dimanche 19 mars 2017

Romain Gary: la nuit sera calme / 6

Ce livre est une longue suite d'un entretien fictif avec François Bondy (avec son accord), ami d'enfance de l'auteur, narrant les années où Romain Gary servait dans les Forces françaises libres puis ses débuts dans la carrière diplomatique. Romain Gary est l'auteur qui pose les questions et qui apporte les réponses.

Annotations: php



Extrait
(...) «Je n'ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines», aime rappeler Romain Gary.

«Évidemment que j'ai craqué. J'étais interrogé à la télé par Larry Lesieur, le crack de C.B.S. C'était Eisenhower qui faisait alors le plus fortement pression sur nous, pour nous inciter à voter l'armée européenne. Il était très déçu et on vint à parler de ça. C'était un joueur de golf passionné et l'Amérique était tenue scrupuleusement au courant de son score. «Que pense-t-on en France du président Eisenhower?», me demande Larry. Je m'apprête à répondre par des banalités comme de juste et d'usage : «On pense en France que le général Eisenhower est le plus grand président dans l'histoire du golf». Heureusement, je fus frappé au milieu de la phrase par une sorte de paralysie buccale. Je me suis dit que c'était une crise passagère due au surmenage. Mais le lendemain, c'était la vraie catastrophe. Je parlais devant quelques millions de téléspectateurs, leur expliquant pourquoi l'armée européenne était une mauvaise idée et pourquoi il eut été fâcheux de commencer l'Europe par l'armée, au lieu d'aboutir à l'armée, en partant des institutions, de l'union économique et politique. Ayant terminé ma phrase, j'ai pris un air décontracté, j'ai croisé les jambes, j'ai regardé la multitude américaine invisible mais présente et j'ai dit à haute et claire voix : « Si tu t'appelais Var des Batignolles et si tu jouais aux boules, je te dirais : tu joues au boulevard des Batignolles». Et j'ai éclaté d'un gros rire joyeux, en me tapant les cuisses, comme si c'était la meilleure plaisanterie du monde. Je me suis rendu compte de ce qui venait de se passer qu'une heure plus tard. J'ai compris que je faisait une dépression aiguë et j'ai demandé mon rappel».


«Dans cette fureur de 1952 à 1955, il y eu une oasis, mon amitié avec Teilhard de Chardin (1). Il était exilé aux États-Unis, très mal vu de la Compagnie de Jésus et surtout du Vatican et il lui était interdit de publier ses œuvres. J'ai été touché de découvrir après sa mort qu'il parlait gentiment de moi dans sa correspondance. J'aimais ce grand capitaine et il m'arrive de rêver de lui, debout à la barre, avec son profil de boucanier, voguant vers l'horizon sur le pont d'un navire métaphysique dont il avait bâti à la fois la coque, la boussole et… qu'il me pardonne, la destination. Il avait un côté enchanteur, un rayonnement, un sourire, une tranquillité… Il me manque. Il évitait toujours la profondeur dans les conversations, par gentillesse et considération, craignant de vous incommoder. C'était le contraire de Malraux qui vous invite immédiatement à plonger avec lui au fond des choses et qui le fait par courtoisie lui aussi, vous faisant l'hommage de tenir pour certain que vous êtes capable de le suivre. Avec Teilhard, c'était la navigation de plaisance, eaux calmes et visibilité illimitée, avec Malraux, ce sont des jaillissements, des vols-planés, des plongées à pic et des sous-marins qui se perdent. Le plus dangereux quant on navigue avec lui, ce sont ses silences. Je crois que Teilhard ne faisait pas grand cas de l'Enfer».

