dimanche 5 mars 2017

Romain Gary: la nuit sera calme / 4

Ce livre est une longue suite d'un entretien fictif avec François Bondy (avec son accord), ami d'enfance de l'auteur, narrant les années où Romain Gary servait dans les Forces françaises libres puis ses débuts dans la carrière diplomatique. Romain Gary est l'auteur qui pose les questions et qui apporte les réponses.

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Extrait
(...) «Je n'ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines», aime rappeler Romain Gary.

«Mon métier en Bulgarie consistait à observer froidement et impartialement la mise en place de l'appareil communiste, la prise en main d'un pays, et d'en tirer si possible des conclusions sur les rapports de l'U.R.S.S. avec les paris communistes des autres pays et sur le mythe de la «révolution mondiale». Je m'appliquais à penser «communiste», à prévoir le prochain mouvement sur l'échiquier».


«À Ankara, capitale de la Turquie neutre, en 1943, Diello, le valet de chambre de l'ambassadeur du Royaume-Uni, propose à Moyzisch, un attaché de l'ambassade du Troisième Reich, de lui vendre des microfilms de documents britanniques du Foreign Office, classés top-secret. Ils donnent au domestique le nom de code Cicéron. C'est le rêve le plus doux de tous les services de contre-espionnage, la clé du paradis, et il est normal que le cul joue dans ce rêve un grand rôle. En Bulgarie, c'était vraiment quelque chose. La femme de l'attaché militaire britannique, une maîtresse femme, a fait pendant toute une semaine le tour de toutes les ambassades occidentales pour nous informer qu'elle avait été photographiée…chez son gynécologue bulgare, et que si nous recevions ces photos, il ne fallait pas nous imaginer qu'il s'agissait de quelque rendez-vous illicite ou d'une séance de toute autre chose que la gynécologie. J'ai été aussi photographié… Je n'étais pas en forme, ce jour-là. Je n'étais pas inspiré. Je ne cherche pas à m'excuser, car il n'y a pas d'excuses, il faut toujours faire de son mieux. Huit jours après ma piteuse démonstration, deux bulgares du genre vachard à moustache m'abordent dans la rue. Ils voulaient me montrer quelque chose. Ils m'exhibent les photos. Je regarde et la honte me monte au front. J'étais minable. Et puis, l'angle sous lequel ces salauds-là avaient pris la photo n'arrangeait pas les choses; c'était à peine visible…J'étais humilié. J'avais trente ans et je représentais la France… Et ça! Je regardais les photos, les deux miliciens me regardaient. J'ai dit aux deux types : «Écoutez, c'est épouvantable. Je suis confus». Ils étaient contents. Le plus sévère des deux flicards me dit : »Avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, on peut toujours arranger les choses». Je débordai de gratitude. «Formidable… Merci. Merci… Tout ce que je vous demande, c'est de me donner encore une chance… Convoquer cette jeune personne ou, de préférence, une autre, un peu plus stimulante… Tenez, la fille de votre chef, le ministre de l'Intérieur, j'ai toujours eu envie de me la taper et si pouviez m'arranger ça… On déchire ces photos déshonorantes et on recommence. Je vous promets de faire beaucoup mieux. Surtout si vous me permettez de mettre le drapeau tricolore dans un coin, ça m'a toujours fait un effet inouï, à ces moments là. Nous nous réunissons gentiment et vous prenez toutes les photos que vous voulez, sous des angles bien choisis, pour que je présente bien». Les deux connards communistes me regardaient comme s'ils étaient tombés sur un antéchrist. Il y avait entre ces deux connards et moi des siècles de différence, c'étaient des petit-bourgeois petits-marxistes et sur leur visage régnait une telle incompréhension scandalisée, indignée, que j'éprouvais un de ces moments de parfait délice. Et mon russe sans accent, ça leur foutait une peur bleue, parce que le russe, c'était le langage du «Bien» et j'étais le «Mal». Je leur ai rendu les photos et je suis parti. Je n'ai plus jamais entendu parler de cette histoire».

