samedi 1 juillet 2017

Jacques Rancière: la haine de la démocratie / 8

Jacques Rancière est une des grandes figures actuelles de la philosophie française.
Derniers ouvrages parus: Le Partage du sensible, Le Destin des images, Malaise dans l'esthétique, La Haine de la démocratie, Chronique des temps consensuels, Politique de la littérature, Le Spectateur émancipé, Et tant pis pour les gens fatigués — Entretiens et Moments politiques — Interventions 1977-2009
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Extrait

 (...) Le principe du choix populaire devient dès lors problématique. Sans doute importe-t-il assez peu, dans la logique consensuelle, que le choix populaire désigne un oligarque de droite ou de gauche. Mais il y a péril à ce que soient soumis à ce choix les solutions qui dépendent de la seule science des experts. L'autorité de nos gouvernants est alors prise entre deux systèmes de raisons opposées : elle est légitimée d'un côté par la vertu du choix populaire ; de l'autre, par leur capacité de choisir les bonnes solutions aux problèmes de société. Or ces bonnes solutions se reconnaissent à ceci qu'elles n'ont pas à être choisies parce qu'elles découlent de la connaissance de l'état objectif des choses qui est affaire de savoir expert et non de choix populaire.
Le temps n'est donc plus où la division du peuple était assez active et la science assez modeste pour que les principes opposés maintiennent leur coexistence. L'alliance oligarchique de la richesse et de la science réclame aujourd'hui tout le pouvoir et elle exclut que le peuple puisse encore se diviser et se démultiplier. Mais la division qui est chassée des principes revient par tous les côtés. Elle le fait dans l'essor des partis d'extrême droite, des mouvements identitaires et des intégristes religieux qui en appellent, contre le consensus oligarchique, au vieux principe de la naissance et de la filiation, à une communauté enracinée dans le sol, le sang et la religion. Elle le fait aussi dans la multiplicité des combats qui refusent la nécessité économique mondiale dont se prévaut l'ordre consensuel pour remettre en cause les systèmes de santé et de retraite ou le droit du travail. Elle le fait enfin dans le fonctionnement même du système électoral quand les solutions uniques qui s'imposent aux gouvernants comme aux gouvernés sont soumises au choix imprévisible de ces derniers. Le récent référendum [1] européen en a administré la preuve. Dans l'esprit de ceux qui soumettaient la question à référendum, le vote devait s'entendre selon le sens primitif de l'"élection" en Occident : comme une approbation donnée par le peuple assemblé à ceux qui sont qualifiés pour le guider. Il le devait d'autant plus que l'élite des experts d’État était unanime à dire que la question ne se posait pas, qu'il ne s'agissait que de poursuivre la logique d'accords déjà existants et conformes aux intérêts de tous. La principale surprise du référendum a été celle-ci : une majorité de votants a jugé, à l'inverse, que la question était une vraie question, qu'elle relevait non de l'adhésion de la population mais de la souveraineté du peuple et que celui-ci pouvait donc y répondre non aussi bien que oui. On sait la suite.


[...] Que l'accroissement du capital et les intérêts des investisseurs aient leurs lois, relevant d'une mathématique savante, on l'admet volontiers. Que ces lois entrent en contradiction avec les limites posées par les systèmes nationaux de législation sociale est également clair. Mais qu'elles soient des lois historiques inéluctables auxquelles il est vain de s'opposer et qu'elles promettent, pour les générations futures, une prospérité qui mérite le sacrifice de ces systèmes de protection, cela n'est plus une affaire de science mais de foi. Les partisans les plus intransigeants du laisser-faire intégral peinent quelquefois à démontrer que la préservation des ressources naturelles se réglera harmonieusement par le jeu de la libre concurrence. Et si l'on peut établir par comparaisons statistiques que certaines formes de flexibilité du droit du travail créent à moyen terme plus d'emplois qu'elles n'en suppriment, il est plus difficile de démontrer que la libre circulation de capitaux exigeant une rentabilité toujours plus rapide soit la loi providentielle conduisant l'humanité tout entière vers un avenir meilleur. il faut une foi. L'"ignorance" reprochée au peuple est simplement son manque de foi. De fait, la loi historique a changé de camp. Elle semble aujourd'hui l'apanage des gouvernants et de leurs experts. C'est qu'elle seconde leur compulsion la plus profonde, la compulsion naturelle au gouvernement oligarchique : la compulsion à se débarrasser du peuple et de la politique. En se déclarant simples gestionnaires des retombées locales de la nécessité historique mondiale, nos gouvernements s'appliquent à expulser le supplément démocratique. En inventant des institutions supra-étatiques qui ne sont pas elles-mêmes des Etats, qui ne sont comptables devant aucun peuple, ils réalisent la fin immanente à leur pratique même : dépolitiser les affaires politiques, les placer en des lieux qui soient des non-lieux, qui ne laissent pas d'espace à l'invention démocratique de lieux polémiques. Ainsi les Etats et leurs experts peuvent-ils s'entendre tranquillement entre-eux. La "constitution européenne" soumise aux malheurs que l'on sait illustre assez bien cette logique.