«Avant ma naissance, ma mère avait épousé un juif russe du nom de Léonid Kacew, qui a divorcé quelques temps après ma naissance. Ma mère était une petite comédienne qui n'avait pas beaucoup de talent, me dit-on, mais qui aimait passionnément le théâtre. Mosjoukine (2) qu'elle avait connu avant ma naissance, a certainement été le plus grand amour de sa vie. En ce qui concerne ma filiation, c'est très simple. Après la mort de ma mère, à Nice, une dame russe avait recueilli toute la correspondance entre ma mère et Mosjoukine dans le coffre de la famille, à l'hôtel Mermonts. Elle avait montré les lettres au Tout-Nice russe, les popes, le bistrot russe du boulevard Gambetta, à ma cousine, à tous ceux qu'elle connaissait. À partir de ce moment, la rumeur que j'étais le fils de Mosjoukine est partie de la colonie russe de Nice pour faire son chemin dans le monde. À aucun moment, ma mère ne m'avait dit que Mosjoukine était mon père, et pourtant je voyais cet homme très souvent chez nous, à l'hôtel. Mais pendant vingt-cinq ans de ma vie, elle ne m'a rien dit».

«Le christianisme, c'est la féminité, la pitié, la douceur, le pardon, la tolérance, la maternité, le respect des faibles. Jésus, c'est la faiblesse. J'ai un côté chien, un côté instinctif déterminant, et si j'avais rencontré Jésus, j'aurais tout de suite remué la queue et je lui aurais donné la patte. Pour moi, il s'agit là d'humanité, et non d'au-delà, de l'humain et non de divin. […]. C'était un homme. […]. L'Église a raté la chrétienté, la chrétienté a raté la fraternité et l'a exploité à des buts sonores. […]. Le mythe de l'homme, à cette parcelle de poésie qui, seule nous différencie du reptile et, c'est Jésus. […]. La voix du Christ était une voie féminine».

«Demi-Juif, je ne sais pas ce que cela veut dire. Demi-Juif, c'est demi-parapluie. C'est aussi une notion à l'usage des racistes maniaques d'Israël. Il y a quelques années, je reçois de Tel-Aviv une lettre de la part de je ne sais quel organisme qui me demande si je veux figurer dans le Who's who in the World Jewry, une sorte d'annuaire des Juifs pour le monde. Très frappé par cette largesse d'esprit, je dis oui; je remplis et renvoie le questionnaire. Là-dessus ces cocus me répondent par une lettre embarrassée d'où il ressort que je ne possède par les caractéristiques qu'il faut pour être considéré comme Juif. Ils sont plus regardants que Rosenberg et Himmler… C'est eux qui décident qui a droit ou n'a pas droit à la chambre à gaz... Je me fous en rogne, je leur rappelle que ma mère était mosaïque, juive, que c'est, parait-il, la mère qui compte chez nous, et que si on ne me fout pas dans le Who's who, je vais pousser une gueulante publicitaire… Silence de mort et puis je fais l'objet d'une très courtoise visite diplomatique dans le sens propre du terme où l'on me donne une heure d'explications théologiques, étatiques et techniques d'où il ressort que la loi, là-bas, décide de qui a le droit à la chambre à gaz et qui n'y a pas droit… Les Allemands, à cet égard, avaient des vues plus larges»

