce genre de choses», déclare-t-il.

Et ainsi de payer La Dépêche (du Midi), pour qu'elle envoie un journaliste, France Info également. Quant à France 3, selon une source interne à la chaîne, Philippe Martin a choisi lui-même la journaliste et le caméraman, rencontrés cet été au Festival de jazz de Marciac.





La Dépêche du Midi, France Info, France 3 : reportages payés par le Conseil départemental du Gers



Un journaliste dépêché par La Dépêche couvrait le voyage et, chaque jour, envoyait article et photo. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. France Info nous a parlé des pingouins vus avec joie par les collégiens, faute d'ours blancs, mais aussi on a su que ces jeunes Gersois, bien emmitouflés, ont dû affronter un très grand froid (- 10°) pour pouvoir mieux comprendre le réchauffement climatique. Incidemment, la journaliste a pu fournir, pour d'autres articles de sa station, des photos prises lors de ce déplacement aux frais du contribuable gersois.

France 3 a déroulé chaque jour un «feuilleton» (selon l'expression de la chaîne) sur ce voyage «extra-or-dinaire». Bien fait, il faut le dire, ce qui est la moindre des choses pour des professionnels, quitte à récupérer des images ailleurs, pour étoffer le reportage ou montrer une aurore boréale. Malgré tout, on voit bien les apports techniques dont les jeunes ont bénéficié sur place, par exemple un cours par une glaciologue française. Des interviews ont été effectuées en l'absence des jeunes, mais en général le reportage sur site cherche à ne montrer que les collégiens et Philippe Martin (qui veillait à être bien présent quand il y avait les séances photos et vidéos). Les images restent très discrètes sur le staff du président. Sauf lors de la séquence avec François Hollande quand il les reçoit au retour et où l'on aperçoit, sur les images de France 3, distinctement, deux conseillers, tout fiers sous les lambris dorés de l'Elysée.

Ces médias aux ordres estimèrent qu'il était inutile de parler des steaks de baleine que l'équipée avait dégustés, ce qui était une maladresse que Philippe Martin sut déjouer puisqu'il a confié au Canard avoir «senti le piège», refusant d'en manger ! Inutile aussi, plus sérieusement, de parler de la moindre contestation, alors qu'ils savent que cette opération est décriée: Seule la bonne parole du président financeur fut colportée. Cela n'est pas très étonnant de la part de La Dépêche, mais cela pose gravement problème avec des médias du service public comme France Info et France 3.



Photos La Dépêche et France 3[capture d'écran]



Cette affaire, à sa manière, illustre ce qu'est la réalité médiatique en province: Une concentration des médias. Si au niveau national, une grande part de l'information est entre les mains de quelques hommes d'affaires, en violation totale avec les grands principes issus de la Résistance, sur le plan local ce n'est pas mieux. En Midi-Pyrénées, La Dépêche, qui appartient au président d'un parti politique, Jean-Michel Baylet (Mouvement des Radicaux de Gauche), a fini par évincer Sud-Ouest, qui continuait à paraître dans le Gers, et a pris le contrôle des Journaux du Midi, c'est-à-dire Midi Libre, L'Indépendant, Centre Presse Aveyron et Le Journal de Millau, racheté justement au Groupe Sud-Ouest (1). Ainsi le Groupe La Dépêche se targue de couvrir désormais 14 départements et 6 millions d'habitants sur Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussilon. Bien vu, non ? Cela constitue pour la future Région élargie un contrôle médiatique total.

Absence de démocratie médiatique

Déjà depuis longtemps, une collectivité territoriale comme le Conseil Départemental, par l'achat de centaines d'abonnements, établit une relation donnant-donnant avec le média local. Par ailleurs, le département achète des placards publicitaires ou des pages entières. Quand il s'agit d'annoncer la parution d'un guide départemental pour les personnes âgées, cela se justifie. Dans d'autres cas, non. C'est ainsi que lorsque Nicolas Sarkozy vint dans le Gers, en novembre 2011, Philippe Martin acheta 4 pages de La Dépêche pour présenter, au lendemain de la visite, ce qu'il n'avait jamais fait de la sorte auparavant: La politique sociale. Tellement dans la précipitation, d'ailleurs, que des pans entiers étaient oubliés. Interpellé par mes soins, il s'était engagé à consacrer à nouveau 4 pages sur tout ce qui avait été passé sous silence, ce qu'il n'a jamais fait. Ce qui réduit du coup la démarche à une manœuvre purement politique avec instrumentalisation de l'action sociale, aux frais du contribuable, et au profit du média local (4 pages, ce n'est pas donné).

