lundi 11 juin 2018

La pluie et des larmes - Sur certains détails de Mai 68

https://lundi.am
Par Marcello Tarì
10/06/2018

Extraits
(...)

Détails
Au cours des premiers mois de l’année 1968, trois jeunes grecs – dont deux devinrent célèbres dans les années 1970 sous les noms de Demis Roussos et Vangelis – fuient Athènes et essayent de rejoindre Londres. Sous le nom d’Aphrodite’s Child, ils font de la musique, du pop-rock progressif comme on disait à l’époque. Mais, arrivés aux confins de la perfide Albion, ils furent repoussés comme on le fait avec les immigrés indésirables. Les voilà donc bloqués en France, à Paris, où ils ont la fortune de rencontrer un producteur qui les signe et leur permet de commencer à enregistrer. Ils n’ont le temps de graver qu’un titre puisque nous sommes en Mai et qu’à la moitié du mois les ouvriers du disque entrent en grève comme le reste de la population. Le morceau enregistré s’intitule « Rain and Tears ». Il s’agit d’une chanson d’amour, pareille à toutes les autres à cette époque, mais d’un amour empreint de l’atmosphère parisienne de ce mois. En effet, des années plus tard Demis Roussos raconte que les torrents de larmes étaient ceux déchaînés par la tempête de lacrymo qui investissait Paris ces jours-ci et la pluie celle qui tombait copieusement en ce prodigieux mois de Mai. Ce ne fut pas leur disque le plus vendu mais justement celui qui demeure le plus "culte" parce que littéralement empreint de cette époque, de cet évènement. Un détail.



Quelques jours seulement avant le surgissement de Mai, un journal français publie un article qui dit que la France s’ennuie et Leslie Kaplan, dans un écrit puissant qu’elle publie cette année, Mai 68, le chaos peut être un chantier (P.O.L., 2018), raconte que cet ennui était fait de silences (silence sur la torture en Algérie, silence sur les immigrés vivant dans des bidonvilles, silence sur la misère, silence sur l’avenir de la jeunesse), de désolation - « qui n’est pas la solitude, qui est le fait de se sentir seul, abandonné, par, dans, la société » – et d’autres silences désolants telle que la connivence, le mensonge et « le discours, le discours, le discours... » (p.12-13). C’est ainsi que beaucoup identifieront le geste révolutionnaire de Mai comme une « prise de parole » - il se disait alors, « en 1789 on a pris la Bastille, aujourd’hui on prend la parole », ce qui signifie bien que dans un même geste on détruit et on construit.
Leslie Kaplan écrit :
"parler vraiment c’est renverser le monde habituel, convenu, mettre le monde à l’envers
Avoir en tête le graffiti écrit sur un mur :
soyez réalistes, demandez l’impossible 
c’est un processus infini, dans tout les
sens"
(p.22)
Non seulement, dès lors, les "discours" ne sont plus suffisant mais ce sont eux, qu’ils soient de droite ou de gauche, qui imposent une libération de la parole, de recréer entièrement un langage, un corps nouveau. C’est dans une manière de vivre le temps, au même moment, que l’insurrection de Mai permet de faire une expérience, l’expérience de sa suspension :

"inventer un temps
dans un hors-temps
un temps suspendu
étrange
mais palpable"
(p.36-37)

Il s’agit d’une parole-au-dehors et d’un hors-temps qui résonnent dans les corps : l’insurrection est poésie en action. C’est pour cela qu’il est important de saisir la généalogie de 68 à partir, aussi, des « recherches en poésie-performance des années 1950-1960 [qui] aspirent à une poésie définie comme action et cherchent à relier art, vie et politique dans une seule et même forme d’engagement (...) elles ouvrent plusieurs chantiers qui prennent appui sur autant de refus : celui du spectacle, celui du langage de propagande politique et publicitaire, celui du livre » (Cristina De Simone, p.13).
Par ce nouveau mode de converser dans et avec le monde émergent les singularités et ici la langue non discursive de Leslie Kaplan se rapporte dès le début à Deleuze :

"il s’agit de singularité, pas d’ »identité »
l’identité, c’est être conforme à une définition
la singularité au contraire est issue d’une
expérience, d’un mouvement, de la vie
elle s’appuie sur le détail"
(p.38)
 
Le détail, les détails, voilà ce que les mouvements permettent de faire émerger face aux grandes structures molaires. Retrouver cette attention aux détails est le devoir que nous devons accomplir aujourd’hui et donc est nécessaire non seulement l’exercice de la pensée, l’expérience du geste subversif, mais aussi la poésie, le cinéma, le théâtre, la peinture et ce qui permet de suspendre le temps, refaire le langage, refaire les corps, refaire un monde afin de créer un espace habitable pour les singularités.
De pluie et de larmes nous avons besoin. Qu’elles viennent à fusionner de nouveau : une pluie de singularités, les larmes de l’insurrection.
 
"Rain and tears are the same
But in the sun you’ve got to play the game"

https://youtu.be/YQyxCL1uMlU

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