vendredi 18 novembre 2016

Les prairies sont un puits à carbone

Pour faire suite à l'article intitulé: "COP 22 : nos terres valent plus que leur carbone", https://augustinmassin.blogspot.fr/2016/11/cop-22-nos-terres-valent-plus-que-leur.html , Blandine Vue* nous a gracieusement autorisé à la publication de ce texte.
Instruisons-nous.

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*Docteur ès-Lettres, Blandine Vue est linguiste, historienne, géographe et ethnographe. Elle a réalisé de nombreux travaux sur l'histoire des sociétés rurales, l'évolution des paysages et des structures agraires et les traditions à la frontière entre la Champagne, la Bourgogne, la Lorraine et la Franche-Comté. Elle participe activement à la sauvegarde et à la transmission des savoirs traditionnels par le biais de publications, de conférences et d'actions pédagogiques qui lui ont valu, en 1997 et 1998, un prix de la fondation Nicolas Hulot. Elle est l'auteure de l' ouvrage intitulé: "Histoire des paysages, apprendre à lire l'histoire du milieu proche (village et territoire)", éditions Errance, 2012 et de "Flore des jardins traditionnels du Nord-Est de la France : Plantes vivaces, annuelles et bisannuelles", éditeur Dominique Guéniot, 2005.

Puits à carbone
Les prairies sont un puits à carbone, c’est très officiellement écrit sur le site très officiel d’un organisme agricole tout aussi officiel ! Si mon voisin avait su cela avant de mourir ! Ici au village, devant nos fenêtres, nous n’avons que des puits à carbone : des prairies entourées de forêts et de vergers. Au fait, est-ce que le verger est officiellement déclaré puits à carbone ? Je ne voudrais pas dire de bêtises ! On ne plaisante pas avec la nomenclature, vous voyez mon fils écrire dans sa copie au lycée agricole, que le verger fait partie des puits à carbone, si ce n’est pas dans la liste officielle ; deux points en moins ! Ça va révolutionner le monde de penser les choses autrement ! En puits à carbone ! La mer et ses vagues, le plaisir des pieds nus dans la houle au soleil couchant… Non ! Le plus grand puits à carbone de la planète ! Vous vivez instantanément dans une autre dimension !

Le problème, c’est que le puits à carbone de nos prairies est habité par des vaches qui ruminent et qui pètent, qui en outre consomment des tas de protéines végétales pour les transformer en beaucoup moins de protéines animales, sales bêtes ! Mais sans les vaches pour entretenir les prairies, il faudrait des tracteurs qui coûtent cher à fabriquer en énergie et matière première, consomment du carburant et fument. Sans l’un ni l’autre, mon puits à carbone prairie ne saurait tarder à se confondre avec le puits à carbone forêt qui le ceint !
Cruel dilemme ! J’aime mon puits à carbone forêt, si on excepte le fait que six mois par an il devient le repère de chasseurs qui se foutent du reste de l’humanité, et de la faune aussi ; aussi n’ais-je pas trop envie de le voir s’approcher de ma porte. J’aime aussi la vue dégagée sur la vallée, avec mon verger, les berges ourlées d’aulnes et de saules, et les vaches qui broutent sous mes fenêtres, même si je tempête contre les mouches qui vont de pair avec elles. J’ose espérer que le puits à carbone prairie suffit pour absorber les rots et les pets de mes vaches. Quoi ? Il est sensé absorber en outre les saloperies rejetées par les villes à 500 km de chez moi ! Là ce n’est plus du jeu !
Je sais qu’il reste aussi le problème des protéines de mes vaches ! La solution proposée par certains serait de retourner toutes les prairies pour les transformer en champs, afin de produire des protéines végétales assimilables par l’homme, qui n’est pas fortiche pour digérer l’herbe. Le problème c’est que maintenant on ne retourne plus des prairies (ce qui en soi était déjà un problème pour moi, qui préfère les myosotis sauvages, au maïs), on retourne des puits à carbone, qui ont en outre la propriété de fixer les sols. Voyez comment avec quelques mots un peu pédants, ce qui était une évidence pour une minorité le devient pour la majorité ! Tout est question de vocabulaire !
Au secours ! Que faire ??? On ne peut plus ni retourner les puits à carbone fixateurs de sols, ni tolérer que des vaches y rotent et y pètent en transformant beaucoup de protéines végétales en pas beaucoup de protéines animales ! Il reste énormément de savants calculs à faire, d’équations à poser, de concepts à concevoir, de vocabulaire à inventer… Qui aurait, il y a seulement dix ans, imaginé l’importance que les puits à carbone prendraient dans nos discours, que dis-je, dans notre survie ? S’est-on posé la question de savoir ce que représentait en équivalent tonnes de rots de vaches la production d’une tonne de protéines végétales ? Non je ne plaisante pas, c’est une chose très sérieuse ! S’est-on demandé aussi, si on ne pouvait pas amener l’amateur d’entrecôtes persillées à les préférer plus sèches, issues directement de la pâture, sans passage au gavage céréalier. Car dans la production animale, comme on dit de nos jours, le problème n’est pas dans le pré, mais dans le champ qu’on retourne, draine, engraisse, entretient, récolte… à grand renfort d’énergie et de pollutions, pour engraisser la bête.
Le bonheur est dans le pré, cours y vite… Passés les puits à carbone verger et potager (officialité à vérifier), je vais me ruer sur le puits à carbone prairie, avant de rejoindre le puits à carbone - fertilisant ruisseau en crue, aux berges protégées de l’érosion par le puits à carbone - fixateur de sol bande enherbée, et ourlées du puits à carbone – fixateur de sols ripisylve, comme on est mercredi (jour sans chasse, sauf braconnage !), si la crue ne m’empêche pas de traverser, j’en profiterai pour me ruer sur le puits à carbone - poumon de la planète forêt dans lequel je profiterai d’une ionisation optimale pour compenser le temps que je viens de passer à avaler les ondes de mon ordinateur en écrivant ces lignes ! Avouez que dit comme cela, on se croirait dans un film de science fiction, ça renouvelle les sensations !
Allez, ce texte a 6 ans, bien des puits à carbone prairies ont été retournés depuis, bien des puits à carbone coteaux boisés et ripisylve ont été valorisés en biomasse via des coupes à blanc alimentant de très écologiquement correctes chaudières à plaquettes. Ne parlons pas de la fameuse fumeuse trame verte et bleue, où le vert a souvent viré au marron ! Et le bleu aux tuyaux ! Mais la mise à jour de l’inutile carte n’est pas prévue ! Et ce n’est pas fini !

Blandine Vue, 08/12/2010 – 18/11/2016


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