jeudi 1 juin 2017

Nucléaire & Éolien: étude comparée de démantèlement

http://lemontchampot.blogspot.fr
Jean Pierre Riou
1 juin 2017

Où il apparaît que le démantèlement éolien risque de coûter plus cher que le démantèlement nucléaire, mais pourrait surtout incomber à des personnes qui ne s’attendent pas à devoir l’assumer

Les hypothèses du présent article pourraient être utilement approfondies, notamment par une Mission parlementaire telle que celle qui vient de se prononcer sur la faisabilité du démantèlement nucléaire.

Démantèlement nucléaire
La problématique
Le démantèlement nucléaire recouvre les 58 réacteurs à eau pressurisée (REP) actuellement en exploitation et 9 anciens réacteurs à l’arrêt.
Les difficultés techniques du démantèlement de ces anciens réacteurs sont considérables.
Le petit réacteur expérimental à eau lourde de Brennilis multiplie surcoûts et délais, notamment rallongés par l’annulation, par le Conseil d’État, du décret qui autorisait la procédure de démantèlement, après qu’il eut été saisi par le réseau « Sortir du nucléaire ».

De même, les difficultés concernant les 6 réacteurs à uranium naturel graphite gaz (UNGG), ont amené EDF à changer de stratégie et accumuler surcoûts et retards.
Ces filières des débuts de l’aventure nucléaire française ont été abandonnées au profit des réacteurs à eau pressurisée actuels.

Ajoutons enfin le cas de Superphénix, pour lequel l’anticipation des limites des ressources en uranium avait entraîné la volonté politique de développer ce prototype de surgénérateur.
Il avait été exploité par le consortium européen Nersa.
Après sa meilleure année de fonctionnement, c’est à nouveau la volonté politique qui en a décidé la fermeture. 


EDF est resté seul actionnaire de Superphénix à l’annonce de son arrêt définitif et assume, depuis, la charge de son démantèlement dans des conditions jugées satisfaisantes par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
La versatilité politique a transformé l’aventure en gouffre financier.
Le surgénérateur BN 800 de Rosatom en a fait la « meilleure centrale nucléaire au monde ».


Son financement
Après 40 ans de fonctionnement, le parc actuel de REP aura produit un peu plus de 17000 milliards de kWh (en considérant les 77% de taux de charge de ses 63,130 GW).
Le coût total du démantèlement, première génération comprise, est estimé par EDF à 60 milliards d’euros et correspond ainsi à une charge de 0,35 centimes d’euro par kWh.
Ce qui représente une quantité négligeable quand bien même cette évaluation devrait être doublée, comme tente de le suggérer l’accusation de Greenpeace au vu d’un audit commandé par elle au cabinet Alpha Value.

Cependant, la question n’est pas de savoir si on doit, ou non, démanteler les premiers réacteurs de l’épopée nucléaire française, mais de se prononcer sur la pertinence stratégique du surcoût du démantèlement des réacteurs actuels (REP) et futurs, en regard du service attendu de la filière nucléaire.
Or la faisabilité et les coûts du démantèlement de ceux-ci bénéficient déjà d’un retour d’expérience, notamment américaine, qui met en évidence la maîtrise technologique et financière du problème.
Une Mission parlementaire a rendu ses conclusions sur ce sujet en février 2017
(http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i4428.asp)

Il y apparaît que les coûts de référence pour le démantèlement des réacteurs à eau pressurisée se situent, selon les exemples retenus, entre 439,7 €/kW, 537,8 €/kW et 550 €/kW.
EDF vient d’ailleurs de démontrer sa propre expertise avec le démantèlement du REP de première génération de Chooz A. Et confirme sa capacité à respecter une telle fourchette de prix, comprise entre 350 et 500 millions d’euros pour un réacteur d’1 GW.

Quel coût par unité d’énergie produite ?
Un REP d’1 GW peut, au minimum, fonctionner 40 ans et être prolongé à 50 ou 60 ans.
La Suisse notamment, qui vient d’opter pour une sortie progressive du nucléaire, a décidé par référendum l’an dernier de prolonger ses réacteurs en état de fonctionnement au-delà de 45 ans.
Le parc nucléaire français, qui représente d’ailleurs moins de la moitié de la puissance de production électrique totale, (63,130GW pour un total de 130,818GW) ne fonctionne qu’avec le taux de charge moyen de 77%.

Malgré cette restriction de puissance et une durée de vie abrégée à 40 ans, un réacteur de 1 GW produira ainsi 77% de 1GW pendant les 8760 heures de chacune des 40 années de son fonctionnement, soit 269 808 GWh.
En retenant la fourchette haute de 500 millions d’€, son démantèlement reviendra ainsi à 1853€ par GWh produit, c'est-à-dire un surcoût de 1,85€ par MWh (ou 0,185 centimes d’euro par kWh)
Tandis que la fourchette basse (350 millions), pour un réacteur fonctionnant 50 ans avec 87% de taux de charge, comme la plupart des réacteurs au monde, diviserait ce coût par 2 avec 0,09 centime d’euro de surcoût pour chacun des 381 milliards de kWh produits.