«Ce qu'il y a en effet de frappant dans l' «accélération de l'histoire» que nous vivons, c'est que cette vitesse vertigineuse à laquelle le monde court vers l'avenir s'accompagne d'une absence de contrôle sur la direction de marche. Dans ce voyage à l'aveugle du passager français, on a réussi à escamoter entièrement la question essentielle, celle de la destination, et à la remplacer par celle du confort matériel à l'intérieur du véhicule… Personnellement, la direction ne me dit rien qui vaille. Pour parler franchement et brutalement, je crois que nous allons dans la merde, mais je ne sais pas encore en quelle compagnie…»

«Je crois qu'il n'y a rien de plus important pour un écrivain que la recherche des «vraies» valeurs, dans la mesure où il se soucie de la vérité. Or, seuls le manque de respect, l'ironie, la moquerie, la provocation même, peuvent mettre les valeurs à l'épreuve, les décrasser et dégager celles qui méritent d'être respectées. Une telle attitude est pour moi incompatible avec toute adhésion politique à part entière. La vraie valeur n'a jamais rien à craindre de ces mises à l'épreuve par le sarcasme et la parodie, par le défi et par l'acide, et toute personnalité politique qui a de la stature et de l'authenticité sort indemne de ces agressions. La vraie morale n'a rien à redouter de la pornographie».

«Je tourne Les oiseaux vont mourir au Pérou, et aussitôt la Commission de censure interdit mon film. Elle motivait sa décision en disant que, attendu que mon film traite de la frigidité féminine en termes tragiques allant jusqu'à une tentative de suicide, attendu que six névroses féminines sur dix sont causées par la frigidité, mon film risquait de pousser au suicide. Authentique. Enfin, Gorse, ministre de l'Information (1967), mon patron, me donne l'autorisation de sortie».

«Je ne vénérais pas le général de Gaulle, je le respectais. Le grand Charles a été tellement sanctifié, statufié, revu et corrigé que ça fait pitié. Et je trouve absolument affligeantes ces exégèses que l'on fait aujourd'hui de sa pensée et de ses idées. J'ai horreur des reliques. Elles sont toujours néfastes. Il y a quelques années, je me baignais à Monte-Carlo, et il y avait à côté de moi, sur une des deux jetées à l'entrée du port, un groupe, des gamins monégasques, quinze ou dix-sept ans. Il y avait alors dans le port le grand yacht d'Onassis (1). Un des gamins plonge et réapparaît à la surface au milieu d'une très belle collection d'étrons, fort bien moulés. Il hurle, ferme la bouche, jure, proteste. Un de ses copains lui lance, d'une voix pleine de respect : «mais tu te rends pas compte, ça vient peut-être d'Onassis!». C'est tout à fait l'effet que me font les amateurs et les adorateurs des reliques des grands hommes».

«L'instinct des écrivains et des artistes est de ne pas avoir de respect et de sympathie pour les dirigeants, les chefs, les patrons, les grands hommes d' État, les hommes providentiels, les sauveurs de la Patrie et pour tous les autres tralalas. Si les écrivains et les artistes étaient tous pour le pouvoir établi, ce serait à désespérer de tout».

«Il y avait d'ailleurs chez de Gaulle un côté «grand chef blanc» tout à fait évident. Je crois aussi qu'il se serait servi volontiers d'Israël pour asseoir sa popularité auprès des Juifs américains et trouver ainsi un bon petit levier aux États-Unis. Cela aurait pu se faire dans le biblique et le légendaire, entre lui et Ben Gourion (2), mais comme Israël n'a pas obéi au grand chef blanc, bon, juste et généreux, le vieux piqua une colère du tonnerre de Brest, comme après le putsch des généraux à Alger, quant on lui avait refusé la peau de Salan (3). On entendait sa voie aiguë à travers quatre murs… Je crois que lorsque de Gaulle se mettait en rogne, il y avait une sorte de bitchery qui intervenait, une colère presque féminine, avec vacherie, rancune et méchanceté à l'appui, et que toute sa puissance de raisonnement, une fois récupérée, s'organisait alors autour de sa rancune. C'était un homme qui avait entre autre le génie de la rancune…».