Bref, en un mot: Nationalement, il y a quelques contre-pouvoirs médiatiques, localement aucun. Les enjeux sont tels, le verrouillage est à ce point organisé, qu'il y a absence totale de média critique. Donc absence de démocratie. Par ailleurs, rien ne prouve que la docilité de cette presse, ayant été payée au moins une fois, ne joue que dans ce cas.

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(1) Parallèlement, le Président de la Région Aquitaine vient d'accorder un prêt de 900 000 € au Groupe Sud-Ouest. Prêt que la droite conteste, tout en reconnaissant qu'une fois au pouvoir, si elle gagne les élections, elle acceptera cette faveur accordée à un média, qui sera forcément indulgent dans ses écrits à l'égard de ses financeurs.

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Retour sur le Svalbard

Suite de l'Arctique: Dans cette affaire du voyage en Norvège, beaucoup de ceux qui réfléchissent à ces questions considèrent qu'effectivement cela n'avait pas grand intérêt, sinon d'assurer à Philippe Martin une publicité facile. Il était tout à fait possible de monter une grande action dans les Pyrénées, ou dans les Alpes, où le recul des glaciers est visible, et au lieu de voir de loin une banquise dans la brume, ils auraient pu aller carrément sur un glacier. Ce qui aurait permis à beaucoup plus de collégiens d'y participer et éviter du ressentiment chez ceux qui se sont sentis écartés. J'ai rencontré une personne, économiste de renom, spécialiste du développement durable, auteur de nombreux ouvrages, qui connaît précisément ce qu'a fait (ou pas fait) Philippe Martin en tant que ministre: Elle m'a confié d'emblée que ce voyage était une «bêtise» et qu'il aurait été plus intelligent, et bien sûr moins coûteux, d'emmener les collégiens dans les Pyrénées. Une journaliste spécialisée est allée dans le même sens, consternée par une telle opération.

Philippe Martin a très mal pris mon article, piquant une colère homérique. Il fit mine de s'offusquer que des agents aient pu parler, alors que l'essentiel de ce que je dénonçais était facile à connaître (par ailleurs, dans les propos rapportés par Le Canard, il ne conteste rien de ce que j'ai écrit). En réalité, sa réaction n'était pas due seulement à mon texte ou au fait qu'un élu de droite ait osé me déclarer qu'il s'agissait «d'une vaste opération de communication» et d'«un voyage d'agrément pour son cabinet» si pléthorique [à noter que le rapport présenté aux élus n'annonçait que 4 accompagnateurs, agents du CD, et non pas 11 comme ce fut le cas, dont 3 membres du Cabinet]. Non, il y avait d'autres raisons. D'abord, ce fameux Cabinet aurait pu prévoir cette contestation, qu'il était possible de discerner à l'avance. Et du coup conseiller autrement le Président. Mais surtout Philippe Martin a vite compris qu'il était fragile sur cette affaire. Et que mes critiques étaient assez largement partagées localement, avant même que mon article paraisse (dans la classe politique mais aussi au sein de l'institution publique où les agents sont incités sans cesse à accepter des restrictions de dépenses compte tenu de la baisse des dotations de l'État). Et ça c'est pire que tout: Le fait que non seulement mon article ait été copieusement transféré (par mail) et abondamment photocopié, mais encore que, avant même de découvrir l'article du Canard, et sans même savoir s'il paraîtrait, beaucoup l'attendaient ou l'espéraient. Et je passe les messages d'approbation et de remerciements que j'ai reçus.

Les choses étant engagées, Philippe Martin a cherché à accroître le côté spectaculaire avec cette réception à l'Elysée décrochée au lendemain de la parution de mon article (1) et aussi chez le Président de l'Assemblée nationale (la poisse: La réception eut lieu le jour même, où le procureur de Bobigny ouvrait une enquête préliminaire pour emploi fictif à l'encontre de Claude Bartolone). Certes, ces deux visites donnaient du piment au déplacement, mais ne réduisaient en rien le reproche fait d'une démarche publicitaire au profit du promoteur de cette opération.




