vendredi 23 mars 2018

Fukushima, quelles nouvelles ?

http://huet.blog.lemonde.fr 
Sylvestre Huet
21/03/2018

La date anniversaire de l’accident nucléaire de Fukushima, consécutif au séisme géant et au tsunami du 11 mars 2011 qui ont causé près de 19 000 morts, permet de revenir sur quelques questions. La plupart des articles publiés dans la presse à cette occasion ont en effet été très peu prolixes sur l’état des réacteurs ou celui de la décontamination des territoires.

Que se passe t-il à la centrale dévastée ?
Les réacteurs détruits sont maintenus dans une situation minimisant les risques de dissémination de la radioactivité contenue dans les cœurs  qui ont fondu lors de l’accident. Cela s’obtient par une injection d’environ 70 m3 d’eau par jour dans chacun des réacteurs 1, 2 et 3. Les coriums (le mélange des combustibles nucléaires et des structures métalliques fondues) sont ainsi maintenu « à froid », en dessous des températures qui entraîneraient la formation de vapeur. La température de l’eau est stabilisée vers 30°C. Ainsi, lorsque le Canard Enchaîné explique à ses lecteurs canetons que ces coriums sont toujours «en fusion», il raconte des salades. Ou diffuse une « fake news » selon le mot en vigueur aujourd’hui. Pour que ces coriums soient en fusion il faudrait que la chaleur résiduelle due à la radioactivité porte le métal à plus de 1400°C ou l’uranium à plus de 1100°C.
Les piscines contenant les combustibles usés. La piscine du réacteur n°4, la plus dangereuse, a été vidée de ses éléments combustibles en décembre 2014. Les travaux sont en cours pour vider les piscines des réacteurs 1, 2 et 3 qui sont maintenues à 30°C également par une circulation d’eau en circuit fermé. Après avoir nettoyé les parties hautes des réacteurs, il faut installer des structures de protection, un pont roulant, et un dispositif permettant d’extraire les combustibles puis de les introduire dans un conteneur de transport. La piscine du réacteur 3 devrait être vidée en 2018. Celles des réacteurs 1 et 2 vers 2023.

Structure de protection sur le réacteur 3 et dispositif de manutention pour en extraire les combustibles.

 
Le détournement des eaux souterraines. Les travaux d’isolation des réacteurs – à l’aide d’un mur imperméable de terre congelée in situ sur 30 mètres de profondeur et d’un pompage en périphérie – a permis de limiter ces infiltrations. Alors que les infiltrations étaient d’environ 450 m3 par jour, elles sont descendues à 150 m3/j et devraient diminuer à 100 m3/j.  Les eaux détournées et pompées sont ensuite rejetées à la mer dès lors quelles affichent les valeurs réglementaires très basses (moins de 1 Becquerel par litre en césium 137 par exemple). Les eaux pompées en aval des réacteurs sont traitées et décontaminées avant rejet.

L’installation du système de congélation du sol

► Le traitement et le stockage des eaux contaminées constitue un chantier imposant. Même si une partie importante de l’eau utilisée pour refroidir les coriums provient de la réutilisation d’eau décontaminée, le stock continue d’augmenter. Les différents dispositifs de décontamination des eaux permettent de récupérer la presque totalité des radio-éléments, en particulier le césium et le strontium (dans une partie du stock, le tritium est toujours là). Près d’un million de m3 d’eau sont stockées sur le site en attente d’une autorisation de rejet dans la mer.

Le circuit des eaux qui passent par les réacteurs détruits

Les doses reçues par les travailleurs. L’environnement radioactif du chantier nécessite toujours des précautions élevées et se traduit par des doses de radioactivité suivies en détail. Le dernier pointage publié par la TEPCO donnait pour la période avril 2017 à janvier 2018 un total de 13 448 personnes étant passées sur le chantier et des doses au maximum de 50 mSv (millisivierts). Sur ce total, 11 521 travailleurs ont enregistré une dose inférieure à 5 mSv – pour évaluer ce que signifie cette dose, on peut la comparer à l’exposition à la radioactivité naturelle en France qui peut aller à une dizaine de mSv pour un habitant d’une région granitique consommant de fruits de mer (ou à un scanner abdominal, de l’ordre de 10 mSv). Moins de 900 travailleurs avaient subi une dose de 10 à 50 mSv, dont 65 de plus de 20 mSv, la limite légale annuelle pour les travailleurs du nucléaire en France. Il est possible de comparer ces doses avec celles reçues par l’ensemble des travailleurs suivis en radioprotection en France, lire cet article. Le nombre total de travailleurs étant passés sur le chantier était déjà de 38 000 fin 2014.