«Le gaullisme est un moment de l'Histoire, une rencontre, comme il y en a parfois dans l'histoire de tous les pays du monde, un souffle qui est passé sur la France. Maintenant, c'est fini et c'est très bien ainsi. Il y aura d'autres moments, d'autres hommes, d'autres rencontres, d'autres souffles. C'était quelque chose de vivant et ça ne peut être préservé, embaumé ce n'était pas une fois pour toutes. Il est bien venu et il est bien parti. S'il y a une chose que de Gaulle exige, c'est l'originalité, et cela veut dire la fin du reliquaire».

«De mes dix-huit mois à Berne, j'en ai gardé aucun souvenir… Il paraît que j'ai fait des conneries. Je ne me souviens de rien… Ah si, j'ai déjeuné avec Churchill à l'ambassade, en petit comité, et il a bu à lui seul une demi-bouteille de whisky avant, une bouteille de champagne pendant le repas, un tiers de la bouteille de cognac avec le café. Pendant la guerre, j'étais tombé amoureux de sa fille Mary dans un compartiment de chemin de fer entre Waterloo et Camberley, un parcours d'une heure, mais on ne s'était pas adressé la parole, parce qu'on était seuls dans le compartiment et que je voulais montrer que j'avais du savoir-vivre anglais. C'était très beau, très élevé. Seulement, à la sortie, elle me regarde droit dans les yeux et elle me dit : «J'aurais cru que vous parliez français». Comme ça, en pleine gueule. Et puis, elle s'en va. J'étais complètement pulvérisé. Je raconte donc à Churchill comment j'ai failli épouser sa fille en 1943, il réfléchit, me regarde dans les yeux et dit : «Oui, évidemment, c'était toujours comme ça avec de Gaulle!» Ça m'a achevé, je n'y étais plus du tout, quoi… L'effet que Berne peut faire aux gens, c'est tout à fait bizarre. C'est certainement le lieu le plus mystérieux du monde, une espèce d'Atlantide qu'il reste à trouver. Tu sais, un de ces endroits où tout se passe toujours ailleurs».

«Depuis trente ans, la France vit la civilisation américaine, comme tout l'Occident. Et évidemment, l'authenticité à cent pour cent de ce mode de vie, c'est en Amérique que ça se fait. Si bien que nous sommes menacés ici part une part purement imitative. Je crois que l'Europe ne pourra trouver ses réalités, sa vitalité que si elle revient à ses grandes, ses vraies origines : les villes italiennes, les provinces françaises, les principautés allemandes. C'est une supra-nationalité qui ne peut se faire que par les racines. Sinon, l'Europe ne sera jamais qu'une Amérique à la manque». 


 A suivre...

Notes
1. Aristote Socrate Onassis, né le 15 janvier 1906 à Smyrne et mort le 15 mars 1975 à Neuilly-sur-Seine. Armateur. Amant de Maria Callas et époux de Jacqueline Kennedy de 1968 jusqu'à sa mort.
2. David Grün dit Ben G, né le à Płońsk (polonaise sous tutelle russe), mort le à Sde Boker (Israël). Homme politique sioniste, fondateur de l'État d'Israël. Premier ministre de 1948 à 1953 et de 1955 à 1963.
3.Raoul Salan, né le à Roquecourbe (Tarn) et mort le à Paris. Général, le militaire le plus décoré de France. Son état de service porte de 1917 à 1959 où il prend sa retraite. Il participe au putsch des généraux en 1961. Il est également le chef de l'Organisation armée secrète (OAS) qui lutte pour le maintien du statu quo de l'Algérie française. Il est condamné à la prison à perpétuité, puis amnistié en 1968 et réintégré dans le corps des officiers.
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