Remarque importante
L’exception française : une trentaine de réacteurs sur les 58 du parc nucléaire sont engagés dans la participation au « service système » du réglage primaire et secondaire du réseau et aux mécanismes d’ajustement.
A cet effet, ils fonctionnent de façon réduite afin de conserver une marge de manœuvre pour la modulation de puissance, grâce à leur possibilité de la faire varier jusqu’à 80% en plus ou en moins en moins d’une demi heure.
C’est ainsi que, pour suivre les besoins de la consommation, notre parc nucléaire a effectué en 2015 plus de 140 variations d’amplitude supérieures à 5000 MW, contre moins de 60 en 2008. 


(Source SFEN : « Introduction accrue d’énergie renouvelable dans le système électrique : quelles conséquences sur le parc nucléaire ? »)

Ce qui permet au parc nucléaire français de suivre au plus près les besoins de la consommation, contrairement à une idée bien ancrée.

(Source Analyse Jean Paul Hulot d’après données consolidées RTE)

Le service rendu par un tel fonctionnement, qui semble constituer une exception mondiale, demande une juste rémunération.
On peut également considérer le manque à gagner, pour EDF, par rapport au taux de charge de 10% supérieur de la plupart des parcs nucléaires, notamment de son voisin allemand.
La délibération de la CRE du 2 mars 2017 portant sur la rémunération du surdimensionnement des installations nécessaire à ce « service système » ne semble pas répondre à l’importance de l’enjeu.
Le manque à gagner pour EDF d’un tel fonctionnement qui représente une baisse de 10% de taux de charge moyen, entraîne en effet une moindre production d’environ 55 TWh chaque année, soit une moindre recette annuelle de 2,3 milliards d’euros (en retenant le seul prix Arenh de 42€/MWh)

Si cette exception française trouvait toute sa justification dans le cadre d’un monopole, l’ouverture du marché de l’électricité exige le respect des lois de la concurrence qui s’accommodent mal d’une rivalité entre un tel service et des producteurs intermittents subventionnés qui, de surcroit, cassent les prix du marché lorsque le vent souffle ou que le soleil brille.


Démantèlement éolien
Il est régi par l’arrêté du 26 août 2011 qui en prévoit le provisionnement à hauteur de 50 000 euros par machine.
Les développeurs de projet évoquent généralement eux même des sommes entre 2 et 3 fois supérieures, tandis que le retour d’expérience semble indiquer un coût réel 8 fois plus important, dépassant 400 000 € pour une machine (hors enlèvement du massif en béton !)

Quel coût par unité d’énergie produite ?
Avec un taux de charge moyen de 23% pendant les 20 ans de sa durée de vie, une éolienne de 2,3MW aura produit 92,680 GWh.
La seule somme officiellement provisionnée pour son démantèlement correspond donc déjà à un minimum de 539,49€ par GWh produit, tandis que le retour d’expérience (400 000€) évoque un coût de 4315 € par GWh (ou 4,3€ par MWh produit).
Le démantèlement d’un réacteur à eau pressurisée ne représentant, rappelons le que 1853€ par GWh produit, (1,8€/MWh) en considérant la fourchette haute, et la moitié pour la fourchette basse.

Cette comparaison ne prend pas en considération la différence de service rendu entre un MWh disponible à la demande et un MWh intermittent qui implique d’importants surcoûts.

Mise en perspective
La Mission parlementaire dénonçait l’insuffisance du provisionnement nucléaire avec encore seulement 36 milliards d’euros de provisions constituées par EDF au 31 décembre.
En tout état de cause, le taux de charge des réacteurs et leur durée d’exploitation en conditionneront la rentabilité et le poids relatif du démantèlement pour EDF.
Une partie considérable de cette charge provenant des débuts de l’aventure du nucléaire français et de l’évolution des volontés politiques qui l’ont accompagnée.

A l’occasion d’une décision politique sonnant le glas des moyens de production intermittents, notamment en raison de leur incapacité à remplacer quelque moyen pilotable que ce soit, peut être s’apercevrait on alors que le véritable problème du démantèlement n’est pas celui qu’on croit, mais celui des milliers de « Jurassic Parks éoliens» qui défigurent les campagnes et en bétonnent les sols. Il semble nécessaire que d’ici là, les coûts en soient provisionnés dans la plus grande transparence.

Faute de quoi les propriétaires des terrains sur lesquelles les éoliennes sont implantées risqueraient d’en faire les frais, puisque la forme des baux emphytéotiques, comme la législation concernant la nomenclature ICPE des machines, semblent en faire les propriétaires des machines et seuls responsables de leur démantèlement et de la dépollution des sols en cas de disparition de l’exploitant.

Ce problème concerne également les collectivités territoriales, mais aussi les acteurs des projets participatifs, destinés à en faire accepter les nuisances aux futurs riverains en leur faisant miroiter l’espoir de retombées financière mais ne dédouanant pas pour autant du principe pollueur payeur.

L’éventuelle double peine d’une déconvenue financière risquant assurément de trouver son apogée devant le gouffre du démantèlement.

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