dimanche 24 juin 2018

Haute-Marne, Chaumont : acte de naissance de la célébration du Grand Pardon

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Il était une foi...
Au milieu du XVè siècle, la France sort d'une longue crise qui faillit lui être fatale. Le pouvoir central en sort renforcé. Si le pays se remet à vivre, fortifié dans son unité, les consciences ébranlées par tant d'épreuves sont en quête d'un réconfort spirituel. Exposés aux ravages de la guerre, des chevauchées sauvages pendant plus d'un siècle, aux famines et au fléau endémique de la peste, tourmentés par les rivalités touchant aux règles fondamentales du Royaume (querelles dynastiques) et de l' Eglise (grand schisme d' Occident de 1378 à 1417), plusieurs générations ont vécu des heures angoissées. À la conjonction de ces dérèglements économiques, sociaux, politiques et religieux, se sont ajoutés dans notre région les inconvénients d'une situation frontalière. [...] L' empreinte du "mal" ressenti est si vive qu' elle a modifié la valeur du temps et le rapport aux choses. " L' attachement au monde terrestre s'oppose, à la fin du moyen âge, au sévère avertissement memento lori qui rappelle aux hommes qu'ils sont mortels et souligne le caractère éphémère de leurs biens terrestres.

[...] Face à une mort imminente ou omniprésente, le pêcheur qui éprouve dans sa vie terrestre le besoin permanent de " conjurer le retour du malheur", doit être prêt à assumer son salut dans l' au-delà. L' invitation à se convertir au Bien et au Bon se fait toujours plus pressante : prêcheurs, prédicateurs portant le message d'un nécessaire retour à l' ascèse purificatrice, répondent à cette attente éperdue " d' indices divins, de paroles prophétiques inspirées." [...] Est-il nécessaire, avant de recommander son âme à Dieu, de faire acte de pénitence pour se faire pardonner : " la pénitence est le maître mot spirituel" du siècle.

Les thèmes de l' iconographie religieuse sont en correspondance, pour le croyant, avec l' heure du passage vers la vie éternelle. Ils appartiennent depuis le XVe siècle au registre angoissant de la souffrance, de l'agonie et de la mort qui éveillent la compassion. C'est l’époque des crucifixions, des descentes de croix, des pietà, des " danses macabres" mais aussi, à partir de 1420, des premières "mises au tombeau". L'un des plus remarquables ensembles sculptés du genre, réalisé entre 1471 et 1474 à l' église Saint-Jean-Baptiste de Chaumont, doit sa fondation à Marguerite de Baudricourt, fille du bailli Robert de Baudricourt.

Eglise Saint-Jean-Baptiste : ensemble sculpté

[...] Plus sensible au monde théâtral simplificateur, voire caricatural qu'à l'art figé des édifices religieux (tympans, fresques, vitraux) destiné aux lecteurs déjà initiés, le peuple peut s'ouvrir au cheminement spirituel dans le spectacle de rue. " Le succès sera à la mesure de l' effort accompli pour vulgariser la parole de Dieu." Le " Théâtre des Vertus" dont le petit quatrain forme ici un prologue symbolique, s’insère dans la célébration du Grand Pardon général de peine et de coulpe, "exclusivité chaumontaise" remontant à cette époque... L'esprit qui a inspiré ce privilège local s'inscrit parfaitement dans cette fin de siècle qui conjugue espérance avec pénitence, " un siècle à l' odeur mêlée du sang et des roses" comme le dit joliment J.Hizing dans son livre " Le déclin du Moyen Âge" rappelé par le chanoine Viry dans un article de 1984.

Manifestation exceptionnelle pour une petite ville que rien ne prédestinait à recevoir les faveurs de Rome, le Grand Pardon de Chaumont est la traduction de ce phénomène de culpabilité collective propre au XVè siècle. Il est aussi la réponse de l' Eglise aux inquiétudes d'une population trop longtemps désorientée. L'institution de cette fête va donc au devant de l'attente de fidèles en quête d'indulgences sécurisantes, d'un peuple cherchant la voie d'un retour aux sources de la foi chrétienne. Saint-Jean-Baptiste, patron de la cité, n'en fut-il pas un des premiers et des plus puissants messagers? L' heureux interprète de cette préoccupation collective du salut des âmes, l'initiateur de cette fête étonnante se nomme Montmirel ; né à Chaumont en 1409, il est prénommé Jean, baptisé à l'église Saint-Jean. Devenu évêque de Vaison, conseiller et ami intime du pape Sixte IV, il va trouver l'occasion de manifester envers sa ville natale et ses compatriotes, son attachement et sa reconnaissance. Homme de confiance au Vatican, "il rédige les lettres apostoliques, et, en outre, il a le pouvoir de modifier à son gré les brefs, par lesquels le Pape accorde quelque grâce" précise François Veillerette, historien du pèlerinage chaumontais.

Les faveurs de Rome vont arriver à Chaumont grâce à son influence : bulle d'érection de l'église collégiale, bulle de réunion de cures voisines à la collégiale, bulle d'exemption du chapitre de la juridiction épiscopale et surtout, immense faveur, bulle d'indulgence plénière du 8 février 1475. Cette dernière accorde le Grand Pardon Général de peine et de coulpe aux fidèles repentis se rendant à l'église de Saint-Jean-Baptiste de Chaumont "toutes les fois que la fête de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste concourt avec la solennité du saint jour de Dimanche". Une traduction française de la bulle, dont voici un extrait tiré du petit livret de "Prières et instruction" publié pour la première fois en 1838 à l'attention du pèlerin de ce jubilé, insiste sur le caractère définitif de la faveur accordée : "Les présentes pour servir à perpétuité, nonobstant toute suspense ou révocation spéciale ou générale de tout autre ou semblable indulgence faite ou à faire par nous ou par nos prédécesseurs ou successeurs, pour quelque cause ou raison que ce soit...". La célébration toutefois ne peut être célébrée pour la 1ere fois à la date fixée, le 24 juin 1475. Un conflit d'intérêts entre le chapitre de Saint-Jean, les Chaumontais et l' évêque de Langres en diffère exceptionnellement la date.

C'est le 4 octobre 1476 qu'elle se déroule en fin, après avoir reçu, par lettres patentes, "de grâce espécial", l'aval du roi Louis XI. Sans faillir à sa réputation, cette fête patronale exceptionnelle est célébrée avec éclat depuis plus de cinq siècles ; mais le rite de ses cérémonies évoluera au fil du temps. Diableries, théâtres, mystères dans les rues, processions, décorations florales, reposoirs accompagnent les périodes fastueuses. Rares sont les auteurs connus des premiers mystères de cette fête. Claude Rolot, chanoine de la collégiale est l'un deux, mentionné par Émile Jolibois dans son dictionnaire de la Haute-Marne. Fidèle au message qui a présidé à son institution, renouvelé dans l'animation qui l'entoure, le Grand Pardon de Chaumont appartient désormais au "patrimoine culturel et spirituel" de la cité. [...] "Langres vécut fort mal l'organisation du "Grand pardon" et jalousa son succès".

Extraits de l'ouvrage Haute-Marne au coeur de l' Histoire, Tome 1, p.348, p.351, Claude Petitpierre - Roger Petitpierre, Collection À la Une, ISBN 978-2-9540282-2-4

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