Photos sur le site de la Présidence de la République [captures d'écran]


Des questions subsistent: Au journaliste du Canard, Philippe Martin concède un coût total de 73 000 euros (j'avais écrit 75 000). Il y a fort à parier que j'ai minimisé l'impact financier et que le coût total soit bien supérieur, très supérieur. Par ailleurs, le voyage a été organisé par Grand Nord Grand Large, sans que l'on sache pourquoi la collectivité territoriale a choisi de traiter avec cette agence privée aux tarifs plutôt élevés (2).

Par ailleurs, le coût carbone du déplacement (75 tonnes reconnaît une collégienne sur France Info) devait être compensé par des plantations d'arbres. Philippe Martin déclare au Canard: «On va planter des palétuviers au Sénégal pour reconstituer la mangrove». On croirait tellement entendre Pauline Carton chantant: «Allons gazouiller, Sous les pa, sous les palu, sous les palétuviers», qu'on a été nombreux à croire à une petite blague. Surtout que le Département du Gers a depuis longtemps refusé toute action humanitaire avec un pays d'Afrique (privilégiant son alliance avec une région… de Tchéquie). Et bien, non, aux dernières nouvelles, ce n'est pas une blague, même s'il n'est pas certain que ce soit possible: On ne s'improvise pas ainsi planteurs de palétuviers au Sénégal. Il y a des règles à respecter qui risquent de contraindre le Gers d'aller se planter ailleurs.

Nicolas Hulot, appelé à la rescousse pour soutenir l'opération, invite, dans sa déclaration, les collégiens «à manifester, à déranger, à interpeller», «à inonder les réseaux sociaux». C'est en effet ce que font de nombreux collégiens dans toute la France actuellement. Des sites fourmillent d'expériences préparées, pédagogiques, mobilisant très largement, collégiens et population. Gageons qu'il est encore temps, sans esbroufe, sans accroître l'empreinte carbone, d'insuffler dans ce département rural une dynamique dans la jeunesse afin qu'elle milite pour une société plus respectueuse de la nature, plus préoccupée du réchauffement climatique, moins polluante, moins gaspilleuse, plus participative et plus égalitaire.

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(1) Après avoir écarté Philippe Martin au bout de 9 mois, sans que ce dernier n'exprime trop bruyamment son amertume, François Hollande pouvait difficilement lui refuser cette faveur. Il n'est pas exclu qu'en 2013 Philippe Martin, qui attendait depuis si longtemps d'être nommé ministre, ait vite compris qu'il ne resterait pas longtemps en poste, la place devant être occupée bientôt par Ségolène Royal. Ce qui expliquerait que les spécialistes, qui ont suivi son action au ministère, considèrent qu'il n'a pas fait grand-chose, malgré les espoirs mis en lui (compte tenu de ses positions sur les OGM et le gaz de schiste, nonobstant son rapport antérieur sur l'eau, très contestable car favorable à une minorité d'agriculteurs consommateurs à l'excès). Et ce qui corrobore également les propos des mauvaises langues gersoises affirmant qu'il n'a jamais été aussi souvent présent dans le Gers que quand il était ministre.

(2) Le site de GNGL vante ses croisières au Spitzberg dont «les prix grimpent facilement à 8000 euros» et, si c'est à bord d'un brise-glaces, «la facture s'envole au-delà de 20 000 euros».

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Dans la mesure où ce fut à peu près le black-out dans les autres médias (excepté deux courts articles dans Le Parisien et Libération, et un texte sur pressreader.com), Philippe Martin trouve là une justification d'avoir acheté la presse. D'autant plus que le site Facebook COY11 (11ème conférence des jeunes) n'a pas censuré une info sur le «voyage coûteux dans le Spitzberg», d'ailleurs toujours présente (ici).

Et que Google, facétieux, questionné sur «Philippe Martin voyage en Norvège», orientait en toute première position sur l'article de mon blog.

Voir Les petits ambassadeurs de l'ex-ministre de l'écologie


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Acte de censure: Mon adresse mail a été bloquée pour m'empêcher de communiquer avec les élus et agents du Conseil Départemental du Gers sur leur messagerie interne.

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Billet n° 230



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