Voici le tableau diffusé par la TEPCO :

Les doses les plus importantes ont été prises lors de l’accident et dans le mois qui a suivi, les six plus fortes (au maximum un peu moins de 700 mSv pour deux) ont été subies par des salariés de la TEPCO :



Le démantèlement. Le gouvernement japonais annonce toujours sa volonté de voir les installations dévastées démantelée d’ici 30 à 40 ans et les coriums récupérés à partir de 2025. Mais ce calendrier semble peu réaliste. Les explorations robotiques ont permis d’observer des traces de corium dans le réacteur n°2 en janvier 2018, mais de nombreuses inconnues subsistent sur leurs localisations et la mise au point des engins robotisés qui permettront d’y accéder et de les récupérer demeure un programme de recherche.
Les zones contaminées et évacuées. Lors de l’accident environ 100 000 personnes ont été évacuées des zones menacées par l’émission de radioéléments. Par la suite un zonage tenant compte des différent niveaux de contamination a été établi. Après des travaux de décontaminations, certaines zones ont pu être autorisées à l’habitation permanente. Ainsi les ordres d’évacuation ont été levés dans plusieurs communes (Tamura, Kawauchi, Nahara, Katsuaro, Minamisoma, Namie, Kawamata, Itate et Tomioka) mais pas pour la totalité de leur territoire.  Au total, la zone évacuée représentait 1150 km² et 83.000 personnes en 2013. Elle a été réduite à 370 km² ou vivaient 21.000 personnes avant l’accident. Mais cette zone restera inhabitée pendant un temps indéterminé.


Ces éléments d’information proviennent pour l’essentiel du dossier publié par l’ IRSN.

 

Un récit de Fukushima par le directeur de la centrale
Que s’est-il passé en mars 2011 à la centrale de Fukushima Dai Ichi ? Quelles sont les causes profondes de l’accident ? A ces questions, un petit livre apporte des réponses dont l’essentiel est tiré du verbatim de l’audition de Masao Yoshida, le directeur de la centrale nucléaire, par la commission d’enquête gouvernementale. Cette audition longue de 28 heures avait déjà donné le contenu d’une publication savante en deux volumes dont j’avais fait la recension dans La Recherche en 2016. Mais Franck Guarnieri, directeur du centre de recherche sur les risques et les crises à Mines ParisTech), à l’origine de cette publication, vient d’en proposer un résumé avec Sébastien Travadel, assorti de leurs analyses.
Guarnieri et Travadel ont sélectionné les passages les plus significatif de cette audition, pour en tisser un « récit » centré sur l’action de Masao Yoshida et sur la manière dont il a vécu cette lutte infernale. Comment ces ingénieurs ont-il dépassé les procédures et consignes pour reprendre le contrôle de leur installation dévastée ? Leur action a permis de limiter les conséquences de la perte de contrôle des réacteurs, par l’injection massive d’eau de mer et la reconquête de l’alimentation électrique. Sans cette action, l’accident aurait pu continuer à empirer. Or, Masao Yoshida et son équipe ont agi sans suivre un quelconque manuel ou une procédure puisque la perte totale des sources froides et d’électricité pour l’ensemble du site n’avait pas été envisagée. En outre, Yoshida a clairement désobéi à certaines consignes, dont la pire a été donnée par le premier ministre, Naoto Kan, lorsqu’il voulait retarder l’injection d’eau de mer.
Les deux chercheurs ont ainsi mis en évidence les ressorts dramatiques d’une crise technique mais aussi de la réaction d’ingénieurs, contraints de bricoler avec les moyens du bord pour stopper la marche à l’abîme. De se re-construire une image opérationnelle d’une installation dont les descriptifs techniques n’avaient plus cours. De se re-construire une image de leur action sur cette installation dévastée afin de dépasser la sidération initiale. De se construire en collectif autonome alors que l’environnement institutionnel – équipe de crise de la TEPCO, Agence de sûreté et gouvernement – sont dépassés et incapables de fournir le soutien organisationnel, technique et moral dont ils étaient responsables.
Ce nouveau récit, plus accessible, pourrait trouver un public moins spécialisé que la première édition, complète et savante. Le lecteur y trouvera, au début, une des clés de compréhension des causes profondes de l’accident, lorsque Masao Yoshida est interrogé sur la non prise en compte du risque d’un tsunami de 15 mètres sur la centrale. Il raconte les discussions à ce sujet, notamment après le tsunami géant de 2004 dans l’océan indien, et l’absence de décision de protection pour un tsunami allant au delà de 6,10 mètres.
Surtout, il indique le point aveugle qui a conduit la société japonaise dans le mur. Alors qu’un tsunami similaire avait déjà fait plus de 20 000 morts en 1896, avec une hauteur atteignant 30 mètres à certains endroits, le choix a été fait de se réinstaller sur les surfaces submergées. Or, note Masao Yoshida : «Mais si on ne fait rien alentour, même si la centrale peut être protégée, les villes, les villages voisins vont se retrouver complètement sous l’eau. Bien sûr protéger une centrale nucléaire est important, mais si on n’a pas de plan d’ensemble, on ne peut pas parler de véritables mesures de protection.» Cette réaction incite à penser que si la société japonaise n’a pas exigé une protection à la mesure du risque pour cette centrale… c’est aussi que cela l’aurait obligée à se poser la question de la sécurité des dizaines de milliers d’habitants de la zone menacée. Pour un traitement plus complet de cet aspect, notamment l’état de l’art en géophysique à l’époque, lire ici une interview d’un géophysicien peu après le séisme.

La TEPCO a mis en ligne un time line en images, allant de 2011 à 1018, de l’accident et de ses suites.

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