«J'ai pris mes fonctions de consul général à Los Angeles. Je rendis visite à Groucho Marx (3) que je considère, avec W.C Fields (4) comme le plus admirable clown du cinéma et du «burlesque» américain. Ce fut une visite inoubliable, parce que Groucho, me voyant arriver le chapeau à la main, béat d'admiration, s'est appliqué à me faire l'effet le plus désastreux possible, à piétiner mon admiration. Groucho a un regard vachard et méditatif qui cherche où le bât peut bien vous blesser, c'est un regard qui cherche toujours un endroit où placer les banderilles. Avec moi, il s'est littéralement surpassé dans la provocation. Il me fait asseoir, me tend une soucoupe avec des olives et me dit : «Prenez une olive. Pas ma femme Olive, une de celles-là». Ce n'était pas d'une drôlerie irrésistible, mais j'ai fait ah-ah-ah! Par piété, et il parut content, pendant que son regard me disait silencieusement : «Pauvre type». «Vous êtes diplomate?» Je dis oui. Je savais déjà qu'il allait me servir tout ce qu'il pouvait trouver de plus minable comme «mot d'esprit», pour me marcher sur la figure. «Et avec la valise diplomatique, vous importez ou vous exportez?» J'ai fait ah-ah-ah! Et il m'observa avec satisfaction, avec un mépris et un dégoût profonds. Il s'est vautré un moment sur le sofa, et puis il me dit : «Ma femme est sortie. Vous vous êtes dérangé pour rien». J'étouffais de rire, naturellement. «Vous connaissez ma belle-sœur, il paraît? » Sa belle-sœur Di était alors la femme de Howard Hawks (5), c'est elle qui m'avait arrangé l'entrevue. Quand tu es avec un grand professionnel du rire, tu as tendance à rire tout le temps, c'est Pavlov (6). Je suis parti d'un gros rire, sans aucune raison, à la mention de sa belle-sœur Di, et il me laissait faire, pour que je sombre de plus en plus bas. Le clown, pour lui, c'était moi. Il m'observait avec une sorte de curiosité alimentaire, non dépourvue de dégoût, il n'était pas sûr que j'étais comestible. «Howard a quarante ans de plus que sa femme et moi j'ai quarante ans de plus que la mienne. Je me demande comment vous l'avez su?» C'était vraiment désespérant, il m'assénait tout ça sans aucune pitié, et comme je riais de plus en plus nerveusement, il était vraiment très satisfait, ça me rehaussait dans son mépris. Il a fait ça pendant une heure, avec sadisme, et après m'avoir ainsi mis à l'épreuve, il est devenu simple et humain. J'étais le consul général de France et j'avais résisté à l'acide de l'irrespect. Ce soir-là, il m'a invité à une première. Hollywood était encore à son apogée, et une première là-bas, c'était des rues bloqués et une foule innombrable. Au moment d'entrer, il y a un type qui lance à Groucho : «Groucho, tu as oublié ton cigare?» Le vieux s'est tourné vers moi et m'a dit : «Je ne peux pas les blairer, ces salauds-là, I hate theirs guts». C'était la réaction d'un vieil homme qui avait fait rire les gens pendant cinquante ans et que son public ne prenait pas pour un artiste mais seulement pour un gugusse». 



«En 1947, c'est-à-dire neuf ans avant mon arrivée, lorsque la télévision a commencé sa marche conquérante, les tsars d'Hollywood ne s'en étaient pas aperçus et au lieu de mettre la main sur elle, ainsi qu'ils auraient pu le faire parce qu'ils avaient les studios, les acteurs, les auteurs et des milliers de films dans leur bibliothèques, ils ont fait comme tous les tsars lorsque la révolution menace : ils n'y ont pas cru. Ils se sont fait liquider ou bouffer en dix, douze ans. Mais en 1956, ils pouvaient encore faire semblant. Les grands patrons des studios, ceux qu'on appelait les géants, se prenaient tous pour des sur-mâles, c'étaient des hommes qui n'avaient jamais liquidé leurs problèmes d'enfance. Le résultat était une surenchère dingue dans le machismo sous toutes ses formes de «puissance», puissance sexuelle, puissance d'argent, écrasement du plus faible, mépris de la faiblesse, la femme traitée comme objet de petite consommation. À la tête des studios il y avait des hommes comme Harry Cohn (7), Zanuck (8), des hommes qui n'avaient jamais entendu un «non» depuis leur accession au trône. Il y avait une hiérarchie implacable. Les «grands» ne s'invitaient qu'entre eux et je n'ai jamais assisté à Hollywood qu'à des dîners «horizontaux» : je veux dire par degré de réussite, au même niveau d'argent, de succès et de puissance. C'était une pyramide où chaque étage était scrupuleusement fixé en termes de succès, de fric, de réussite. Autrement dit; tu voyais toujours les mêmes gueules, et tu voyais rarement une jeune femme qui ne fût pas mariée parce que les épouses de ces messieurs vivaient dans la peur qu'une nouvelle allait s'introduire dans le circuit et leur prendre leur bailleur de fonds légitime. Le cas le plus typique —je crois qu'elle me pardonnera d'en parler, parce que c'est tellement vieux— c'était celui de Patricia Neal (9). Elle venait de New York, du théâtre, et s'annonçait comme la nouvelle grande vedette d' Hollywood après un ou deux films. Malheureusement, elle est tombée amoureuse de Gary Cooper, et Gary, qui était marié, était tombé amoureux d'elle. Il s'était mis à parler de divorce. Ce fut quelque chose d'assez affreux. Toutes les mémères d' Hollywood au sommet de la pyramide se sont liguées contre Patricia, et les grands patrons, qui exerçaient leur droit de cuissage sur les sofas de leurs bureaux dans les studios, mais qui étaient pour la morale, la famille et la religion, l'on littéralement chassée de la ville».  