[...] Le partage nouveau des pouvoirs entre capitalisme international et Etats nationaux tend bien plus au renforcement des Etats qu'à leur affaiblissement 42. Les mêmes Etats qui abdiquent leurs privilèges devant l'exigence de la libre circulation des capitaux les retrouvent aussitôt pour fermer leurs frontières à la libre circulation des pauvres de la planète en quête de travail. Et la guerre déclarée à l'"État providence" témoigne d'une même ambivalence. On la présente commodément comme la fin d'une situation d'assistance et e retour à la responsabilité des individus et aux initiatives de la société civile. On feint de prendre pour les dons abusifs d'un État paternel et tentaculaire des institutions de prévoyance et de solidarité nées des combats ouvriers et démocratiques et gérées ou cogérées par des représentants des cotisants. Et en luttant contre cet État mythique, on attaque précisément des institutions de solidarité non étatiques qui étaient aussi les lieux de formation et d'exercice d'autres compétences, d'autres capacités à s'occuper du commun et de l'avenir commun que celles des élites gouvernementales. Le résultat en est le renforcement d'un État qui devient directement comptable de la santé et de la vie des individus. Le même État qui entre en lutte contre les institutions du Welfare State se mobilise pour faire rebrancher le tube d'alimentation d'une femme en état végétatif persistant. La liquidation du prétendu État-providence n'est pas le retrait de l’État. Elle est la redistribution, entre la logique capitaliste de l'assurance et la gestion étatique indirecte, d'institutions et de fonctionnements qui s'interposaient entre les deux. L'opposition simpliste entre assistance étatique et initiative individuelle sert à masquer les deux enjeux politiques du processus et des conflits qu'il suscite : l'existence de formes d'organisation de la vie matérielle de la société qui échappent à la logique du profit ; et l'existence de lieux de discussion des intérêts collectifs qui échappent au monopole du gouvernement savant.

[...] Un mouvement politique est toujours un mouvement qui brouille la distribution donnée de l'individuel et du collectif et la frontière admise du politique et du social. L'oligarchie et ses savants n'ont pas fini de l'éprouver dans leur entreprise pour fixer la distribution des lieux et des compétences. Mais ce qui fait l'embarras de l'oligarchie fait aussi la difficulté du combat démocratique. Dire qu'un mouvement politique est toujours un mouvement qui déplace les frontières, qui extrait la composante proprement politique, universaliste, d'un conflit particulier d'intérêts en tel ou tel point de société, c'est-à-dire aussi qu'il est toujours menacé d'y rester cantonné, d'aboutir de fait à la seule défense des intérêts de groupes particuliers en des combats chaque fois singuliers. Cette donnée permanente s'alourdit quand c'est l'oligarchie qui a l'initiative des affrontements, quand elle le fait sous son double visage d’État souverain et d’État "sans pouvoir", et qu'elle a mis de son côté cette nécessité de l'histoire qui donnait hier un horizon d'espérance commune aux combats dispersés.

[...] Ceux qui se battent pour défendre un service public, un système de législation du travail, un régime d'indemnisation du chômage ou un système de retraites seront toujours accusés, même si leur lutte dépasse leurs intérêts particuliers, de mener un combat refermé sur l'espace national et renforçant cet État qu'ils prient d'en préserver la clôture. Inversement, ceux qui affirment que désormais le mouvement démocratique déborde ce cadre et opposent à des combats défensifs l'affirmation transnationale des multitudes nomades en viennent à militer pour la constitution de ces institutions interétatiques, de ces lieux extraterritoriaux où s'assure l'alliance des oligarchies étatiques et des oligarchies financières.

[...] L'idée-force du consensus est en effet que le mouvement économique mondial témoigne d'une nécessité historique à laquelle il faut bien s'adapter et que seuls peuvent nier les représentants d'intérêts archaïques et d'idéologies désuètes. Or c'est aussi celle qui fonde leur conviction et leur science. Ils croient au progrès. Ils avaient la foi dans le mouvement de l'histoire quand il menai à la révolution socialiste mondiale. Ils y ont toujours foi maintenant qu'il mène au triomphe mondial du marché. Ce n'est pas leur faute si l'histoire c'est trompée. Aussi peuvent-ils se réinvestir sans trouble dans les conditions d'aujourd'hui les leçons apprises hier. prouver que le mouvement des choses est rationnel, que le progrès est progressiste et que seuls les attardés s'y opposent : montrer en retour que la marche en avant du progrès ne cesse de rejeter dans le passé des arriérés qui se mettent du même coup à retarder la machine en avant, ces principes de base de l'explication historique marxiste s'appliquent à merveille aux difficultés de la "modernisation". [...] Le concept-roi qui anime cette dénonciation, celui du populisme, est emprunté lui-même à l'arsenal léniniste. Il permet d'interpréter tout mouvement de lutte contre la dépolitisation opérée au nom de la nécessité historique  comme manifestation d'une fraction arriérée de la population ou d'une idéologie dépassée. Mais tant qu'il y aura des arriérés, il y aura besoin d’avancés pour expliquer leur arriération; Les progressistes sentent cette solidarité et leur antidémocratisme s'en trouve tempéré.

A suivre...

Notes
[1] Le référendum français sur le traité établissant une constitution pour l'Europe (aussi appelé traité de Rome II ou traité de Rome de 2004) eut lieu le 29 mai 2005. À la question « Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une constitution pour l'Europe ? », le « non » recueillit 54,68 % des suffrages exprimés. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_fran%C3%A7ais_sur_le_trait%C3%A9_%C3%A9tablissant_une_constitution_pour_l%27Europe

42. Cf. Linda Weiss, The Myth of the powerless State: governing the Economy in a Global Era, Ithaca, Polity Press, 1998. 

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