samedi 8 novembre 2014

Les deux mécanismes qui provoquent le gaspillage des terres agricoles

JEANNE SÉZANNE
samedi 8 novembre 2014







Depuis trente ans, le désastre de l’artificialisation forcenée des terres sévit en France, recouvrant chaque jour un peu plus le pays de parkings, centres commerciaux, Center parcs ou autres autoroutes... Un phénomène dont la cause peut se trouver dans deux mécanismes de niveau local rendant impossible son arrêt ou son ralentissement. Décryptage.


Madame Polony, chroniqueuse du Figaro, a découvert dans ce texte,« L’insupportable uniformisation des paysages », le désastre en cours depuis trente ans en France : la destruction des paysages, des sols, du territoire par le remplacement des prairies, champs, bois et zones humides par des centres commerciaux, zones d’activité (ZA), centres de loisirs (Center parcs, Disney Land, Pierre et Vacances), nœuds routiers, nappes de pavillons et autres.

Mais si l’observation est juste, la cause alléguée ne l’est pas. La source du problème n’est pas à « Paris », chez les hauts fonctionnaires et politiques nationaux, mais bien dans les territoires, villes et villages. Deux mécanismes de niveau local rendent impossible l’arrêt ou du moins la décrue du phénomène.

Un : le mirage des emplois


Le premier mécanisme fait des ravages. Il s’agit de l’absence d’analyse critique et de vérification des chiffres d’emplois et de richesse promis sur un territoire par les projets d’urbanisme requérant le permis de construire et d’aménager.

Les maires se voient proposer des dizaines de projets d’urbanisation qui promettent emplois et activité économique. De petits projets sur des territoires ruraux parfois en déshérence (lotissement de pavillons ou petite zone d’activité) ou de très grands projets comme Disneyland Paris dans les années 80 et Europa City (Groupe Auchan à Gonesse) aujourd’hui. Les porteurs de projets promettent des dizaines, des centaines ou des milliers d’emplois.

Qui vérifie concrètement, qui compte, qui qualifie les emplois réellement acquis au territoire après la mise en service de l’aménagement ? Personne. Jamais. Les travaux de Jacqueline Lorthiois, urbaniste et économiste de l’emploi, sont très riches à cet égard.


Dans les années 1970, le Préfet Lachaize promettait aux maires de la zone autour de Roissy-en-France, réticents à l’idée du projet, 70 000 emplois pour justifier la création de l’aéroport Charles de Gaulle (plus de 3 000 hectares urbanisés). Mme Lorthiois décompte aujourd’hui 18 300 emplois dont 5 000 de personnel naviguant des compagnies aériennes, volant, donc faussement qualifiés d’emploi local.


DisneyLand Paris avait de son côté promis jusqu’à 100 000 emplois dans la zone de Marne-La-Vallée en 1985 (2 200 hectares urbanisés), le compte est aujourd’hui de 12 000. Europa City, centre de loisir du Groupe Auchan prévu à Gonesse sur 100 hectares des terres les plus fertiles d’Europe promet 12 000 emplois. Qui peut le croire ?


Ainsi, qui mène l’analyse critique, la vérification des chiffres emplois et richesse pour le territoire lors du dépôt du projet et de la pression sur le maire ? Pas les petites communes qui n’en n’ont pas les moyens. Quant aux grandes communes qui disposent de services techniques, elles ont intérêt à croire les chiffres pour les « vendre » à leurs citoyens électeurs.



- Rassemblement contre un projet de Center Parcs, près de Grenoble, le 21 octobre 2014. 



Chacun d’entre nous connait des zones commerciales ou d’activités quasiment vides, parfois en friche, en grande difficulté économique. N’apportant pas au territoire le tiers des emplois promis. Notons par ailleurs que DisneyLand Paris est très largement…déficitaire.


Deux : le pouvoir de rendre constructible


Le pouvoir de rendre constructible un terrain appartient exclusivement au Maire et à son conseil municipal (en dehors des cas dits de OIN, « Opération d’Intérêt National », où l’État impose la constructibilité. La question qui se pose ici est celle des critères de définition d’un OIN qui impose aux citoyens des projets... aux retombées souvent exclusivement privées. Le Grand Paris ou la vallée du Var, près de Nice, sont des exemples criants de ce type d’arrangements).

Le maire et son conseil portent la compétence de développement économique de leur territoire et ne savent souvent pas faire autrement qu’offrir du foncier à la construction pour répondre à cette obligation.

Par ailleurs, la nature même de la fonction de maire le pousse à chercher la réélection, mandat après mandat parfois sur des décennies. Se faire réélire, c’est faire plaisir, accorder aux citoyens, où à certains d’entre eux, ce qu’ils désirent. Accorder à l’entrepreneur de BTP local le lotissement d’une zone, accorder la constructibilité de son terrain à l’agriculteur qui prend sa retraite et veut compléter ses revenus, c’est mettre toutes les chances de son côté pour une réélection.

Enfin se pose le cas, non systématique mais répandu de la corruption et des prises illégales d’intérêt : le cas du lotissement en zone inondable de la Faute-sur-Mer (détruit par la tempête Xynthia), est un cas d’école : les terrains rendus constructibles par l’adjointe à l’urbanisme appartenait… à cette dame, le lotissement était effectué par son fils, agent immobilier, et les maisons construites par l’entreprise de l’un des conseillers municipaux.

À cet égard, les enseignes de grande distribution (hypermarchés et magasins de sport, maison etc.) sont également spécialistes de la corruption des Maires pour obtenir la constructibilité des terrains.


Lutter contre le pouvoir de détruire


Que faire ? Imaginer une prise de décision État / Collectivité et un ensemble de critères à remplir pour délivrer un permis de construire. Dégager du seul échelon municipal ce pouvoir exorbitant de détruire un espace, un sol, un paysage.

C’est malheureusement le contraire de ce que le gouvernement de François Hollande mène actuellement : la décentralisation, poussée à l’extrême dans tous les domaines renforce cette « proximité » (mot usuel politiquement correct qui recouvre souvent collusion, corruption, prises illégales d’intérêt, ou tout simplement « faire plaisir à un particulier au détriment de l’intérêt général »).

Luttons sans relâche auprès de nos élus locaux pour questionner, rendre factuels et étayés les chiffres de retombées emplois et économiques, pour traquer les prises illégales d’intérêts, pour proposer des solutions alternatives d’emplois.

Les luttes doivent être locales, territoire par territoire, l’État n’ayant aucun intérêt à faire évoluer les mécanismes décrits : ce sont les députés qui votent les lois, députés qui sont des élus locaux, insérés dans leurs contradictions.


Source : courriel à Reporterre http://www.reporterre.net/
 
Photos :
. Chapô : Pixabay (Domaine public/geric10)
. Pancarte : Reporterre

P.S : tout le contenu de l'article s'applique également aux projets éoliens. Le Collectif Les vues imprenables se reconnait dans cette phrase :

«Luttons sans relâche auprès de nos élus locaux pour questionner, rendre factuels et étayés les chiffres de retombées emplois et économiques, pour traquer les prises illégales d’intérêts, pour proposer des solutions alternatives d’emplois»


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