A suivre...

Notes
1. Pierre Teilhard de Chardin, né le 1er mai 1881 à Orcines et mort le 10 avril 1955 à New York (États-Unis). Prêtre jésuite, chercheur, paléontologue, théologien et philosophe.
2. Ivan Ilitch Mosjoukine, né le 26 septembre 1889 près de Penza (Russie) et mort le 17 janvier 1939 à Neuilly-sur-Seine. Comédien et réalisateur russe, naturalisé français dans les années 1920.
3. Julius Henry Marx, né le 2 octobre 1890 à New York et mort le 19 août 1977 à Los Angeles. Connu sous le nom de Groucho Marx. Comédien faisant partie des Marx Brothers.
4. William Claude Dukenfield, dit W. C. Fields, né le 29 janvier 1880 à Darby, (Pennsylvanie) et mort le 25 décembre 1946 à Pasadena (Californie). Jongleur, humoriste, scénariste et acteur. 
5. Howard Winchester Hawks, né le à Goshen (Indiana) et mort le 26 décembre 1977 à Palm Springs (Californie). Réalisateur, producteur, et scénariste. Sa femme Nancy, tombe sur la couverture du Harper's Bazaar Magazine et presse son mari de faire passer une audition à Lauren Bacall (mannequin à l'époque) pour Le Port de l'angoisse. Cette dernière voit en elle la possibilité de réaliser l'ambition de son mari qui consiste à « créer » un nouveau profil de star de cinéma. Il demande à sa secrétaire de se renseigner sur elle, mais à la suite d'une incompréhension de cette dernière, elle lui envoie un billet d'avion pour Hollywood pour venir passer une audition. On connaît la suite.
6. Ivan Petrovitch Pavlov, né le 26 septembre ou le 14? 1849 à Riazan (Empire russe) et mort le 27 février 1936 à Léningrad (URSS). Médecin et physiologiste. Prix Nobel de physiologie ou médecine de 1904. On utilise souvent l'expression « chien de Pavlov » pour décrire quelqu'un qui réagit de façon instinctive à une situation, plutôt que d'utiliser son esprit critique
7. Harry Cohn, né le 23 juillet 1891 à New York et mort le 27 février 1958 à Phoenix (Arizona). Producteur. La rumeur la plus persistante tourna autour de son goût immodéré pour les actrices. Ainsi, Rita Hayworth, qu'il rendit célèbre, raconta comment elle refusa de coucher avec lui ; Kim Novak, en qui il voyait une nouvelle Marilyn Monroe, endura le même traitement à ses débuts à la Columbia ; de même, Joan Crawford, qui venait de signer pour trois films, lui échappa par une pirouette : « Gardez votre pantalon Harry, je déjeune avec Joan et les garçons demain » (sa femme et ses enfants).
8. Darryl F. Zanuck, né le 5 septembre 1902 à Wahoo (Nebraska) et mort le 22 décembre 1979 à Palm Springs (Californie). Producteur, réalisateur et scénariste. Il a commencé comme gagman pour Charles Chaplin dit Charlot dans les années 1910.
9. Patsy Louise Neal, née le 20 janvier 1926 à Packard (Kentucky) et morte le 8 août 2010 dans le Massachusetts.

 Le Rebelle

 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire